ESQUISSE BIOGRAPHIQUE
revanche. Dès le lendemain ils lircnt annoncer une nouvelle représentation, d'ahord (ixéc au I, puis renvoyée à cause du niauvais temps, au 0 mai, à six heures du matin, lis avaient pris les choses extrômeiiient à cauir.
« Les ouvriers passèrent la nuit du mercredi au jeudi auprès du ballon, dit une chronicpie du temps, et dès 3 heures du matin, il était gonllé par un l'eu léger, mais constamment soutenu. 11 y a même apparence (pie cette raréfaction graduelle kit cause en grande [)artie du succès de l'expérience.
« A six heures, le public se rendit dans l'encjos de Buisson-Rond ; tout était disposé pour le départ ; fe^feu pétillait dans le fourneau, et les cordes bandées disaient : tout ira bien.
« M. Brun, en manches de cHfemise sur Festrade, donnait ses ordres ; mais on ne voyait qu'un voyageur ; le chevalier Maistre, en uniforme, se croisait les bras et ne montrait aucune velléité de monter dans les airs.
« Cependant M. Brun saute dans son panier, et son compagnon de voyage, faisant le tour du ballon, s'approche du sien. Il faut noter que, par la disposition des lieux, le public n'occupait guère que les deux côtés de l'enclos, et le panier destiné au voyageur anonyme était placé dans une direction opposée à la foule. Il put donc s'y jeter sans être aperçu de beaucoup de monde ; et, an lieu de s'y tenir debout, il s'y coucha et se couvrit d'une toile. Dans ce moment, une des cordes qui suspendaient son panier sauta tout à coup; sans doute, n'ayant pas été scrupuleusement égalisée aux autres, elle se trouva trop courte et porta tout le poids. Mais le voyageur, s'étant assuré par un léger examen que les autres cordes suffisaient à sa sûreté, ne jugea point à propos de perdre le temps en réparations inutiles, et d'alarmer peut-être les esprits. Alors son frère (Joseph), qui était sur l'estrade, toucha les cordes, lui dit un adieu laconique, et vint se mêler à la foule.
« Enfin l'instant désiré arrive ; le grand câble avait disparu. Le ballon parfaitement gonflé faisait des efforts visibles pour s'échapper.
Tous les cœurs palpitent ; toutes les lunettes sont en l'air. On demande silence. M. Brun se tourne et tire un coup de pistolet. C'était le signal convenu. On lâche toutes les cordes. Rien ne retient le ballon ; il quitte l'estrade ; son foyer brille à tous les yeux ; il est en l'air...
« A quelques toises d'élévation, M. Brun se tourne sur l'enclos et salue l'assemblée avec beaucoup de sang-froid. Son compagnon, sentant qu'il était temps de quitter sa première attitude, se lève, prend le porte-voix, et, fidèle aux promesses du prospectus, il crie de toutes ses forces : Honneur aux dames ! Mais il ne fut guère entendu que des hauteurs voisines.
« Dans ce moment, par le plus heureux hasard, le régiment de la marine défilait le long des murs de Buisson-Rond, qui bordent la grande route de Piémont. Le ballon passa précisément au-dessus du bataillon, et les tambours battirent aux champs.
« Cependant le globe s'élevait avec une rapidité prodigieuse, mais presque perpendiculairement, au grand déplaisir des voyageurs, qui regrettaient bien une de ces bouffées de vent qui nous avaient tant impatientés précédemment. Arrivés à une très grande hauteur, un léger courant les entraine lentement du côté de Challes, dans la direction nord-est du lieu du départ. Malgré ce malheureux calme, qui avait duré douze minutes, et malgré la faiblesse du vent qui s'élevait, le bon état de la machine et la sécurité parfaite des voyageurs leur faisaient entrevoir un succès peut-être sans exemple. Mais, comme il faut toujours que, dans ces sortes d'occasions, on commette quelque faute par défaut d'expérience, on s'était trompé sur la quantité de combustible nécessaire. 180 livres de bois paraissaient une provision suffisante ; on était dans l'erreur, et cette erreur a rendu l'expérience beaucoup moins brillante. D'abord les voyageurs s'amusèrent à faire la conversation, et à contempler la beauté du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Durant cet accès d'admiration, le feu déclinait et le ballon baissait ; on crut même dans l'enclos qu'il allait toucher terre ; mais les voyageurs, s'apercevant qu'ils
ESUUIS8K niOGHAl'ilIQL'B. 19
avaient baissé, ranimèrent le feu, et bientôt on les vit se relever. La plus haute ascension niar(|uéo par les observateurs fut de .'JOI» toises. Néanmoins, les ar^'onaules aériens ont (juebjues doutes sur cette estimation ; mais (juand ils songent (|ue les signaux dont ils étaient convenus pour manjuer l'instant où ils voulaient être lorgnés, n'ont point été aperçus ; (|ue l'un des observateurs s'est vu forcé par les circonstances d'observer prcs([ue perpendiculairement, dans une position embarrassante ; (|uand ils se rappellent qu'ils ont vu audessous d'eux la dent de Nivolet, celle de Grenier et le roc de Chatardon, ils croient, en attendant (ju'on ait mesuré ces montagnes, s'être élevés au-delà de 506 toises.
« Le baromètre ne pouvait décider cette question. — « Faites « seulement vos observations, dit le chevalier Maistre à M. Brun ; je « me charge du feu. — Bon! dit ce dernier, j'ai cassé mon baromètre « (on n'en avait embarqué qu'un) ; n'en dites rien, je vous prie ! — « Et moi, reprit son compagnon, je viens de casser le manche de « ma fourche. » C'était là un malheur grave ; car, au lieu de mettre les tagots tranquillement dans le foyer, il fallut les jeter, et le pauvre homme, gêné par une nièce de fer placée en saillie sur le bord inférieur du panier, manqua son coup et perdit trois fagots.
(c Désolés de se voir forcés de toucher terre avec un ballon parfaitement sain, les voyageurs brûlèrent tout ce qu'ils pouvaient brûler. Ils avaient une quantité considérable de boules de papier imbibé d'huile, beaucoup d'esprit-de-vin, des chiffons, un grand nombre d'épongés, deux corbeilles contenant le papier, deux seaux dont ils versèrent l'eau ; tout fut jeté dans le foyer. Cependant le ballon ne put se soutenir en l'air plus de 25 minutes, et il alla tomber à la tête des marais de Challes, à une demi-lieue en droite ligne de l'endroit du départ, mais après avoir éprouvé dans son cours deux ou trois déviations considérables. »
Cette seconde narration est attribuée à la plume juvénile de Xavier de Maistre, peut-être aidé de son frère Joseph ; elle a un ton en même temps grave et enjoué qui prélude bien au futur Voijage autour
de ma chambre. Elle contient des particularités trop intimes, des détails trop personnels à l'acteur principal de la scène pour qu'on ait des doutes sur son auteur ; lui seul a pu si bien décrire ce qu'il avait vu et fait.
Les voyageurs furent ramenés triomphalement en ville ; il y eut un grand banquet chez le gouverneur.
[ROIS jours après, Xavier de Maistre, qui avait obtenu ce délai pour assister à la fête des ballons, quittait Chambéry et courait rejoindre son régiment en marche pour Alexandrie, où il séjourna jusqu'en 1787.
Il vint alors à Turin. Pendant cette seconde garnison, Xavier de Maistre écrivit son Voyage autour de ma chambre. Il était souslieutenant.
Touchant cette phase de sa vie, il écrivait plus tard à Sainte-Beuve, qu'il avait mené joyeusement le train de garnison sans trop songer aux muses.
Il ne faudrait pas, croyons-nous, prendre à la lettre ces propos de Xavier ; car, dès son retour dans sa famille, en revenant de la Bauche, il s'était livré au travail avec une certaine ardeur, étudiant l'histoire, lisant et relisant les auteurs anciens, apprenant les mathématiques, l'astronomie, la chimie, le dessin et la peinture, qu'il cultiva même assez pour devenir un bon artiste ; talent qui lui fut, dans la suite, d'une grande utilité. Il est facile de se convaincre, en parcourant le Voyage autour de ma chambre, qu'un livre où l'auteur, comme une abeille vagabonde, effleure tous les sujets, s'arrête à toutes les questions avec autant d'aisance que de profit, n'est pas d'un soldat ordinaire, uniquement occupé aux plaisirs et à la parade, mais bien d'un homme qui a beaucoup étudié et passablement appris.
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La dernière année de son séjour h Turin, fçôné dans ses {^'onts pour l'étude, il aurait hrisé sans peine avec les tracas im|)ortuns du monde. « Continuellement distrait de mes occu|)ations dans la maison bruyante (jue j'haLitais, dit-il (luehjue part, je me proposais depuis lonj^temps de me procurer dans le voisinage une retraite plus solitaire, lors(|u'un jour, en parcourant une notice biographi(|ue sur M. de Bulïbn, j'y lus ((ue cet homme célèbre avait choisi dans ses jardins un pavillon isolé, ((ui ne contenait aucun autre meuble qu'un lauteuil et le bureau sur lequel il écrivait, ni aucun autre ouvrage que le manuscrit auquel il travaillait.
« Les chimères dont je m'occupe offrent tant de disparate avec les travaux immortels de M. de Buffon, que la pensée de l'imiter, même en ce point, ne me serait sans doute jamais venue à l'esprit sans un accident qui m'y détermina. Un domestique, en ôtant la poussière des meubles, crut en voir beaucoup sur un tableau peint au pastel que je venais de terminer, et l'essuya si bien avec un linge qu'il parvint en effet à le débarrasser de toute la poussière que j'y avais arrangée avec beaucoup de soin. Après m'être mis fort en colère contre cet homme, qui était absent, — et ne lui avoir rien dit quand il revint, — suivant mon habitude, je me mis aussitôt en campagne et je rentrai chez moi avec la clef d'une petite chambre que j'avais louée au cinquième étage dans la rue de la Providence. J'y fis transporter dans la journée les matériaux de mes occupations favorites, et j'y passai dans la suite la plus grande partie de mon temps à l'abri du fracas domestique et des nettoyeurs de tableaux. Les heures s'écoulaient pour moi comme des minutes dans ce réduit isolé, et plus d'une fois mes rêveries m'y ont fait oublier l'heure du dîner.
