‹ Xavier de MaistreChapitre 6 sur 24 · a icnnc ^iOcncnnc · texte numérisé non relu

a icnnc ^iOcncnnc

E courage d'une jeune lille, <iui, vers la lin du règne de Paul P% partit à pied de la Sibérie pour venir à Saint- II Pétersbourg demander la grâce de son père, fit assez de bruit à cette époque pour engager un auteur indiscret à laire une héroïne de roman de cette intéressante voyageuse.

Mais les personnes qui l'ont connue paraissent regretter ((u'on ait prêté des aventures et des idées romanesques à une jeune et noûle vierge qiù n'eut jamais d'autre passion que l'amour filial le plus pur, et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son cœur la pensée de l'action la plus généreuse, et la force de l'exécuter.

Si le récit de cette aventure n'offre point cet intérêt de surprise que peut inspirer un romancier pour des personnages imaginaires, on ne lira peut-être pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa vie, intéressante par elle-même, sans autre ornement que la vérité.

Prascovie Lopouloff était son nom. Son père, d'une famille noble d'Ukraine, naquit en Hongrie, où le hasard des circonstances avait conduit ses parents, et servit quelque temps dans les housards noirs; mais il ne tarda pas à les quitter pour venir en Russie, où il se maria.

11 reprit ensuite dans sa patrie la carrière des armes, servit longtemps dans les troupes russes, et fit plusieurs campagnes contre les Turcs. Il s'était trouvé aux assauts d'ismaïl et d'Otchakoff, et avait mérité par sa conduite l'estime de son corps.

(i) Ce touchant épisode est une reproduction abrégée et légèrement modifiée.

On ignore la cause de son exil en Sibérie, son procès, ainsi que la revision qu'on en fit dans la suite, ayant été tenus secrets.

A l'époque du voyage de sa fille, il était depuis plusieurs années relégué à Ischim, village près des frontières du gouvernement de Tobolsk, vivant avec sa famille de la modique rétribution de dix sous par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux travaux publics.

La jeune Prascovie contribuait par son travail à la subsistance de ses parents, en aidant les blanchisseuses du village ou les moissonneurs, et en prenant part à tous les ouvrages de la campagne dont ses forces lui permettaient de s'occuper : elle rapportait du blé, des œufs, ou quelques légumes en payement.

Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n'ayant aucune idée d'un meilleur sort, elle se livrait avec joie à ces pénibles travaux, qu'elle avait bien de la peine à supporter.

Sa mère, tout entière aux soins du pauvre ménage, semblait prendre en patience sa déplorable situation ; mais son père, accoutumé dès sa première jeunesse à la vie active dès armées, ne pouvait se résigner à son sort, et s'abandonnait souvent à des accès de désespoir que l'excès même du malheur ne saurait justifier.

Quoiqu'il évitât de laisser voir à Prascovie les chagrins qui le dévoraient, elle avait été plus d'une fois témoin de ses larmes à travers les fentes d'une cloison qui séparait son réduit de la chambre de ses parents, et elle commençait à réfléchir-sur leur cruelle destinée.

Lopouloflf avait adressé depuis plusieurs mois une supplique au gouverneur de la Sibérie, qui n'avait jamais répondu à ses demandes précédentes. Un officier, passant par Ischim pour des affaires de service, s'était chargé de la dépêche et lui avait promis d'appuyer ses réclamations auprès du gouverneur.! Le malheureux exilé en avait conçu quelque espoir ; mais on ne lui fit pas plus de réponse qu'auparavant.

Chaque voyageur, chaque courrier venant de Tobolsk (événement bien rare), ajoutait le tourment de l'espérance déçue aux maux dont il était accablé.

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Dans lin de ces tristes moincnls, la jeune fille, revenant de la moisson, trouva sa mère Ijaijînée de larmes, et (ut elïrayéede la pâleur et des sombres rcj,'ards de son père, (jui se livrait à tout le délire de sa doul(Mir. Cctl«; scène lit la plus j,M'an(le impression sur son esprit.

l'our la première (ois, ses pai'cnts |)arlèrent ouvertement devant clic de leur situation désespérée ; pour la première (ois, elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille.

Ce fut à cette époque, et dans la quinzième année de son âge, que la première idée d'aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père lui vint à l'esprit.

Klle racontait elle-même ([u'un jour cette heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair, au moment où elle achevait ses prières, et lui causa un trouble inexprimable. Toujours elle resta persuadée que ce fut une inspiration de la Providence, et cette ferm^ confiance la soutint dans la suite au milieu des circonstances les plus décourageantes.

Jusqu'alors l'espérance de la liberté n'était point entrée dans son cœur. Ce sentiment nouveau pour elle la remplit d'une grande joie : elle se remit aussitôt en prière ; mais ses idées étaient si confuses, que, ne sachant elle-même ce qu'elle voulait demander à Dieu, elle le pria seulement de ne pas la priver du bonheur qu'elle éprouvait et qu'elle ne savait définir.

Bientôt cependant le projet d'aller à Saint-Pétersbourg se jeter aux pieds de l'empereur et lui demander la grâce de son père, se développa dans son esprit et l'occupa désormais uniquement.

Elle avait choisi, dans la lisière d'un bois de bouleaux qui se trouvait près de la maison, une place favorite où elle se retirait souvent pour faire ses prières ; elle fut plus exacte encore à s'y rendre dans la suite. Là, tout entière à son projet, elle venait prier Dieu, avec toute la ferveur de sa jeune âme, de favoriser son voyage et de lui donner la force et les moyens de l'exécuter.

Elle fut longtemps avant d'oser s'ouvrir à ses parents au sujet de l'entreprise qu'elle méditait. Son courage l'abandonnait chaque fois

qu'elle s'approchait de son père pour commencer cette explication hasardeuse, dont elle prévoyait confusément le peu de succès. Cependant, lorsqu'elle crut avoir suffisamment mûri son projet, elle détermina le jour où elle parlerait, et se proposa fermement de vaincre sa timidité.

A l'époque fixée, Prascovie se rendit de honne heure au bois, pour demander à Dieu le courage de s'exprimer et l'éloquence nécessaire pour persuader ses parents : elle revint ensuite à la maison, résolue de parler au premier des deux qu'elle rencontrerait.

Elle désirait que le hasard lui fît trouver sa mère, dont elle espérait plus de condescendance ; mais, en approchant de la maison, elle vit son père assis sur un banc près de la porte et fumant une pipe. Elle vint à lui courageusement, commença l'explication de son projet, et demanda, avec toute la chaleur dont elle fut capable, la permission de partir pour Saint-Pétersbourg.

Lorsqu'elle eut terminé son discours, son père, qui l'avait écoutée sans l'interrompre et du plus grand sérieux, la prit par la main, et rentrant avec elle dans la chambre où la mère apprêtait le dîner :

« Ma temme, s'écria-t-il, bonne nouvelle ! nous avons trouvé un puissant protecteur ! Voilà notre fille qui va partir sur l'heure pour Saint-Pétersbourg, et qui veut bien se charger de parler elle-même à l'empereur. »

Lopouloff raconta plaisamment ensuite tout ce que lui avait dit Prascovie.

« Elle ferait mieux, répondit la mère, d'être à son ouvrage que de venir nous conter ces balivernes. »

La jeune fille s'était armée d'avance contre la colère de ses parents, mais elle n'eut point de force contre le persiflage, qui semblait anéantir toutes ses espérances. Elle se mit à pleurer amèrement.

Son père, qu'un instant de gaieté avait lait sortir de son caractère, reprit bientôt toute sa sévérité. Tandis qu'il la grondait au sujet de ses larmes, sa mère attendrie l'embrassait en riant.

« Allons, lui dit-elle en lui présentant un linge, commence par

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ncltoyer la table; |><)iir le diiier ; tu pourras ensuile partir pour Saint-I*étersbourg, à ta coiiiinodité. »

Celte scène était plus faite pour dégoûter Prascovie de ses projets que des reproches ou des mauvais traitements ; cependant l'humiliation (|u'ellc éprouvait de se voir traiter comme une enfant se dissipa bienlùt et ne la dccoura^'ca point.

La glace était rompue : elle revint à la charge à plusieurs reprises, et ses prières furent bientôt si fré(iuentes et si importunes (jue son père, perdant patience, la gronda sérieusement, et lui défendit avec sévérité de lui parler là-dessus davantage.

Sa mère, avec plus de douceur, tâcha de lui faire comprendre qu'elle était trop jeune encore pour songer à une entreprise si difficile.

Depuis lors, trois ans s'écoulèrent sans que Prascovie osât renouveler ses instances à ce sujet.

Une longue maladie de sa mère la contraignit de renvoyer son projet à des temps plus favorables ; cependant il ne se passa pas un seul jour sans qu'elle joignit à ses prières ordinaires celle d'obtenir de son père la permission de partir, bien persuadée que Dieu l'exaucerait enfin.

Pendant ces trois dernières années, sa raison s'était formée ; déjà la jeune fdle avait acquis plus de poids dans les conseils de la famille : elle put, en conséquence, proposer et discuter son projet, que ses parents ne regardaient plus comme un enfantillage, mais qu'ils combattirent avec d'autant plus de force qu'elle leur était devenue plus nécessaire.

Les empêchements qu'ils mettaient à son départ étaient de nature à faire impression sur son cœur. Ce n'était plus par des plaisanteries ou par des menaces qu'ils tâchaient de la dissuader, mais par des caresses et par des larmes.

« Nous sommes déjà vieux, lui disaient-ils, nous n'avons plus ni fortune, ni amis en Russie : aurais-tu le courage d'abandonner dans ce désert des parents dont tu es l'unique consolation, et cela, pour entreprendre seule un voyage périlleux, qui peut te conduire à ta

perte et leur coûter la vie, au lieu de leur procurer la liberté ? «

A ces raisons Prascovie ne répondait que par des larmes ; mais sa volonté n'était point ébranlée et chaque jour l'affermissait dans sa résolution.

Il se présentait une difficulté d'une autre nature, et plus réelle encore que l'opposition de son père : elle ne pouvait partir qu'avec un passeport, sans lequel il ne lui était pas même possible de s'éloigner du village.

D'autre part, il n'était guère probable que le gouverneur de Tobolsk, qui n'avait jamais répondu à leurs lettres, consentit à leur accorder cette faveur.

