I27, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, I27 I
8IBLIOTHECA Otîavi«n»iL
XANTHIS
. . El in pabterem renerterit.
(Gen., m, 19.) , La Nouhhici:. — A quoi ponscs-tu
donc ni"ii enfanl i
Ki 11IPIDE, Phèdrr, se. 11. 1
haque fois que je me suis attardé à regarder des étagères ou des vitrines, ces petits asiles de bois précieux et de cristal, où s'évaporent des parfums surannés, où flotte une attendrissante poussière d'autrefois, où l'àme noble et mélancolique du Luxe vibre dans un silence de pensée, j'ai toujours cru qu'une
XANTHIS
vie particulière devait s'y vivre à l'abri des grands rideaux profonds, loin des promiscuités et des banalités du réel. Là, en effet, se trouvent réunis en un suggestif ensemble tous les éléments d'une vie essentielle, et il m'a semblé que ce seraient, en vérité, de merveilleux Champs-Elysées pour les âmes délicates, enfin évadées de l'utile, et définitivement réintégrées dans le superflu.
h>^ e genre de sollicitude m'a valu les relations les plus inté- £* ressantes, et, entre autres, celles que j'entretiens avec une vieille tabatière d'argent, où l'on voit, jjr ciselé tout au long, le
triomphe d'Alexandre le Grand sur Porus, roi des Indes. Or, un de ces derniers soirs, dans l'intimité d'un pénétrant crépuscule, cette aimable aïeule m'a conté une histoire si touchante, si dramatique et d'une si instructive
XANTHIS
moralité, que je ne puis résister eu désir de ls transcrira ici ;> l'adresse de ceui qui, complaisants an rêve, veulent bien croire encore que c'est arrivé.
Il v avait donc, dans une \itrine <lu lrni|)s de
Louis \\, une petite statuette de Tanagra, irré prochablement jolie. Ses cheveui blonds étaient
Couronnés de violettes ; elle avait aux oreilles des
anneaux d'orichalque ; des colliers de pierres changeantes lui descendaient sur la poitrine, et elle était enveloppée de la tète aux pieds d'un grand voile aux mille plis, sous lequel son jeune corps,
lin et souple, aperçu et dérobé tour à tour, semblait se diluer 7* ^Saf^v' (f dans un mystère de nudités JJL/^SL OTl&r fluides.
CÊ*£?- *Tifë$f*i §)' ES lettres grecques gravées sur ^«5y le socle la nommaient Xanthis, et <®%2$l elle était née dans Crissa, féconde en vignes, ceinte par la mer retentissante.
Xantbis était la lumière de la vitrine.
4 XANTHIS
Souvent il lui arrivait de descendre de son socle, et de répéter, au milieu d'un cercle d'admirateurs, les danses qu'elle exécutait jadis sous les péristyles du temple d'Artémis. Ses petits pieds cerclés d'anneaux d'or, elle tournait, entrelaçant des pas compliqués et tissant avec une grâce accomplie les plus merveilleuses broderies du rythme. Elle exprimait ainsi, sans s'en douter, les choses les plus diverses, les plus profondes aussi, et quand, à la fin, elle se dressait, cambrée et solennelle, ses bras arrondis au-dessus de la tête, les pointes de ses jeunes seins tendant le voile immobile, il se dégageait d'elle une beauté mystérieuse et grave, dont le frisson avait quelque chose de sacré.
Un jour qu'elle avait dansé d'une façon plus merveilleuse encore que d'habitude, elle reçut la visite d'un grand seigneur du voisinage. C'était un marquis de vieux Saxe d'une élégance exquise, pourtant encore beau, malgré quelque lassitude dans les traits, et d'une politesse incomparable.
\ WTIIIS.
La guerre l'a\ait un peu endommagé. Se tête et son pied gauche avaient été recollée.
Tel, il | » 1 1 ■ t infiniment à \;mtliis ; précisément «•ci air <lc Batigue <|ui se trahissait dans sa \<>i\
toujours un peu voilée ht séduisit mieux <|iie ne ['eût
pu faire un bel éclat de jeunesse triomphante.
i marquis lui parla longuement et sur mille sujets avec un agrément infini. Chose bigarre, en l'écoutant, des conversations, entendues jadis dans son pays, lui revenaient à l'esprit, et elle revoyait des hommes sa^es, aux yeux doux et fins, qui devisaient autour d'elle par des crépuscules d'or rose au bord de la mer...