Un jour, le comte de Maistre envoyait à sa fille deux tableautins de son frère, qu'il accompagnait de la lettre suivante :
« Tu seras sans doute enchantée de la tête d'après le Guido. Le paysage est aussi joli dans son genre, mais ce n'est pas du tout dans ce petit champ que se déploie le grand talent de ton oncle. Il faut voir ses grands paysages à l'huile. Tu penses bien, ma chère Adèle,
que je voudrais fort t'envoyer le portrait de ton vieux papa fait de cette main habile ; mais jusqu'à présent, il n'y a pas eu moyen. Ce n'est pas qu'il ne dise souvent : « A propos, il faut que je fasse ton portrait. » Mais bientôt une idée vient à la traverse, et les jours passent ainsi. C'est un excellent homme qu'il faut prendre comme il est. Chez lui tout dépend de l'inspiration. Un jour peut-être il m'enverra réveiller pour faire ce portrait. Si tu lui avais écrit une fois : « Allons donc, mon oncle, envoyez-nous cette image ! » nul doute qu'il n'eût commencé sur-le-champ. » — Et en effet, quinze jours après, Joseph écrit à sa fille : « Dans une lettre qui peut-être ne te sera point parvenue quand tu recevras celle-ci, je te disais que je n'avais pas la moindre espérance de t'envoyer mon portrait qui ne se faisait jamais que demain. Le même jour, j'allai chez Xavier. Tout à coup, il me dit à propos de tout autre chose : « A propos, il faut que je fasse ton portrait, voyons si j'ai des ivoires. Non... Rien ne me contente... 11 faut que je te peigne sur cette palette qui est forte : je vais la laver... Fort bien... Allons vite... A propos, j'ai pensé qu'il fallait le faire graver. J'ai déjà parlé au graveur. Tu as beaucoup d'amis, cette gravure est nécessaire. — Et voilà, ma chère, comment tu auras dans peu de temps ma chienne de figure, j)
Xavier de Maistre aimait à travailler seul, et à méditer tout en travaillant.
« 0 douce solitude, dit-il quelque part, j'ai connu les charmes dont tu enivres tes amants. Malheur à celui qui ne peut être seul un jour de sa vie sans éprouver le tourment de l'ennui, et qui préfère, s'il le faut, converser avec des sots plutôt qu'avec lui-même !
« Je l'avouerai toutefois, j'aime la solitude dans les grandes villes ; mais, à moins que d'y être forcé par quelque circonstance grave, comme un voyage autour de ma chambre, je ne veux être ermite que le matin ; le soir venu, j'aime à revoir les faces humaines. Les inconvénients de la vie sociale et ceux de la sohtude se détruisent ainsi mutuellement, et ces deux modes d'existence s'embellissent l'un par l'autre.
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« Cependant rineonstanco et la fatalité des choses de ce monde sont telles, (|iie la vivacité même des |)laisirs dont je jouissais dans ma nouvelle demeure aurait dû me l'aire prévoir combien ils seraient de courte durée. La lîévolution française, (\m débordait de toutes parts, venait de surmonter les Alpes, et se précipitait sur l'Italie. Je fus entraîné par la première vague jus(prà Bologne. » *
Cette page de Xavier, où se rellète son aimable caractère, nous montre (juels étaient alors ses goûts, ses attraits, ses occupations et son genre de vie.
En pleine possession de ses facultés, il vivait de la façon qui lui convenait, exempt de toute contrainte, soit intérieure soit extérieure, prenant l'existence par ses bons côtés, sans vaines récriminations contre les hommes et les événements. Il ne participait point, quoique jeune encore, à cette exaltation des esprits qui se manifestait partout sous l'influence de la Révolution française. S'il parle de cette révolution, ce n'est pas pour l'encenser, bien entendu; maisenfin il ne se pose pas contre elle en ennemi déclaré, bien qu'elle atteigne tout ce qu'il a de plus cher, sa famille, son roi, sa patrie. Il semble ne lui en vouloir que parce qu'elle vient le surprendre dans son bonheur, déranger ses habitudes et le chasser de sa mansarde, située me de la Providence.
Ce n'est pas que jamais, dans le but de sauvegarder son repos, il eût transigé avec ses principes ou trahi ses affections ; mais il subit les événements plus forts que lui, les envisage d'un œil tranquille, sans se plaindre, quelquefois même en souriant de sa mauvaise fortune. Heureux tempérament, qui lui permit de conserver toujours son calme et sa liberté d'esprit au milieu des difficultés qu'il rencontra sur son chemin, dans les diverses positions de sa longue et aventureuse carrière. Il voyait avant tout le bon côté des choses ; il se préoccupait du bien qui s'y pouvait trouver, pour en profiter dans la mesure de ses forces ou de ses besoins.
(i) E.x:pédition nocturne.
24 XAVIEn DE MAISTRE.
A Révolution française, en débordant par-dessus les Alpes, selon sa pittoresque expression, arracha donc le jeune officier aux charmes de la solitude.
Avant de partir avec son régiment, il choisit dans ses papiers ceux qu'il voulait conserver, en fit un paquet et l'envoya à son frère Joseph, qui avait été obligé de quitter la Savoie et s'était réfugié à Lausanne.
En lisant le manuscrit du Voyage autour de ma chambre, qui se trouvait au nombre des élus, Joseph de Maistre fut agréablement surpris de reconnaître chez son cadet l'étoffe d'un bon écrivain. Il se promit de revoir son œuvre, d'en effacer les taches échappées à une plume encore novice, en un mot de la corriger.
Plus tard, il s'en constitua l'éditeur bénévole. C'était à Turin, en 1794. Xavier, qui, dans ce temps-là et depuis deux ans, faisait la guerre, reçut un jour un petit volume élégamment imprimé, avec une lettre de félicitations de son frère Joseph : c'était son ancien Voyage, auquel il ne songeait plus guère. Grande fut sa joie ! Mais il était loin alors de présumer que ce petit livre dût lui valoir sa réputation de maître en l'art d'écrire et devenir un jour son plus beau titre de gloire.
Xavier de Maistre continua de porter les armes jusqu'en 1798, époque à laquelle le malheureux roi Charles-Emmanuel IV, après avoir perdu tous ses Etats de terre ferme, résolut de dissoudre son armée et se retira dans l'île de Sardaigne.
Sans fortune, sans emploi, sans protection directe, Xavier de Maistre s'en vint à Aoste, chez son beau-frère, M. de Saint-Réal, qui avait été intendant de la province avant l'occupation française.
« En dépit de la dureté des temps, écrit Descostes S il était satisfait de son sort. Les soucis d'argent l'inquiétaient peu. Il avait du marin l'humeur facile et féconde en ressources ; aussi l'avait-on
(i) Joseph de Maistre pendant la Révolution.
H:^ t^ i^»< t»!i», (^jm, Mti 1^ )*i*< l'i'^ (»ir, t»i^ mj», 1^ i»i*, t^i;^ t»i», t^
Xa baute muraille noire Du /iftont Du Cbat étenî) ses fon&ements jusque bans cette vallée (P. 41.)
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E8UUISBB BlOtiltAPIIIUUE. 27
siirnoiniiiô dans rinliniilc La Marine. Son service lui laissait des loisirs ; il était heureux de ne pas occuper un de ces postes perdus aux extrémités de la vallée, où la vie ressemblait à celle (jue mènent de nos jours les chasseurs alpins cantonnés à (juelcjues milliers de mètres d'altitude. Aussi, lidèle à ses principes de philosoi)hie prati- (pjv^, Xavier sut-il s'organiser une vie de garnison <[ui, sans valoir celle de Turin, ne mancpiait ni de charme, ni de variété...
» Xavier voulut profiter du repos forcé de l'hiver pour compléter son éducation. Il avait cru s'a[)ercevoir que son premier maître, l'abbé Isnard, ne lui avait pas tout appris, bien qu'il lui eût enseigné beaucoup de choses. L'ancien Bau^ en petite tenue, va donc à la sortie du quartier prendre des leçons de littérature avec le Père Frassy, de philosophie auprès du Père Tavernier, tous deux barnabites du collège d'Aoste, et chaque semaine, Joseph, assisté de M. de Saint-Réal, « homme très sayânt et littérateur émérite », lui fait subir un petit examen. \
» Quand un rayon de soleil se joue au givre qui portent les branches des arbres dépouillés, l'ancien dessinateur du béguin de la servante et des moutons du curé de la Bauche va croquer, d'un crayon alerte, les ponts de Ghâtillon, les usines de Liverognes ou quelque site pittoresque des environs.
» Livré tout entier à ses impressions d'artiste, en extase devant la grande nature, Xavier se laisse vivre doucement et oublie parfois d'aller commander la garde montante, au risque d'encourir de nouveaux arrêts.
» Un dimanche du mois de décembre, Joseph et Xavier, attendant l'heure du dîner, se promenaient dans la cour de l'hôtel de Bard. Maurice de Sales était venu les rejoindre. Ils avaient entendu ensemble la messe militaire célébrée à la cathédrale par le Père Faletti *,
(i) Le Père Albert Faletti, de Turin, était membre de la Compagnie de Jésus. Ce fut un précurseur de nos héroïQues aumôniers de 1870. « Aussi bon soldat que bon prêtre », dit l'abbé Fenoil, le grondement du canon et le sifflement des balles n'avaient rien gui l'effrayât. On le voyait paraître au milieu des mêlées les plus affreuses, administrer aux mourants les secours de l'Eglise, encourager les blessés et leur donner les premiers soins. Il mourut au combat de la Thuile, le 17 juillet 1793.
Xavier de Maistre. a
aumônier des grenadiers royaux. Le duc de Montferrat ne manquait jamais de s'y rendre, accompagné de son état-major. Il faisait une de ces journées où le soleil semble donner à l'été de la Saint-Martin l'illusion d'un éphémère renouveau. La vallée blanche scintillait comme un immense tapis de diamants et les grenadiers se groupaient devant leurs tentes pour se réchauffer à la douce et pénétrante chaleur solaire.