Prascovie fut donc forcée de remettre son départ à un autre temps, et toutes ses idées se portèrent sur les moyens d'obtenir un passeport.

Il y avait alors dans le village un homme qui s'entendait un peu à ces formalités ; elle alla le trouver et apprit de lui que la supplique devait être signée par elle-même.

L'écrivain se chargea de la dresser dans les formes requises ; lorsqu'elle fut achevée, Lopouloff, après quelque résistance, consentit à ce qu'elle fût expédiée, et profita de l'occasion pour y joindre une nouvelle lettre relative à ses affaires personnelles.

Dès ce moment les inquiétudes de la jeune personne disparurent, sa santé se raffermit, et ses parents furent charmés de lui voir reprendre sa gaieté naturelle.

Cet heureux changement n'avait pas d'autres causes que la certitude où elle était d'obtenir son passeport, et sa confiance sans bornes en la protection de Dieu.

Elle allait souvent se promener sur le chemin de Tobolsk dans l'espérance de voir arriver quelque courrier. Elle passait devant le relais de la poste aux chevaux pour parler au vieil invalide qui en avait la direction, et qui distribuait le peu de lettres adressées à Ischim. Mais depuis longtemps elle n'osait lui en demander, parce qu'il lui avait parlé avec brusquerie, et s'était moqué de son projet de voyage qu'il connaissait.

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Six mois s'étaient prcs(|uc écoulés dc|)iiis le départ de la supplique, Iors(|u'on vint avertir la rainille (pi'un courrier était à la |)Oste avec des lettres pour (piehjuos personnes. Prascovic y courut aussitôt et lut suivie (le ses parents. Lorscjue Lopoulolï'se nomma, le courrier lui remit un pacpiet cacheté, contenant un passe[)ortpour sa fille, et prit un reçu de lui.

Ce (ut un moment de joie pour la famille.

Dans l'abandon total oii ils étaient depuis tant d'années, l'envoi de ce passeport leur parut une espèce de laveur. Cependant il n'y avait dans le pacjuet aucune réponse du gouverneur aux demandes personnelles de LopoulofT. Pour sa fille, elle était libre, et l'on ne pouvait, sans la plus grande injustice, la retenir en Sibérie contre sa volonté. Le silence absolu que l'on gardait avec son père était plutôt une confirmation de sa disgrâce qu'une faveur. Cette triste réflexion dissipa bientôt l'impression de plaisir que lui avait fait éprouver la condescendance du gouverneur.

Lopouloft' s'empara du passeport, et déclara, dans le premier moment d'humeur, qu'il n'avait consenti à le demander que dans la certitude qu'on le lui refuserait, et pour se délivrer des persécutions de sa fille.

Prascovie suivit ses parents à la maison sans rien demander, mais remplie d'espoir et remerciant Dieu le long du chemin d'avoir exaucé l'un de ses vœux.

Son père serra le passeport parmi ses bardes, après l'avoir enveloppé soigneusement dans un morceau de linge. Prascovie remarqua cette précaution, qui lui parut de bon augure, car il aurait pu le déchirer ; elle n'attribua le refus de son père qu'à un dessein particulier de la Providence, qui n'avait pas encore marqué l'heure de son départ.

Bientôt après, elle se rendit au bois, où elle passa deux heures à prier, se livrant à toute la joie que son ardente imagination lui inspirait, et n'ayant plus aucun doute sur le succès de son entreprise.

Ces détails pourront paraître à quelques personnes puérils et minu-

tieux ; mais lorsqu'on verra les projets de cette jeune fille réussir au delà de ses espérances et de toute probabilité, malgré les obstacles sans nombre qu'elle avait à surmonter, on se convaincra qu'aucun motif humain n'aurait suffi pour la conduire au but qu'elle se proposait, et qu'il fallait pour une telle œuvre cette foi qui transporte les montagnes.

Dans tout ce qui lui arrivait, Prascovie voyait toujours le doigt de Dieu. Aussi disait-elle : « J'ai été quelquefois éprouvée, mais jamais trompée dans ma confiance en lui. »

— Sans doute, lui dit un jour son père, un ange ne manquera pas de vous accompagner dans votre extravagant voyage, et de vous donner à boire quand vous aurez soif ! Ne sentez-vous pas quelle est la folie de s'abandonner à de semblables espérances ?

Prascovie lui répondit qu'elle était bien loin d'espérer qu'un ange lui apparût pour l'aider dans son entreprise. « Mais cependant, disaitelle, j'espère et crois fermement que mon ange gardien ne m'abandonnera pas, et que mon voyage aura lieu à l'heure marquée par la Providence. »

Lopouloff était ébranlé par cette persévérance inconcevable ; cependant un mois s'écoula sans qu'il fût question du départ.

Prascovie devenait silencieuse et préoccupée : toujours seule dans les bois ou dans son réduit, elle inspirait de sérieuses inquiétudes à ses parents.

Il arriva même un jour qu'ils la crurent décidément partie : Pras covie, en revenant de l'église, où elle était allée seule, avait accomgné de jeunes paysannes dans une chaumière voisine et s'y était arrêtée quelques heures. Lorsqu'elle revint à la maison, sa mère l'embrassa toute en larmes.

a Tu as bien tardé, lui dit-elle. Nous avons cru que tu nous avais quittés pour toujours. »

Elle manifesta alors une si grande tristesse que la bonne mère en fut vivement affectée.

Elle lui promit, pour la tranquilliser, de ne plus mettre d'opposition

LA JEUNE SIDÉniENNB. 9i

à son (l(^i)art, (|iii (k'pcndrait nni(|iicnicnt de la permission de son père.

Prascovic ne la ck-niandail pins ; mais son cbaj^rin la sollicitait [dus élo(|ueinnjont (|iic n'auraient |>u le (aire les supplications les [dus vives : Lopouloniui-mônie ne savait à (|uoi se résoudre.

Sa (emme le pria, un matin, d'aller prendre (juehiues pommes de terre dans un petit jardin qu'il cultivait près de la maison.

Immobile et |)lein de ces tristes idées, il paraissait ne faire aucune attention à celte demande ; enfin, revenant tout à coup à lui :

« Allons, dit-il, comme pour l'encourager, aide-toi, je t'aiderai ! »

En achevant ces mots, il i)rit une Lèche et se rendit au jardin. Prascovie le suivit.

« Sans doute, mon père, il faut s'aider dans le malheur, et j'espère aussi (lue Dieu m'aidera dans la prière que je viens vous faire, et qu'il touchera votre cœur. Rendez-moi le passeport, cher et malheureux père ! Croyez que c'est la volonté de Dieu. »

En parlant ainsi, Prascovie embrassait ses mains et tâchait de lui inspirer la même conliance qui l'animait.

La mère survint.

Sa fille la conjura de l'aider à fléchir son père ; la bonne femme ne put s'y résoudre. Elle avait eu la force de consentir au départ ; mais elle n'avait point le courage de le demander.

Cependant Lopouloff ne put résister plus longtemps à de si touchantes sollicitations : il savait d'ailleurs sa fille si décidée, qu'il craignait de la voir partir sans passeport.

a Que faire avec cette enfant ! s'écria-t-il. Il faudra bien la laisser partir ! »

Prascovie, transportée de joie, s'élança au cou de son père.

« Soyez sûr, lui disait-elle en l'accablant des plus tendres caresses, que vous ne vous repentirez point de m'avoir écoutée : j'irai, mon père, oui, j'irai à Saint-Pétersbourg; je me jetterai aux pieds de l'empereur, et cette même Providence qui m'en inspira la pensée et qui a touché votre cœur, voudra bien aussi disposer celui de notre grand monarque en notre faveur.

— Hélas ! lui répondit son père en versant des larmes, crois-ta, pauvre enfant, que l'on puisse parler à l'empereur comme tu parles à ton père en Sibérie? Des sentinelles gardent de toutes parts les avenues de son palais, et tu ne pourras jamais en passer le seuil. Pauvre et mendiante, sans parure, sans recommandations, comment oseras-tu paraître, et qui daignera te présenter ? »

Prascovie sentait la force de ces observations sans en être découragée : un pressentiment secret l'emportait sur tous les raisonnements.

« Je conçois les craintes que vous inspire la tendresse que vous avez pour moi, répondit-elle ; mais que de motifs n'ai-je pas d'espérer ! Réfléchissez, de grâce ! Voyez de combien de faveurs inespérées Dieu m'a déjà comblée, parce que j'avais mis toute ma confiance en lui ! Je ne savais comment avoir un passeport, il m'en a suggéré le moyen ; c'est lui qui a fléchi l'inexorable gouverneur de Tobolsk. Enfin, malgré votre invincible répugnance, ne vous a-t-il pas forcé vous-même à m'accorder la permission de partir ? Soyez donc certain que cette Providence qui m'a fait surmonter tant d'obstacles, et qui m'a si visiblement protégée jusqu'ici, saura me conduire aux pieds de notre empereur. Elle mettra dans ma bouche les paroles qui doivent le persuader, et votre liberté sera la récompense du consentement que vous m'accordez. »

Dès cet instant, le départ de la jeune fille fut décidé, mais on n'en détermina point encore l'époque précise.

Lopouloff espérait tirer quelque secours de ses amis : plusieurs prisonniers avaient des ressources ; quelques-uns même lui avaient fait, en d'autres rencontres, des oiïres que sa discrétion ne lui avait pas permis d'accepter ; mais, en cette occasion, il se proposait d'en profiter.

Il désirait aussi trouver quelque voyageur qui pût accompagner sa fille pendant les premières marches. 11 fut trompé dans cette double attente.

Cependant Prascovie pressait son départ.

LA JEUNE SlllÉItlKNNE. 93

Toute la fortune de la lainille consistait dans un rouble en ar}^(;nt. *

Après avoir vainement tenté d'au^uienler retl<; iuodi(|ue soniine, on lixa le jour de la cruelle séparation, d'après le désir de la voyageuse, au 8 septembre, Cète de la Nativité de la sainte Vierge.

Aussitôt nue la nouvelle s'en répandit dans le village, toutes leurs connaissances vinrent la voir, poussées par la curiosité plutôt ([ue par un véritable intérêt.

Au lieu de l'aider ou de l'encourager dans son entreprise, on désapprouva généralement son père de lui avoir accordé la permission de partir.

