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I la vie de Xavier de Maistre n'est pas féconde en événements dramatiques, si ses écrits ne portent pas l'empreinte d'un génie transcendant, il n'en est pas moins vrai que « son bagage littéraire flottera sur l'abime des temps » selon l'expression d'un critique, et qu'on sera toujours attiré malgré soi, par un charme secret, vers cette aimable figure du royal gentilhomme, doublé du spirituel conteur.
Cette figure, il est temps de la dégager des ténèbres qui l'enveloppaient encore % et de rendre à l'auteur des petits chefs-d'œuvre que tout le monde admire l'hommage qui lui est dû ; c'est ce que nous avons essayé de faire dans ce travail dédié à la jeunesse.
Xavier de Maistre a vécu longtemps dans la pénombre que projetait l'éclatante personnalité de son distingué frère, le comte Joseph de Maistre. Il faut l'avouer, les circonstances où ils se sont produits l'un et l'autre étaient beaucoup plus favorables à la gloire d'un
(i) Non pour le public savant, mais pour la jeunesse et les classes populaires- Xavier de Maistre. i
vigoureux publiciste qu'à celle d'un modeste écrivain, causeur familier et paisible philosophe tout replié sur lui-même. L'immense cataclysme causé par la Révolution française, qui était venue mettre en question l'existence même des dynasties et l'autonomie des peuples, ne laissait de place qu'aux préoccupations d'ordre public, de sécurité nationale, et fixait l'attention des esprits sur les grands principes qui sont la base de la société. La parole appartenait aux orateurs dé haute portée, aux penseurs profonds, aux hommes d'Etat et aux hommes de guerre. Pour se faire entendre au fort de cette mêlée universelle d'intérêts et de passions, il fallait être l'un des génies puissants de cette époque, où l'on voit la scène du monde occupée tour à tour, et même simultanément, par des hommes assez extraordinaires, chacun pris à son point de vue et dans sa sphère d'action.
Joseph de Maistre, lui, fut de taille à conquérir une place éminente, à se faire écouter et à captiver l'opinion ; c'est qu'il parlait le langage approprié aux exigences particulières du temps ; il traitait les vastes questions d'actualité avec une ampleur de vues et une magnificence de style qui l'ont de prime abord placé aux rangs supérieurs ; il écrivait dans son cabinet comme tonnait le canon sur les champs de bataille, comme éclatait l'éloquence à la tribune, avec une chaleur fulgurante.
Certes, ce ne pouvait être alors un moment propice à la douce causerie, aux fins aperçus, à la réflexion piquante, en un mot aux simples et pures émotions du cœur et de l'esprit, telles qu'en fait naitre la lecture du Voyage autour de ma chambre et du Lépreux de la cité d'Aoste. Aussi, quand les échos de la renommée répétaient les louanges de de Maistre, la pensée publique se reportait naturellement à l'auteur des Considérations sur la France et de VEssai sur le principe générateur des constitutions politiques. Cet heureux quiproquo dura même assez longtemps ; car le Lépreux, lors de son apparition (1811), fut attribué à l'illustre représentant du roi de Sardaigne à la cour de Russie. L'étoile de Xavier ne brilla de sa paisible clarté que lorsque
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le calme eut succédé aux tempêtes. A vrai dire, ce dernier ne se préoccupait ^uiivc <in bruit de ses livres, et, sans être insensible aux cbatouillcments de l'amour-propre littéraire, il n'allait pas au-devant de la popularité ; il lut même l'un des derniers à s'apercevoir qu'il était célèbre.
Cela ne l'empêcha pas d'avoir, même de son vivant, la satisfaction d'être applaudi, et, chose rare, sans mélange de l'amertume qui se mêle d'ordinaire au triomphe.
fAVIER de Maistre naquit à Chambéry le 8 novembre 1763 ^ Son père, le comte François-Xavier Maistre, eut dix enfants, cinq filles et cinq garçons. L'aîné, Joseph, entra dans la magistrature ; il était sénateur en 1783, et devint plus tard le grand homme que chacun sait. Le second, André, fut destiné au sacerdoce et fit preuve d'un beau talent comme prédicateur ; son mérite lui valut d'être porté au siège épiscopal d'Aoste. Les trois autres, Nicolas, Xavier et Victor, suivirent la carrière des armes. Victor mourut jeune. Nicolas devint colonel au régiment de Savoie. Nous parlerons tout à l'heure de Xavier.