Quand il se retira, le grand seigneur, lui prenant la main, y appuya doucement ses lèvres, et Xanthis, longtemps fort malheureuse chez un vieux Juif qui l'avait jetée parmi d'odieux bonshommes de zinc doré d'une dégoûtante platitude, ne se
XANTHIS
sentit point d'aise de retrouver, dans son entourage, un homme dont la distinction se manifestait par d'aussi gracieux raffinements.
Les rapports ainsi commencés devinrent vite plus fréquents.
Le marquis, comme tous ceux de son époque, qui eut pour fonction d'être joli, s'entendait merveilleusement à organiser le plaisir.
Chaque jour, c'étaient de nouvelles parties, une ingéniosité dans les divertissements qui ne se lassait point.
ouvent il arrivait, dans la matinée, la prendre à son lever, dans son $T carrosse de porcelaine tout enguir- " lande de roses. Vite elle s'habillait, choisissant la toilette qui s'accordait le mieux avec la couleur du ciel ou le $*-%£** rythme de ses pensées, tantôt une claire jupe Pompadour à paniers bouffants, légère et fleurie comme une matinée de printemps; tantôt
XANTIIIS
quelque longue robe Watteau de satin mélanco
jÊk lique, scri saule <>u réséda, ;• grand
pli fronce dans l<- dos; tantôt quelque
* tunique Récamier, décorée de
palmettes d'or el drapée haut
sons les bras, ;i\ ec une ceinture
aurore, safran ou arenturine...
outk la journée, ils se promenaient à travers le paysage charmant des Eventails, parmi les grands parcs aux pelouses vert fané, ornées de jets d'eau en aigrette, les jardins décorés de nobles statues, les bosquets où s'élevaient des temples de l'Amour. Parfois l'on déjeunait sur l'herbe, ou dans quelque joli pavillon de chasse, et l'on revenait lentement par le village, où des bergers et des bergères à tourterelles faisaient sur le passage du carrosse d'accortes révérences.
C'était la vie la plus adorable du monde. D'ailleurs, dans son habit de velours prune, le
io XANTHIS.
jabot écumant de dentelles, l'épée en verrouil, avec ses cheveux poudrés à frimas, ses lèvres minces où voltigeait le plus vif esprit de France, le marquis avait tout à fait grand air. Il savait exprimer en galanteries exquises sa tendresse d'arrière-saison .
Xanthis ne trouvait rien de comparable à ses mains effilées et blanches, et l'indéfinissable arôme d'ambre qui l'enveloppait tout entier résumait bien pour elle le charme subtil de son inaltérable courtoisie.
b lut à quelque temps de là qu'il
la mena chez un jeune buste de
marbre, avec qui il venait d'entrer
connaissance, et qui faisait, lui dit-il,
d'adorable musique.
Xanthis, au premier coup d'œil, comprit
qu'elle venait de produire sur le musicien une
impression profonde. A travers les banalités de la
XANTHIS
conversation, il avait une façon étrange et un peu folle de la regarder; exprès elle baissait les paupières, et elle éprouvait sous ses yeux ardents et
fixes une inexprimable sensation de chaleur lourde.
e musicien, sur l'invitation du marquis, s'était mis à jouer, et, violemment, Xanthis eut l'impression qu'une main invisible l'emportait par sa chevelure tordue à travers un monde d'impressions tourbillonnantes.
Le marquis, par instants, soulignait un passage d'éloges discrets, et se penchait vers elle pour lui expliquer sa pensée ; mais elle, silencieuse et fascinée, n'écoutait pas un seul mot; c'est à travers les yeux du musicien qu'elle comprenait, et ces yeux lui révélaient pour la première fois l'enivrement de la tristesse.
A peine dehors, prétextant une atroce mi-
\ \ N'IIIIS
graine, elle ren\o\a ;inm7 tèche menl le marquis.
mi: avait bâte de regagner son
socle.
Des choses illC0nntt6fl s'a;;itaient dans son «'Ire.
Pour conserver les émotions
sentimentales, ces douces Heurs
de l'âme, il n'est que l'eau fraîche et calme de la solitude.
Toute à elle-même, elle sortit de son cœur l'image du musicien et elle évoqua dans l'ombre ce beau visage au grand Iront pale, ces yeux enfonces comme des cavernes de mystère, d'où jaillissaient par moments des flammes, cette bouche large, ardente et tragique, et cette gorge orageuse, toute gonflée de sanglots, demi-nue dans la collerette entr'ouverte... Le lendemain, elle sauta au cou du marquis pour le remercier de lui avoir fait connaître un jeune homme aussi remarquable, et sa vie, dès lors, lui parut infiniment plus intéressante.