Ceux ((ui auraient pu lui donner quebiues secours parlèrent des circonstances malheureuses qui empêchent souvent les meilleurs amis de se rendre service au besoin ; et au lieu de l'assistance et des consolations que la famille en attendait, ils ne lui laissèrent en la quittant que de sinistres présages.

Cependant deux des plus pauvres et des plus obscurs prisonniers prirent la défense de Prascovie, et l'encouragèrent par leurs conseils.

« On a vu, disaient-ils, des choses plus difficiles réussir contre toute espérance. Sans parvenir elle-même jusqu'au souverain, elle trouvera des protecteurs qui parleront pour elle, lorsqu'on la connaîtra comme nous. »

Le 8 septembre, au lever du jour, ces deux hommes revinrent pour prendre congé d'elle et pour assister à son départ.

Ils la trouvèrent déjà toute disposée pour le grand voyage, et chargée d'un sac qu'elle avait préparé depuis longtemps.

Son père lui remit le rouble qu'il lui destinait, mais qu*elle ne voulait point accepter ; elle représentait que cette petite somme ne pouvait pas la conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg, tandis qu'elle pouvait leur devenir nécessaire. Un ordre absolu de son père put seul la lui faire accepter.

Les deux pauvres exilés voulurent aussi contribuer au petit fonds

(i) Valeur d'environ quatre francs.

qu'elle emportait pour le voyage ; l'un offrit trente sous et l'autre vingt ; c'était leur subsistance de plusieurs jours.

Prascovie refusa leur offre généreuse, mais elle en fut vivement touchée :

« Si la Providence, leur dit-elle, accorde jamais quelque faveur à mes parents, j'espère que vous en aurezune part. »

Dans ce moment, les premiers rayons du soleil levant parcoururent la chambre.

« L'heure est venue, dit-elle, il faut nous séparer. »

Elle s'assit, ainsi que ses parents et les deux amis de la famille, comme il est d'usage en Russie en pareille circonstance.

Prascovie reçut à genoux la bénédiction de ses parents, et s'arrachant courageusement de leurs bras, quitta pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance. Les deux exilés l'accompagnèrent pendant la première verste.

Lopouloff et sa femme rentrèrent alors dans leur triste demeure, qui, désormais, allait leur paraître bien déserte. Les malheureux vécurent encore plus isolés qu'auparavant : les autres habitants d'Ischim accusaient le père d'avoir lui-même poussé sa fille à cette imprudente entreprise, et le tournaient en ridicule à ce sujet.

On se moquait surtout des deux prisonniers, qui, dans leur simplicité, n'avaient pas caché la promesse que Prascovie leur avait faite de s'intéresser à eux, et on les félicitait d'avance avec ironie sur leur bonne fortune.

La courageuse fille arriva dans la soirée au premier village où elle devait s'arrêter, et logea chez un paysan de sa connaissance, qui la traita fort bien.

Le lendemain, à son réveil, la fatigue de la longue marche qu'elle avait faite se faisait vivement sentir.

En sortant de la chaumière où elle avait passé la nuit, elle eut un moment d'effroi lorsqu'elle se vit toute seule. L'histoire d'Agar dans le désert lui revint à la mémoire et lui rendit son courage. Elle fit le signe de la croix, et s'achemina en se recommandant à son ange gardien.

Après avoir déjjassô (|ucl(|iics maisons, elle aperçut l'enseigne de l'aigle sur un cabaret du village devant Ie(|uel elle avait passé la veille ; ce qui lui lit juger qu'au lieu d'avoir pris le chemin de Pétcrsbourg, clic revenait sur ses pas.

Elle s'arrêta pour s'orienter, et vit son hôte (jui souriait sur le pas de sa porte. « Si vous voyagez de cette manière, s'écria-t-il, vous n'irez pas loin, et vous ferez peut-être mieux de retourner chez vous.»

Cet accident lui arriva quelquefois dans la suite : et lorsque, dans son indécision, elle demandait le chemin de Pétersbourg, à l'extrême distance où elle se trouvait de cette ville, on se moquait d'elle, ce qui la jetait dans un grand embarras.

Prascovie, n'ayant aucune idée de la géographie du pays qu'elle avait à parcourir, s'était imaginé que la ville de Kiew, fameuse dans la religion du pays, et dont sa mère lui avait souvent parlé, se trouvait sur le chemin de Pétersbourg : elle avait le projet d'y faire ses dévotions en passant, et se promettait d'y prendre un jour le voile, si son entreprise réussissait.

Dans la fausse idée qu'elle s'était formée de la situation de cette ville, voyant qu'on souriait lorsqu'elle demandait le chemin de Pétersbourg, elle demandait aux passants celui de Kiew, ce qui lui réussissait plus mal encore.

Une fois entre autres, se trouvant indécise sur le choix de plusieurs chemins qui se croisaient, elle attendit un véhicule qui s'approchait, et pria les voyageurs de lui indiquer celui de ces chemins qui conduisait à Kiew. Ils crurent qu'elle plaisantait.

« Prenez, lui dirent-ils en riant, celui que vous voudrez ; ils conduisent tous également à Kiew, à Paris et à Rome. «

Elle prit celui du milieu, qui se trouva heureusement être le sien.

Elle ne pouvait donner aucun détail exact sur la route qu'elle avait tenue, ni sur le nom des villages par lesquels elle avait passé, et qui se confondaient dans sa mémoire.

Lorsqu'elle arrivait dans un hameau peu considérable, elle était ordinairement bien accueillie par les maîtres de la première maison

OÙ elle demandait l'hospitalité ; mais dans les gros villages, et lorsque les maisons avaient une bonne apparence, elle avait presque toujours de la peine à trouver un asile : on la prenait souvent pour une aventurière, et ce soupçon si injuste lui donna de grands désagréments pendant son voyage.

Quelques kilomètres avant d'arriver à Kamoûicheff, un violent orage la surprit en chemin, comme elle achevait avec peine une des plus longues journées qu'elle eût encore faites. Elle redoubla de vitesse pour atteindre les premières habitations, qu'elle ne croyait pas être fort éloignées ; mais un tourbillon de vent ayant renversé un arbre devant elle, la frayeur lui fit chercher un refuge dans un bois voisin. Elle se plaça sous un sapin entouré de hauts buissons, pour se préserver de la violence du vent. La tempête dura toute la nuit ; la jeune fille la passa sans abri dans ce lieu désert, exposée aux torrents de la pluie, qui ne cessa que vers le matin.

Lorsque le jour parut, elle se traîna jusqu'au chemin, exténuée de froid et de faim, pour continuer sa route. Heureusement un paysan qui passait eut pitié d'elle et lui offrit une place sur son chariot. Vers les huit heures du matin, elle arriva dans un grand village. Le paysan qui ne devait pas s'y arrêter, la déposa au milieu de la rue et continua sa route.

Prascovie pressentait qu'elle serait mal reçue : les maisons avaient une bonne apparence. Cependant, pressée par la fatigue et la faim, elle s'approcha d'une fenêtre basse auprès de laquelle une femme de quarante à cinquante ans tirait des pois, et la pria de la recevoir chez elle. La villageoise, après l'avoir examinée quelques instants d'un air de mépris, la renvoya durement.

En descendant du chariot qui l'avait amenée, Prascovie était tombée dans la boue et ses habits en étaient couverts.

La cruelle nuit qu'elle venait de passer dans la forêt, ainsi que le manque de nourriture, avaient sans doute aussi altéré ses traits, et lui donnaient un aspect défavorable. La malheureuse fut repoussée de toutes les maisons où elle se présenta.

LA JKIINK sihkuiicnm;. 97

Une méchante lenimc, à la porte de Ia(|iielle, vaincue [»ar la latij^ue, elle s'était assise, et qu'elle conjurait de la recevoir, la lorça par des menaces de s*61oii;ner on lui disant (ju'elle ne recevait chez elle ni les voleurs ni les coureuses.

La jeune tille, voyant une église devant elle, s'y achemina tristement. c( Du moins, se disait-elle, on ne m'en chassera pas. » La porte s'en trouva fermée ; elle s'assit sur les marches qui y conduisaient.

Des petits garçons qui l'avaient suivie, et qui s'étaient attroupés autour d'elle lorsque la femme la maltraitait, continuèrent à l'insulter et à la traiter de voleuse.

Elle demeura près de deux heures dans cette situation pénible, se mourant de froid, d'inanition, priant Dieu de l'assister et de lui donner la force de supporter cette épreuve.

Cependant une femme s'approcha pour l'interroger. Prascovie raconta l'affreuse nuit qu'elle avait passée dans le bois ; d'autres paysans s'arrêtèrent pour l'entendre. On examina son passeport, et on le trouva en règle: alors la bonne femme attendrie lui offrit sa maison; mais lorsque la voyageuse voulut se soulever, ses membres étaient tellement engourdis qu'on fut obligé de la soutenir. Elle avait perdu un de ses souliers, elle montra son pied nu et ses jambes enflées. Une pitié générale succéda bientôt aux indignes soupçons qui l'avaient lait maltraiter.

On la plaça sur un chariot, et les mêmes enfants qui l'avaient insultée quelques moments auparavant s'empressèrent de la traîner, et la conduisirent ainsi chez la villageoise, qui la reçut avec beaucoup d'amitié, et chez laquelle elle passa plusieurs jours.

Pendant ce temps de repos, un paysan charitable lui fit une paire de bottines ; enfin, lorsqu'elle eut recouvré sa santé et ses forces, elle prit congé de la bonne femme, et continua son voyage, qu'elle poursuivit jusqu'à l'hiver, s'arrêtant plus ou moins dans différents villages, selon que la fatigue l'y obligeait et suivant l'accueil qu'elle recevait des habitants.

Elle tâchait, pendant le séjour qu'elle y faisait, de se rendre utile, en balayant la maison, en lavant le linge ou en cousant pour ses hôtes. Elle ne contait son histoire que lorsqu'elle était déjà reçue et établie dans la maison.

Elle avait remarqué que lorsqu'elle voulait se faire connaître au premier abord, on ne la croyait pas et qu'on la prenait pour une aventurière. Elle commençait donc par demander un peu de pain ; puis elle parlait de là fatigue dont elle était accablée, pour obtenir l'hospitalité ; enfin, lorsqu'elle était établie chez ses hôtes, elle disait son nom et racontait son histoire.

