UNE SITUATION QUI N'A PAS DE NOM
mari. Elle a raison, après tout ; ma fortune était suffisante pour deux ; elle ne suffirait pas pour un ménage à trois. Aussi bien, il paraît que j'ai beaucoup changé ; personne ne m'a trouvé ressemblant. Je ne vous trompais donc pas quand je vous disais que j'étais mort depuis dix ans et que je n'avais plus de nom.
— Que comptez-vous faire ?
— Je suis en dehors des lois, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous. Je n'ai plus droit à la Justice et je n'attends rien que de moi-même.
— Ici, nous ne sommes pas d'accord. Promettez-moi de vous tenir tranquille ; à cette seule condition je vous rendrai la liberté.
— Je ne promets rien. Car vous n'avez pas réfléchi à ceci : on ne m'arrête pas. Pour m'arrêter, il faudrait mille formalités pour lesquelles il est nécessaire que je possède un nom. Je suis un fantôme. Voyez-vous Polonius arrêtant Hamlet père pour tapage nocturne ? Non, n'est-ce pas ? Je vous mets au défi de rédiger ne fût-ce qu'un procès-verbal contre moi. Ma situation comporte mille ennuis ; elle me prive des plus élémentaires avantages sociaux, mais elle me dispense des servitudes y-afférentes.
Le commissaire parut vivement intéressé par ce raisonnement ; il calcula la quantité de travail supplémentaire qui lui incomberait s'il retenait ce prévenu anonyme, et il se résolut à l'indulgence :
— Vous pouvez vous retirer ; mais n'y revenez plus.
— Laissez aller monsieur.
Le monsieur quitta le commissariat. Un instant, sous le porche, il contempla le ciel, comme s'il en allait choir une solution filante. Puis il s'en fut, du pas d'un homme que rien n'inquiète, à l'avenir.
Il se rendit au 53 de l'avenue Montaigne, oii, à cette heure tardive, sa femme et l'amant d'icelle devaient être sans défiance. Il ne savait pas ce qu'il allait leur dire, mais il comptait sur le hasard, l'inépuisable hasard, qui fournit les contenances et les mots qui vont avec. Il verrait ; l'important était d'arriver à une transaction.
Il sonna : sa femme vint lui ouvrir. Il entra vivement :
— Xe vous effrayez pas, c'est encore moi. Mais je n"ai pas de mauvaises intentions.
— Vous savez qu'il est là.
— Ma chère veuve, je viens vous ennuyer pour la dernière fois. Je désire lui parler, et vous assisterez à notre entretien.
— Qui dois-je annoncer ?
— Mais... Ah ! oui, c'est vrai... je n'y pensais plus. Annoncez M. X... tout court.
La femme sortit. X... resta dans l'antichambre, inspecta le local. Sur la cheminée, son portrait souriait dans un cadre orné d'un crêpe ; devant, une fleur artificielle faisait semblant de se faner dans un vase de porcelaine.
Rien n'était changé, et cela n'avait rien de surprenant, car il est certain que rien ne change et que « tout est bien toujours la même chose », selon le mot de l'écrivain allemand. Il prit la fleur et la mit à sa boutonnière.
La porte du salon s'ouvrit :
— Si vous voulez vous donner la peine d'entrer ?
L'autre était là. Le capitaine était un homme entre deux âges, mais non entre dfiux maîtresses; petit, replet...
Après tout, vais-je m'attarder à décrire un personnage dont la vie ne tient qu'à un fil, qui peut être tué d'un moment à l'autre par k caprice de mes collaborateurs ?
. Il se leva, indiqua un siège. X... parla en ces termes :
— J'ai annoncé à madame que je n'avais aucune mauvaise intention ; je réitère cette annonce pour que vous laissiez en repos le revolver autour duquel, imprudemment, votre dextre se joue dans la poche de votre veston. Aussi bien, n'êtes-vous pas responsable de ce qui arrive. Je me présente les mains pleines de conciliation. Vous savez qui je suis.
— Mais... je n'ai pas l'honneur...