» Xavier proposa d'aller visiter la tour du Lépreux. Les trois amis s'acheminèrent vers le haut de la colline, où vivait « caché entre les broussailles, comme une bête fauve, le lépreux de la cité d'Aoste *. »
Car ce n'était point un personnage imaginaire; avant d'être immortalisé par la plume de Xavier, il avait son état civil, sa personnalité. La tour figurait au nombre des curiosités de la ville ; comme l'amphithéâtre et les portes prétoriennes, on ne manquait pas de faire visiter au voyageur ces ruines entre les murs démantelés desquelles l'infortuné traînait sa misérable existence.
Les trois amis pénétrèrent dans l'enceinte : à peine devinait-on sous la neige les traces des allées coupant le parterre où Je reclus entretenait, durant la belle saison, ses chères fleurs. Bientôt, il apparut à distance en se cachant le visage, la conversation s'engagea et il narra son histoire aux visiteurs. C'est cette entrevue que Xavier a racontée plus tard dans la nouvelle si touchante, qui a pour titre : Le Lépreux de la cité d'Aoste.
« Après une année passée tout entière à voir des hommes et des choses que je n'aimais guère, dit-il avec une certaine amertume, et à désirer des choses et des hommes que je ne voyais plus, je revins à Turin. Il fallait prendre un parti. »
Au commencement de 1799, une armée russe, conduite par Souvarow, descendait en Italie. Sous les auspices et avec la recommandation de son frère Joseph, alors réfugié à Venise, Xavier de Maistre alla se présenter à ce général et lui demander de servir sous ses ordres.
(i) Marquis Costa de Beauregard. — Un Homme d'autrefois.
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C'est (»ciit-ùtrc ici le cas, je ne dirai |)as de disculper, mais d'expli- (|uer en (|iiel(|iics mots ce que la conduite du chevalier de Maistre peut avoir d'anormal en apparence aujourd'hui.
La Savoie n'a |)as loujoui's appartenu à la France, et sa brusque annexion, à la lin du WIIl" siècle, était, de|)uis François I'*" ', le seul acte de ce genre (pii lût intervenu chez elle à travers l'existence fort ancienne de sa maison royale. On comprend dès lors tout le désordre qu'un semblable fait dut jeter dans certains esprits identiliés avec l'histoire et la fortune de leurs princes, et la révolte intérieure qu'il souleva chez les soutiens naturels du trône piémontais. Pour eux, la Savoie était le berceau de leurs rois, ils ne voyaient que cela ; et combattre pour reconquérir ce précieux patrimoine était à leurs yeux un devoir des plus sacrés.
En outre, la Savoie n'était pas seule envahie par la redoutable république française ; les provinces cisalpines de la monarchie sarde étaient devenues sa proie également. 11 s'agissait donc, pour des hommes tels que de Maistre, non seulement de reprendre un lambeau de territoire à un voisin trop avide, mais de rendre tout un royaume à un souverain bien-aimé dépossédé injustement.
Pour cette noble entreprise, les membres de l'ex-armée piémontaise continuaient de s'agiter et cherchaient à se réunir autour d'un étendard quelconque.
Il ne faut donc pas s'étonner de la démarche que nous venons de voir faire au lieutenant de Maistre. Il obéissait à une nécessité des temps et des hommes ; il prenait rang dans l'armée russe au même titre que son frère allait accepter le poste d'ambassadeur du roi de Sardaigne à Saint-Pétersbourg.
Accueilli favorablement par le général russe et placé dans l'étatmajor avec le grade de capitaine, il fit en cette qualité une nouvelle campagne d'Italie. Après la bataille de Novi (15 août 1799), Souvarow reçut l'ordre de venir en Suisse opérer sa jonction avec Rorsakoff.
(i) De Savoie.
Personne n'ignore ni les événements qui suivirent ni le coup porté par Masséna aux armes moscovites. Souvarow, tombé en disgrâce après la bataille de Zurich, fut rappelé en Russie. De Maistre est du petit nombre des officiers qui accompagnèrent leur général jusque dans sa retraite involontaire. Peu de temps après, le 18 mai 1800, Souvarow mourut de chagrin à Moscou.
Ainsi finit pour notre jeune capitaine cette puissante protection armée ; elle avait duré quinze mois. La fortune, on l'avouera, ne le comblait pas de ses faveurs.
OUVAROW disparu, Xavier de Maistre résolut de quitter le service militaire et de se fixer en Russie.
« Mais, à sa première apparition à Saint-Pétersbourg, dit un historien, il avait entièrement négligé de faire connaître sa qualité ; c'est à peine si l'on savait son nom, et on ne l'appelait partout que le capitaine Xavier. Lorsqu'il voulut donner sa démission pour rester avec Souvarow, ses amis de Moscou l'avertirent de prendre garde à la manière dont il donnerait son nom, et lui firent observer que cette démission étant le premier signe de vie publique qu'il donnait en Russie, elle déterminerait en quelque sorte son état civil. Or, il n'y avait en Russie aucun titre de noblesse spécial pour les cadets ; tous les membres d'une famille se titraient comme le chef. Si donc Xavier de Maistre ne se qualifiait pas de comte, ainsi que l'usage russe l'y autorisait, il risquait de n'être plus qu'un gospodin, quelque chose comme un mo7isù de Piémont. Le capitaine Poco-Curante (Sans- Souci), comme l'appelait son frère Joseph, remercia ses amis, leur exprima combien tout cela était indiflTérent, et promit de faire comme ils voulaient.
« Pour tout concilier, il écrivit au ministre de la guerre, prince
E8UUIHBE IilO(;iUPUIUUE. 31
DoIjiforoïK'ki, Iciiucl s'était pris tralVectioii pour lui, et lui demandant sa déiiiissioii, il déclara (ju'il s'appelait Maistrc, et (pi'il était le (|iiali'ièine lils d'un comte de ce nom, président jadis au sénat de Savoie. Le prince lui envoya sa démission avec un brevet de major qui le (jualiliait de comte. Xavier mit le brevet dans sa poche et continua à s'accommoder fort bien du simple nom de Xavier qu'on s'obstinait à lui donner. » ^
II établit sa résidence à Moscou. Mais, privé de la solde attachée à son grade, il dut, malgré son titre, donner des leçons de dessin. Puis il ouvrit un atelier de peinture, qui, grâce à son talent, ne tarda pas à être en vogue et à lui procurer largement de quoi subvenir à ses besoins. Les tableaux du capitaine Xavier, contrastant par leur couleur italienne avec le ciel gris de la Russie, devaient plaire justement par ce contraste, et furent en effet très recherchés ; l'aristocratie moscovite les couvrait d'argent.
Depuis trois ans bientôt, Xavier menait à Moscou cette vie lucrative d'artiste achalandé, lorsqu'il apprit l'arrivée à Saint-Pétersbourg de son frère Joseph, envoyé comme chargé d'affaires du roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel P^ On imagine s'il dut se réjouir de cet heureux événement, qui rapprochait de lui un frère bien-aimé, et lui donnait, au besoin, un puissant protecteur ! Toutefois il n'abandonna pas si vite ses chers pinceaux, qui non seulement lui procuraient une honnête aisance, mais lui fournissaient encore les moyens de venir en aide à l'une de ses sœurs chargée de famille et ruinée par le malheur des temps.
Ce ne fut que deux ans après, au commencement de 1805, qu'il vint à Saint-Pétersbourg voir son frère l'ambassadeur. Laissons celui-ci raconter cette visite dans une pétulante lettre qu'il écrivait à son frère Nicolas, en date du 14 février :
« Frère Nicolas ! je commençais à croire que tu me méprisais, et je tenais déjà la plume pour t'en demander raison, lorsque voilà la
(i) Albert Blanc, Mémoires politiques et Correspondances diplomatiques de Joseph de Maistre tome I".
gente épître à l'ami Xavier, qui nous a fait un plaisir infini, en nous prouvant que tu ne nous avais point retiré tes bontés.
« Sur tous ces iious, tu vas dire : — Est-ce que vous êtes ensemble, messieurs mes frères ? — Nous l'étions, mon cher ami, lorsque ta lettre est arrivée. Un beau matin que je songeais creux dans mon lit, j'entends ouvrir ma porte avant que la sonnette eût donné le signal. Surpris de cette violation de l'étiquette, je crie : « Qu'est-ce que c'est donc que cela ! — C'est ton frère, » me répond Xavier en ouvrant mes rideaux. Gomme l'heure des apparitions était passée depuis longtemps, je n'eus pas le moindre doute sur la réalité de l'aventure. Je te laisse à penser si nous nous sommes gaudis ensemble. Cette réunion au reste n'a pas été de longue durée. Il était venu avec un jeune chambellan qui a ses affaires à Pétersbourg et sa femme à Moscou. Ses projets n'ayant pu s'exécuter ici, le contre-poids de Moscou l'a entraîné au bout de seize jours bien comptés ; et mon h'ère, qui lui avait promis de ne pas l'abandonner, a dû repartir aussi. Il a donc fait quatre cents lieues pour passer seize jours avec moi. Cela s'appelle en Russie une course. Je commence à m'y habituer. Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à Sonnaz S si je trouvais le temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire une course à Tobolsk, voire même au Kamtchatka.
« Xavier rentre au service de la manière la plus agréable pour lui et pour nous ; cette dissonnance qui nous choquait l'oreille n'existe plus et nous voilà à l'unisson. On vient d'organiser ici le département de l'amirauté. Il y a une partie militaire et une partie scientifique. De celle-ci dépendent une bibliothèque, un musée, un cabinet de physique, etc. ; et notre frère a été fait directeur de cet établissement avec deux mille roubles de traitement ; c'est ici la paye d'un généralmajor. Il était libre de passer dans l'ordre civil avec le rang de lieutenant-colonel ; mais il est soldat, il veut toujours l'être ; je crois qu'il a raison. D'autant plus qu'il conserve son ancienneté. «
(i) Petit village à une lieue de Chambéry.
ESQUISSE BIOGnAlMIlUUE. 33
Deux mois après son retour à Moscou, Xavier re(;ut le brevet qui le nommait à l'emploi dont parle son frère. Ce n'est pas (|ue, ni l'un ni l'autre, ils eussent le moins du monde sollicité cette faveur ; non, certes. Voici les laits : l'amiral TcliilciiaLfolT, dont Joseph de Maistre avait ^'a^iié l'amitié, s'ollVit à placer son Irère et, sur sa proposition, le ministre de la marine, heureux d'èlre agréable à l'ambassadeur de Sardaigne déjà fort en grâce auprès de l'empereur Alexandre, s'empressa de donner à Xavier ce brevet de directeur du musée de la marine.