XANTHIS
Elle accordait la journée au marquis, aux visites, à la promenade et, dès le soir, courait près du buste de marbre. Après les vanités de la journée, le scintillement fatigant des madrigaux et des épigrammes, ce lui était un contraste délicieux, et comme un bain de douceur, de se retrouver avec son ami.
l lui renversait doucement la tête de façon à plonger dans ses yeux, et l'embrassait longuement et silencieusement sur la bouche, pendant qu'il pressait tendrement ses seins encore émus de la course, et palpitants comme des oiseaux...
Et c'était, ce baiser, suivant les jours, tantôt du feu, tantôt de la neige qui descendait sur son âme.
Autour d'eux, peu à peu, le soir tombait. Les grands rideaux — là-bas — s'emplissaient d'ombre. Les choses glissaient insensiblement aux ténèbres. Le silence se faisait si profond qu'on
\ WTHIS.
entendait la chute des Bouilles d€ roses sur l<" marbre < I«*s consoles. Elle s'asseyait tout près de lui, «m lu féerie des sons commençait...
\li ! que cette musique exprimait bien le mode passionné de son ftme ! C'étaient d'abord de grandes ondes berceuses, puis, peu à peu, des plaintes, «les sanglots, «les déchirements, des bouillonnements et comme des étreintes, et tout cela se résolvait soudain en d'inouïes douceurs cjui
venaient mourir en caresse, au long du cœur, et menaient l'âme éperdue jusqu'aux confins d'un ciel qui flotterait sur du silence !
Les heures fuyaient avec la rapidité de l'extase... igcrb-toi, disait parfois Xanthis (car elle l'avait tutoyé dès la seconde fois), figure-toi qu'en t'écoutant, il me semble que j'ai toujours vécu ainsi; et il m'est impossible de rn'imaginer une autre existence.
XANTHIS
— C'est que tu entres dans l'éternel, dans l'absolu.
— Oui, c'est cela », disait-elle.
Au fond, elle ne comprenait point, mais l'absolu étant un mystère, elle était aussi avancée que son ami. « Eternel, absolu », elle répétait ces mots, et, en passant par ses lèvres, ils lui donnaient précisément l'impression indéfinissable qu'elle cherchait à exprimer. Il lui arrivait maintenant de s'en servir ailleurs, devant le marquis, par exemple, ce qui amenait sur ses lèvres une imperceptible ironie, tout en lui causant au fond un dépit inavoué.
'es soirs, le buste pâle lui racontait sa vie, une vie de luttes, de déceptions, de cahots lamentables à travers le monde, et d'efforts épuisants pour arriver à la Beauté. Quand il rappe- / lait des passages trop tristes, parfois les sanglots l'arrêtaient; alors, il attirait à lui la petite danseuse,
XANTIIIS. 19
appuxait l;i tét€ sur 161 seins mis, en murmurant ,
d'une N<>i\ d'enfant, «les choses bizarres : « Chère petite sœur de lumière, petite argile < 1 i % i n«- , chair infinie, petit sphinx puéril... »
Os choses la déconcertaient, mais, à l'accent
de tendresse de l,i \ui\ qui les prononçait, elle n«se méprenait point, et sentait que c'étaient là des
compliments qui, différents de ceux du marquis, avaient sans doute une portée plus profonde.
Les heures fuyaient, parées de bandelettes d'or...
La lune, glissant entre les rideaux, touchait toutes choses de son doigt d'argent; la musique se faisait aérienne, éthérée, les notes avaient des scintillements d'étoiles lointaines, et il fallait que la pendule à colonnettes sonnât lentement de sa voix chevrotante de petite vieille les douze coups de minuit pour qu'elle se décidât à partir.
Alors vite, sa grande mante parfumée jetée sur ses épaules, elle s'enfuyait dans la mélancolie exquise d'un dernier baiser.
20 XANTHIS
Elle s'en voulait toujours de rester si tard, car il lui fallait prendre, pour regagner son socle, un sentier de traverse où se trouvait un vilain magot, coiffé d'un chapeau à clochettes, les jambes repliées sous un ventre débordant, qui, lorsqu'elle passait, se mettait à faire aller la tête de haut en bas en tirant une grande langue écarlate, et à rire avec une sorte de petit gloussement canaille.
Ce gloussement lui était insupportable ; pourtant, d'autres fois, la grimace était si drôle qu'elle avait toutes les peines du monde à se tenir de rire.
ers le milieu de l'été, un nouveau venu débarqua dans la vitrine. C'était un petit faune de bronze. Son arrivée y causa une émotion considérable, et les commentaires allèrent leur train.