— Si, vous avez l'honneur. Entre nous, vous pouvez avouer que vous savez qui je suis. Sans reproches, je vous ferai observer que vous occupez ici ma place ; mes biens sont les vôtres, ma femme vous appartient. Je ne réclame rien de tout cela, Dieu merci. Je ne suis pas assez égoïste pour vous dégoûter de ma succession. Par contre, j'exige absolument que vous régularisiez.
— Régulariser ? Quel intérêt cela a-t-il pour vous ?
— Amour-propre d'outre-tombe... J'ai tou-
jours eu le goût des positions nettes ; je ne veux pas que l'on dise que ma veuve fait la noce. Je vous avertis qu'en cas de refus de votre part, je suis prêt aux représailles.
— Lesquelles ?
— Ce serait trop long à vous expliquer. Vous soupçonnez que je suis prêt à vous infliger mille supplices chinois. Aussi, je vous conseille de vous soumettre.
— Il y a néanmoins un obstacle au mariage que vous voulez m'imposer... Je suis déjà marié.
— Ah ! bah !
— Oui. Ma femme est partie en bombe, il y a une dizaine d'années, avec un ami à moi. Depuis, ils n'ont plus donné signe de vie. Cependant^ en me mariant, je m'expose à être bigame ; m'y obligerez-vous ?
— Pourquoi pas ? On ne pourra prouver votre bigamie qu'en démontrant l'existence de votre première femme ; or celle-ci a tout intérêt à ne pas se présenter, et, de son côté, peut-être a-t-elle régularisé. N'éprouvez-vous pas quelque joie à mettre au monde de petites monstruosités légales ?
Le capitaine répondit :
— Monsieur, vous m 'ennuyez avec votre histoire. Elle est à dormir debout, sur un pied. Vous vous dites : « Voilà une bonne bête de capitaine, un capitaine de Courteline : je peux le faire poser. » Et vous me faites poser. Dans quel but ? Je ne sais pas ; pour gagner un pari, sans doute, une somme infime, soixante-quinze francs peutêtre, ou quelque dîner. Et vous inventez cette catastrophe de la Gascogne.
• — Du Squale, reprit doucement X...
— Tant pis pour vous. Avec la Gascogne, vous m'intéressiez. C'est un bateau superbe, admirablement monté, le type modèle de notre marine. Pleurons la Gascogne tant que vous voudrez, mais je me moque du Squale ou de sa carcasse au fond des eaux, s'il en reste. Passons. On vous croit mort. D'abord, ça vous va pendant dix ans. Puis ça ne vous va plus. M'expliquerez-vous cette lubie ? Quand on est mort, c'est pour tout le temps !
— Oui ; mais quand on n'est pas mort ?
— Quand on n'est pas mort, on le dit le soir même, le lendemain, huit jours après, au plus tard. On télégraphie à sa famille désolée. On rassure ses parents affligés, ses amis inquiets. Vous, malin, vous vous distinguez. Il vous faut de l'original, des coups de théâtre préparés de loin, un retour à effet, une situation embrouillée, du mauvais feuilleton de sous-off, et ça vous amuse de réclamer un nom que vous ne vous rappelez même plus, au bout de dix années. Pourquoi dix ?
— Parce qu'il y a prescription.
— C'est une erreur, monsieur. Déjà vous barbotez. Apprenez qu'il n'y a pas de prescription amissive des noms. La propriété du nom est inaliénable. Donnez-vous donc la peine de feuilleter votre Larousse... ici, toujours à droite. Je me suis interdit de le changer de place, par déférence pour son poids. Quel meuble ! Vous y lirez une demi-colonne de renseignements désastreux pour votre cause. Ça vous ennuie, hein ! mon naufragé ?
— Du tout, répliqua X..., qui reprenait sa bonne humeur en lisant le Larousse. Mais, si j'ai droit à mon nom, il me faut au moins rétablir mon état civil, et, pour cela, il faut prouver mon identité.
