L. DE ViGNET
Du chevalier Xavier de cMaisrre à oM. de cMaresre.
Saint-Pétersbourg, 12 mars 1824.
MON neveu m'assure, Monsieur, que vous ne refuserez pas d'entrer en correspondance avec moi au sujet des petits opuscules qui sont maintenant entre vos mains. Sur sa parole, donc, et encouragé par d'anciens souvenirs, je vais vous parler comme si trente ans ne nous avaient pas séparés. Je serais d'autant plus charmé d'être en relation directe avec vous, que celle que j'ai avec Louis est trop incertaine, soit par la rareté des courriers, soit peut-être par un peu de paresse de la part de mon cher neveu. Quoi qu'il en soit, voici le sujet sur lequel je réclame votre amitié et vos services.
Je viens de terminer une seconde partie du Voyage autour de ma chambre^ du même volume à peu près que la première, c'est une expédition nocturne de qua-
tre heures. Pour avoir des juges compétents, j'ai invité toute Tambassade française à une lecture que j'en ai faite. Les hommes et les dames m'ont paru fort contents, mais vous savez ce que c'est qu'une lecture, et combien on est sujet à se faire illusion; ainsi, je ne regarde pas la partie comme gagnée; cependant, Messieurs de Fontenay et de Lagrenée que peut-être vous connaissez et qui me paraissent de bons juges, m'ont assuré en honneur et conscience, que celte seconde partie vaut mieux que la première. Maintenant, si vous y consentez, je vous enverrai cela, dès que vous m'aurez répondu, et comme mon neveu doit passer à Paris au printemps, vous laverez ensemble mon linge sale, et vous déciderez en comité s'il convient de faire une seconde édition des deux parties à la fois, et d'y joindre les deux opuscules, ou bien de faire toute autre chose suivant votre bon plaisir. Ces messieurs dont je vous ai parlé m'ont offert obligeamment de se charger eux-mêmes de la rédaction et de l'envoyer à Paris en me répondant du succès, mais outre que je ne suis pas aussi persuadé qu'eux de ce succès, une semblable entreprise exige résidence et surveillance, et personne mieux que vous. Monsieur, ne pourrait me rendre ce service. Mon neveu me marque dans une de ses lettres que le premier Voyage a eu en général peu de succès en France. Je vous avoue que je ne suis pas de son avis, d'après les nombreuses éditions que cette bagatelle a eues, sans que je m'en sois mêlé, et c'est pour cette raison, que je suis plus empressé de vous charger personnellement de la fatigue des corrections, à moins que vous pensiez aussi
comme lui, ce que vous me direz franchement. Vous savez, je suis sûr, quel est le but pour lequel je publie ces opuscules qui n'auraient jamais vu le jour si je n'avais que le mobile de la vanité d'auteur. Je me suis mis à l'ouvrage par devoir et à peu près comme un cordonnier s'assied pour faire ime paire débottés,puis le plaisir et le courage sont venus en travaillant et j'ai été bien aise d'y avoir été forcé. Mon avis serait qu'on fît une édition des deux parties en un seul volume, et un autre petit volume en même temps des trois opuscules Kascambo, Prascouie et le Lépreux. M. de Fontenay croit, au contraire, qu'il vaudrait mieux faire imprimer séparément la deuxième partie, puis, si elle réussit, faire une autre édition privilégiée du tout. Je laisse cela à votre bon jugement. Vous êtes sur les lieux et savez mieux que moi ce qu'il faut faire. Pour que je puisse vous envoyer le manuscrit, il serait bon que vous me donnassiez l'adresse de quelqu'un de la légation russe, sous le pli duquel je pourrais vous l'adresser, ce qui rendrait l'envoi d'ici plus facile et surtout plus sûr. Mon adresse à moi est: sur la place du théâtre de Pierre, maison Aninkoff, n® 211. Il part souvent des courriers, et d'ailleurs la comtesse de Ferronay part au mois de mai et je pourrai profiter de cette occasion sûre, si je n'en trouve pas de plus prochaine. Ayez, je vous prie, l'extrême complaisance de me répondre de suite, soit par l'ambassade russe, soit par la française ou par la poste si vous le jugez à propos. Vous pouvez, en attendant, parler à un des libraires qui ont fait ime édition du Voyage. Un M. Barbier, bibliothécaire
de je ne saîs quelle bibliothèque publique, a été le rédacteur de la dernière, et m'avait écrit, dans le temps, pour avoir ma pratique dans le cas où je voulusse publier quelque chose. Vous pourriez aussi savoir à peu près et d'avance ce qu'on pourrait faire.