« Il a l'air bien brutal », s'écrièrent les frêles porcelaines, en se reculant par un geste d'instinctive méfiance.
XANTHIS
« Mon Dieu, je ne le trouve pas si mal de sa per-
sonne »,
minauda la voix
sucrée d'une petite bonbonnière rose, qui se rapprocha, au contraire, sournoisement.
Es hardiment, une nymphe de Glodion proclama son admiration sans réserve pour cette athlétique carrure.
« Fi ! interrompit avec hauteur, une face à main d'écaillé, écussonnée de brillants, est-il permis d'afficher des goûts si communs? Mais regardez donc ces attaches honteuses... ces mains!... ces pieds!...
« Oh! mesdames, si vous saviez!... » Et, se penchant d'un air mystérieux, une malicieuse douairière de biscuit tout à coup pouffa de rire dans son mouchoir de dentelle.
Toutes s'empressèrent vers la friandise d'un scandale ; alors la douairière, après le jeu savant
XANTHIS. il
«les réticences congrues, chuchota quelques mots
à l'oreille de la plus proelie, qui les t ransmii ;i M TOÎsine, <'l ainsi (le suile, dans un Ion;;
bruissement d'éventails effarés.
'ommi: toute, il faut bien le reeon-
naitre, l'ensemble des appréciations
* ne lui était point favorable. Quand le faune, dans un geste d'expansion triviale, frappait à plat ses pectoraux, le beau bruit sonore qui en sortait rendait bien les miniatures rêveuses; mais, du côté des hommes, plus mesurés en leurs discours, mais infiniment plus convaincus au fond, une sourde hostilité régnait contre celui que l'on considérait comme un intrus.
Au vrai, dans cette amosphère choisie, le gros rire bestial du faune retentissait comme une dissonance, et le sans-gène de ses manières constituait une façon d'incommodité.
Mais ils se contentaient d'être tous tacitement
XANTHIS
d'accord sur ce point, ou, s'il leur arrivait de se plaindre, c'était sous une forme indirecte et nuancée, qui dépassait de beaucoup le tact rudimen taire du bronze.
a discrétion, quand elle ' est excessive, par l'encouragement implicite qu'elle donne aux gens mal élevés, entraîne parfois avec elle les plus déplorables conséquences. C'est ce qui eut lieu ici, et l'on ne peut se garder de quelque impatience vis-à-vis de ces délicats, moins soucieux de leur dignité vraie que d'une superficielle tenue, en songeant qu'ils eussent pu éviter d'irréparables malheurs par une attitude dès le début franchement comminatoire. La première fois qu'il vit Xanthis, le faune lui
\ \N TIIIS.
adressa un sourire vainqueur <-i figé, el se mil ;i la dévisager, «m tortillant les vrillas <l<- s;i I >; 1 1 - 1 * « -
courte} ;i\<"<- la familiarité d'un l»;i\s qui retrouve sa payse.
Xantliis, point t r* » | > offensée,
lui répondit assez aimablement.
jTTa^V ''-'S '""'* ' mar<|uis était justement près
w yf\ d'elle.
'^ffe" « Comment se peut-il, chère
""■% belle, que vous marquiez tant l% d'indulgence à l'insolente atten-
tion de ee rustre?
— Oh ! rustre ! » fit Xanthis, légèrement piquée, et, d'un rapide coup d'oeil, elle toisa le marquis, comme pour établir une malicieuse comparaison ; mais reprenant vite sa minauderie ordinaire :
« Bah! avec ces espèces... ».
Et, ramassant sa jupe à fleurettes, elle gravit lestement le marchepied du carrosse.
Pendant les quelques jours qui suivirent,
XANTHIS
son caractère, généralement facile, subit de sensibles altérations. Elle eut des sautes d'humeur bizarres.
e marquis dédaigna d'y attacher de l'importance, sa longue expérience du féminin l'ayant rendu sur ce point d'une indulgence si parfaite qu'on eût pu y voir, sans trop de peine, la forme d'un secret mépris.
En soir, elle arriva chez son ami le musicien, toute énervée ; comme il lui demandait la cause de cette impatience, elle lui répondit sèchement que ses secrets étaient à elle. Justement froissé de cette impolitesse, il lui riposta à son tour durement. Une scène devait forcément s'ensuivre. D'ailleurs, l'atmosphère de leur tendresse s'était depuis quelque temps, comme un ciel d'été trop beau, lentement chargée d'électricité.
Le fâcheux phénomène se produisit donc, et fut accompagné, suivant la marche ordinaire, de