‹ Xavier de MaistreChapitre 14 sur 24 · VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. IGI · texte numérisé non relu

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. IGI

pressi^ L;i, ma main s'élait emparée machinalement du portrait de M"'" (le Ilautcastcl, et Vautre s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.

Cette occupation lui donnait un plaisir tran(|uille, et ce i)laisir se faisait sentir à mon âme, (pioi(ju'elle fut perdue dans les vastes plaines du ciel ; car il est bon d'observer que, lorsque res|)rit voyage ainsi dans rcs|)ace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret ; en sorte que, sans se dérober à ses occupations, il peut prendre part aux jouissances paisibles de Vautre : mais si ce plaisir augmente à un certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, l'àme aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair.

Il ne faut pas anticiper sur les événements : l'empressement de communiquer au lecteur mon système de l'âme et de la bête m'a fait abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais. Lorsque je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai interrompu dans le chapitre précédent. — Je vous prie seulement de vous ressouvenir que nous avons laissé la moitié de moi-même tenant le portrait de M""^ de Hautcastel tout près de la muraille, à quatre pas de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc : il est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer ou de nous attrister, suivant leurs nuances.

Le rose et le blanc sont deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité. — La nature, en les donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore ; — et lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les nues de cette teinte charmante au lever du soleil.

J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur

de mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que j'y trouve.

Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a ordre d'entrer dans ma chambre une demi-heure avant celle oii j'ai résolu de me lever. Je l'entends marcher légèrement et tripoter dans ma chambre avec discrétion, et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller : plaisir délicat et inconnu de bien des gens ! On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est encore dans le sablier du temps. Insensiblement mon homme devient plus bruyant : il est si difficile de se contraindre ! d'ailleurs il sait que l'heure fatale approche. — 11 regarde à ma montre et fait sonner les breloques pour m'avertir, mais je fais la sourde oreille ; et, pour allonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicanes que je ne fasse à ce pauvre malheureux.

J'ai cent ordres préliminaires à lui donner pour gagner du temps. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.

Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu de la chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite immobilité. On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma paresse avec plus d'esprit et de discrétion : aussi je ne résiste jamais à cette invitation tacite ; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai compris, et me voilà assis.

Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se convaincre que, dans certaines affaires délicates, du genre de celle-ci, la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les inconvénients de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi promptement de mon lit que le reproche muet de M. Joannetti.

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C'est un parlait honnôtc homme «jue M. Joannetti, et en môme temps celui de tons les hommes (pii convenait le plus à un voya^'eur connue moi. Il est accoutumé aux rié(|uents voyaj^^es de mon âme, et ne rit jamais des ineonsé(pienees de Vautre; il la dirige même quel(iuefois lors(|u'elle est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par deux âmes. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il l'avertit par un signe ((u'elle est sur le point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit avant sa veste. — Mon âme s'est souvent amusée à voir le pauvre Joannetti courir après la toile sous les berceaux de la citadelle pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau, — une autre l'ois son mouchoir.

Un jour (l'avouerai-je ?), sans ce fidèle domestique qui la rattrapa au bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, aussi hardiment que le grand maître des cérémonies portant l'auguste baguette.

« Tiens, Joannetti, lui dis-je, raccroche ce portrait ; » — il m'avait aidé à le nettoyer. Au lieu de le remettre à sa place, il le tenait pour l'examiner à son tour. — Une difficulté, un problème à résoudre lui donnait un air de curiosité que je remarquai.

« Voyons, lui dis-je, que trouves-tu à redire dans ce portrait ? — Oh ! rien. Monsieur. — Mais encore ? » Il le posa debout sur une des tablettes de mon bureau, puis s'éloignant de quelques pas :

« — Je voudrais, dit-il, que Monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où l'on se trouve : le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en chemin. — En sorte, Joannetti, lui dis-je, que si ma chambre était pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tous côtés et tout le monde à la fois ? — Oh ! oui, Monsieur. — Elle sourirait aux allants et aux venants tout comme à moi ? »

Joannetti ne répondit rien. — Je m'étendis dans mon fauteuil et,

baissant la tête, je me livrai aux méditations les plus sérieuses. Quel trait de lumière !

Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore aperçue.

Je marche de découvertes en découvertes.

Joannetti était toujours dans la même attitude en attendant l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon habit de voyage où je l'avais enfoncée pour méditer plus à mon aise, et après un moment de silence, pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire : — « Ne vois-tu pas, Joannetti, lui dis-je en tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de cette surface... ?»

Joannetti, à cette explication, ouvrit tellement les yeux qu'il en laissait voir la prunelle tout entière ; il avait en outre la bouche entr'ouverte : ces deux mouvements dans la figure humaine annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable dissertation ; mon âme savait de reste que Joannetti ignore complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que sont des rayons de lumière : la prodigieuse dilatation de ses paupières m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de mon habit et je l'y enfonçai tellement que je parvins à la cacher presque entière.

Je résolus de dîner en cet endroit ; la matinée était fort avancée, un pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et mettant les deux pieds sur la cheminée, j'attendis patiemment le repas. — C'est une attitude délicieuse que celle-là : il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre qui réunît autant d'avantages, et qui fût aussi commode pour les séjours inévitables dans un long voyage.