— Et moi, dégourdi ! ne suis-je pas là pour un coup ? s'écria le capitaine. Citez-moi devant le tribunal. Pensez-vous que j'aie peur ? Me croyez- vous capable d'un faux témoignage? Estce que j'ignore votre nom ? Est-ce que j'ignore que vous vous appelez...
— Taisez-vous, jRt X... vivement : vous allez tout gâter.
— Bon ! bon ! dit le capitaine. Gardez votre incognito, si vous y tenez. J'aime autant ne plus vous connaître. J'ai horreur des nouvelles relations. Mais alors, que venez-vous f... ici ? Reprendre votre femme ? iVline ! Aline ! écoute un peu.
— Tiens, vous l'appelez Aline ? Moi je l'appelais Marthe.
— Moi, dit le capitaine, je l'appelle Aline : C'est plus court et ça efface le passé. Aline, regarde le monsieur, regarde-le bien, et dis si tu l'aimes mJeux que moi.
— Oh ! mon ami !... fit Aline.
— Ne comprends-tu pas ? dit le capitaine. Je te demande si tu préfères coucher avec le monsieur qu'avec moi.
Aline ne sut que rougir et se retirer.
— Vous voyez, dit à X... le capitaine, quelle impression vous lui produisez. Elle vous tourne le dos. Ayez donc l'amabilité de m'en faire autant.
— Monsieur, expliqua X... qui se raffermissait, je vous le répète, je ne réclame ni ma femme, ni mon Larousse, ni le reste. Vous êtes l'amant de Marthe...
— Aline, Aline, rectifia le capitaine.
— Mettons Marthe- Aline, dit X... Je vous prie de l'épouser, c'est-à-dire de régulariser, pour mon honneur.
— Encore ? s'écria le capitaine. Nous n'avançons pas, nous piétinons : nous n'en sortirons jamais. Il me prie de régulariser pour son hon-
neur. Il a des mots charmants. Dites donc, jeune homme qui parlez si haut de régulariser, êtesvous en règle avec votre service militaire ? Quand vous vous prélassiez là-has, à New^-York, qui faisait vos premiers vingt-huit jours, vos seconds vingt-huit jours, et vos treize jours ?
— Oh! répondit X... avec suffisance, il y a prescription.
— Décidément, c'est une rage. Sachez, pékin retour d'Amérique, que le sous-lieutenant n'a qu'un galon, que le lieutenant en a déjà deux, mais que, seul, le capitaine en a trois. Et sachez qu'un capitaine ne reçoit de personne des leçons de code militaire, et sachez qu'il n'y a prescription pour les déserteurs, en temps de paix, qu'au bout de trente années, et que sur un signe de moi, on peut vous coffrer.
— Vous ne ferez pas ce signe, dit X... En vous sommant d'épouser ma femme pour mon honneur, je m'adresse non au capitaine, mais h. l'homme d'honneur. Restez donc assis.
— Vous connaissez mon faible, dit le capitaine, qui se levait avec cette solennité qu'ont ]7erfectionnée en France les hymnes russes. Je pense, comme vous, qu'un homme ne saurait vivre sans honneur. Voici mon revolver. Je me retire dans la chambre à côté. Dépêchez-vous.
— Vous voulez que je me brûle la cervelle ?
— Je ne tiens pas aux mots, dit le capitaine. Je veux que chacun fasse son devoir.
— Vous oubliez notre unique statut, dit froidement X... Je regrette qu'il me soit impossible de me suicider. Ça terminerait tout, et mon Dieu ! j'en
ai presque assez. Mais, ajouta-t-il avec un cruel sourire qu'il avait appris des cannibales forains de New-York, s'il m'est défendu de me supprimer moi-même, rien ne m'empêche de vous tuer. Je n'ai qu'à tourner contre vous cette arme que, si imprudemment, vous m'avez prêtée.
— Rendez-moi vite ça, dit le capitaine. Je plaisantais : elle n'est pas chargée.
— Nous verrons bien, dit X... Je vous autorise à commander le feu. Du courage, comme à la frontière. Croisez les bras. Tenez-vous ferme, le buste droit, la tête haute, l'œil sur le petit trou noir.
