LES PRISONNIERS DU CAUCASE
« — Il reste encore une ressource, lui ré|)on(lit Ivan ; c'est de chercher une ha])ilalion de Tchctchcnges, et d'en p^'ner le maître avec <ies promesses. S'il nous trahit, nous n'aurons du moins rien à nous reprocher. Tâchez encore de vous traîner jus(|ue-ià ; ou Lien, ajoula-t-il en voyant (|ue son maître gardait le silence, j'irai seul, je tâcherai de gagner un Tchetchenge ; et si l'aflaire tourne bien, je reviendrai avec lui pour vous prendre. »
Ivan recouvrit Kascambo avec des herbes et des broussailles desséchées de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant la course qu'il allait faire.
Comme il se disposait à partir, son maître le rappela.
« Ivan, lui dit-il, écoute encore ma dernière demande. Si tu repasses le Tereck, et si tu revois ma mère sans moi
« — Maître, interrompit Ivan, au revoir dans la journée. Si vous périssez, ni votre mère ni la mienne ne me reverront jamais. »
Après une heure de marche, il aperçut, d'une petite élévation, deux villages à trois ou quatre verstes de distance ; ce n'était pas ce qu'il cherchait ; il voulait trouver une maison isolée, dans laquelle il pût s'introduire sans être vu, pour en gagner secrètement le maître.
La fumée lointaine d'une cheminée lui en fit découvrir une, telle qu'il la désirait.
Il s'y rendit aussitôt, et y entra sans hésiter.
Le maître de la maison était assis à terre, occupé à rapiécer une de ses bottines.
« Je viens, lui dit Ivan, te proposer deux cents roubles à gagner et te demander un service. Tu as sans doute ouï parler du major Kascambo, prisonnier chez les montagnards. Eh bien, je l'ai enlevé ; il est ici, à deux pas, malade, et en ton pouvoir. Si tu veux le livrer de nouveau à ses ennemis, ils te loueront sans doute ; mais tu le sais, ils ne te récompenseront pas. Si tu consens, au contraire, à le sauver, en le gardant chez toi seulement pendant trois jours, j'irai à Mosdok, je t'apporterai deux cents roubles en argent sonnant pour sa rançon ; que si tu oses bouger de ta place (ajouta-t-il en tirant son
poignard) et donner l'alarme pour me faire arrêter, je t'égorge sur l'heure. Ta parole à l'instant, ou tu es mort. »
Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetchenge sans l'intimider.
« Jeune homme, lui dit-il en remettant tranquillement sa botte, j'ai aussi un poignard à ma ceinture, et le tien ne m'épouvante pas. Si tu étais entré chez moi en ami, je n'aurais jamais trahi un homme qui a passé le seuil de ma porte ; maintenant je ne promets rien. Assieds-toi là et dis ce que tu veux.
Ivan, voyant à qui il avait affaire, rengaina son poignard, s'assit et répéta sa proposition.
« Quelle assurance me donneras-tu, demanda le Tchetchenge, de l'exécution de ta promesse ?
» — Je te laisserai le major lui-même, répondit Ivan ; crois-tu que j'aurais souffert pendant quinze mois, et que j'aurais amené mon maître chez toi pour l'y abandonner ?
» — C'est bon, je te crois. Donc tu reviendras seul et dans trois jours ?
» — Oui, seul et dans trois jours, je t'en donne ma parole ; mais toi, m'as-tu donné la tienne ? le major est-il ton hôte ?
» — Il est mon hôte, ainsi que toi, dès ce moment, et tu as ma parole. »
Ils se donnèrent la main et coururent chercher le major, qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.
Au lieu d'aller à Mosdok, Ivan, apprenant qu'il était plus près de Staniza, où se trouvait un poste considérable de Cosaques, s'y rendit aussitôt.
Il n'eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire. Les braves Cosaques, dont quelques-uns s'étaient trouvés à la malheureuse affaire qui avait coûté la liberté à Kascambo, se cotisèrent avec empressement pour compléter la rançon.
Au jour fixé, Ivan partit pour aller enfin délivrer son maître ; mais le colonel qui commandait le poste, craignant quelque nouvelle trahison, ne lui permit pas de retourner seul ; et, malgré la convention
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laite îivcc le TchctcluMij^'o, il le lit accoinpaj^ner par qucl(|ues Cosaques.
Cette |)r6caution faillit encore devenir fiincste à Kascamho.
Du plus loin <pie son hôte aperçut les lances des Cosarpios, il se crut trahi ; et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, l'attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main :
« Si vous avancez, s'écria-t-il, lorsque Ivan fut à portée de l'entendre, et couchant en joue son prisonnier, si vous faites un pas de plus, je brfde la cervelle au major, et j'ai cinquante cartouches pour mes ennemis et pour le traître qui les amène.
» — Tu n'es point trahi, lui cria le denchik tremblant pour la vie de son maître ; on m'a forcé de revenir accompagné ; mais j'apporte les deux cents roubles, et je tiens ma parole.
» — Que les Cosaques s'éloignent, fit le Tchetchenge, ou je fais feu. M
Kascambo pria lui-même l'ofïicier de se retirer.
Ivan suivit quelque temps le détachement et revint seul ; mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s'approcher.
11 lui fit compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.
Dès qu'il s'en fut emparé, il retourna sur le toit et se jeta aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d'oublier les mauvais traitements qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté.
« Je me souviendrai seulement, répondit Kascambo, que j'ai été ton hôte et que tu m'as tenu parole ; mais avant de me demander pardon, commence donc par m'ôter mes liens. »
Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.
Dans la même journée, le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au milieu de ses amis, qui avaient désespéré de le revoir.