Le voilà donc enfin placé honorablement dans un pays où le grade et l'emploi sont tout. La dissonnance, qui cho(iuait si fort peut-être autre chose (jue l'oreille délicate de son grand frère, a disparu pour faire place à l'accord entre leurs positions respectives.
Il quitta Moscou. Ce ne fut pas sans peine et sans regret; il laissait dans cette ville de nombreux amis parmi la meilleure société, qu'il n'avait jamais cessé de voir, malgré la foule de ses occupations purement artistiques.
Dans sa nouvelle position, Xavier de Maistre pouvait satisfaire son goût pour l'étude. Il s'y adonna, non pas avec frénésie, — il ne faisait jamais rien ainsi, — mais avec calme et assiduité, pendant les loisirs de sa charge, qu'il ne négligeait pas du reste, mais remplissait à l'entière satisfaction de ceux qui la lui avaient confiée.
A Saint-Pétersbourg comme à Moscou, ses talents, son aimable caractère, et l'appui de son frère Joseph lui eurent bientôt créé de nombreuses et fort agréables relations dans le grand monde ; sa conversation y était recherchée. Un soir que, dans un salon, il fut amené à causer de sa vie en Piémont, il raconta son séjour à Aoste et ses visites au Lépreux. Il s'émut, paraît-il, à ce souvenir, et son émotion gagna l'auditoire. Quelqu'un le pria d'écrire ce qu'il venait de dire avec tant de charmes. Il l'écrivit en effet, pendant l'hiver de 1809 à 1810. On le voit, c'est à une complaisance que nous devons ce touchant récit qu'on appelle Le Lépreux de la cité d' Aoste.
Selon son habitude, il en confia le manuscrit à son frère Joseph,
qui, en sa qualité d'éditeur responsable, se chargea de le faire imprimer.
La première édition est de Saint-Pétersbourg, 4811. A ce propos, Joseph de Maistre raconte dans une lettre écrite plus tard, en avril 1817, à M. le marquis de la Maisonfort, que lorsqu'il présenta cet ouvrage à la censure pour obtenir le permis d'imprimer, l'employé dit, en jetant les yeux sur le titre : « Hein? on a déjà beaucoup écrit sur cette maladie.... » — Ce qui signifiait, ajoute le comte Joseph, que mon frère aurait bien pu se dispenser de se mettre sur les rangs. Cela ne vous paraît-il pas joli ? y>
EPENDANT, soit amour des voyages, soit désir de faire en Russie ses preuves militaires, Xavier de Maistre demanda comme une faveur d'être admis dans l'armée qui se battait contre les peuplades du Caucase *. 11 fit de la sorte, avec le grade de colonel, une brillante campagne en 4810. Dans un engagement qui eut lieu au mois de novembre, il reçut au bras droit une blessure très sérieuse.
« Mon frère Xavier, — écrivait à ce propos le comte Joseph, en date du 1^' février 1811, au ministre du roi de Sardaigne, — a été blessé grièvement à Alkaleik en Géorgie. Dans une lettre qu'il a dictée le 49 décembre, il me charge de vous témoigner combien il regrette que son bras droit, percé de part en part, ne lui permette pas de vous prier directement de mettre ses très humbles remercîments aux pieds de Sa Majesté pour la manière pleine de bonté dont elle a accueilli sa demande ^
« Trente-deux jours après le coup, l'inflammation n'avait pas diminué, et les chirurgiens n'étaient pas d'accord. L'un disait que le
(t) C'est cette expédition qui provoqua le récit intitulé : Les prisonniers du Caucase. (a) L'autorisation de prendre du service en Russie.
RHUIIIS8IS lilOGnAPIIIUUE. 35
|)6riostc avait été attaqué; l'aiitro voulait (jue ce lïit un tendon. Tous tenaient pour une opération, <|ui me met fort en souci justju'à ce (|ue j'en sache le résultat. Malgré mon envie de le revoir, je souhaite (ju'il demeure là jusqu'à ce (|u'il puisse changer de grade. »
Cette nouvelle se répandit à Saint-Pétersbourg dans la haute société qui connaissait Xavier de Maistre, et y causa une douloureuse impression. On en |)ai'la jus(|ue dans le salon des impératrices. Une des personnes présentes en fut si péniblement adectée qu'elle se trouva mal et dut quitter le salon.
Après que tout danger eut disparu et lorsqu'il put supporter le voyage, Xavier revint à Saint-Pétersbourg. 11 apprit l'incident singulier dont l'annonce de sa blessure avait été cause. Très sensible à cette marque d'intérêt, il voulut connaître celle qui l'en avait honoré, et songea dès lors à l'épouser. Il avait quarante-huit ans.
Mais le bruit d'une guerre prochaine avec la France commençait à se répandre. La Russie, tout en épuisant les négociations diplomatiques, se préparait énergiquement à la lutte. L'armée était partout mise sur le pied de guerre ; les cadres étaient complétés ; les divers corps d'opération se formaient en silence, et les officiers supérieurs, investis de leur commandement, recevaient l'ordre de se rendre sans tarder à leur destination. Xavier de Maistre fut attaché à l'armée du prince Bagration. On était à la fin d'avril 1812.
Cependant son mariage était décidé dès le mois de février. La lettre suivante du comte Joseph fait connaître dans quelles conditions favorables il allait s'accomplir :
« Je vous prie de vouloir bien faire part à Sa Majesté, écrivait-il au ministre sarde le 19 février 1812, du prochain mariage de mon frère, colonel dans l'état-major général de l'armée, à la suite de Sa Majesté Impériale, avec mademoiselle Zagriatski, demoiselle d'honneur de LL. MM. Impériales. C'est une personne du plus grand mérite et de la plus grande distinction. Sa Majesté Impériale a daigné donner à ce mariage une approbation qui ajoute beaucoup à la satisfaction de ma famille. Le grand maréchal de la cour est venu voir
mademoiselle Zagriatski dans l'appartement qu'elle occupe au palais, et lui a fait part qu'en témoignage de l'approbation que l'empereur donnait à ce mariage, il daignait convertir pour elle en pension viagère la somme de 3,000 roubles que les demoiselles d'honneur reçoivent annuellement pour leur entretien et qu'on nomme argent de table. Il lui a promis de plus qu'à la première occasion Sa Majesté Impériale daignerait encore approcher mon frère de sa personne en le nommant son aide de camp. Enlin, monsieur le chevalier, il a couronné ses bontés et mis le comble à notre joie en décidant que les garçons qui pourraient provenir de ce mariage seront élevés dans la religion catholique, bienfait insigne que je place au-dessus de tous les autres, et sans lequel ce mariage, s'il s'était fait, n'aurait été pour nous qu'une source de désagréments. Tout mon chagrin est de ne pouvoir suspendre la célébration jusqu'au moment où nous aurions pu recevoir l'approbation de Sa Majesté. Mais vous voyez l'état des choses : vos lettres de la fin de juillet 1810 me sont parvenues en 1812. Des circons-tances inouïes nous forcent la main à chaque instant et se moquent de nos inclinations. »
Tout était préparé pour la célébration du mariage, quand survint l'ordre pressant dont nous avons déjà parlé. Or, cet ordre ne paraissait pas souffrir de discussion. Quel ne dut pas être l'embarras de Xavier, ainsi pressé entre son bonheur et son devoir ! Par un sentiment d'excessive délicatesse envers celle qui devait être sa libre compagne, il ne voulut pas se l'attacher par des liens indissolubles au moment de la quitter, et refusa de se marier avant de partir ; les plus vives remontrances de son trère Joseph ne purent le détourner de son dessein. L'honneur l'appelle, il vole à sa voix. Seulement, certaines fiançailles, qui sont irrévocables suivant les lois du pays, eurent lieu dans la chapelle de la princesse Chakaskoï, tante de la demoiselle. Mais, dans aucun pays les fiançailles ne valent des noces; tel était du moins l'avis du comte Joseph de Maistre.
L'empereur Alexandre, ayant pris le commandement en chef de ses armées, choisit Xavier pour faire partie de son état-major. Le
ESUU18SE niO(;itAi'iiiuiiis. 37
soldat-poète partit lo \A avril et lit vaillamment la cam|>aj^ne de 1812. Voici encore comment Jose[>li de Maistre en donnait les détails au roi de Sardaij^qie :
Les Français ont lait les derniers elVorts de bravoure et de patience; ils ne se sont pas révoltés, chose incroyable ! mais que peut l'homme contre le fer, la laini el le froid réunis? Ceux (jui ont vu ce sj)ectacle de près, ne savent comment rex|)rimer. L'un dit: J'ai fait deux cents verstes sur des cadavres. L'autre : Nous sommes entrés à Wilna à travers un délilé de cadavres. Je suis persuadé que Sa Majesté lira avec intérêt une lettre qui lui tiendra lieu de toutes ; elle est de mon irère Xavier ; et je la choisis parce qu'elle part d'un témoin oculaire, et d'une plume étrangère à l'ombre môme d'une exagération.
« Je ne puis, écrit-il de Wilna, te donner une idée de la route que j'ai faite. Les cadavres des Français obstruent le chemin qui, depuis Moscou jusqu'à la frontière, (environ huit cents verstes) a l'air d'un champ de bataille continu. Lorsqu'on approche des villages, pour la plupart brûlés, le spectacle devient plus effrayant. Là, les corps sont entassés, et, dans plusieurs endroits où les malheureux s'étaient rassemblés dans les maisons, ils y ont brûlé sans avoir la force d'en sortir.