Voilà ma confession finie. Je vous prie de ne pas trouver mauvais que je m'adresse avec tant de sécurité à vous. L'amitié que vous portez à mon excellent neveu doit se porter en partie sur l'oncle, et je suis tranquille à cet égard. Aussi, sans finir par le protocole ordinaire de la considération distinguée que j'ai bien certainement pour un aimable et bon compatriote, je me bornerai à vous prier de m'accorder votre amitié et d'agréer celle que je vous offre de bien bon cœur.
Maistre.
De cM. de oMareste a cM. Xavier de oMaistre.
Paris, 28 avril 1824.
L^ Expédition nocturne est arrivée à bon port. Monsieur. J'ai reçu pareillement votre lettre du 12 mars et je m'empresse de vous assurer de mon vif désir de remplir toutes vos intentions. Je me rappelle et votre personne, et vos discours et YOde à la lune et 1799 beaucoup mieux que la journée d'hier ; c'est vous dire que j'ai conservé pour vous les sentiments d'une amitié sincère, et pour vos ouvrages un intérêt qui se mêle à tous les souvenirs de ma feue jeunesse.
J'ai eu deux ou trois fois de vos nouvelles depuis vingt-six ans ; d'abord par un officier français qui vous a vu à Dantzig en 18145 P^i^ P^f votre neveu L. de Vignet et enfin par le Lépreux de la cité d'Aoste dans lequel j'ai reconnu une vive étincelle de ce qu'on appelle ici le genre romantique et que j'appelle tout
uniment le genre vrai, naturel, non imité et dégagé de toute convention.
Depuis un an j'ai dans mon tiroir le Major Kascambo et Frascouie. J'attends un avis de votre neveu pour les faire imprimer; mais j'ai appris que vous désiriez y joindre quelque chose encore pour compléter le volume. Il s'agisssait de V Expédition nocturne. Nous sommes prêts maintenant.
J'ai déjà parlé à deux libraires ; je crois que je m'arrangerai avec Delaunay qui avait déjà imprimé précédemment le Lépreux et le Voyage autour de ma chambre. Votre Barbier a disparu. Il était bibliothécaire du Conseil d'Etat II a été destitué... Vignet qui sera ici dans le commencement de juin m'aidera à terminer les arrangements d'argent. Je ne sais point sur quel pied vous désirez traiter à cet égard et je n'ai aucune connaissance de l'emploi que vous voulez faire de la somme que vous retirerez. Je suis d'avis de faire deux volumes. Le premier contiendra le Voyage et VExpédition, le second le Lépreux et les deu.x nouvelles. Je joindrai peut-être un avertissement d'éditeur en dix lignes. Après mûres réflexions, je retrancherai quatre pages de V Expédition ; j'ai retranché quelques mots dansPrrtjcoi;/V, mais il n'y aura aucun changement de fait. Je présume beaucoup de Kascambo.
\Ime o, C. (i) qui a refait le Lépreux est une espèce de folle ridicule qui a débuté par s'échapper à seize ans de son pays. Elle est venue tout essoufflée chez Talma... Elle a tenu tout ce que promet-
(i) Olympe Cottu.
tait un début aussi heureux. Elle a fait des romans en beau style. Le motif qu'elle a donné pour corriger le Lépreux est qu'il n'était pas assez religieux. Elle l'a chargé à couler bas de phrases sentimentales. On s'est moqué d'elle, et vu la grande habitude, elle n'y a pris garde.
{Deux pages de jugements pessimistes sur Part et la littérature. Le sens en est facile à deviner mais ils ne sont qu indiqués en abréviations à peu prés illisibles dans le brouillon de M. de M are s te.)
*De iM. X. de zMaistre à oM. de zMareste.
Saint-Pétersbourg, ii mai 1824.