— Je me rends, dit le capitaine : j'épouserai.
— Pardon, mon capitaine, je change de fantaisie. Ma première était stupide. Oui, quelle drôle d'idée de vous forcer à épouser ma femme î La belle vengeance ! A peine si je vous mettais dans l'embarras. Je consolidais plutôt votre bonheur, et je ne songeais pas au mien. Bref, je raisonnais comme un serin. Maintenant, mon capitaine, c'est moi qui réponse. Depuis que nous bavardons, des souvenirs m'attendrissent. Il fait bon ici. Il fait chaud, doux. C'est propre, gentil, intime. Vous n'avez rien changé, et pourtant cela me paraît mieux qu'autrefois. Effet d'absence. Ma femme même me replaît. Il me semble qu'elle a gardé ses qualités de jadis, sous mon règne, et que vous lui en avez ajouté quelques-unes dont je profiterai. Quand je pense que j'allais vous laisser ce nid et son oiseau, vous y installer définitivement, maritalement, et partir, sans regret, ma sotte vanité satisfaite... de quoi ? je
VOUS le demande 1... Imbécile! imbécile ! Deux fois imbécile : une pour moi, l'autre pour vous. Martbe I Marthe ! écoute, écoute ici.
— Que désirent ces messieurs ? dit Marthe circonspecte.
— Voici monsieur, qui est ton amant, dit X..., et voici ton mari, qui a un revolver. Si tu consens à revivre avec moi, je tue ton amant, et, si tu préfères vivre avec lui, je te tue. Choisis.
— Aline ! s'écria le capitaine.
— Marthe ! implora X...
— Je me rappelle Marthe, dit la veuve confuse.
— Vous l'entendez, mon capitaine. Elle se met du côté où le revolver ne part pas, du côté du manche. Vous l'impressionnez moins qu'une arme à feu, ce qui ne saurait vous humilier. Bombez la poitrine.
— C'est un assassinat, dit le capitaine.
— Conformément à la loi du flagrant délit, dit X...
— C'est une lâcheté, dit le capitaine.
— Vous insultez le jury qui m'acquittera, dit X...
— Vous refusez de vous battre ?
— J'aime mieux vous abattre.
— Je vous défie de prendre une de ces deux épées accrochées au mur.
— Elles ne sont pas à moi, dit X..., jamais je p.e touche une épée. Je me souviens seulement d'avoir brandi une lance dans une pantomime, sur le pont du Squale. Attention ! voulez-vous compter, mon capitaine ?
— Je ne suis pas prêt et je vous propose de m'en aller, dit le capitaine.
— Assez loin pour que je n'entende plus parler de vous ? demanda X...
— Oui, là, foi d'officier.
— Ramassez votre casquette et filez, dit X...
— J'ai l'air d'un régisseur qui remet ses clefs, dit le capitaine. J'espère avoir administré loyalement vos biens. J'abandonne même quelques petits acquêts à la communauté. Tout autre que moi, peut-être, se jugerait sévèrement, et je croirais manquer de crânerie gauloise, s'il n'était ridicule de se laisser tuer pour une femme qu'on a vu vieillir de dix ans et qui vous lâche.
— Je vous prie de l'excuser à cause du revolver, dit X... La chair à canon est faible.
— Je n'insiste plus, dit le capitaine. Il me reste à vous souhaiter, mon cher monsieur Co...
— Chut ! Je me nomme X...
— Mes compliments. C'est un joli nom de savant inconnu. Oii me conseillez-vous d'aller, maintenant ?
— A New-York. Je vous donnerai des lettres.
— Je déteste le porc salé.
— Allez passer une revue de détail.
— Je suis en retraite.
— Allez vous faire cirer, allez au théâtre, allez au claque, allez vous coucher, allez à Kiel, allez avec nos peintres à Berlin, allez au diable ; mais, je vous en prie, comme je tiens toujours votre pistolet par le bon bout, si vous ne voulez pas que ça recommence et que ça finisse mal, allezvous-en !