‹ X--Chapitre 17 sur 25 · LES NAUFRAGES DE LA RUE GERMAIN-PILON · texte numérisé non relu

LES NAUFRAGES DE LA RUE GERMAIN-PILON

explosion n'est pas toujours un événement aussi négligeable qu'on veut bien le dire. Il y a explosion et explosion, voilà tout.

Mais revenons à nos décombres...

... Malgré leur perspicacité bien connue, les sergents de ville accourus en toute hâte se rendirent difficilement compte de l'étendue du désastre.

En dépit des lanternes dont ils avaient eu soin de se munir, les gardes de la place Dancourt ne virent tout d'abord qu'un épais nuage de plâtre, auquel succéda un autre nuage non moins compact et de plâtre également.

Au bout d'un petit temps, pourtant, ils entendirent un gémissement et ils en conclurent que tout le monde n'était pas mort.

Bientôt, le gémissement prit une forme plus précise — si tant est qu'un gémissement puisse affecter une forme quelconque — et devint un grognement.

Le grognement, à son tour, se dessina très nettement et se mua en juron.

Et, presque aussitôt, le juron fut suivi d'autres paroles :

— Sacrebleu ! dit la voix, et ma bouteille de pale-ale, garçon ?

Mais nul ne répondit. Et, bien qu'il ne fût plus alors qu'un informe paquet de loques sanguinolentes, le garçon tint à donner lui-même le signal de cet absolu mutisme.

Ce garçon était, de son vivant, le dernier des chenapans, souteneur à ses moments perdus ; mais, en sommxC, ce n'était pas un mauvais

bougre, et personne ne trouvera mauvais, j'imagine, que je signale ici le tact et la retenue dont il fit preuve en cette occurrence.

Mais passons.

Lorsqu'enfin le plâtre se fut un peu dissipé, les sergots s'avancèrent sur le lieu du sinistre. Un épouvantable spectacle s'offrit alors à leurs yeux, arrondis par la stupeur.

Çà et là, parmi les débris de toute nature, des corps gisaient, lamentablement déchiquetés.

Sur les glaces brisées, au milieu des taches de sang, l'ironique Hasard était venu plaquer des débris de poissons rouges.

Le patron de l'établissement, prématurément décapité, contemplait, la tête dans le bassin où jadis il rinçait gaiement les verres, son tronc, son pauvre tronc mutilé, sur lequel avaient coulé les liqueurs et sirops de fantaisie.

Tout était ruine et deuil.

— Garçon ! et mon pale-ale ? répéta la voix déjà entendue.

Les sergots se dirigèrent vers l'endroit d'où partait le bruit, et, après mille recherches infructueuses, ils finirent par aveindre d'un tas de pardessus contre lequel ils avaient buté un personnage que vous reconnaîtriez tous sans hésiter si, usant de mon talent quasi holbeinien, il me plaisait de retracer ici son portrait.

Cet homme était Maubeck le journaliste.

Les sbires l'ayant mis sur ses pieds à grand'peine, Maubeck retomba presque aussitôt parmi les covertcoats, car il était (est-il besoin de le dire ?) aussi gris que possible — plus gris même

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que de coutume, attendu qu'il était abominablement souillé de poussière.

Malgré cela, il reconnut sans difficulté qu'il avait affaire aux gens de la police. Cela lui rendit un peu d'énergie, qu'il utilisa sans plus tarder.

— Quoi ? quoi ? gueula-t-il. Qu'est-ce qu'il y a maintenant ? Ne me frappez pas, vous savez ! Vous n'avez pas le droit de me frapper. Je suis Maubeck le publiciste !

Au même instant, le tas de houppelandes s'anima de nouveau, tel un océan de théâtre agité par le vent des coulisses, et de ce flot laineux surgit un monsieur dont le moindre cheveu était presque aussi gros qu'un fil de fer et dont le visage n'était pas moins coloré qu'un jambon de Westphalie.

— Ah ! c'est toi, Maubeck ! fit le nouveau naufragé. Tu fais bien de le dire, mon garçon ! Ah ! c'est toi, Maubeck ! Ah 1 fripouille ! Ah ! salaud ! Ah ! cochon ! Ah ! voleur ! Je ne suis vraiment pas fâché de te rencontrer, Maubeck ! Nous avons à causer ensemble, et, si ça ne te dérange pas, viande crue, je vais commencer la conversation à coups de soulier

Mais, devant l'inertie du journaliste, qui le regardait en souriant et non sans baver quelque peu, la fureur de l'ultime Mohican (c'était lui, vous avez bien deviné), la fureur du Mohican tomba brusquement.

Ainsi tombe, sous les baisers brûlants du soleil de mai, l'enveloppe périmée de la chrvsalide.

Et de ce cocon rejeté par l'Indien s'évada,

sonore et jovial, le papillon de la soudaine bonne humeur.

• — Ce vieux Maubeck ! cria-t-il, en lui tendant la main. Le voilà donc, ce vieux Maubeck ! ce cher et brave vieux Maubeck ! Hallo ! hallo ! Maubeck ! Comment ça va ? How are your head, old feUow ?

— Prendre un verre ? articula Maubeck.

— Sans doute 1 répondit l'autre. Jamais je ne refuse de trinquer avec un vieux copain, tu sais bien. Ah ! ah ! ah ! ce vieux Maubeck !... Y at-il du temps qu'on s'est vu, hein ? Qui diable aurait cru qu'on se retrouverait ici ?

— Arçon ! pale-ale ! grogna Maubeck.

Le brigadier, qui avait écouté silencieusement cet étrange colloque, jugea que le moment était venu d'intervenir :

— Il n'y a bas de karzon ! fit-il avec dignité. C'est inudile de vaire du bodin izi. Tonnez-moi fos noms et brénoms, voilà ze que ce fous témande... fous foyez pien qu'il y a ein agzidentl...

— Un accident ? dit Maubeck. Sur quelle ligne ? Tamponnement, oui ?

— Mais non. C'est un egplocion. Fous êdes donc bien zaoul pour ne pas voir que l'édablizement est témoli ?

Avec quelque difficulté, Maubeck se dressa sur son séant et ouvrit les yeux.

— Tiens 1 en effet, murmura-t-il, effaré. Qu'est-ce qu'il y a ? C'a a donc changé de propriétaire ici ?

— Buisque ché fous tis, continua le brigadier, buisque ché fous tis que z'est une egplocion de

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