Des cinq filles, l'une dit adieu au monde, où elle laissait une brillante réputation de femme d'esprit et se retira dans un couvent. Les quatre autres, par d'heureux mariages, allièrent la famille de Maistre aux premières familles patriciennes de Chambéry.
Xavier était le quatrième enfant masculin de cette lignée patriarcale. Son premier âge s'écoula paisible, sans incident notable. Il
(i) Voici son extrait de baptême, tel qu'il existe dans les registres de la Cathédrale : « Chambéry, paroisse de Saint- François de Sales. L'an 1763 et le 8 novembre, est né, et le 9 a été baptisé François-Xavier-Joseph-Marie, fils du seigneur François-Xavier Maistre, avocatgénéral, et de demoiselle Christine de Motz, mariés. Parrain, S' Joseph Maistre ; marraine, demoiselle Marie Maistre. Signé : Burdin, curé. »
était loin alors d'annoncer les talents qui devaient plus tard faire de lui un des hommes remarquables de la Savoie. Tempérament lymphatique, caractère indolent, il paraissait avoir une santé délicate et n'être pas favorisé de la nature en facultés intellectuelles. Parlant peu, se tenant volontiers à l'écart, en dehors des jeux et des turbulences ordinaires à son âge, il passait généralement, quoique affable et docile, pour être sournois, tenace, indifférent à tout ; ses distractions lui donnaient un air tout autre que spirituel. Bref, des allures mélancoliques, une attitude nonchalante et penchée lui valurent parmi les siens le surnom de Ban, — diminutif de hdban, paresseux. — Cependant il fréquentait l'école, où il essayait, à grand renfort de coups de férule, d'apprendre à lire et à écrire.
Malgré le peu d'attrait qu'inspirent en général ces natures incomplètes et souffreteuses, son frère et parrain Joseph l'aimait d'une amitié singulière, et s'en était fait le protecteur avoué au sein de la famille. Devinait-il, avec sa précoce double vue, la valeur réelle de cet enfant maladif? ou simplement était-il attiré vers lui par cette loi des contraires qui pousse la force vers la faiblesse et fait sympathiser entre eux les tempéraments les plus opposés ?
A quatorze ans, Xavier fut retiré de l'école commune et remis entre les mains du curé de la Bauche, petit village du canton des Echelles, près duquel habitait une de ses tantes, madame la comtesse Perrin d'Avressieux. Le curé ne reçut pas d'autre recommandation que d'en faire ce qu'il pourrait ; malgré cette note défavorable, il se mit courageusement à l'œuvre.
Après sept ou huit mois d'enseignement, le vénérable M. Isnard, observateur habile du reste, reconnut avec satisfaction que son élève n'était pas ce qu'on l'avait cru d'abord : un être à tout jamais borné. Il écrivit aux parents que le jeune Xavier, loin d'être plus que médiocre, possédait au contraire le germe de brillantes qualités, qu'il s'attachait à cultiver et dont il ne manquerait pas de fournir les preuves lui-même.
La famille eut beaucoup de peine à croire ces révélations ; et pour-
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tant c'était la vérité. L'âme de Xavier avait été, paraît-il, enveloppée jusqu'alors d'un épais hrouiliard, (|ui allait se dissipant comme au lever d'une aurore. Ce phénomène est moins rare (pi'on ne pense. Il faut y voir, entre autres causes, l'action salutaire d'une éducation spéciale et conforme aux dispositions individuelles. Que de collégiens, (Iuoi(|ue heureusement doués par la nature, restent enfouis dans les limbes sous le rapport de l'intelligence, pour avoir été soumis aux règles communes de la pédagogie, ({ui s'appli(iuent à une réunion plus ou moins grande d'écoliers, sans distinction de caractère ni d'aptitude !
