VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMUUK
sur les étranj^es |>hénoiiicncs de la lumière, (jui re(trésente tous les objets (le la nature sur celte surface polie. Le miroir |>réscnte au voyageur sédentaire mille observations qui le rendent un objet utile et précieux.
Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge» sans calomnier et sans ilatter personne.
Seul entre tous les conseillers des grands, il leur dit constamment la vérité.
Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette ingénieuse découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité.
llélas ! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir ! en vain les glaces se multiplient autour de nous et réfléchissent avec une exactitude géométrique la lumière et la vérité : au moment où les rayons vont pénétrer dans notre œil et nous peindre tels que nous sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre image et nous présente une divinité.
Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des mains de l'immortel Newton, aucun n'a possédé une force de réfraction aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi vives que le prisme de l'amour-propre.
Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que chacun est content de sa figure, puisqu'ils ne peuvent faire connaître aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir moral ? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y reconnaîtrait. Les philosophes seuls perdraient leur temps à se mirer.
En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'école d'Italie.
J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau ; déjà même, en allongeant le bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux et de perdre la vie. — Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva, pour ne pas décourager les voyageurs ; mais il est si difficile de verser dans la chaise de poste dont je me sers qu'on sera forcé de convenir qu'il faut être malheureux au dernier point, — aussi malheureux que je le suis, pour courir un semblable danger.
Je me trouvai étendu par terre, complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient trop évidemment prouvé l'authenticité.
Ce fut encore un mauvais tour de ma moitié. . — Effrayée par la voix d'un pauvre qui demanda tout à coup l'aumône à ma porte et par les aboiements de Rosine, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant que mon âme eût le temps de l'avertir qu'il manquait une brique derrière ; l'impulsion fut si violente que ma chaise de poste se trouva absolument hors de son centre de gravité et se renversa sur moi.
Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de mon âme ; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de faire et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au point de partager le ressentiment le plus animal et de maltraiter, de paroles, ce pauvre innocent.
« Fainéant ! allez travailler, lui dit-elle. (Apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle richesse !)
— « Monsieur, dit-il alors pour m'attendrir, je suis de Chambéry.
— ce Tant pis pour vous !
•— « Je suis Jacques : c'est moi que vous avez vu à la campagne ; c'est moi qui menais les moutons aux champs.
VOYACB AUTOUn DE HA CHAMBRE. 175
— « Que venez-vous lairc ici ? »
Mon iinic comnicnçail à se repentir de la briitalilé de mes premières paroles. Je crois niônic (jifelle s'en était repentie un instant avant (\\w. de les laisser éclia|)per. C'est ainsi (jue lorscpi'on rencontre ino|»iiiL'iiient dans sa course un tossé ou un bourbier, on le voit, mais on n'a |)lus le temps de l'éviter.
Rosine acheva de me ramener au bon sens et au repentir : elle avait reconnu Jacques, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui témoigna, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance.
Pendant ce temps, Joannetti, ayant rassemblé les restes de mon dîner, qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à Jacques. *
Pauvre Joannetti !
C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien.
Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être introduit dans l'esprit de mes lecteurs.
Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en quelque sorte, par les circonstances ; j'assure ici que j'avais le dessein de l'entreprendre longtemps avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en route plus tôt.
Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à certaines personnes ; — mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne liront pas ce livre ; ils ont assez d'occupations chez eux et chez leurs amis ; ils ont bien d'autres affaires : — et les bonnes gens me croiront.
Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans un autre temps, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt que le carnaval ; toutefois, des réflexions philosophiques, qui
me sont venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des plaisirs que Turin présente en foule dans ces moments de bruit et d'agitation. — 11 est très sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal : le silence de ma cabine ne vaut pas l'agréable bruit de la musique. Mais, parmi les brillants personnages qu'on rencontre dans ces fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi.
Et pourquoi m'attacherais -je à considérer ceux qui sont dans une situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus malheureux que je ne le suis dans la mienne ? Au lieu de me transporter par la pensée dans le superbe Casino, pour me trouver heureux je n'ai qu'à m'arrêter un instant le long des rues qui m'y conduisent. — Un tas d'infortunés couchés à demi-nus sous les portiques de ces appartements somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère. — Quel spectacle ! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout l'univers ; je voudrais qu'on sût que dans cette ville, où tout respire l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de malheureux dorment à découvert, la tête appuyée contre une borne ou sur le seuil d'un palais.
Ici, c'est un groupe d'enfants, serrés les uns contre les autres pour ne pas mourir de froid. Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour se plaindre. — Les passants vont et viennent sans être émus d'un spectacle auquel ils sont accoutumés. — Le bruit des carrosses, la voix de l'intempérance, les sons ravissants de la musique, se mêlent quelquefois aux cris de ces malheureux et forment une horririble dissonance.
Celui qui se presserait de juger une ville d'après le chapitre précédent se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à leur égard ; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe