LES PRISONNIERS OU CAUCASE
C'était une espèce de chalet, une habitation d'été de Tchetchcnges f|iii se trouvait déserte.
Dans la situation des fugitifs, cette maison isolée était une découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses réflexions pour le conduire dans le refuge qu'il venait <le découvrir, et, après l'y avoir établi, il se mil aussitôt à la recherche du magasin.
Les habitants du Caucase, (jui pour la plupart sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets.
Ces magasins, de la forme d'un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt.
Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent souvent ; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, un morceau de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage.
II courut chercher de l'eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportées furent placés sur le feu.
Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir les épis de maïs ; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas.
Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers ; et celui-ci, plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s'endormit d'un profond sommeil. Il était nuit close lorsqu'il se réveilla.
Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient raidies au point qu'il ne pouvait faire le
moindre mouvement, sans éprouver des douleurs insupportables.
Il fallut cependant partir.
Appuyé sur son domestique, il s'achemina tristement, persuadé qu'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait. Il marcha toute la nuit, s'arrètant souvent et reprenant aussitôt sa route. Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait Ivan de l'abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon non seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour le relever et l'entraîner avec lui.
Ils trouvèrent dans leur route un passage difficile et dangereux, qu'ils ne pouvaient éviter ; attendre le jour leur eût causé une perte de temps irréparable : ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d'être précipités ; mais, avant d'y engager son maître, Ivan voulut le reconnaître et le parcourir seul.
Pendant qu'il descendait, Kascambo resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire.
La nuit était sombre : il entendait sous ses pieds le sourd murmure d'une rivière rapide qui coulait dans la vallée ; le bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l'eau, lui faisait connaître l'immense profondeur du précipice sur lequel il était arrêté.
Dans ce moment d'angoisse, qui pouvait être le dernier de sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l'esprit ; elle l'avait béni tendrement à son départ de la ligne : cette pensée lui rendit le courage. Un secret pressentiment lui donnait l'espérance de la revoir encore. ce Mon Dieu ! s'écria-t-il, faites que sa bénédiction ne soit pas inutile ! »
Comme il finissait cette courte mais fervente prière, Ivan reparut. Le passage reconnu n'était pas aussi difficile qu'ils l'avaient cru d'abord.
Après être descendus quelques toises entre les rochers, il fallait,
Li:s i'ItlHONNlEUB DU CAUCABB. Ii5
pour j^'a^ncr la côte |)raticable, lonjçer un banc de rocher étroit et incliné, recouvert d'une nei^c glissante, sous le(|uel la montajçne était taillée à pic. Ivan ouvrit dans la neige, avec sa hache, des trouées qui lacilitaient le passage ; ils lirent le signe de la croix.
« Allons, disait Kascanibo, si je péris, (jue ce ne soit pas du moins laute de courage ; la maladie seule a pu me l'ôter. J'irai maintenant tant (|ue Dieu me donnera des forces. »
Ils sortirent heureusement de ce pas dangereux, et continuèrent leur route. Les sentiers commentaient à être plus suivis et bien buttus, ils ne trouvaient plus de neige que dans les endroits situés au nord et dans les bas-fonds où elle s'était accumulée.
Ils eurent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu'à la pointe du jour, où la vue de deux hommes qui parurent de loin les obligea de se coucher à terre pour n'en être pas aperçus.
Au sortir des montagnes, dans ces provinces on ne rencontre plus de bois ; le terrain y est absolument nu et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grandes rivières, où ils sont encore très rares, ce qui est fort extraordinaire, vu la fertiUté du terroir.
Plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis, ils se dirigèrent vers un monticule couvert de roches détachées qu'ils virent de loin, dans l'intention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit.
Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fait, ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être éloignées, mais rien n'était moins sûr que de se livrer à ces hommes, dont la trahison probable pouvait les perdre.
Cependant, vu l'état de faiblesse dans lequel se trouvait Kascambo, il était bien difficile qu'il pût gagner le Tereck sans secours.
Leurs provisions étaient épuisés : ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes.
Vers le soir, le major vit son denchik se frapper le iront de la main en poussant un profond soupir.
Étonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusqu'alors, il lui en demanda la cause.
« Maître, dit Ivan, j'ai fait une grande faute !
« — Dieu veuille nous la pardonner ! » répondit Kascambo en se signant.
Le temps, qui les avait favorisés jusqu'alors, changea dans la journée. Le vent froid de Russie soufflait avec violence, et leur jetait du grésil au visage.
Ils partirent à la tombée de la nuit, incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelques villages ou les éviter. Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière supposition, leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit.
Comme ils traversaient un petit ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond, la glace se rompit sous leurs pieds, et ils entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux. Les efforts que fit Kascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant ; toute la campagne était blanche de grésil. Après un quart d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d'aller plus loin.
Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s'évader seul.
« Écoute, Ivan, lui dit-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu jusqu'à ce moment pour profiter des secours que tu m'as donnés, mais tu vois à présent qu'ils ne peuvent plus me sauver, et que mon sort est décidé. Va-t'en à la ligne mon cher Ivan, retourne à notre régiment ; je te l'ordonne. Dis à mes anciens amis et à mes supérieurs, que tu m'as laissé ici en pâture aux corbeaux, et que je leur souhaite un meilleur sort. »
En disant ces mots, il s'étendit par terre, et se couvrit tout entier avec son manteau.