» J'ai vu des maisons où plus de cinquante cadavres étaient rassemblés, et, parmi eux, trois ou quatre hommes encore vivants, dépouillés de leurs habits militaires par 45 degrés de froid. L'un d'eux me dit : « Monsieur, tirez-moi d'ici, ou tuez-moi ; je m'appelle Normand de Flageac, je suis officier comme vous. » Il n'était pas en mon pouvoir de le secourir. On lui fit donner des habits, mais il n'y avait aucun moyen de le sauver ; il fallut le laisser dans cet horrible lieu. Un comte Berzetti de Turin s'est dit mon parent el m'a fait demander du secours. Je lui ai envoyé aussitôt mon cheval et un cosaque pour l'amener, mais le dépôt des prisonniers était parti ; je ne sais ce qu'il est devenu, je le fais chercher de tous côtés. Dans tous les chemins on rencontre de ces malheureux qui se traînent mourant de froid et de faim ! »
|USSITOT que les Français eurent repassé le Niémen, Xavier demanda un congé pour revenir à Saint-Pétersbourg célébrer enfin son mariage ; cérémonie qui eut lieu au mois de décembre de la même année. C'est encore dans une lettre du comte Joseph que l'on trouve le détail des circonstances financières tout à lait avantageuses dans lesquelles cette union s'accomplit :
« Mon frère, écrivait-il le 13 mars 1813 au roi de Sardaigne, a joué de bonheur dans cette affaire d'une manière bien singulière. Le mariage, excellent sous tous les autres rapports, était un peu faible sous celui de la fortune ; mais le jour même où il a quitté sa femme pour se rendre au quartier-général de l'empereur, où il a été rappelé le 11 février dernier, le chambellan Zagriatski, frère unique de la demoiselle, a jugé à propos de mourir d'un coup d'apoplexie dans sa terre de Tamboff. C'était un fort mauvais sujet, dissipateur de premier ordre; cependant la terre seule de Tamboff vaut 1,200,000 roubles au moins, et ce n'était pas sa seule propriété. D'ailleurs l'oncle d'ici (grand échanson) a 40,000 roubles de rente, et cette hoirie qui devait se fondre dans celle du neveu, qui la dévorait d'avance, se trouve libre et tombera à ces dames. Des personnes parfaitement au fait des affaires de cette maison, m'assurent que, toute soustraction faite, il ne peut pas rester à mon frère ou à sa femme moins de 2,000 paysans, c'est-à-dire plus de 50,000 livres de Piémont de rente.
« L'air de Russie, comme Votre Majesté le voit, nous convient assez. »
Ainsi qu'on vient de le lire, Xavier dut rentrer au quartier général dès le mois de février 1813. De là, il rejoignit l'armée commandée par le général Walmoden, dont il était alors quartier-maître. Ce corps d'armée était chargé d'occuper Hambourg et d'évoluer sur la droite, le long des côtes.
Nommé général en juin 1813, de Maistre fit la campagne de Saxe.
ESUUIBSK DlOGRAPUrULE. 39
Mais étant tombé j];ravcinent malade au mois d'août, il ne put assister à la bataille de I.eipsicii (IH octobre), et obtint de rentrer à Saint-Pétersbourg pour rétablir sa santé.
En avril 1815, il dut repartir encore pour Taire la campagne de France. La paix conclue, il s'empressait de regagner la capitale de la Russie, (|uand il lui lallut remplir une mission d'inspection militaire sur les côtes de la lialti(|ue et dans les places lortes de la Finlande. Ce n'est ([u'à la lin de 18 IG (ju'il |)ut enlin revenir auprès de sa femme et de son Ircre goûter les douceurs de la vie de tamille et jouir d'un repos (jui lui était devenu tout à fait nécessaire après les rudes campagnes des années précédentes.
Mais pour lui le repos n'était pas l'oisiveté. Il reprit bientôt le cours de ses études favorites ; il se remit à la peinture, qu'il n'avait du reste jamais délaissée entièrement ; car, pendant les mois de mai et de juin 1813, il avait exécuté plusieurs portraits que son neveu Rodolphe envoyait de l'armée au comte Joseph, à Saint-Pétersbourg. Il s'occupait de chimie, pour laquelle, de même que pour la peinture, il avait trouvé des loisirs jusque dans le tumulte des camps. Ainsi, à la tin de 1815, il envoya à l'Académie royale de Turin, dont il était membre, un Mémoire sur V oxydation de Vor par le frottement, qui fut lu dans la séance du 14 janvier 1816. Il en fit parvenir un second en 1817 sur nn Procédé pour composer avec l'oxyde d'or une couleur powpi'e qui peut être employée dans la peinture à rhuile, mémoire communiqué à l'Académie dans la séance du 49 décembre 1817. Il y avait joint un tableau dans lequel les draperies sont peintes avec de la couleur pourpre préparée suivant sa méthode, ainsi que des échantillons de laque de pourpre, également de sa composition.
Le comte Joseph de Maistre, dont la mission diplomatique était désormais terminée, avait quitté Saint-Pétersbourg le 27 avril de cette même année 1817. La séparation des deux frères, quoique également pénible, s'opérait dans un temps où leurs plus belles espérances étaient réalisées. Je ne parle pas de Joseph qui avait enfin vu. Dieu sait avec quelle exultation profonde, disparaître les derniers
vestiges apparents de cette révolution qu'il exécrait, et remonter sur leurs trônes les princes légitimes qu'elle en avait chassés. Mais Xavier, le poco-curante, le han d'autrefois, le petit cadet de famille, était parvenu, à l'âge de 54 ans, au sommet de l'échelle militaire ; il se voyait entouré de la faveur d'un Alexandre et de la considération que donne dans un pays tel que la Russie une protection aussi auguste ; il possédait la plus aimable femme de la cour ; il entendit le bruit flatteur que ses œuvres soulevaient en France. On serait heureux à moins, surtout lorsqu'on a été, comme lui, doué par la nature d'un cœur modeste. Le calme qui succéda en 1816 aux agitations interminables qui secouaient l'Europe depuis un quart de siècle, le trouva plus qu'un autre disposé à l'accueillir comme un bienfait du ciel ; il s'arrangea tout simplement pour en jouir. Ce fut la plus heureuse, sinon la plus belle époque de sa vie. L'avenir souriait à tous les horizons : les petits démons aux lèvres roses commençaient à peupler la solitude toujours importune d'un grandiose intérieur ; sa fortune touchait à l'opulence ; enfin la route de la patrie était redevenue ouverte à tous les exilés. Seulement la reconnaissance sous toutes ses formes fixait Xavier au sol de Saint-Pétersbourg. L'idée de suivre son frère l'ambassadeur ne put entrer dans son esprit qu'à l'état vague et fugitif des rêves ébauchés. Il continua donc à savourer sur place le bonheur qu'il avait trouvé en Russie.
Mais la mort allait frapper dans les rangs de sa famille. En 1821, il reçut la fatale nouvelle que son illustre frère, le comte Joseph de Maistre, venait d'expirer à Turin. Cette perte lui causa un vif chagrin que l'amour de sa femme et les caresses de ses enfants n'apaisèrent qu'à demi.
Une autre peine troublait son cœur, naturellement sensible; c'était la santé même de ses enfants. Elle lui donnait de sérieuses inquiétudes. Les médecins conseillaient de les emmener sous un ciel plus clément que celui de Saint-Pétersbourg. 11 se décida à venir en Italie, heureux de saisir cette occasion de revoir son pays, ses proches, ses amis, qu'il avait quittés depuis si longtemps.
^SiEdm^'
EHUUISSE BIOGUAIMIIUUB. 41
li partit donc, en 1S':25, |)en(lant l'été. Après avoir traversé l'Alleniaj^ne et la Suisse, il arrivait à Bissy, chez son frère Nicolas, Bissy lien enchanteur, aux environs de Chambéry, dont Lamartine a l'ait cette éblouissante description :
« En voyageant en Savoie, et en visitant un ami qui était le neveu des de Maistre, alors justement estimés, mais encore ignorés de la gloire, je tombai, par accident, dans le nid champêtre qui abritait le frère de Joseph et de Xavier, Nicolas de Maistre. C'était une de ces maisons de gentilhomme, que rien ne distingue trop de celles de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui flanquent les angles
et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des bastions On
l'appelait Bissy. La maison est située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille noire du Mont du Chat étend et gonfle ses fondements jusque dans cette vallée ; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le torrent large et rocailleux de l'Aïsse. Tout y est retentissant de leurs murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines du Mont du Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un bois de châtaigniers sauvages, toujours jeunes parce qu'on les coupe toujours pour le chauffage de la métairie, la domine et la protège du vent du nord... Une petite cour, pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aïsse, et arrosée d'une fontaine comme dans les cours de village en Suisse ou dans le Jura, y coule à petits filets d'un tronc d'arbre creusé et verdi de mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou d'hôtes. Le sapin laré et poli par le sable fin des servantes, y répand sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon, le regard descend d'abord sur un parterre à hauteur d'appui
planté de légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé selon moi que des pelouses monotones et des fleurs stériles ; de là le regard s'étend sur une prairie en pente, bordée d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du nord, qui distillent une huile moins limpide mais plus parfumée que celle de l'Attique. Le torrent de l'Aïsse, avec ses cailloux roulés, coupe la plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux souvent débordées laissent à sec pendant l'été. Au delà se relève le plateau verdoyant et boisé sur lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex qui appartenait alors aux neveux des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à pic de la montagne de Nivolet. »
Plus tard, Lamartine, devenu par alliance parent de la famille de Maistre, vint visiter Xavier en son passage à Bissy, et hii adressa cette ode, insérée dans le recueil de ses Earmonies :
Salut au nom des deux, des monts et des rivages
Où s'écoulèrent tes beaux jours, Voyageur fatigué qui reviens sur nos plages Demander à tes champs leurs antiques ombrages,
A ton cœur ses premiers amours !
Que de jours ont passé sur ces chères empreintes. Que d'adieux étemels ! et que d'espoirs déçus ! Que de rêves brisés ! que d'amitiés éteintes ! Que d'échos assoupis qui ne répondent plus ! Moins de flots ont roulé sur les sables de Leysse, Moins de rides d'azur ont sillonné son sein. Et des arbres vieillis qui couvraient ta jeunesse, Moins de feuilles d'automne ont jonché le chemin.
O sensible exilé ! tu les as retrouvées. Ces images de loin toujours, toujours rêvées. Et ces débris vivants de tes jours de bonheur; Tes yeux ont contemplé ces montagnes si chères, Et ton berceau champêtre, et le toit de tes pères, Et des flots de tristesse ont monté dans ton cœur.