MONSIEUR de Lagrenée, attaché à l'ambassade française veut bien se charger de cette lettre pour vous, mon cher compatriote, et me promet de vous la remettre lui-même. Voici la troisième épître que je vous adresse, assez indiscrètement peut-être et sur l'assurance de mon neveu qui, dans une de ses lettres, me persuade que vous ne vous refuserez pas à une correspondance directe avec moi. M. de Lagrenée que vous serez bien aise de connaître, ayant su que je vous priais d'être le rédacteur du petit ouvrage que je vous ai envoyé, a voulu vous voir et vous parler à ce sujet : il a assisté à la lecture que j'en ai faite, et se trouve très bien disposé en sa faveur. J'ai accepté avec d'autant plus de plaisir l'offre qu'il m'a faite de vous porter cette lettre, que n'ayant plus de nouvelles de Vignet depuis un temps infini, et sachant qu'il a passé à
Paris sans m'écrire, j'imagine que le projet de publication des deux petites anecdotes est tombé dans l'eau. Je désirerais donc, si cela est, que vous les envoyassiez à mes sœurs en Savoye, pour qu'elles voient au moins ma bonne volonté et qu'elles en fassent ce qu'elles voudront. Quant au Foyage nocturne, y a.ttends aussi que vous m'en disiez votre avis avec une franchise savoisienne. S'il est possible d'en tirer parti, je compte sur votre obligeance, et je pense que M. de Lagrenée pourra vous aider dans cette négociation, mais dans le cas où la chose ne s'arrange pas, pour dernière ressource, vous m'obligeriez sensiblement en le faisant aussi passer à mes sœurs, à la bonne ville, avec les deux premiers opuscules. Je dois encore vous prévenir que le dernier manuscrit vous a été porté par M. deGervais, secrétaire de la légation russe à Paris, qui a promis de vous le faire remettre en main propre, car à une telle distance, il faut prévoir tout et même admettre que vous ne l'ayez pas reçu, afin que vous puissiez le faire demander. Je ne connais pas ce M. de Gervais, mais un de mes amis lui a remis le paquet et à reçu sa promesse. Il doit être à Paris depuis longtemps.
Je suis bien persuadé que lors même que je ne vous aurais pas demandé, par cette occasion, des renseignements et vos avis, vous me les auriez donnés en réponse à mes premières lettres, mais il me semble que mon impatience de recevoir de vos nouvelles est soulagée en vous écrivant, et je fais comme les bonnes gens qui se mettent à la fenêtre pour faire arriver plus vite les personnes qu'elle.s attendent. Je me suis
décidé si brusquement à vous envoyer le manuscrit que j'ai laissé deux choses à eft'acer. Dans le chapitre 37 (i) : Sur les bords de la Doire, lisez : Sur les bords du torrenty parce que cette Elisa existe encore auprès de la Doire et je ne veux pas la désigner. Ensuite, dans le chapitre 33 (2), il y a une plaisanterie sur M. de Chateaubriand qui a parlé avec irrévérence de nos montagnes dans ses opuscules ; il faudrait ôter quatre ou cinq lignes qui commencent ^par: De là 'vient peut-être quun des plus grands icri'vains de nos jours... Comme M. de Chateaubriand est un écrivain que j'aime beaucoup, je ne voudrais pas l'offenser, quoiqu'il ait bien mérité d'être mystifié par tout honnête montagnard.
J'imagine que bientôt après avoir reçu cette lettre, vous verrez Louis à son retour de Savoye. Vous pourriez donc avoir une bonne séance pour les corrections à faire. Je ne suis pas étonné que, dans le malheur qui vient de frapper sa famille, il ne m'ait pas donné de ses nouvelles, mais j'espère qu'à son passage à Paris, il m'en donnera de détaillées. En attendant, recevez, je vous prie. Monsieur, l'expression de toute ma reconnaissance pour les soins que vous avez bien voulu prendre et pour ceux à venir, et croyez aux sentiments bien sincères de votre dévoué serviteur.
Maistre.
(i) Par suite de remanieraents ultérieurs, c'est le chap. 26 (Note de l'éditeur).
(2) Chap. 32 (Note de l'éditeur).
P. S. En relisant les lettres de Vignet, je vois que j'avais annoncé jadis une nouvelle anecdote à laquelle j'ai renoncé. Je n'ai pas manqué d'instruire mon neveu de ce changement de projets, mais il peut se faire que cette lettre se soit perdue, et que vous attendiez encore ce bel œuvre qui n'arrivera point, parce qu'il rentrait trop exactement dans le commun des romans. Il faudra donc, si cela est possible, faire un petit volume du Lépreux, de Kascambo et de Prasconjie, et le faire paraître en même temps que le Voyage et finir ainsi ma carrière littéraire. J'ai été si maltraité par votre Journal de Paris, au sujet d'une fable, que je ne suis pas sans inquiétudes (puisqu'on ne peut éviter des personnalités) d'être plus maltraité encore pour les opuscules. J'avais tenté de répondre au Journal mais on me l'a déconseillé, vu le peu de mérite de cette feuille.
cM. de Vignet à zM. de oMareste.
J'AURAIS répondu depuis bien des jours, mon cher Mareste, à la lettre que vous m'avez écrite par Nasi, si je n'avais attendu d'en causer un peu avec un de mes oncles, que celui de Pétersbourg a prié de faire en son nom, avec le produit possible des NowuelUs mosco'vites, la bonne œuvre dont je vous ai parlé. Il était à la campagne à quelques lieues d'ici et je l'attendais d'un jour à l'autre. Il se félicite entièrement, comme vous pensez bien, dans l'intérêt qu'il porte au succès de ces opuscules, que vous vouliez bien en être l'éditeur. Tout ce que vous ferez, tout ce que vous déciderez, sera décidé et fait pour le mieux.
Il faut demander cent louis de la première édition, afin d'en obtenir 1800 fr. comptant. Je crois, comme vous, que ce sera le nec plus ultra. Je persiste à penser qu'il faudrait réimprimer le Lépreux qui a eu un
succès si bien mérité, et qui est redemandé généralement, et intituler le tout: le Lepreuxy etc., troisième ou quatrième édition, suivi de X X. Ces opuscules auraient Tair de ne venir que subsidiairement. On serait bien aise de les trouver là. Quant à l'Expédition nocturne je suis de votre avis, le genre est bien usé. Je serais curieux de la lire avec vous et de vous aider à la laisser de côté si elle ne paraît pas digne d'exciter l'intérêt. Au reste, deux ou trois mois de plus ou de moins sont insignifiants en cette matière. J'arriverai à Paris dans les derniers jours d'août ou les premiers jours de septembre. Nous pourrions arranger tout cela ensemble après un tranquille déjeuner à l'hôtel de Rastadt, et nous aurions l'élégant auteur d'Ourika pour prôner les nouveaux venus et les faire prôner dans les journaux par ses deux principaux adeptes. Vous savez du reste que nos opuscules tomberont à plat si le Journal des Débats en dit du mal, et il n'y manquerait pas, si nous n'avions pas l'air de désirer pour eux le suffrage de la Duchesse (de Duras), d'autant plus qu'elle m'écrivait, il y a quelques jours, qu'elle avait la plus grande envie de les lire. Vous me direz que vous pourriez les lui envoyer, mais vous savez comme les indiscrétions littéraires se traitent légèrement dans les plus beaux salons. Le Lépreux a été jeté de la même manière dans le monde et imprimé à l'insu et au détriment de mon oncle.
Pesez donc, dans votre sagesse, mon cher Mareste, les avantages et les inconvénients que vous trouverez à faire imprimer tout de suite ou à renvoyer à l'automne; je vous le répète, tout ce que vous jugerez con-
venable de faire sera pour le mieux, en tout état de cause. Je suis bien aise que cette occasion vous ait mis en correspondance suivie avec mon oncle que vous aimiez déjà et que vous aimerez plus encore. Je suis sûr qu'il trouvera le plus grand plaisir dans ces nouveaux rapports.
Adieu, mon cher Mareste. Ce moment où tous les Savoyards se rapatrient pour faire au Roi les honneurs de leurs chères montagnes, ce moment me fait penser avec rammarico à M. de Montfleury. Dites-le lui quand vous lui écrirez. Adieu encore.
De zM. X. de zMaîstre à éM. de zMaresre.