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Rosine, ma chirnne lidclo, ne inanfiiic jamais de venir alors tirailler les l)as(|U('s de mon habit de voyai^'e, pour (|uc je la prenne sur moi ; elle y trouve un lit tout arran^'é et lort eommode au somuiet de Tanj^le (jue forment les deux |)artics de mon corps : un V rej)résente h merveille ma situation. Rosine s'élance sur moi, si je ne la |)rends pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la plus favorable à son bien-être, soit (|u'il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide. — Mais je ne crois point au hasard, à ce triste système, à ce mot qui ne signifie rien. — Je croirais plutôt au magnétisme;... je croirais plutôt au martinisme. — Non, je n'y croirai jamais.

Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux animaux, que lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction, quand l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre l'étape, Rosine, présente à ce mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la queue ; la discrétion la retient à sa place ; et Vautre qui s'en aperçoit, lui en sait gré, quoique incapable de raisonner sur la cause qui le produit. Il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensation très agréable, et qui ne saurait absolument être attribué au hasard.

Qu'on ne me reproche point d'être prolixe dans les détails : c'est la manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le mont Blanc, lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'Empédocle, on ne manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances : le nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, l'excellent appétit des voyageurs ; tout enfin, jusqu'aux faux pas des montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour l'instruction de l'univers sédentaire.

Sur ce principe, j'ai résolu de parler de ma chère Rosine, aimable

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animal que j'aime d'une véritable affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.

Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre refroidissement entre nous ; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand tort a toujours été de mon côté, et que Rosine a toujours fait les premiers pas vers la réconciliation.

Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans murmurer ; le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit dans une attitude respectueuse, et au moindre mouvement de son maître, au premier signe du réveil, elle annonce sa présence par les battements précipités de sa queue sur ma table de nuit.

Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être qui n'a jamais cessé de m'aimer depuis l'époque oii nous avons commencé de vivre ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des personnes qui se sont intéressées à moi, et qui m'ont oublié. J'ai eu quelques amis, une foule de liaisons, encore plus de connaissances ; — et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.

Que de protestations, que d'offres de services ! Je pouvais compter sur leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve !

Ma chère Rosine, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus grand service qu'on puisse rendre à l'humanité : elle m'aimait jadis, et m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis. — Qu'on en dise ce qu'on voudra.

Nous avons laissé Joannetti dans l'attitude de l'étonnement, immobile devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais commencée.

Lorsqu'il me vit enfoncer tout à coup la tête dans ma robe de •hambre et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que

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je ne lusse resté court faiito de bonnes raisons, et fut persuadé de m'avoir terrassé par la diniciillr (pi'il m'avait proposée.

Mal}^ré la supériorité (ju'il en at'(|uérait sur moi, il ne sentit pas le moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son avantaj^e. Après un |»etit moment de silence, il prit le |)ortrait, le remit à sa |)lace, et se retira légèrement sur la pointe du pied.

Il sentait bien (jue sa présence était une espèce d'humiliation j)Our moi, et sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en rien laisser apercevoir.

Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et le plaça toujours plus avant dans mon cœur. Il aura, sans doute, une place dans celui du lecteur ; et s'il est quelqu'un d'assez insensible pour la lui reCuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a sans doute donné un cœur de marbre.

« Morbleu ! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête ! quel animal ! »

11 ne répondit pas un mot : il n'avait rien répondu la veille à une

pareille incartade. « Il est si exact ! » disais-je ; je n'y concevais rien.

— « Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers, » lui dis-je

en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi brusqué.

Mon courroux passa tout à fait lorsque je vis le soin avec lequel il

tâcha d'ôter la poussière de mes souliers sans toucher à mes bas.

J'appuyai ma main sur lui en signe de réconciliation. — « Quoi! dis-je

alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les souliers

des autres pour de l'argent ?» — Ce mot d'argent fut un trait de

lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout à coup qu'il y avait

longtemps que je n'en avais point donné à mon domestique. —

« Joannetti, lui dis-je en retirant mon pied, avez-vous de l'argent?

Un demi-sourire de justification parut sur ses lèvres à cette demande.

— Non, Monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sol; j'ai dépensé

tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes. — Et la brosse ?

C'est sans doute pour cela ?,.. » — Il sourit encore. — Il aurait pu dire à son maître : « Non, je ne suis point une tête vide, un animal^ comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. Payez-moi 23 livres, 10 sols, 4 deniers que vous me devez, et je vous achèterai votre brosse. » — U se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer son maître à rougir de sa colère.

Que le ciel le bénisse ! Philosophes ! chrétiens ! avez-vous lu ?

« Tiens, Joannetti, lui dis-je, tiens, cours acheter la brosse. — Mais, Monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre noir? — Va, te dis-je, acheter la brosse ; laisse, laisse cette poussière sur mon soulier. » — Il sortit; je pris le linge, et je nettoyai délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une larme de repentir.

Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui l'embellissent singulièrement. Je voudrais de tout mon cœur les faire examiner au lecteur les uns après les autres, pour l'amuser et le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour arriver à mon bureau ; mais il est aussi impossible d'expliquer clairement un tableau que de faire un portrait ressemblant d'après une description.

Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la première estampe qui se présente aux regards : les deux amis ! Heureux celui qui trouve un ami dont le cœur et l'esprit lui conviennent ; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, de sentiments et de connaissances ; un ami qui ne soit pas tourmenté par l'ambition ou l'intérêt ; qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe d'une cour ! — Heureux celui qui possède un ami !

J'en avais un ; la mort me l'a été ; elle l'a saisi au commencement de sa carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin

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pressant pour mon cœur. Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux pénibles de la guerre ; nous n'avions (ju'une pipe à nous deux ; nous buvions dans la môme coupe ; nous couchions sous la môme toile, et, dans les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions ensemble était pour nous une nouvelle patrie. Je l'ai vu en butte à tous les périls de la fçucrre, et d'une guerre désastreuse. La mort semblait nous épargner l'un pour l'autre ; elle épuisa mille lois ses traits autour de lui sans l'atteindre, mais c'était pour me rendre sa perte plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller jusqu'à mon cœur. — Sa mort eiit été utile à son pays et funeste aux ennemis : je l'aurais moins regretté. — Mais le perdre au milieu des délices d'un quartier d'hiver ! le voir expirer dans mes bras au moment où il paraissait regorger de santé ; au moment où notre liaison se resserrait encore dans le repos et la tranquillité ! — Ah ! je ne m'en consolerai jamais.

Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon cœur ; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient, et qui l'ont remplacé ; cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte.

La nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe brillante du printemps, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs branches, les oiseaux chantent sous le feuillage ; les mouches bourdonnent parmi les fleurs ; tout respire la joie et la vie dans le séjour de la mort ; — et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre gaiement son chant infatigable, caché dans l'herbe qui couvre la tombe silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres et tous les malheurs de l'humanité sont comptés pour rien. La mort d'un homme qui expire au milieu de ses amis désolés, et celle d'un papillon que l'air froid du matin lait périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature.

Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel ; les noires idées

qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon cœur. — Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi celui quia ordonné à mon cœur de battre et à mon esprit dépenser. Non, mon ami n'est point entré dans le néant ; quelle que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai. — Ce n'est point sur un syllogisme que je londe mon espérance. Le vol d'un insecte qui traverse les airs suffit pour me persuader, et souvent l'aspect de la campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon âme et l'occupe tout entière.

Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.

C'est la famille du malheureux Ugolin, expirant de faim : autour de lui, un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds ; les autres lui tendent leurs bras affaiblis et lui demandent du pain, tandis que le malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'œil fixe et hagard, le^ visage immobile — dans l'horrible tranquillité que donne le dernier période du désespoir, — meurt à la fois de sa propre mort et de celle de tous ses enfants, et souff^re tout ce que la nature humaine peut souff"rir.

Tableau suivant. Brave chevalier d'Assas, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours !

Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau : c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes : elle est assise sur un vieux tronc de sapm renversé et blanchi par les hivers ; ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe de cacalia, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce qu'on

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cultive avec peine dans nos serres et dans nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis.

Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de terre que tu habites ! De quelle bergerie éloignée es-lu partie ce matin au lever de l'aurore?

Mais, hélas ! la douce tran(|uillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir : le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats s'avancent : je les vois gravir de montagnes en montagnes et s'approcher des nues. Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du tonnerre.

Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les antres les plus reculés et les plus sauvages : il n'est plus de repos sur cette triste terre.

Je ne sais comment cela m'arrive ; depuis quelque temps, mes chapitres finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les commençant, mes regards sur quelque objet agréable ; en vain je m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait dériver. Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le maître de mes idées, et pour apaiser les battements de mon cœur que tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède qu'une dissertation. — Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon cœur.

Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout à fait du point où j'étais monté tout à l'heure : d'ailleurs, c'est le dada de mon oncle Tobie.

Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique : oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain de sable, un atome.

On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui : ses tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire.

On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et des concerts ; mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne l'est pas. — Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient pleurer autrefois.

Les tableaux de Raphaël enchanteront notre postérité comme ils ont ravi nos ancêtres.

Voilà mon grain de sable.

Les estampes et les tableaux dont je viens de parler, pâlissent et disparaissent au premier coup d'œil qu'on jette sur le tableau suivant ; les ouvrages immortels de Raphaël, de Corrège et de toute l'école d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle : aussi je le garde toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je procure à quelque curieux le plaisir de voyager avec moi, et je puis assurer que depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs et aux ignorants, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux enfants, aux animaux même, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement, tant la nature y est admirablement rendue !

Eh ! quel tableau pourrait-on vous présenter. Messieurs ? quel spectacle pourrait-on mettre sous vos yeux. Mesdames, plus sûr de votre suffrage que la fidèle représentation de vous-mêmes ? Le tableau dont je parle est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le critiquer ; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait auquel il n'y a rien à redire.

On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles de la contrée où je me promène.

Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant

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