LISUUIUSE UIOGIUI'IIIUUU. 43
Xavier Ac. Mnislro (It Ih, pendant les l)eaiix jours, une halle de plus de deux mois, hicn (juc fasciné par les cliaruies de ce délicieux séjour, il vcnail «luchpiefois à la ville, oii tout le n)onde voulait le voir et lui ténioi^niait une syni|)allii(|uc admiration. Dans les premiers temps de son arrivée, M. le comte de Chavanne lui donna, au château de Leysse, une léte magnilicpie, oii Xavier présenta à sa famille réunie son épouse l)ien-aimée. Elle fut accueillie avec des transports de joie et des démonstrations d'amitié tels (jue les méritait cette noble femme, distinguée plus encore par les solides qualités du cœur que par les charmes de son esprit. Ajoutons, pour tout dire, qu'elle était aussi belle qu'inteiligente et bonne. Son portrait, peint par Xavier lui-même, témoigne, aux yeux du physionomiste, des plus heureux dons de la nature. Une pointe de malice aiguise même ces traits si lins et ces contours si gracieux. Ainsi, lors de sa présentation aux amis d'enfance de Xavier, elle leur disait : « Bati vous me l'avez envoyé, ban je vous le ramène, » toute fière et contente de la transformation qu'ils observaient en lui.
Avant l'hiver, Xavier quitta Bissy pour se rendre à Naples où il habita jusqu'en 1838 ; on sait dans quel but. Malgré l'excellence du climat, il eut le malheur d'y perdre ses quatre enfants, maladifs il est vrai, mais peut-être éprouvés par un changement si considérable de température. Quoi qu'il en soit, n'ayant plus aucun motif de rester en des lieux qui désormais lui rappelaient de si tristes souvenirs, il résolut de regagner Saint-Pétersbourg, « pour ramener, disaitil avec résignation, sa femme où il l'avait prise. » Il ne s'arrêta que quelques jours à Chambéry.
M. le comte de la Chavanne réunit une seconde fois les parents et les amis de Xavier dans une petite fête intime. Le soir, tout le monde était au salon, sauf de Maistre ; on n'attendait plus que lui. L'heure passe; il ne vient pas. On commence à s'inquiéter; que fait-il?... Où est-il ?... 11 fallut aller à sa recherche.
Or, voici ce qui était arrivé :
Il était près de neuf heures. Xavier, après avoir visité les alentours
du château avec M. de Juge, qui l'avait accompagné, se disposait à rejoindre la société. Il monte le perron qui donne accès au salon du côté du jardin ; mais, au lieu d'entrer, il descend l'autre rampe et gagne le parterre qui s'étend devant le château. Arrivé au milieu, vers une pièce d'eau éclairée en ce moment-là par un beau clair de lune, il s'agenouille, retrousse les manches de son habit, se penche sur le bassin, et plonge à plusieurs reprises les mains dans l'eau, comme pour y saisir quehjue chose qui luyait ; tout cela sans proférer une parole. M. de Juge, qui l'avait suivi, étonné d'abord de ne pas le voir rentrer au salon, plus étonné encore de la scène muette à laquelle il assiste, finit par lui demander ce qu'il fait là. « Je veux, répond de Maistre, revoir un insecte que je n'ai trouvé qu'ici et dans quelques localités en Géorgie. C'est un petit animal curieux à voir : vous le placez à la renverse ; il se redresse brusquement et du même bond saute à l'eau. Il doit avoir un ressort élastique sur le dos. Un animal très drôle, vous verrez ; attendez un moment. » Et il continue sa pêche, en prend un, qu'il fait travailler devant M. de Juge, et se relève tout radieux. A ce moment arrive la compagnie qui le cherchait ; on veut savoir ce qui s'est passé ; M. de Juge raconte l'aventure, et tout le monde d'en rire. Chacun reconnaît bien à ce trait le naïf auteur de la théorie sur VAine et la bête. *
En quittant la Savoie, Xavier de Maistre voulut visiter Paris, qu'il ne connaissait pas encore. Lisez ces lignes, écrites longtemps après, où l'on rend compte de son passage dans la capitale du monde civilisé :
« Il y reçut un accueil des plus sympathiques. 11 fut très surpris de s'y trouver célèbre. Il avait vécu assez étranger au mouvement littéraire, et il connaissait peu les ouvrages modernes. Quand il les parcourut, il fut très inquiet de trouver dans quelques-uns une langue nouvelle. — « Pourtant ce qui me tranquillise un peu, ajoutait-il, c'est que, si l'on écrit autrement, la plupart des personnages que je rencontre parlent encore la même langue que moi ^ »
(i) L'insecte dont il s'agit ici est le dtsticus marginalis, vulgairement appelé /«ce d'eau. (a) Magasin pittoresque, août i853.
KHUUIHRK ItlOCKAI'IIIUl'E. i')
Sons In bonhomie apparontc fie Xavier et sa Irinte ij^norance, il y a là une Une ironie. La Uussie n'est |)as le (lélestc-Km|)irc, entièrement l'ermé aux bruits d'Ijirope. Xavier de Maistre avait conservé des relations en Krance, en Savoie surtout. D'ailleurs, le lonjiç séjour (ju'il venait de faire en Italie avait dû le l'amiliariser avec sa propre réputation, comme avec les ouvrages nouveaux ipii, de tout temps, ont inondé la Péninsule.
A Paris, Danlan, le populaire sculpteur, obtint de Xavier la faveur d'exécuter son buste, consécration voulue, en ce temps-là, des justes renommées.
Rentré à Saint-Pétersbourg, Xavier de Maistre, malgré son âge avancé, s'occupait encore de chimie et de physique. Son esprit investigateur portait même ses visées plus loin ; car, en octobre 1841, il envoya à la Bibliothèque universelle de Genève un court mémoire intitulé : Méthode pour observer les taches que Von peut voir dans le eristaUin.
Mais la vieillesse, avec ses infirmités ordinaires, l'obligea enfin de cesser ses travaux. Sa femme était morte en I80O. Cette perte cruelle aggrava sur sa tête le poids des années. A la fin, il ne sortait plus. Faible et impotent, mais le cerveau toujours libre, il se faisait promener dans un fauteuil, en rêvant peut-être à celui du Voyage autour de ma chambre.
Il s'éteignit à l'âge de 89 ans, à Saint-Pétersbourg, le ll2 juin 1852.
Il était décoré de l'ordre de Saint-Wladimir de première classe, en Russie, et chevalier des Saints Maurice et Lazare, en Piémont.
Une question s'est sans doute posée déjà à l'esprit du lecteur : quelle fut la fidélité de Xavier de Maistre aux devoirs de la religion ? Lui qui l'amait profondément dans son cœur, n'oubliait-il pas, comme une foule de ses contemporains, de la pratiquer ?
Nous devons répondre que le tumulte de la vie des camps, les voyages, les agitations mondaines firent temporairement négliger à Xavier les pratiques religieuses, le devoir pascal lui-même, mais le récit d'un écrivain suisse fournit une preuve décisive qu'il y revint
dans la suite, grâce à son frère Joseph. Les détails du narrateur sont même aussi touchants qu'instructifs.
« Ce trait, remarque M. Descostes, vaut son pesant d'or ; c'est un pasteur protestant qui le raconte ; il met en pleine lumière, en même temps que la « ferveur » de Joseph, la simplicité de Xavier, et s'il provoque le sourire, il ferait aussi volontiers couler une larme :
« Alors, dit Petit-Senn, qu'il rejoignit à Saint-Pétersbourg son frère Joseph, celui-ci, rempli de ferveur religieuse, découvrit avec peine que Xavier se ressentait des principes régnant en France, d'oii il arrivait. Il s'était peu à peu relâché dans la pratique de ses obligations religieuses et il y avait longtemps qu'il ne s'était approché du tribunal de la pénitence. Joseph était un homme de génie, catholique ardent ; bientôt il prit sur son frère un grand ascendant et l'engagea à se confesser.
« Cependant on peut concevoir l'angoisse que Xavier éprouvait à l'idée d'avouer à un prêtre des fautes et des péchés d'autant plus nombreux qu'ils remontaient fort loin dans le passé et dont le souvenir même s'était effacé ou obscurci dans sa mémoire.
« Ce fut alors que dans son inquiétude il alla voir et consulter M. de la Saussaye, son ami. Celui-ci le vit entrer dans sa chambre, pâle, la figure attristée, le front plissé et soucieux. « Vous me voyez bien embarrassé, dit-il au pasteur protestant ; mon frère, dont je reconnais la grande supériorité et les bonnes intentions, m'a tant prêché et pressé, que je m'en vais à confesse! Oui, mon cher ami, voilà où j'en suis, grâce à lui. Jugez de mon anxiété. » Et, tout en parlant ainsi, il se promenait à grands pas dans l'appartement, tenant à la main une feuille de papier qu'il agitait avec violence. — « Mais, répondit M. de la Saussaye, je ne vois pas ce qu'il y a de si embarrassant pour vous, catholique, mon cher ami ; votre frère a bien fait de vous rappeler à la pratique de vos devoirs religieux et je ne puis que vous engager à suivre ses avis... Mais que tenez-vous là dans la main? — Ah! vous concevez, dit Xavier, que j'ai dû chercher dans le fond de ma mémoire mes nombreux péchés et les coucher
EBQUIHHK itio(;iui'iiiuui!:< 47
sur le papier, de là celle note que voici ». El il luoiitrail de loin à son ami la liste de ses méfaits.
« Mais, dit M. de La Saussaye, elle me semble courte et ne doit point trop cliar^'cr votre conscience. — C'est ce (jui vous trompe, mon cher, répondit Xavier, en redoublant «le préci|)itation dans sa marche, et en faisant llamboyer les leuilles déj)loyées ; il n'y a (|ue quebiues mots sur ce papier, c'est vrai; mais ce sont des têtes de colonne, des têtes de colonne, des têtes de colonne! répéta-t-il plusieurs fois et il s'enfuit tout consterné ^ »
« Sur la fin de sa vie, ajoute Descostes, Xavier ne se faisait pas ainsi tirer l'oreille pour « aller à contesse ». Sa femme lui avait fait établir un oratoire catholique dans sa maison et (juand la mort lui eut enlevé la douce compagne de son existence, comme autrefois Joseph à Sainte-Marie-Egyptienne, il allait y pleurer et prier, en attendant l'heure de l'éternelle réunion. L'heure ne tarda pas à sonner...