Le digne prêtre, durant les quatre années qu'il eut près de lui Xavier de Maistre, lui inculqua les premiers éléments de nos connaissances, depuis les notions grammaticales sur le français, le grec et le latin, jusqu'aux leçons plus transcendantes sur la littérature, la physique et les mathématiques. Il va de soi que l'instruction religieuse marchait de front avec les études profanes. Le jeune élève fit des progrès rapides, en rapport avec les soins et le zèle de son précepteur, qui l'avait pris en grande affection, et que lui-même, par un retour bien naturel, aimait comme un père et vénérait comme un bienfaiteur.
A dix-huit ans il revint dans sa famille qui se disposa tout aussitôt à lui choisir une carrière, et l'année suivante il entra, en qualité de cadet, dans le régiment de Réal-Navi — infanterie de marine — qui se trouvait en garnison à Chambéry.
Dans l'armée sarde, les cadets étaient les aspirants à la carrière militaire supérieure. Tel était généralement, en Savoie, le sort des fils de famille nobles ; l'aîné était seul héritier ^ ; il était seul considéré comme rejeton direct et faisant souche ; les autres, le menu fretin, entraient dans les ordres religieux ou dans l'armée, à leur choix ; ils devenaient prieurs, curés, évêques, ou passaient ofiSciers. Ce pas fait, les parents ne s'inquiétaient plus de leur avenir. Les
(i) Quoiqu'on ait tant récriminé depuis la Révolution contre ce système, il avait certains avantages indéniables, entre autres celui d'empêcher le morcellement indéfini des propriétés-
goûts, les talents, les vocations ne se consultaient guère. C'était plus qu'une coutume, c'était une nécessité domestique, dont les convenances ou les vues aristocratiques ne permettaient que très rarement de s'écarter*.
Au mois de mai 1784, le Réal-Navi passait le mont Genis, emmenant Xavier qui ne devait plus revoir sa famille et son pays qu'après de longues années d'absence et d'épreuves.
AÏS, avant de quitter sa ville natale, de Maistre eut une occasion de se faire connaître à ses concitoyens, et de leur laisser,
en même temps qu'un souvenir de son nom, un spécimen de son goût pour les voyages et de son talent dans l'art d'écrire.
En ce temps-là (1784), on se préoccupait de la découverte des ballons ou plutôt de la hardiesse des frères Montgolfier, qui venaient de renouveler, avec un plein succès, la tentative de s'élever dans les airs au moyen de ces chars flottants, selon l'expression d'alors. Après avoir fait des expériences dans plusieurs villes de France et recueilli partout de bruyantes marques d'enthousiasme, les intrépides aéronautes vinrent offrir à Chambéry le spectacle de leur périlleux voyage. Aussitôt la jeunesse, surtout parmi l'aristocratie, est prise d'une belle ardeur icarienne et veut elle-même tenter l'aventure. Une souscription est ouverte pour faire face aux dépenses ; la liste se couvre promptement des noms les plus titrés de la ville, en commençant par celui de Son Excellence le gouverneur du duché, dom Charles-Joseph Tarin-Impérial.
Sans perdre de temps, on se met à l'œuvre. Chacun prend part à
(i) Cette institution des Cadets, si bien nommée puisqu'elle était destinée à fournir un emploi aux enfants sacrifiés au droit d'aînesse par la coutume, n'a été supprimée que sous le règne de Charles- Albert.
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la besogne et s'aide en proportion de son savoir-faire ou de sa bonne volonté ; la nouveauté de la chose et l'amour de la gloire écliaunent les tôles et stinnilcnt les bras. Les hommes ne changent pas ; grandes ou petites, les expéditions aventureuses les tenteront toujours...