C'est ainsi que, dans son pénible voyage, elle faisait peu à peu le cruel apprentissage du cœur humain.

Souvent des personnes qui l'avaient rejetée, la voyant s'éloigner en pleurant, la rappelaient et la traitaient fort bien. Les mendiants, accoutumés aux relus, y paraissent peu sensibles ; mais Prascovie, quoique placée par le sort dans une situation déplorable, n'avait point encore été, avant son voyage, dans le cas d'implorer la pitié, et, malgré toute sa force d'âme et sa résignation, elle était navrée des refus, surtout lorsqu'ils provenaient de la mauvaise opinion que l'on prenait d'elle.

Le bon effet qu'avait produit, dans la circonstance dont nous venons de parler, l'exhibition de son passeport, l'engagea dans la suite à le montrer lorsqu'elle désirait obtenir plus de faveur de ses hôtes : elle y était qualifiée de fille de capitaine ; ce qui lui fut utile en plusieurs occasions.

Cependant elle avouait que le malheur d'être repoussée lui était arrivé rarement, tandis que les traitements d'humanité et de bienveillance qu'elle avait éprouvés étaient innombrables.

« On s'imagine, disait-elle dans la suite, que mon voyage a été bien désastreux, parce que je ne raconte que les peines et les embarras dans lesquels je me suis trouvée, et que je ne dis rien des bons gîtes que j'ai rencontrés, et dont personne ne désire savoir l'histoire. »

Un matin, en sortant du village où elle avait passé la nuit, elle fut

LA JEUNE BIUÉitlENNE. 09

atla(iucc par une Iroupc de chiens (|ui l'entourèrent. VMe se mit à courir, en se défendant avec son bâton, ce qui ne (it (ju'au^rnenter leur raj,'c. Un de ces animaux saisit le bas de sa robe et la déchira. KUe se jeta à terre en se recommandant à Dieu. Elle sentit même avec horreur un des plus obstinés appuyer son nez froid sur son cou pour la llairer. « J'eus confiance, disait-elle, (jue celui (jui m'avait sauvée de l'orage et des voleurs me préserverait aussi de ce nouveau danger. » Les chiens ne lui firent aucun mal ; un paysan qui passait les dispersa.

La saison avançait ; Prascovie fut retenue près de huit jours dans un village par la neige, qui était tombée en si grande abondance, que les chemins étaient impraticables aux piétons.

Lorsqu'ils furent suffisamment battus par les traîneaux, elle se disposait courageusement à continuer sa route à pied ; mais les paysans chez lesquels elle avait logé l'en dissuadèrent et lui en tirent voir le danger.

Cette manière de voyager devient alors impossible aux hommes même les plus robustes, qui périraient infailliblement, égarés dans ces déserts glacés lorsque le vent chasse la neige et fait disparaître les chemins. Une heureuse coïncidence amena dans ce village un convoi de traîneaux qui conduisaient des provisions à Ekaterinenbourg pour les fêtes de Noël. Les conducteurs lui donnèrent une place sur un de leurs traîneaux.

Cependant, malgré les soins que ces braves gens prenaient d'elle, ses habits n'étant pas assortis à la saison, elle avait bien de la peine à supporter la rigueur de l'hiver, enveloppée dans une des nattes destinées à couvrir les marchandises.

Le froid devint si violent pendant la quatrième journée, que, lorsque le convoi s'arrêta, la voyageuse, toute transie, n'eut pas la force de descendre du traîneau.

On la transporta dans une auberge isolée à plus de trente vers tes de toute habitation, et où se trouvait la station de la poste aux chevaux.

BIBUOTHECA

Les bons paysans prirent soin d'elle ; mais ils refusèrent absolument de la conduire plus loin, et lui représentèrent qu'elle courrait le plus grand danger en s'exposant à voyager sans pelisse par un froid si vif, et qui ne manquerait pas d'augmenter encore. La jeune fille se mit à pleurer amèrement, prévoyant qu'elle ne trouverait plus une occasion aussi favorable et d'aussi bonnes gens pour la conduire.

D'autre part, les maîtres de l'auberge ne paraissaient pas du tout disposés à la garder, et voulurent à toute force qu'elle partît avec ceux qui l'avaient amenée.

Dans cette position embarrassante, se voyant déçue de l'espoir qu'elle avait d'aller jusqu'à Ekaterinenbourg en sûreté, elle s'abandonnait dans un coin de la chambre à toute la vivacité de sa douleur.

Ses conducteurs furent touchés de sa situation ; ils se cotisèrent pour lui acheter une pelisse de mouton, qui dans le pays ne coûte que cinq roubles : malheureusement il ne s'en trouva pas à vendre ; aucun des habitants de la ville voisine, petite et isolée, ne voulut faire le sacrifice de la sienne, parce qu'il était difficile de la remplacer. Les paysans offrirent jusqu'à sept roubles à une fille de l'auberge, qui les refusa. Dans cette perplexité, un des conducteurs proposa tout à coup un expédient des plus singuliers, et qui permit à Prascovie de profiter de leur bonne volonté.

« Nous lui prêterons, dit-il, tour à tour nos pelisses, ou bien elle prendra la mienne une fois pour toutes, et nous changerons entre nous à chaque verste. »

Ils y consentirent tous avec plaisir. On fit aussitôt le calcul de la distance et du nombre de fois que les pehsses devaient être changées. Les paysans russes veulent savoir leur compte et se laissent difficilement tromper.

La voyageuse fut placée sur un traîneau, bien enveloppée dans sa pelisse. Le conducteur qui la lui avait cédée se couvrit avec la natte dont elle s'était servie jusqu'alors. L'échange des pelisses se fit exactement à chaque poteau des verstes, et le convoi parvint très heureusement et très vite à Ekaterinenbourg.

r.A JEUNI<: BIHÉltlENNE. 101

Pendant toute la route, Prascovic ne cessa de prier Dieu pour <iuc la santé de ses conducteurs ne soiiIVrit |)as de leur bonne action.

\\n arri\;mt à Ekaterinenbourg, Prascovie descendit à la môme auberge (lue ses conducteurs. L'hôtesse, apprenant de ces derniers une partie des aventures de la jeune lille, et jugeant, d'après leur récit, (|u'elle était sans argent, lui lit aussitôt l'énumération des personnes de la ville ([ui passaient pour être les plus généreuses, et lui conseilla de s'adresser à elles pour obtenir leur protection, et les secours nécessaires i)Our le long voyage qu'elle avait à faire. Elle loua beaucoup, entre autres, une dame Milin, du caractère le plus obligeant, qui faisait beaucoup de bien aux pauvres, et dont la bonté était connue de toute la ville. Les gens de l'auberge confirmèrent la vérité de ce portrait.

Prascovie sortit donc, avec l'intention de se rendre chez madame Milin ; mais, suivant son habitude, elle commença par aller à l'église, où se trouvait plus de monde qu'elle n'en avait vu rassemblé. C'était un dimanche. La ferveur qu'elle mit à ses prières la fit autant remarquer que le sac et le costume qu'elle portait, et qui annonçaient une étrangère voyageuse.

Au sortir de l'église, une dame lui demanda qui elle était ; Prascovie satisfit à sa demande en quelques mots, et, se disposant à la quitter, lui fit part de l'intention où elle était d'aller demander l'hospitalité à madame Milin, dont tout le monde lui avait appris la bienfaisance et l'humanité.

Elle parlait à madame Milin elle-même, qui entendait ainsi son éloge d'une manière qui ne pouvait être suspecte de flatterie.

Cette bonne dame, avant de se faire connaître à la voyageuse, voulut s'amuser un instant de son embarras.

« Cette dame Milin, dit-elle, qu'on vous vante tant, n'est pas aussi bienfaisante que vous l'imaginez. Si vous voulez m'en croire et venir avec moi, je vous procurerai un bien meilleur gîte. »

. D'après tout le bien qu'on lui avait dit de madame Milin à l'auberge,

Prascovie prit une mauvaise idée de sa nouvelle connaissance : elle la suivit sans oser refuser et sans accepter sa proposition.

« Au reste, lui dit madame Milin, voyant qu'elle ralentissait le pas, si vous tenez si fort à vous rendre chez cette dame, voici sa maison à deux pas d'ici ; entrons chez elle, vous verrez comment vous y serez reçue; mais promettez-moi que, si l'on ne vous y retient pas, vous viendrez avec moi. »

Prascovie, sans répondre, entra dans la maison, et, s'adressant aux femmes de madame Milin, leur demanda si leur maîtresse était chez elle. Les femmes, étonnées de cette question, ne répondirent rien.

« Puis-je voir madame Milin ? répéta la voyageuse.

— Mais, dit enfin une des femmes, la voilà ! »

Prascovie, en se retournant, vit madame Milin qui ouvrait les bras pour la recevoir.

« Oh ! je savais bien que madame Milin ne pouvait pas être une méchante femme ! » dit la jeune fille en lui baisant les mains.

Cette petite scène fit le plus grand plaisir à sa bienfaitrice.

Elle envoya chercher son amie, madame G..., aussi bonne et aussi charitable qu'elle, pour lui recommander la jeune voyageuse, et pour aviser ensemble aux moyens de lui être utile.

Après le déjeuner, et lorsque Prascovie se fut un peu familiarisée avec ses nouvelles protectrices, elle leur raconta dans le plus grand détail l'histoire malheureuse de ses parents, et ne leur cacha pas le projet extraordinaire qu'elle avait formé d'aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père.

Madame MiUn, sans trop croire au succès de son entreprise, ne l'en détourna pas ; mais les deux dames résolurent de la retenir jusqu'au printemps.

Le froid était devenu excessif.

La voyageuse elle-même voyait l'impossibihté de continuer sa route pendant la rigueur de la saison; et les dames, qui voulaient la garder, ne lui parlèrent point encore de ce qu'elles avaient le pouvoir de faire.

lo3 104

LA JEUNE BIliÉllIENNE. 105

et (Itî co (nrdles liront en clVet plus tard, pour l'aider dans son entreprise.

l*rasc<)vie se trouvait bienheureuse chez elles. Les caresses et la noble lainiliarité de ces personnes distini,niées avaient un charme tout nouveau pour elle ; aussi le souvenir du temps fortuné (ju'elle passa dans leur société ne sortait point de sa pensée.