» Après cette longue existence partagée entre les sourires et les larmes, Xavier alla rejoindre, à son tour, sa sainte mère, si pleine de dévouement pour lui; son père, dont les semonces étaient si redoutables, mais le cœur si bon, et Joseph, le frère aimé dont il garda le souvenir jusqu'à son dernier souffle et dont il disait encore, quelques mois avant de mourir, au marquis de Gabriac :
« Mon frère et moi, nous étions comme les deux aiguilles d'une même montre ; il était la grande, je n'étais que la petite ; mais nous marquions la même heure, quoique d'une manière différente... »
La mort a-t-elle pu séparer ces « deux aiguilles » qui, en ce monde, avaient toujours « marqué la même heure » et les âmes-sœurs de Joseph et de Xavier, animées de la même foi sur la terre, n'ont-elles pas dû se retrouver et se reconnaître aux cieux ?...
La correspondance inédite de Xavier de Maistre, publiée, il y a quelques années, par M. Réaume, met à son tour en lumière la sim-
(i) Petit-Senn, Esquisses en ^rose et Jioésie-
plicité de la loi de Xavier et l'énergie de ses principes. Quelques extraits, pris çà et là, compléteront cette esquisse.
« Heureux, écrit-il à M. Huber Saladin, heureux qui, comme nous, est simple spectateur dans les affaires politiques ! Je cherche vainement parmi les acteurs de tous les partis celui à la place duquel je voudrais être, à commencer par Charles X, jusqu'à M. de la Fayette, en passant par le juste milieu. » Et, en eff'et « placé en dehors du tourbillon », il s'occupe peu de pohtique, ce qui ne veut pas dire qu'il soit indifférent. Il est, au contraire, en toutes choses, du côté du droit, de l'honneur, de la vérité et, chaque fois que les événements contemporains apparaissent dans ses lettres, c'est pour y être jugés d'un mot marqué au coin du bon sens, et qui prend parfois le ton décisif dont Joseph est coutumier. S'agit-il de la liberté conquise en 1830 : ce J'aime, dit-il, la liberté toute faite parce qu'elle vient de Dieu, et je déteste cordialement la liberté que les hommes veulent faire parce qu'ils n'en ont ni le droit ni les moyens ; le malheur peut donner le droit, mais la vertu seule donne les moyens : ces deux conditions manquent à la révolution, w Quant au régime politique né de cette émeute et à ses conséquences, il les apprécie avec une clairvoyance presque prophétique : « Si l'on peut prévoir quelque chose, c'est que le gouvernement représentatif est impossible sans liberté de la presse, et qu'aucun gouvernement ne peut exister avec cette liberté dans une nation corrompue ; enfin qu'une catastrophe sanglante est inévitable, à la suite de laquelle une main de fer, comme celle de Napoléon, peut seule rétablir un ordre quelconque momentané, pour recommencer ensuite de plus belle. » N'est-ce pas en effet ce que nous avons vu? 1848 et les journées sanglantes de juin, d'où sort l'empire autoritaire, qui fait place à l'empire libéral de 1867, destiné à sombrer à son tour sous les coups de la presse, car Sedan n'a fait qu'achever ce pouvoir ébranlé et miné par le parlementarisme. Rien cependant ne faisait pressentir alors la rentrée en scène d'un Napoléon : surtout depuis l'échauffburée aussi ridicule qu'injustifiable que Xavier, dans une lettre de décembre 1830, racontait en ces termes dédaigneux :
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« Home est tran(|uillc et le sera lonj,4emps, à moins d'une atta(|ue extiM'ieurc. t)iiel(|ues mauvais garnements ont bien voulu faire du lniiil, mais ils ne sont pas môme parvenus à alarmer nos vieux Cardinaux. On savait tout et on a (ait arrêter (juelques polissons à la tête des(piels était le jeune comte de Saint-Leu, {plus lard Napoléon IIJ,) qui a été enlevé et conduit chez son père à Florence, et le jeune prince de Monfort, âgé de 17 ans. Voilà les i)uissantcs tètes qui conduisirent la conspiration. Gagarin a pris le petit Montlort sous son égide et on l'a laissé chez ses parents. On n'en parle plus. »
Mais ce que Xavier de Maistre reprochait le plus aux constitutions basées sur les principes de 89, c'était leur neutralité religieuse, ou, pour parler plus exactement, leur hostilité contre l'Église, car, pratiquement, ceci a toujours été synonyme de cela. « La tolérance religieuse absolue, dit-il, n'est autre chose que l'agonie de la religion: ce système n'ouvre-t-il pas la barrière à tous les écarts de l'esprit humain? » Et ailleurs : « Toute cette baraque qu'on élève aujourd'hui sans Dieu et contre Dieu s'écroulera sur ses architectes, car il ne peut résulter rien de bon de l'irréligion. » Mais quelque sombre que soit l'horizon « il n'attend pas qu'un gland lui tombe sur le nez pour louer Dieu de toutes choses ; « et voici pourquoi : c'est que « tous ces grands mots, mouvement des esprits, force des choses, impulsion gênéraie, sont des sobriquets donnés par les philosophes modernes à la Providence, qui conduit tout à ses fms par des voies impénétrables. » Cependant la révolution de juillet l'avait atteint au plus intime de son cœur en frappant ou dispersant ses plus chers amis. Cette vue si haute et si sereine dénote un esprit profondément chrétien, qui s'affirme du reste à toutes les pages de sa correspondance.
« Le rétablissement du Panthéon, écrit-il le 31 août 1830, sainte Geneviève chassée une seconde fois pour faire place à un traître, me fait frissonner *. » On reconnaît bien là le fils de Christine de Motz.
(i) On sait que l'église de Ste-Geneviève, enlevée au culte par un décret de 1791, puis rendue à la Patronne de Paris en 1821, lui fut retirée une seconde fois en i83o. Un décret de i852 la restitua à sa destination primitive jusqu'à la profanation de i885.
Eh 1834, au sortir d'une maladie grave, il écrit : « J'ai seulement su, en revenant au monde, combien j'ai été près de passer dans l'autre... Cela m'a fait faire de sérieuses réflexions. Je me suis toujours moqué de ces gens qui attendent le dernier moment pour remplir leura devoirs religieux, et j'ai été huit jours en danger sans y penser ! Il faut croire que la fièvre est du département du diable, et qu'elle détruit les bonnes pensées. C'est une leçon pour l'avenir. » — Il a grand soin de la mettre à profit. Quelques années plus tard, parlant de la mort de M. de la Ferronays : « Dieu veuille me donner une pareille fin! Hélas! Hélas! combien je mérite peu ce que votre amitié vous a dicté au sujet de ma sainteté. Je tâche de me tenir en règle pour n'être pas surpris, voilà tout. » — « Les terribles menaces qui ont été proférées contre les tièdes m'effraient souvent ; si je ne suis pas mieux, ce ne sont pas les avertissements qui me manquent. » Elles ne sont pourtant pas d'une âme tiède ces paroles de Xavier de Maistre que le comte de Marcellus nous a conservées : « Partout la prière est le premier cri du cœur de l'homme. Oui, quand je repasse mon Pater au fond de mon âme, dès que mes lèvres le murmurent, je me sens fier de m'unir ainsi en pensée avec tant de grands esprits qui l'ont redit depuis dix-huit siècles ; avec un si grand nombre de mes frères qui, dans les deux mondes, le récitent journellement ; enfin avec ce Dieu qui l'a dicté, qui veut qu'on le répète, et promet de ne pas le laisser prononcer en vain. »
Tel fut Xavier de Maistre, aussi inébranlable dans sa foi religieuse, aussi fermement attaché à ses traditions de famille que l'avait été, sous des dehors plus absolus, son glorieux aîné....
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lAlNTENANT que nous avons suivi Xavier de Maistre pas à pas
MJ dans sa longue carrière, que nous l'avons, pour ainsi dire,
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accoinpaj^nt; du berceau à la tombe, nous allons, dans un coup d'œil d'ensemble, tâclier de saisir les traits jiarticuliers de cette noble figure.
Xavier de Maistrc |)Ossédait un ensemble de talents et d'aptitudes parlaitement harinoni(|ii«^s. Doué d'une jurande lacilité, il faisait bien ce (|u'il faisait, se mouvait avec aisance à travers les dillicultés, et s'adaptait sans peine aux situations dans les(pielles le plaçaient les circonstances. La vie n'est pas à tous, hélas ! aussi légère à porter, et cette souplesse habituelle sous un fardeau si lourd, suppose une force intérieure très grande, une santé morale parfaite. Simple dans ses goûts, régulier dans sa conduite, à la fois laborieux et sociable, bon par-dessus tout, charitable et désintéressé, accomplissant toujours le devoir, servant Dieu, son roi, sa patrie, sa famille, avec un dévoùment absolu, une constance inébranlable, plein d'aménité chrétienne, savant sans ostentation, modeste sans afféterie, ami sûr et dévoué, tel était Xavier de Maistre, tel il nous est représenté par ceux qui l'ont connu. Son affabilité, ses manières douces et polies lui gagnaient tous les coeurs. Chose remarquable, ceux qui l'avaient approché une fois désiraient le revoir ; on s'attachait facilement à lui.
Il était d'un caractère égal, d'une humeur enjouée, nullement sauvage ; au contraire, il aimait le monde, la société choisie, mais sans le bruit des fêtes. Jusqu'à la fin de ses jours, il fut très recherché, il savait admirablement tenir conversation dans les salons. Causeur fin et judicieux, mais causeur à ses moments, spirituel et non caustique, quelquefois rêveur et distrait, il était toujours soigneux de sa personne et maître de ses discours.
Quant à ses livres, Xavier de Maistre n'est pas un écrivain suivant l'idée que l'on s'en forme aujourd'hui, l'un de ces spécialistes qui passent leur vie une plume à la main, qui s'adonnent à la littérature comme à un métier, qui suivent la carrière des lettres, cherchent un succès tapageur, et caressent la publicité. On a pu se convaincre dans les pages précédentes que, s'il ne dédaignait pas la gloire littéraire, il ne lui sacrifiait pourtant ni ses goûts d'artiste, ni ses devoirs
d'état, ni les soins de sa famille. Il est auteur, mais non producteur. Ami de la nature, il entend sa voix, il écoute ses confidences, et les reproduit dans des pages fidèles. Ses tableaux sont vivants. Ses personnages ne sont pas des êtres imaginaires ; il les a vus. Mais son principal talent consiste à les peindre assez d'après nature pour qu'on les reconnaisse.
