UNE SITUATION QUI N A PAS DE NOM
Le monsieur, d'un certain âge, que deux sergents de ville tenaient aux biceps, n'eut pas l'air surpris lorsqu'on le présenta au commissaire.
— Voilà, dit le brigadier, un gaillard que nous avons pincé en train de jeter des pierres dans les fenêtres de M°^^ veuve Coignet, 53, avenue Montaigne. C'est un anarchiste de la pire espèce.
Le monsieur semblait occupé ailleurs, considérait le local, comme s'il avait l'intention d'y établir une industrie quelconque. Assurément, « il en avait vu bien d'autres » et ne gaspillait pas l'émotion.
Le commissaire lui demanda :
— Vos nom et prénoms ?
— Je n'en ai pas, répondit le monsieur.
— Comment vous appelez-vous ?
— Je ne m'appelle pas.
— Allons donc ! Vous refusez de dire qui vous êtes ?
— Je ne suis pas.
— Vous voulez plaisanter avec la justice, mon garçon ; vous faites le mariolle, hein ? Ça vous passera, joli jeune homme...
— Monsieur, je ne plaisante pas. Je n'ai pas de nom parce que je suis mort, il y a dix ans, dans la catastrophe du Squale.
Le commissaire, soudain, changea d'attitude ; il pensa : « J'ai affaire à un pauvre fol. )> et il s'empressa d'adopter le ton d'exquise courtoisie que les magistrats réservent aux seuls déments :
— Ah ! oui, je vois qui vous êtes... l'Empereur du Maroc, n'est-ce pas ? et vous venez d'hériter de 600 millions ? Que Votre Majesté daigne m'excuser... ces messieurs vont La reconduire en voiture.
— Monsieur, vous vous méprenez : je ne suis pas fou. Je vous affirme que je suis bien mort, et j'ajoute que c'est ce qui me tue. Vous avez peutêtre entendu parler de ce naufragé du Squale qui revint en France dix ans après le sinistre ?...
— Oui. On n'a jamais élucidé cette affaire-là ; c'est tout récent, n'est-ce pas ?
— Tout récent ; le naufragé en question, c'est moi. Parmi les noms des passagers qui avaient péri dans la catastrophe, on mit le mien. Voilà pourquoi je n'ai plus de nom.
— Comment avez-vous fait pour vivre dix ans sans état civil ?
UNE SITUATION QUI N A PAS DE NOM tt
— J'étais dans un pays où l'on ne s'inquiète pas de contrôler l'identité des gens, et puis cela m'amusait un peu de faire peau neuve ; aussi n'ai-je pas réclamé, lorsque j'ai appris que l'on me croyait mort. J'étais bien là où je me trouvais et je n'avais aucune hâte de rentrer en France. J'ai passé dix bonnes années là-bas, à New- York, sous le nom de Plicks.
— Alors, vous vous nommez Hicks ?
— Non plus. Car, au bout de dix ans, j'ai voulu reprendre mon véritable nom ; trop tard, il y avait prescription. Or, j'avais avoué que Hicks n'était pas mon patronyme ; il n'y avait plus moyen de le reprendre. A cette heure, je suis dans une situation plus triste que celle du bâtard, qui, lui, a au moins un prénom.
— Tout ça ne m'explique pas pourquoi vous jetez des pierres dans les carreaux. Finissons-en : je suis pressé d'aller me coucher.
— Croyez-vous que je sois ici pour mon plaisir ? D'ailleurs je jetais des pierres dans mes carreaux.
— Pourquoi ?
— Parce que ma femme ne voulait pas m'ouvrir, c'est clair.
— Ah ! ah ! vous êtes marié... ? Et pourquoi votre femme ne voulait-elle pas vous ouvrir ?
— Mais parce que je suis mort depuis dix ans! Quand j'ai vu qu'à New-York on refusait de me reconnaître, j'ai pensé : « Je vais retourner à Paris, où j'ai laissé ma femme. Elle me reconnaîtra, elle. » J'arrive ici ; je m'informe de M""^ veuve Coignet...
— Je comprends : vous avez trouvé voire femme remariée... C'est très curieux 1
— Vous trouvez ?
— Et vous réclamez votre femme qui ne veut plus de vous ?
— Vous n'y êtes pas du tout. Vous devez penser que j'ai, maintenant, un grand détachement des choses humaines. Avec mon état civi], une partie de moi est morte ; il m'est impossible désormais de m'irriter ou de me réjouir. Comprenez-vous ? je me survis, et la mélancolie indifférente qui est ma nuance d'âme ne se teinte d'aucun courroux. Je pensais donc que ma femme n'avait pas dû rester fidèle à mon souvenir durant dix ans. J'aurais accepté qu'elle se fût remariée.
— Si elle ne s'est pas remariée, de quoi vous plaignez-vous ? Faites-vous connaître.
— C'est ce que j'ai fait ; j'ai trouvé ma femme avec un amant. Le nom de mes ancêtres m'est d'autant plus précieux qu'il ne m'appartient plus. Ma veuve le traîne dans la boue ; tout le quartier sait qu'elle vit maritalement avec un capitaine d'artillerie. J'ai exigé qu'elle régularisât ; elle ne veut pas ; elle refuse même de me recevoir.
— Introduisez une demande en rétablissement d'état civil ; et quand vous aurez été reconnu, vous demanderez le divorce.
— Vous n'ignorez pas qu'on ne meurt qu'une fois. J'ai réclamé, imploré, quémandé, postulé, je n'ai rien obtenu. On s'est borné à interroger ma \euve ; elle a toujours nié que je fusse son