Lorsque dans la suite elle racontait cette partie de son histoire, le nom chéri de madame Milin amenait toujours dans ses yeux des larmes de reconnaissance.

Cependant sa santé se trouvait fort ébranlée : la nuit désastreuse qu'elle avait passée dans la forêt lui avait laissé un rhume violent, que les grands froids n'avaient tait qu'augmenter.

Elle profita de son séjour à Ekaterinenbourg pour se soigner et reprendre des forces.

jpin voyant sa piété et ses bonnes dispositions, les deux charitables femmes furent d'accord qu'il fallait la favoriser dans ses projets, et l'abandonner à la Providence, qui semblait la protéger si visiblement.

Madame Milin et son amie n'avaient rien négligé jusqu'alors pour la dissuader, et lui avaient fait les ofïres les plus obligeantes, les plus avantageuses, pour la retenir auprès d'elles ; mais rien n'avait pu l'ébranler.

Elle se reprochait même le bien-être et le bonheur dont elle jouissait à Ekaterinenbourg.

« Que fait mon père maintenant, tout seul dans le désert, tandis que sa fille s'oublie ici au milieu de toutes les douceurs de la vie ? » Telle était la question que ne cessait de s'adresser Prascovie.

Ces dames se décidèrent donc à lui donner les moyens de continuer sa route.

Au retour du printemps, madame Milin, après avoir pourvu à tout ce dont elle pouvait avoir besoin, arrêta pour elle une place sur un bateau de transport ; elle la mit sous la garde d'un homme de confiance qui se rendait à Nijni Novogorod pour des affaires de commerce, et qui était habitué à ce voyage difificile.

Avant de passer les monts Ourals, qui séparent Ekaterinenbourg de Nijni, on s'embarque sur les rivières qui sortent de ces mêmes montagnes et qui se portent vers le nord. On voyage par eau jusque dans le Tobol, que l'on quitte ensuite pour s'approcher des montagnes. Le passage n'est ni bien haut ni très difficile. Lorsqu'on l'a franchi, l'on s'embarque de nouveau sur les eaux qui descendent dans le Volga.

Prascovie, n'ayant point les moyens de se procurer une voiture et de voyager en poste, profita d'une des nombreuses embarcations qui portent en Russie le fer et le sel par la Tchousova et la Khama.

Son conducteur lui épargna tous les embarras de ce long voyage, qu'elle n'aurait pu faire seule sans courir de grands dangers ; mais son malheur voulut que cet hommie tombât malade en traversant les défilés, et fût contraint de s'arrêter dans un petit village sur les bords de la Khama ; elle fut donc encore livrée à elle-même et privée de tout appui.

Elle fit heureusement le trajet jusqu'à l'embouchure de la Khama dans le Volga. Depuis ce lieu, le bateau, remontant le fleuve, était tiré par des chevaux. La voyageuse dans ce dernier trajet courut de nouveaux dangers, et y gagna un violent rhume, qui eut une influence malheureuse sur sa santé.

Les dames d'Ekaterinenbourg, qui avaient chargé son conducteur de faire les arrangements nécessaires pour la continuation de son voyage depuis Nijni, ne l'avaient recommandée à personne dans cette ville, où Prascovie n'avait pas l'intention de s'arrêter ; elle se trouva donc, à son arrivée, sans connaissance et sans protection.

Les bateliers la déposèrent sur le bord du fleuve avec son petit équipage, qui était devenu plus volumineux par les soins de madame Milin.

En face du pont où l'on débarque ordinairement sur le rivage du Volga, se trouvent une église et un couvent de religieuses, situé sur une éminence.

Elle s'y achemina pour faire ses prières accoutumées, se proposant d'aller ensuite chercher un gîte quelque part dans la ville.

LA JEUNE BinÉniENNE. 107

En entrant dans l'é^'lisc, (|iii lui |)arut déserte, elle entendit, an travers de la j,Mille, les chants des religieuses qui achevaient leurs |)rières du soir, et rej^arda celte circonstance comme de bon augure.

«( Un jour, se disait-elle, si Dieu favorise mes vœux, je serai de môme cachée sous le voile, n'ayant plus d'autre occupation que de remercier la Providence de ses laveurs. »

Une religieuse se trouvait dans ce moment près de la porte pour la lermer : frappée du costume bizarre de la jeune étrangère, qui ne l'aperçut pas, ainsi que de la ferveur qu'elle mettait à ses prières, elle l'aborda pour l'interroger et l'avertir qu'il était l'heure de fermer l'église.

Prascovie, un peu déconcertée, lui fit part de la répugnance qu'elle avait d'aller chercher un asile dans une auberge, et finit par la supplier de lui en accorder un dans le couvent, ne fût-ce que dans les cloîtres.

La religieuse la conduisit chez l'abbesse.

La respectable sui)érieure était en prières lorsqu'elles entrèrent dans sa chambre : la portière s'arrêta près de la porte, et se mit à genoux ; Prascovie l'imita, et pria Dieu de lui rendre l'abbesse favorable.

Lorsque celle-ci eut fini son oraison, elle s'approcha de la jeune fille, qui restait à genoux, et la releva avec bonté. Prascovie lui dit son nom et le but de son voyage ; elle montra son passeport et demanda l'hospitalité pour la nuit, ce qui lui fut accordé.

Bientôt entourée de plusieurs religieuses amenées par la curiosité dans l'appartement de l'abbesse, elle répondit aux interrogations multipliées qui lui furent faites, et raconta les aventures pénibles de son voyage avec tant de simplicité et une éloquence si naturelle, qu'elle fit répandre des larmes aux dames qui l'écoutaient et leur inspira le plus vif i-ntérêt.

On la combla de caresses et de soins ; l'abbesse la logea dans son propre appartement, et forma dès lors le projet de la retenir au couvent et de la compter au nombre de ses novices.

Prascovie s'était proposé depuis longtemps de prendre le voile si son entreprise réussissait.

On a vu précédemment que, jusqu'à son arrivée à Ekaterinenbourg, elle avait cru que la ville de Kiew était sur le chemin de Pétersbourg. C'était dans cette ville qu'elle s'était promis de faire ses vœux dans la suite. Ayant reconnu son erreur, elle ne fit aucune difficulté de choisir le couvent de Nijni pour sa dernière retraite, et le promit à la supérieure.

Prascovie consentit à demeurer quelques jours à Nijni pour se reposer et pour chercher les moyens de se rendre à Moscou, mais bientôt elle se ressentit de ses fatigues, et tomba dangereusement malade. Elle avait une toux violente qui l'incommodait beaucoup. Une fièvre ardente ne tarda pas à se déclarer ; cependant quoique les médecins eux-mêmes désespérassent de sa vie, elle n'eut jamais aucune inquiétude.

« Je ne crois point, disait-elle, que mon heure soit encore venue, et j'espère que Dieu me permettra d'achever mon entreprise, m

Elle se remit en effet, quoique très lentement, et passa le reste de la belle saison au couvent.

Dans l'état de faiblesse où elle était alors, elle ne pouvait continuer son voyage à pied, moins encore sur des chariots de poste : n'ayant aucun moyen de se procurer une voiture commode, elle se vit donc obligée d'attendre le traînage ^ pour avoir la possibilité de se rendre à Pétersbourg sans éprouver la fatigue des voitures ordinaires.

Elle suivit pendant ce temps les offices et la règle du couvent avec une grande assiduité et elle se perfectionna dans ses études.

Cette conduite acheva de lui gagner l'estime de l'abbesse et des religieuses, qui prirent pour elle la plus véritable affection, et ne doutèrent point qu'elle n'accomplit un jour sa promesse de revenir prendre le voile dans leur couvent.

Enfin, lorsque les chemins d'hiver furent établis, elle partit pour

(i) On appelle ainsi l'époque où les chemins commencent à être praticables pour les traîneaux.

Moscou, en traîneau couvert avec des voyageurs (\m faisaient la môme rotite.

L'al>l»css(\ n'ayant pu lui (aire abandonner son cntrc|)rise, lui donna une lettre de recommandation |)Our une de ses amies, mademoiselle de Scowski, à Moscou, et l'assura (ju'elle pourrait toujours rejiiarder sa maison comme un refuge certain, dans lequel elle serait reçue en fille chérie, quel que fût le succès de son voyage.

Prascovie arriva dans cette dernière ville sans embarras ni accidents.

Mademoiselle de Scowski eut pour elle beaucoup d'égards et de soins, et la retint quehjues jours pour lui chercher un compagnon de voyage jusqu'à Saint-Pétersbourg.

Elle partit avec un marchand qui voyagait avec ses propres chevaux, et qui demeura vingt jours en chemin.

Outre les lettres de recommandation qui lui avaient été remises par les dames d'Ekaterinenbourg, elle en reçut une de mademoiselle de Scowski pour madame la princesse de T***, personne respectable et très âgée.

Telles étaient ses ressources lorsqu'elle arriva dans la capitale, vers le milieu de février, environ dix-huit mois après son départ de Sibérie, avec autant de courage et d'espoir qu'elle en avait le premier jour de son voyage.

Elle logea chez son conducteur, sur le canal d'Ekaterinski, et fut quelque temps comme perdue dans cette grande ville, avant de savoir ce qu'elle devait entreprendre, et comment remettre ses lettres de recommandation : ce qui lui fit perdre un temps précieux.

Le marchand, occupé de son commerce, ne songeait guère à elle ; il s'était cependant chargé de trouver la demeure de la princesse de T***, mais avant d'avoir accompli sa promesse, il fut obligé de partir pour Riga, laissant Prascovie sous la garde de sa femme, qui la traitait fort bien, sans pour cela lui être d'aucun secours pour ses projets.

La lettre de madame G*** était adressée à une autre personne qui logeait de l'autre côté de la Neva.

Gomme l'adresse en était bien détaillée, Prascovie, quelques jours après le départ du marchand, se mit en chemin avec son hôtesse pour Wassili-Ostrow, sur la rive droite du fleuve. Mais la Neva était ébranlée, la débâcle des glaces approchait, et la police ne permettait plus le passage.

Elle revint donc au logis, désolée de ce contretemps.