Xavier de Maistre est donc naturel avant tout ; il écrit des livres comme l'arbre pousse des fleurs, au moment de la sève, dans certaines saisons. 11 ne se met pas en serre chaude pour activer la végétation de son esprit. Aussi les fruits qu'il donne ont-ils la saveur des plein-vent. Ce cachet est remarquable surtout dans le Voyage autour de ma chambre. Produit naturel d'un talent qui s'ignore, le voyage a tous les charmes du laisser-aller, de la grâce naïve, du franc sourire et du limpide regard qui caractérisent la véritable beauté. 11 restera comme un monument impérissable, quoique modeste, de la littérature française.
Si Xavier de Maistre se révèle surtout dans son Voyage^ il n'y est pas tout entier. Ses autres créations, avec des allures plus graves, plus sentimentales, nous le montrent sous d'autres aspects ; mais elleis reflètent toujours une âme franche et pure. Les deux nouvelles, composées en 1820 à la prière de ses amis, et qu'il a intitulées : la Jeune Sibérienne et les Prisonniers du Caucase, sont (deux [productions frappées au coin de la même ingénuité de sentiment et de la même simplicité de style qu'on observe dans la précédente, deux de ces touchants récits qu'on ne peut lire sans verser des larmes d'attendrissement et sans aimer celui qui sait si bien toucher la fibre sentimentale. Et le Lépreux ? quel dialogue plein de charité et de philosophie chrétiennes ! Mais toutes ces œuvres ont le caractère dont nous parlions plus haut, celui de la spontanéité. L'auteur les compose sans recherche comme sans efforts. Il puise dans les circonstances présentes ou dans ses souvenirs la pensée et la détermination d'écrire un ouvrage, qu'il remettra ensuite à son frère Joseph, le grand censeur, ou à quelque ami discret, mais en cachette, et rou-
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gissant do la hanliossc qu'il a i)riso, conimc (|ucl<|irim (|iii doute de lui-iiK^nic, de la valeur de son travail, <|ui surtout ne croit pas avoir lait merveille, et avoir aeijuis, pour des chimères^ coniuie il les appelle, des droits à l'ininiortalité.
On ne pourrait dire (|ue Xavier de Maistre exerçât son talent sur des sujets à la mode et sur les événements du jour. Au contraire, peu d'écrivains ont moins emprunté aux circonstances publiques et sacrilié à l'idole régnante. Comme toutes les natures d'élite, il vivait en lui et par lui, indépendamment du lit où roulait son existence. Son style et sa pensée ne se ressentent en rien de l'argot du temps ni de l'atmosphère brûlante qu'il respirait à contre-cœur. 11 n'était pas plus de son époque que d'une autre, et ce qu'il a laissé de son esprit dans ses livres n'a d'autre cachet que celui du talent, ni d'autre âge que celui de la beauté.
Disons mieux : pour le lecteur qui se reporte mentalement aux années orageuses où de Maistre écrivait, c'est un singulier contraste que le calme serein du livre et le milieu tonitruant dans lequel vivait l'auteur. Ce sentiment est exprimé, entre autres, dans les vers qu'on va lire, écrits par un de nos amis sur le dernier feuillet d'un exemplaire du Voyage autour de ma chambre :
Ainsi Xavier de Maistre, aimable anachorète, Cloîtré dans son réduit par ordre supérieur, Pour charmer les loisirs d'une longue retraite, En tableaux ravissants peignit son intérieur. Dans un obscur recoin suspendant son épée, Aux travaux de la plume il condamna sa main Par un vieux préjugé fatalement trompée. L'encre lava le sang d'une folle équipée : Le glorieux soldat se fit humble écrivain. ^
Le vieux monde croulait, sapé dans ses assises ; Partout l'esprit moderne, ainsi qu'un ouragan,
(i) Allusion à un duel de jeunesse, regretté par Xavier comme une mauvaise action et un mauvais exemple.
Secouait les donjons, les trônes, les églises ;
Le passé, l'avenir s'étaient jeté le gant.
Lui, calme, sur l'airain, — le papier, faut-il dire,
De sa pensée errante il trace les détours.
Quand le bruit de l'orage à sa fenêtre expire,
Poète-philosophe, il chante sur sa lyre
Le bonheur d'être seul, le charme des beaux jours.
Rien de plus savoureux que cette fantaisie !
La simplesse allobroge unie à l'art français.
Et le grain de sagesse au fond de l'ambroisie.
Feront à ce poème un éternel succès.
Qui n'a relu vingt fois ce modèle de grâce.
Chef-d'œuvre littéraire écrit en badinant?
Des vieux sentiers battus abandonnant la trace.
De Maistre, — la fortune aide parfois l'audace, —
A trouvé dans sa chambre un nouveau continent. ^
Nous ne disons pas que les productions littéraires de Xavier de Maistre soient irréprochables. 11 a ses côtés faibles. Ne visant pas à l'effet, il parait parfois terne et monotone ; il n'a pas d'éclair ni de scintillation dans le style. Observateur à la vérité plein de finesse et de bon sens, quelquefois profond, il ne manque pas d'aperçus nouveaux sur le cœur humain, et le reste ; mais sa phrase a le calme un peu plat d'un lac suisse. Quelle différence avec la fougue et les bouillonnements océaniques de son frère le comte Joseph de Maistre ! Primesautier par nature, son esprit est ramené au pas par l'éducation militaire. Sous sa réserve il y a de la consigne. Ajoutons qu'il était né placide ; aussi, à l'âge le plus bouillant, il se possède comme un vieillard. Il ne manie pas la plume avec l'agilité fébrile d'une imagination ardente, mais avec la lenteur calculée d'un dessinateur ; ses habitudes artistiques, prises de bonne heure, ne sont peut-être pas étrangères à ces allures compassées. Quoi qu'il en soit, Xavier de Maistre est un écrivain modéré pour le fond et pour la forme ; la
(i) J. Ducrest.
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leclure linie, on renne le livre aussi tran(|uille (ju'à la |»reHiière page, les yciix parfois voilés de larmes involonlnirea et ("ujjitives, mais nullement l)()ulcvers6, el, à coup sûr, meilleur au fond de l'âme ; ce (|ui n'est |)as un cliélil" avantage et compense Lien le vide (jue laissent toujours après elles des émotions lro|) violentes. Ici, point de ces ébranlements douloureux (|ue donne une littérature convulsive. Des sentiments doux et honnêtes, exprimés en termes sim|)le3 et heureux, tel est le fond des œuvres (jue nous essayons d'analyser.
En résumé, Xavier de Maislre n'est ni phraseur étincelant ni conteur dramaticjue. 11 écrit comme il pense, en rêvant ; il s'exprime comme il sent, avec simplicité ; mots et idées semblent couler de source. La nature est son seul modèle, son unique inspiration.
Un caractère peut-être également distinctif de ses ouvrages, c'est qu'il y lient, autant que possible, sa personnalité à l'écart, en dehors du sujet qu'il traite. Voyez la Jeune Sibérienne et les Prisonniers du Caucase ; en les lisant, n'oublie-t-on pas l'auteur de ces touchants récits comme on s'oublie soi-même? Lorsqu'il parie de lui, dans le Voyage autour de ma chambre, ou dans VExpédition nocturne qui en est la suite, c'est plutôt un prétexte qu'il saisit pour émettre des réflexions philosophiques ou chrétiennes, pleines de bon sens, souvent spirituelles, toujours humbles, consolantes, instructives.
Faut-il ajouter que la morale la plus pure et le plus scrupuleux respect de la pudeur, si facile à effaroucher dans les sujets parfois légers qu'il aborde, le placent au nombre des écrivains chastes et délicats, que personne ne rougit d'avoir et d'avouer pour amis intimes? * Ses livres respirent le calme des passions, j'allais dire la candeur de l'innocence. Aucune exagération dans les sentiments, aucun désordre dans les idées, aucun dévergondage dans les peintures qu'il fait des hommes et des choses. Une belle âme qui se dévoile, un cœur sensible qui s'épanche, un esprit net et ouvert qui se délasse par d'heureux et inofï'ensifs traits de plume, voilà Xavier
(i) Cette appréciation n'est pas partagée par tous les critiques. C^Vote de l'éditeur.)
de Maistre et sa littérature. C'est un genre spécial qu'il a créé, dans lequel, du premier jet, il a atteint la perfection et où ses imitateurs n'ont jamais pu devenir ses rivaux. Admirables ouvrages ! Son goût exquis, son style correct et facile en ont fait des livres classiques. « Heureux homme et à envier, écrivait Sainte-Beuve en 1839, dont l'arbuste attique a fleuri sans avoir besoin de l'engrais des boues de Lutèce ! Loin de nous, en Savoie, en Russie, au ciel de Naples, il semblait s'être conservé exprès pour venir offrir dans sa trop courte visite, à l'âge de près de soixante-treize ans, l'homme le plus moralement semblable à ses ouvrages qui se puisse voir, le seul de nos jours, peut-être, tout à fait semblable et fidèle pour l'âme à son passé, naïf, étonné, doucement malin, souriant et sensible jusqu'aux larmes, comme dans la première fraîcheur, un auteur enfin qui ressemble d'autant plus à son livre qu'il n'a jamais songé à être auteur. »
AVIER de Maistre était aussi poète à ses heures; non pas comme lord Byron, Lamartine ou Victor Hugo, mais poète à la manière de Millevoye, de Chateaubriand... Qui n'a fredonné, enfant, la plaintive romance du chantre d'Atala et René :
Ah ! que j'ai douce souvenance Du beau pays de ma naissance !...
Pour bien des âmes sensibles, l'un des plus beaux souvenirs de cet âge est celui de la romance d'Ivan et Kascambo (dans les Prisonniers du Caucase), chantée en chœur, un soir d'été, sous l'ombre noire des platanes. Ce refrain résonne longtemps au fond de l'âme, comme la voix de l'absence.
J'ai comparé à l'instant Xavier de Maistre à Millevoye et à
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(lliatoaiiliriand. dette comparaison est pcut-ùtro aiiibiticuse, cl liiiinOme, s'il vivait ciicoit, se récrierait contre de tels ra|)|»rochenients. Néanmoins, je pourrais étayer le |>arallèle de preuves écrites. Voici, par exemple, une pièce tort gracieuse ; elle est intitulée :