‹ Xavier de MaistreChapitre 16 sur 24 · VOYAGB AUTOUR DE MA CHAMBRE · texte numérisé non relu

VOYAGB AUTOUR DE MA CHAMBRE

du jour et vont secourir l'infortune sans témoins et sans ostentation. — Non, je ne passerai point cela sous silence : — je veux l'écrire sur le revers de la paj^e que tout Vunivcrs doit lire.

Après avoir parlaj:;é ainsi leur l'ortunc avec leurs frères, après avoir versé le l)aunie dans ces cœurs Iroissés par la douleur, ils vont dans les églises, tandis (jue le vice fatigué dort sur l'édredon, olïrir à Dieu leurs prières et le remercier de ses bienfaits : la lumière de la lampe solitaire combat encore dans le temple celle du solitaire du jour naissant, et déjà ils sont prosternés au pied des autels ; — et l'Éternel, irrité de la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à frapper !

J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. Quel([uefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, j'arrêtais tout à coup ma berline, et ma chambre me paraissait prodigieusement embellie. Quel luxe inutile ! Six chaises ! deux tables ! un bureau ! un miroir ! Quelle ostentation ! Mon lit surtout, mon lit couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie. — Ces réflexions me rendaient indiflerents les plaisirs qu'on m'avait défendus. Et, de réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son des violons et des clarinettes sans remuer de ma place.

La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce que, en me relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je ne fus plus à temps de iaire des réflexions sur nombre d'estampes et de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu allonger mes excursions sur la peinture.

En laissant donc sur la droite le portrait de Raphaël, le Chevalier d'Assas et la Bergère des Alpes, en longeant sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau : c'est le premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.

Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque, — le tout est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui contribue le plus à l'embellissement du pays.

En tirant le premier tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des plumes toutes taillées, de la cire à cacheter. — Tout cela donnerait l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.

Dans le tiroir correspondant gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante de la prisonnière de Pignerol.

Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à mesure que je les reçois ; on trouve là toutes celles que j'ai reçues depuis dix ans ; les plus anciennes sont rangées selon leurs dates en plusieurs paquets ; les nouvelles sont pêle-mêle : il m'en reste plusieurs qui datent de ma première jeunesse.

Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de nos jeunes années ! d'être transportés de nouveau dans ces temps heureux que nous ne reverrons plus !

Ah! comme mon cœur est plein, comme il jouit tristement lorsque mes yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus ! Voilà ses caractères, c'est son cœur qui conduisait sa main ; c'est à moi qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reete de lui !

Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.

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