Dans l'embarras où elle se trouvait, un des habitués de la maison du marchand lui conseilla, très mal à propos, de donner une supplique au sénat pour obtenir la revision du procès de son père, et s'offrit de trouver un écrivain pour la rédiger.

Le succès de celle qu'elle avait adressée au gouverneur de Tobolsk la décida. On lui fit écrire une supplique très mal conçue et n'ayant pas la forme requise, sans lui donner la moindre notion sur la manière dont elle devait être présentée.

Ce projet ne lui permit pas de remettre avec l'activité nécessaire ses lettres de recommandation, qui auraient pu lui être bien plus utiles.

Munie de sa supplique, notre intéressante solliciteuse se rendit un matin au sénat, monta le grand escalier, et pénétra jusque dans une des chancelleries ; mais elle se trouva fort embarrassée parmi tant de monde, ne sachant à qui s'adresser.

Les secrétaires, dont elle s'approchait avec sa supplique, lui jetaient un coup d'œil et se remettaient froidement à écrire ; d'autres personnes qui la rencontraient dans la chambre, au lieu de l'écouter ou de recevoir sa supplique, se détournaient d'elle comme on fait d'un meuble ou d'une colonne qui barre le chemin.

Enfin un des invalides, garde de la chancellerie, qui traversait rapidement la salle, l'ayant rencontrée, se détourna sur la droite pour passer, tandis que Prascovie en faisait autant du même côté pour lui faire place, de manière qu'ils se heurtèrent rudement.

Le vieux garde, de mauvaise humeur, lui demanda ce qu'elle voulait. La jeune fille lui présenta sa supplique, en le priant de la donner au sénat. Cet homme, la croyant une mendiante, pour toute réponse la prit par le bras et la mit à la porte.

LA JEdNR SinÛillENNB. 111

Rllc n'osa plus rentrer, et demeura le reste de la matinée sur l'escalier, <Ians l'intention de présenter sa suppli(jue au premier sénateur (|u'ollo rencontrerait.

Klle vit plusieurs personnages descendre de voiture et monter l'escalier, ayant des étoiles sur la poitrine ; ils avaient tous une épée, des bottes et un uniforme ; (juel(iues-uns avaient des épaulettes.

Elle pensa que c'étaient des olliciers et des généraux, attendant toujours de voir arriver un sénateur, qui, d'après l'idée qu'elle s'en était formée, devait avoir quelque chose de particulier, qui le ferait reconnaître, et n'ofïrit sa supplique à personne.

Enfin, vers trois heures après midi, tout le monde s'écoula, et Prascovie, se voyant seule, se retira la dernière, tort étonnée d'avoir vu tant de monde au sénat sans rencontrer un sénateur.

Prascovie retourna pendant plus de quinze jours au sénat sans obtenir plus de succès. Souvent fatiguée de rester debout dans un escalier froid et humide, elle s'accroupissait sur une des marches pour réchauffer ses pieds glacés, cherchant dans la physionomie des passants et des employés quelques signes de compassion et de bienveillance, qu'elle y aurait certainement trouvés s'ils avaient connu sa situation.

Les fêtes de Pâques, pendant lesquelles le sénat ne s'assemble pas, lui donnèrent quelque repos ; elle en profita pour faire ses dévotions.

En se livrant à ce pieux exercice, elle renouvela ses prières pour le succès de son entreprise ; et telle était la sincérité de sa foi, qu'après sa communion elle revint persuadée que ses nouvelles démarches auraient du succès.

Passant quelques jours après avec la marchande vis-à-vis de la statue de Pierre-le-Grand, sa compagne lui fit observer que le pont de la Neva, qui était tout auprès, était replacé ; des voitures sans nombre se rendaient à Wassili-Ostrow et en revenaient.

« Avez-vous la lettre de recommandation pour madame de L*** ? lui demanda-t-elle ; je ne suis pas pressée, et je puis vous conduire à sa porte. »

Il était de bonne heure encore, et Prascovie y consentit.

Elles passèrent le pont : le fleuve, qui n'était quinze jours auparavant qu'une plaine de glaçons mouvants, dégagé maintenant de toutes ses neiges et couvert de vaisseaux et d'embarcations de toute espèce, la surprit agréablement. Tout était en mouvement autour d'elle ; le temps était superbe ; elle sentait redoubler son courage, augurant bien de la visite qu'elle allait faire.

« Il me semble, dit-elle en embrassant sa conductrice, que Dieu est avec moi et qu'il ne m'abandonnera pas. »

Elle trouva madame de L*** déjà prévenue de son arrivée par une lettre d'Ekaterinenbourg, et reçut d'obligeants reproches lorsqu'on apprit qu'elle était depuis si longtemps à Pétersbourg.

La réception affectueuse et cordiale qu'elle éprouvait lui rappela vivement la maison et la société de madame Milin.

Lorsque la connaissance fut faite, Prascovie développa le plan qu'elle avait formé pour obtenir la délivrance de son père, et conta les démarches infructueuses qu'elle avait déjà faites au sénat.

M. de L*** examina sa supplique, et trouva qu'elle n'était pas dressée dans les formes.

On s'entretint de son affaire pendant le dîner et tout le monde convint qu'en lui conseillant de s'adresser au sénat, on lui avait indiqué une mauvaise voie.

La revision du procès de son père, en suivant toutes les formes de la justice, aurait pu durer bien longtemps : on pensait qu'il serait beaucoup plus avantageux de s'adresser directement à la bonté de l'empereur, et l'on promit d'en chercher les moyens avec le temps.

Enfin, tous les convives l'avertirent de ne plus s'exposer aux aventures du sénat, dont le récit avait fort amusé la société.

Vers le soir, madame de L*** la fit reconduire chez le marchand par son domestique.

En revenant chez son hôte, Prascovie admirait comment la Providence l'avait conduite chez M. de L***, et lorsqu'elle passa devant le

«énat, ollo se ra|)|)t'l:i l;i |»iit'rc (in'elle avait faite à Dieu de ne plus y retourner <|u'unc fois.

— Sa bonté, pensait-elle, a fait |)lus (jue je ne lui avais demandé: car je ne serai plus obligée d'y retourner du tout.

Telles étaient les réflexions de Prascovie, dont la foi la plus vive dirijîcait et soutenait toutes les démarches. Ge|)endant, malgré tout l'intérêt (jue prenaient à elle ses amis de Wassili-Ostrow, son bonheur devait avoir une autre source.

L'hôte de Prascovie, revenu depuis quelques jours de Riga, avait été surpris de la trouver encore chez lui, et s'était mis aux enquêtes pour trouver la maison de la princesse T***, pour laquelle la jeune lille avait une lettre de recommandation ; cette dame, prévenue aussi de l'arrivée prochaine de la jeune voyageuse, l'attendait chez elle. Le marchand la vit et reçut Tordre d'amener Prascovie.

Lorsqu'elle entra dans le salon de la princesse, la voyageuse fut intimidée par l'air de cérémonie et par le silence qui y régnaient ; jamais elle n'avait vu d'appartement si orné, et surtout si bien éclairé. La société était nombreuse et disposée en groupes. La vieille princesse était à une partie de boston avec trois autres personnes ; dès qu'elle aperçut la jeune fille, elle lui ordonna de s'approcher.

« Bonjour, mon enfant, lui dit-elle. Avez-vous une lettre pour moi ? »

Prascovie tira la lettre de son petit sac et la présenta. La princesse, après l'avoir lue, lui dit qu'elle était charmée de connaître sa bonne conduite et son amour pour ses parents ; elle promit de lui être utile, et après avoir dit quelques mots en français à une dame de sa maison, elle la congédia d'une signe de tête.

Pendant les premiers jours qu'elle passa chez sa nouvelle protectrice, Prascovie se trouva fort isolée et fort embarrassée ; elle aurait préféré être revenue à Wassili-Ostrow, où même chez le marchand. Cependant, après quelques jours, elle fut plus à son aise dans la maison, et fit connaissance avec les personnes qui l'habitaient. Les domestiques étaient aussi obligeants que leur maîtresse était bonne

et généreuse. Elle mangeait à la table de la princesse que son grand âge et ses infirmités empêchaient souvent de paraître, et n'avait jamais l'occasion de lui parler en particulier. Bientôt les personnes de la société s'accoutumèrent à sa présence et ne s'occupèrent plus d'elle.

La jeune étrangère avait souvent fait parler à la princesse du but de son voyage et de ses espérances ; mais soit que cette dame en regardât le succès comme impossible, soit que les personnes qui s'étaient chargées de lui parler l'eussent négligé, ses prières n'eurent aucun résultat. La Providence devait employer un autre instrument.

Pendant qu'elle était encore chez son premier hôte, un officier de la chancellerie, M. V***, secrétaire des commandements de S. M. l'impératrice-mère, lui avait conseillé de présenter une requête pour obtenir des secours, et s'était chargé lui-même de la faire parvenir.

M. V***, croyant secourir un pauvre ordinaire, lui avait destiné cinquante roubles et lui fit dire de passer chez lui. Elle s'y présenta le matin lorsqu'il était en ville, et fut reçue par madame V***, qui l'accueillit amicalement et qui entendit le récit de ses aventures avec autant de surprise que de plaisir. La jeune fille était enfin sur la route qui devait la conduire bientôt à l'accomplissement de tous ses vœux. Madame V*** la pria d'attendre le retour de son mari ; et, dans la longue conférence qu'elles eurent ensemble, cette dame sentit redoubler l'intérêt qu'elle avait conçu au premier abord pour Prascovie.

A son retour, M. V*** partagea les sentiments de son épouse, et ne voulut point offrir à la jeune fille le secours qu'il lui avait destiné sans la connaître. Gomme il devait retourner à la cour incessamment, il promit de la recommander à Sa Majesté, si le temps et les affaires le permettaient, et la pria de dîner chez lui pour recevoir sa réponse.

L'impératrice ordonna que Prascovie lui fût présentée le même soir à six heures.