Pendant (jue le ballon se confectionne et (jue se poursuivent à la hâte les préj)aratifs de la fôte, l'un des souscripteurs se charge d'en rédiger le programme ^
I^]coutons maintenant le récit des péripéties du voyage exécuté par le primitif aérostat :
« Après s'être fait longtemps attendre, parce que son enfantement a été long et laborieux, le jour de son ascension présumée a été enfin indiqué pour le 22 de ce mois (avril 1784). Ce jour avait été préconisé dans le prospectus comme devant être mis au nombre de ceux où l'art aurait le plus amusé notre existence. Aussi, sur la parole de l'auteur, un concours immense de spectateurs de tout rang et de tout âge s'est rendu au lieu de la scène. Les uns étaient épars sur les coteaux voisins, où ils formaient des groupes agréablement mélangés avec les rochers et la verdure qui leur servaient de tapis et de sièges. Les autres, par le privilège de leurs billets, avaient été admis dans le clos de Buisson-Rond -. Cette troupe d'élus était composée de la meilleure compagnie de la ville en hommes et en femmes.
« Le ballon, qui s'était enflé de bonne grâce, le matin à onze heures, promettait, malgré plusieurs vices de sa construction et de ses accessoires, un heureux succès pour l'après-midi. Le temps était calme, le ciel couvert ; point de soleil, nulle apparence de pluie. Les vœux empressés des spectateurs hâtaient le départ de l'appareil. On l'apprête, on le chauffe et on le réchauffe. Les voyageurs courageux enjambent la galerie de la nacelle ; mais, aussi rétif qu'un cheval
(i) Il est intitulé : Pros-^edus de l'expcrierice aérostatique de Cha7nbéry, publié au nom des premiers souscripteurs. Ce n'est pas une sèche nomenclature des principales phases du spectacle, mais bien un opuscule parfaitement écrit, plein de verve, intéressant à plus d'un titre et qui décèle chez son auteur un vrai talent d'écrivain. La lecture attentive de ce travail révèle la plume de Xavier de Maistre.
(a) Propriété particulière, à la porte de Chambéry.
poussif et revêche, il s'obstine à ne pas bouger et demeure immobile. Enfin, à force de bourrer de fagots le brasier, il se traîne avec peine, à l'aide de cent bras, sur les bords de l'estrade. A peine ce soutien lui a-t-il manqué, qu'au lieu de s'élever, il se prosterne humblement contre terre. Cependant, par un mouvement convulsif, près de son agonie, au moment où il allait frapper le gazon, il se soulève assez haut pour faire la cabriole et tourner en moulinet sur lui-même.
« Pendant ce mouvement de rotation centripète, les voyageurs ont eu le temps de s'élancer hors de la galerie ; M. le comte de Lhopital s'est jeté entre les bras de son valet de chambre, qui le guettait à sa chute. M. l'ingénieur Brun est tombé, ses habits à demi-brûlés.
« A la vue de ce désastre, les dames auxquelles le galant auteur du prospectus avait annoncé que le spectacle du voyage aérien ne leur arracherait aucun signe de terreur, ni cris ni vapeurs ni évanouissement et ne produirait tout au plus en elles qu'une douce émotion, les dames ont éprouvé un trouble violent, et la « douce émotion » a dégénéré pour elles en palpitations oppressives ; leurs jambes ont fléchi. Un grand nombre d'entre les spectatrices ont été obligées de se jeter sur le gazon pour se remettre.
« Pendant cet instant critique un morne silence régnait sur toute la scène. Les visages portaient l'empreinte de la consternation. Les voyageurs, ainsi que leurs coopérateurs, se retiraient confus et déconcertés. Autant leur entrée avait été triomphante, autant leur retraite était humble et triste ^ »
ES infortunés acteurs de la scène du 22 avril ne se découragèrent point de leur échec et voulurent aussitôt prendre leur
(i) Cette description, qui a pour auteur Domergue, est extraite d'un compte rendu intitulé : Lettre de l'ermite de Mvolet sur l'expérience aérostatique faite à Ckambéry le sg avril 1784.