La voyageuse ne s'attendait point à tant de bonheur. Lorsqu'elle en reçut l'assurance, elle pâlit et fut prête à se trouver mal. Au lieu

LA JEUNE SinéniENNE. 115

(le remercier M. V***, elle leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes. « 0 mon Dieu, s'6cria-t-elle, je n'ai donc pas mis en vain mon espoir en vous ! »

Pleine du trouMc (|ui l'agitait et ne sachant comment témoij^ner sa reconnaissance à son nouveau i)rotectcur, elle ijaisait les mains de madame V***. « Vous seule, lui disait-elle, ôtçs dij,'ne de faire agréer mes remerciements à l'homme bienfaisant; dont j'attends la délivrance de mon père ! »

Vers le soir, sans rien changer à son costume sbnple, on donna quel(|ues soins à sa toilette, et M. V*** la conduisit à k cour.

En approchant du palais impérial, elle pensait à son père (pii lui en avait représenté l'entrée comme si difficile. « S'il me voyait maintenant ! disait-elle à son conducteur ; s'il savait devant qui je vais paraître ! quelle joie n'éprouverait-il pas ! Mon Dieu ! mon Dieu ! achevez votre ouvrage ! »

Sans faire la moindre demande sur la manière dont elle devait se présenter, ni sur ce qu'elle devait dire, elle entra sans trouble dans le cabinet de l'impératrice.

Sa Majesté la reçut avec sa bonté connue, et l'interrogea sur les circonstances de son histoire, qu'elle désirait connaître, d'après le précis que lui en avait fait M. V***.

Prascovie répondit avec une assurance modeste, comme aurait pu le faire une personne possédant l'usage du monde. Elle parla du but de son voyage ; persuadée de l'innocence de son père, elle ne demanda point sa grâce, mais la revision de son procès.

Sa Majesté loua son courage, sa piété filiale ; elle promit de la recommander à l'empereur, et lui fit aussitôt remettre trois cents roubles pour ses premiers besoins, en attendant de nouveaux bienfaits.

Prascovie sortit du palais tellement pénétrée de son bonheur et de la bonté de l'impératrice, que, lorsque à son retour, madame V*** lui demanda si elle était contente de sa présentation, elle ne put répondre que par un torrent de larmes.

Pendant son absence, une dame de la maison de la princesse T***, ne la voyant pas revenir depuis le matin, interrogea le domestique qui l'avait accompagnée, et apprit de lui qu'il l'avait vue monter en voiture avec M. V***, pour se rendre à la cour : on était donc informé de sa présentation.

Lorsqu'elle rentra, vers les neuf heures du soir, elle fut aussitôt, et pour la première fois, appelée au salon : le succès qu'elle venait d'obtenir avait opéré une petite révolution dans l'esprit de tout le monde. Lorsqu'elle raconta les promesses de Sa Majesté, et les espérances qu'elle en avait conçues pour la délivrance de son père, on trouva cela tout naturel et fort aisé. Plusieurs des membres de la société s'offrirent généreusement de parler au ministre en sa faveur et de la protéger ; enfin le contentement parut général.

Elle se retira bientôt dans sa chambre pour se mettre en prières et pour remercier Dieu des faveurs inattendues qu'elle venait d'en recevoir. Son bonheur lui ôta pendant plusieurs heures le sommeil qui l'avait fuie si souvent pour des causes bien différentes.

Lorsqu'elle se réveilla le lendemain, et que le souvenir de tout ce qui s'était passé la veille rentra dans sa mémoire, elle poussa un cri de joie : « N'est-ce pas un songe trompeur qui m'abuse? est-il bien vrai que j'ai vu l'impératrice ? qu'elle m'ait parlé avec tant de bonté ! »

Les transports de sa ioie augmentaient à mesure que ses idées plus claires se débarrassaient des vapeurs du sommeil.

Elle s'habilla promptement ; et, afin de s'assurer encore de la réalité des événements de la veille, elle courut aussitôt ouvrir un tiroir dans lequel se trouvait l'argent qu'elle avait reçu par ordre de Sa Majesté.

Quelques jours après, l'impératrice-mère lui fit assigner une pension, et voulut bien elle-même la présenter à l'empereur et à l'impératrice régnante, qui l'accueillirent aussi favorablement.

Elle reçut de leur générosité un présent de cinq mille roubles, et des ordres furent donnés pour la revision du procès de son père.

LA JBUNB BIBEniENNE.

Le vif intérêt (lu'elle inspira bientôt an ministre de rintérieur, ainsi (ju'à toute sa Caniille, aplanit tontes les (lilliciiltés.

Cet homme resjKH'tahle possédait deux avantages (pii se trouvent rarement réunis dans les personnes en {.lace : le pouvoir et le désir d'oblij^er ; et plus d'une fois les services (|u'il aimait à rendre prévinrent les démarches des malheureux. 11 mit donc toute la bienveillance qui lui était naturelle à terminer la revision du procès dont il était chargé ; et, depuis ce moment, l'intéressante solliciteuse n'eut plus aucune inquiétude sur son sort à venir.

Connue à la cour et favorisée du ministre, Prascovie voyait avec plus de surprise encore que de joie l'empressement subit que le public lui témoignait. Les ministres étrangers et les personnes les plus considérables de la ville voulurent la voir, et lui donnèrent des marques de bienveillance. La princesse V*** lui assura une pension de cent roubles. Cette faveur générale n'influa point sur sa manière d'être, et ne lui donna jamais le moindre mouvement de vanité. Elle avait dans le monde cette assurance que donne la simplicité, j'oserai dire cette hardiesse de l'innocence, que des jugements défavorables ne parviennent pas à déconcerter.

Un jour, quelqu'un l'interrompit au milieu de son récit, en présence d'une nombreuse assemblée, et lui demanda pour quel crime son père avait été condamné à l'exil. A cette question peu délicate, un profond silence annonça la désapprobation de la société. La jeune fille, jetant sur l'indiscret un regard plein d'une juste et froide indignation : « Monsieur, lui répondit-elle, un père n'est jamais coupable pour sa fille, et le mien est innocent. »

Lorsqu'elle racontait les détails de son histoire, et développait sans y penser les qualités de son noble caractère, elle n'était jamais charmée par l'enthousiasme qu'elle inspirait à ses auditeurs. Elle ne parlait que pour satisfaire aux demandes qu'on lui faisait. Ses réponses étaient toujours dictées par un sentiment d'obéissance, jamais par le désir de briller ou même d'intéresser personne. Les éloges qu'on lui prodiguait excitaient son étonnement, et lorsqu'ils étaient

outrés OU même de mauvais goût, son mécontentement devenait visible.

Le temps qu'elle passa dans la capitale, en attendant le décret de rappel de son père, lui donna des jouissances innombrables. Tout était nouveau pour elle, tout l'intéressait. Les personnes qu'elle voyait fréquemment admiraient les jugements pleins de sens qu'elle portait sur les divers objets de ses observations.

Deux dames de la cour, qu'elle avait prises dans une affection particulière, lui proposèrent un jour de voir l'intérieur du palais impérial, et s'amusèrent beaucoup de la surprise que lui causaient à chaque pas tant de richesses réunies et de si vastes appartements.

Lorsqu'elle entra dans la magnifique salle de Saint- Georges, elle fit le signe de la croix, croyant entrer dans une église.

Elle revit, sans les reconnaître, quelques salons qu'elle avait déjà parcourus lors de sa présentation, tant elle était alors préoccupée de sa situation et du sujet important qui l'y amenait.

Comme elle passait dans une grande pièce, l'esprit frappé par tant de merveilles, une des dames lui fit remarquer le trône. Elle s'arrêta tout à coup, saisie de respect et de crainte : « Ah ! c'est donc là, ditelle, le trône de l'empereur ! Voilà donc ce que je craignais si fort en Sibérie ! »

L'effroi que lui causait jadis cette idée, le souvenir des bienfaits de l'empereur, la pensée de la délivrance prochaine de son père, remplirent son cœur reconnaissant d'un trouble inexprimable. Elle joignait les mains en pâlissant. « Voilà donc, répétait-elle d'une voix altérée, et prête à se trouver mal, le trône de l'empereur ! » Elle demanda la permission de s'en approcher, et s'avança toute tremblante, soutenue par ses deux conductrices, vivement touchées ellesmêmes de cette scène inattendue. Prascovie, à genoux au piedjdu trône, en baisait les marches avec transports et les mouillait de ses larmes.

« 0 mon père, s'écriait-elle, voyez-vous où la puissance de Dieu m'a conduite ! 0 mon Dieu ! bénissez ce trône, bénissez celui qui

LA JEUNE SIBÉRIENNE. il9

roccupc, et laites (jue ses jours soient remplis de tout le bonlieur dont il m'a comblée ! »

On eut (|iiel(|ue peine à l'entrainer dans un autre appartement ; mais elle demanda bientôt à se retirer, fatiguée des vives émotions qu'elle venait «l'éprouver, et l'on remit à un autre jour la visite du reste du palais.

Quebiue temps après, les deux dames la conduisirent à l'Ermitage.

Ce superbe palais, dont les richesses et l'élégance donnent l'idée d'une féerie, lui causa plus de plaisir que tout ce qu'elle avait admiré jus(|u'alors.

Elle voyait pour la première fois des tableaux, et parut prendre un grand plaisir à les examiner. Elle reconnut d'elle-même plusieurs sujets tirés de l'Écriture sainte ; mais en passant devant un grand tableau de Luca Giordano, qui représente Silène ivre, soutenu par des bacchantes et des satyres : « Voilà, dit-elle, un vilain tableau ! Que représente-t-il ? » On lui répondit que ce sujet était tiré de la Fable. Elle demanda de quelle fable. Comme elle n'avait aucune idée de la mythologie, il eût été difllîcile de lui donner une explication satisfaisante. « Tout cela n'ebt donc pas vrai ? disait-elle. Voilà des hommes avec des pieds de chèvre. Quelle folie de peindre des choses qui n'ont jamais existé, comme s'il en manquait de véritables ! »

Cependant sa curiosité ne la rendait jamais indiscrète : elle faisait rarement des questions, et tâchait de comprendre ou de deviner ellemême ce que ses observations lui présentaient de singulier ou de nouveau.

Rien ne l'intéressait autant que de se trouver dans une société de personnes instruites qui ne faisaient pas attention à elle, et d'entendre leurs discours : elle regardait alors tour à tour chaque interlocuteur à mesure qu'il parlait et l'écoutait avec une attention particulière, n'oubliant rien de ce qu'elle avait entendu ou pu comprendre.

Lorsqu'elle était avec ses connaissances intimes, elle ramenait involontairement la conversation sur l'accueil bienveillant que lui avaient tait les deux impératrices. Elle rappelait avec sensibihté chacune de

leurs paroles, et ne pouvait en parler sans que des larmes de reconnaissance vinssent humecter ses paupières ; elle était heureuse alors d'entendre chacun enchérir sur les sentiments d'admiration qu'elle témoignait, et s'étonnait de ce qu'on n'en parlait pas assez souvent à son gré.

L'ukase du rappel de son père tarda cependant plus qu'elle ne s'y était attendue.

Tandis que ses protecteurs aplanissaient les difficultés de cette affaire, Prascovie n'oubliait point les deux prisonniers qui, lors de son départ d'ischim, lui avaient offert de partager leur petit trésor avec elle.

Souvent elle avait parlé d'eux aux personnes qui pouvaient influer sur leur sort ; mais on lui avait conseillé de ne pas ajouter cette démarche à celle qu'on faisait en faveur de son père, et la crainte seule de nuire à la cause de ses parents avait pu l'empêcher de suivre ses bonnes intentions. Heureusement pour ces malheureux, la bonté de l'empereur lui donna l'occasion de leur être utile.

Lorsque l'ukase définitif de la délivrance de son père fut expédié en Sibérie, en lui faisant annoncer cette bonne nouvelle, Sa Majesté chargea le ministre de lui demander si elle n'avait rien à désirer personnellement pour elle-même.

Elle répondit aussitôt que si l'empereur voulait encore lui accorder une grâce après l'avoir comblée de bonheur par la délivrance de son père, elle le suppliait d'accorder la même faveur aux deux infortunés compagnons de ses parents.

Le ministre rendit compte à l'empereur de la noble reconnaissance qui portait la jeune fille à sacrifier les faveurs de Sa Majesté pour rendre service à deux hommes qui lui avaient offert quelques sous à son départ de la Sibérie. Son désir fut exaucé, et l'ordre de leur rappel partit quelques jours après celui qui concernait son père.

Ainsi le mouvement de générosité qui avait porté ces deux hommes à secourir de leurs faibles moyens la voyageuse à son départ leur valut la liberté.

l'rascovit', ayant ol)l(iui tout ce (|irelle désirail, sonj^ca bientôt à remplir ses vœux, et repartit en pèlerina^T pour Kievv.

Ce fut en remplissant ce pieux devoir et en méditant sur tout ce que la Providence avait lait en sa faveur, (ju'elie prit la délerinination irrévocable de consacrer ses jours à Dieu.

Tandis (ju'elle se préparait à ce sacrifice et cpi'elle prenait le voile à Kievv, son père recevait, en Sibérie, la nouvelle inattendue de sa liberté ; sa (ille était partie depuis plus de vingt mois, et depuis lors ses parents n'avaient jamais reçu de ses nouvelles.

Pendant cet intervalle, Pempereur Alexandre était monté sur le trône : à son heureux avènement un grand nombre de prisonniers avaient été rappelés ; mais ceux d'Ischim n'étaient pas du nombre.

Le sort de Lopouloff et de sa femme n'en était devenu que plus cruel. Privés désormais de tout espoir, ainsi que de la présence de l'enfant chérie qui les avait aidés à supporter la vie, ils étaient prêts à succomber sous le poids de leurs maux, lorsqu'un courrier du gouverneur de Tobolsk vint les tirer de cet abîme. Ils reçurent, avec l'ukase de leur délivrance, un passeport pour rentrer en Russie et une somme d'argent pour leur voyage.

Cet événement et les circonstances qui l'avaient amené firent beaucoup de bruit en Sibérie.

Les habitants d'Ischim qui connaissaient Lopouloff, ainsi que les prisonniers qui se trouvaient dans le village, vinrent chez lui dès qu'ils en eurent connaissance.

Ceux de ses anciens compagnons d'infortune qui tournaient en ridicule l'entreprise de Prascovie, ceux surtout qui lui avaient refusé les secours dont ils pouvaient disposer pour son voyage, auraient bien voulu maintenant y avoir contribué.

Lopouloff reçut les félicitations de tout le monde avec reconnaissance ; sa joie fut bien plus grande encore le lendemain lorsqu'on lui remit une dépêche contenant une lettre de Prascovie, qui annonçait aussi la délivrance de ses deux bienfaiteurs.

Cependant elle attendait à Riew, avec la plus vive impatience, la

nouvelle du retour de son père ; il lui semblait, en faisant le calcul du temps, qu'il aurait pu lui écrire.

En prenant le voile à Kiew, elle n'avait point l'intention de s'y fixer, voulant s'établir pour toujours dans le couvent de Nijni, comme elle l'avait promis à l'abbesse ; elle écrivit à cette dernière lorsque ses dévotions furent achevées, et partit bientôt après pour se rendre auprès d'elle.

Cette bonne supérieure l'attendait avec impatience, et ne lui avait point appris l'arrivée de son père pour lui réserver une surprise agréable. Lopouloff et sa femme étaient à Nijni depuis quelque temps.

Prascovie, en arrivant, se prosterna aux pieds de l'abbesse, qui s'était rendue à la porte du monastère qui avait été décoré pour la recevoir. « N'a-t-on point de nouvelles de mon père ? « demandat-elle aussitôt.

« Venez, mon enfant, lui dit la supérieure ; nous en avons de bonnes ; je vous les donnerai chez moi. »

Elle la conduisit le long des cloîtres et du couvent sans rien ajouter.

Les religieuses gardaient le silence, et leur air mystérieux l'aurait inquiétée, sans le sourire de bienveillance qu'elle voyait sur tous les visages.

En entrant chez l'abbesse, elle trouva son père et sa mère, auxquels on avait également caché son arrivée.

Dans le premier moment de surprise qu'ils éprouvèrent en voyant leur fille chérie en habits religieux, et poussés à la fois par un sentiment de reconnaissance et de douleur, ils tombèrent à genoux devant elle ; à cette vue, Prascovie poussa un cri douloureux, et se mettant elle-même à genoux : « Que faites-vous, mon père ? s'écria-t-elle ; c'est Dieu, Dieu seul qui a tout fait ! Remercions sa providence pour le miracle qu'elle a opéré en notre faveur. »

L'abbesse et ses rehgieuses, touchées de ce spectacle, se prosternèrent elles-mêmes, et réunirent leurs actions de grâces à celles de l'heureuse famille.

Les plus tendres embrassements succédèrent à ce mouvement de

LA JBUNB SIBERIENNE. 123

piété ; mais (l'al)()n(lantes larmes roulaient dans les yeux de la mère lors(|u'elle les fixait sur lu voile de sa fille.

Le bonheur dont jouissait la famille Lopoulolï' depuis sa réunion ne pouvait tHre de loni;ue durée.

L'état rclij;icux (|u'avait embrassé Prascovie condanmait les parents à vivre séparés de leur lille, et cette nouvelle séparation leur paraissait plus cruelle encore que la première, parce qu'elle était alors sans espérance. Leurs moyens ne leur permettaient pas de s'établir à Nijni ; sa mère avait des parents à VVladimir, qui les invitaient à se rendre auprès d'eux : ils se résolurent à prendre ce dernier parti.

Après avoir passé huit jours dans une alternative continuelle de joie et de tristesse, troublés dans leur félicité par la pensée de leur éloignement prochain, ils songèrent à partir. La famille, accompagnée de l'abbesse et de quelques religieuses, se rendit à l'église.

La jeune novice, quoique aussi sensible que sa mère à cette douloureuse séparation, se montrait plus forte et plus résignée, et cherchait à l'encourager. Cependant, pour prévenir les transports de sa douleur dans les derniers moments, après avoir prié quelques instants au pied des autels, elle s'éloigna doucement, entra dans le chœur où se trouvaient les autres religieuses, et parut au travers de la grille.

« Adieu, mes bons parents, leur dit-elle ; votre fille appartient à Dieu, mais elle ne vous oubliera pas. Père chéri, mère tendre, faites, laites le sacrifice que Dieu vous commande, et qu'il vous bénisse mille lois ! »

Prascovie, trop émue, s'appuya contre la grille ; des larmes longtemps retenues couvrirent son visage. La malheureuse mère, hors d'elle-même, s'élança vers sa fille en sanglotant : l'abbesse fit un signe de la main ; au même instant un rideau fut tiré.

Les religieuses entonnèrent le psaume : Heureuses les âmes innocentes qui suivent la loi du Seigneur !

On entraîna Lopouloff et sa femme à la porte de l'église, où leur voiture les attendait : ils avaient vu leur fille pour la dernière lois.

La nouvelle religieuse s'assujettit sans peine à la règle austère du

couvent : elle mettait à l'exécution de ses devoirs la plus grande exactitude, et gagna de plus en plus l'estime et l'affection de toute la communauté ; mais sa santé, terriblement éprouvée par son voyage, ne put supporter longtemps la vie pénible que son nouvel état exigeait d'elle : sa poitrine était attaquée.

Le couvent de Nijni, construit sur une montagne battue par les vents, était dans une situation défavorable pour ce genre de maladie. Après qu'elle eut passé un an dans cette maison, les médecins lui conseillèrent de changer de séjour.

L'abbesse, que des affaires appelaient à Pétersbourg, résolut d'emmener avec elle Prascovie, persuadée qu'un climat moins rigoureux et un régime plus fortifiant parviendraient à la rétablir. Cet espoir ne se réalisa point et la jeune religieuse déclina de jour en jour. Prascovie était mûre pour le ciel ; après quelques mois de souffrances, endurées avec une résignation toute chrétienne, elle s'éteignit doucement sous les yeux de ses compagnes, le 8 décembre 1809, jour de la fête de l'Immaculée-Conception.

Cette merveilleuse histoire est une preuve frappante de la protection que Dieu accorde à la piété filiale et surtout à la prière animée d'une inébranlable confiance. Vainement les événements et les hommes semblent conspirer contre l'âme innocente qui s'abandonne à sa conduite : soudain les obstacles disparaissent, les difficultés s'évanouissent ; les volontés les plus rebelles se prêtent à ses desseins. S'il faut des miracles, Dieu n'hésite pas à les accomplir ; car l'oracle des Livres saints ne peut avoir de démenti : « Nul n'a été trompé dans son attente, après avoir mis sa confiance dans le Seigneur. »

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