JE reçois à finstant votre lettre, Monsieur, par la voie des affaires étrangères, et je suis parfaitement tranquille maintenant sur le sort de ma progéniture littéraire puisque la voilà entre vos mains. Dans un de ces moments d'inquiétude qui s'emparent quelquefois de moi, je vous ai écrit par M. de Lagrenée , et j'aurais pu vous l'épargner, car votre lettre répond à tout, même à ce que je désirais savoir sans vous l'avoir demandé, ce dont je vous suis très reconnaissant. J'ignore absolument de quelle manière on peut traiter avec un libraire, et je pense que le libraire seul peut savoir le prix probable d'un manuscrit. Si Delaunay a encore le premier Voyage en magasin, il ne sera pas le mieux disposé en faveur du deuxième. Tout cela est à votre disposition. Voici toutefois mon avis : Je crois qu'il
vaudrait mieux ne pas réimprimer le premier. On sera toujours à temps, si le second réussit, et alors on pourrait faire une édition du tout avec des corrections essentielles au premier, où l'on a ajouté beaucoup de choses contre mon goût particulier. En suite à V Expédition nocturne on pourrait joindre les trois anecdotes, le Lépreux, le Major et Prasco'vie, ce qui ferait un volume assez pesant pour être lancé par-dessus les moulins. Quant à la destination de la somme, il est indifférent de la remettre à Vignet ou à tout autre des miens qui savent à qui elle doit appartenir. D'ailleurs, lorsque vous m'aurez fait part de l'arrangement fait, s'il est favorable, je pourrais vous demander quelques bagatelles de Paris. Nous avons le temps d'y penser ; mais ce à quoi il faut penser tout de suite, c'est à empêcher que M. de Feletz & C'^ ne nous donne un coup de massue comme il a fait aux Soirées de Saint- Pétersbourg qui étaient d'une bien autre importance. Au lieu que si on peut avoir un article comme celui qui a prôné Ourika, nous serons sûrs, sinon du succès, au moins du débit qui est, entre nous, mon unique but. Ce qui me fait penser à Ourika^ c'est que l'auteur a bien voulu en adresser un exemplaire à Vauteur du Lépreux.. J'ai remercié par le dernier courrier. Vignet connaît cette noble dame qui pourrait peut-être nous être utile sous ce rapport. Je vous avoue que ce n'est pas sans quelque honte, ou du moins sans quelque vergogne comme on dit en Savoye, que je publie V Expédition nocturne à mon âge. Je voudrais que cela fut déjà fait et oublié, et je donnerais volontiers une bonne part du profit à celui qui voudrait se charger de
la gloire. Le motif sera, au moins par devers mes amis, une excuse suffisante. J'espère que cela sera profitable à une dame que la révolution a ruinée, et qu'elle en tirera ce qu'on appelle une douceur.
Votre feuilleton m'a fait grand plaisir. Tout ce que vous me dites de Paris n'a point eu le pouvoir de me surprendre, car si vous avez le tableau, j'ai la copie, et nous sommes de bons copistes. On voit aussi, dans nos grandes soirées, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre; on joue partout, et le wisth ou le boston font les frais de la conversation. L'égoisme est le même, mais il a plus de franchise et ne se cache pas. La vénalité en fait autant, mais nous n'avons pas, comme à Paris, les ressources avec lesquelles on se distrait des sociétés brillantes. Le théâtre ne vaut pas vos marionnettes et l'autre ressource est indigne. Le climat ne permet pas même la promenade les neuf dixièmes de l'été, qui n'est qu'un dixième de l'année. Cependant, on peut y être heureux, mais il faut savoir l'être chez soi. Les femmes sont aimables et valent mieux que les hommes. Point d'artistes, excepté quelques passe-volants qui viennent peindre nos figures. Un peintre d'histoire ou de paysage est comme un cheval à Venise. Cependant, nos voyageurs rapportent des tableaux modernes qu'ils payent cher à Rome; mais si les mêmes artistes les font ici, on n'en veut pas. On voit des galeries pleines de Raphaël, du Corrège, du Titien, dont les copies sont au Vatican, ou dans la galerie de Florence, ou au muséum de Paris!!! Un de nos riches amateurs avait invité, un jour, tous les artistes invitables. Après un excellent dîner il leur demanda s'il existait
dans sa galerie un seul tableau qui fut une copie : ils jurèrent tous, le Champagne au poing, qu'il n'y avait que des originaux. Alors l'amphitryon tira de sa poche un papier timbré, contenant une déclaration en termes de contrat, comme quoi tous les tableaux de son Excellence, dont suivait le registre, étaient des originaux et somma les convives de signer, ce qu'ils firent sans hésiter. Ah ! le bon billet qu'a La Châtre... J'ai encore bien des choses à vous dire et à vous demander. Lorsque je vous ai vu à Turin, vous étiez encore très jeune, et il m'est resté le sçuvenir d'un être fluet et délicat; je voudrais savoir si vous êtes grandi et si vous tenez de la corpulence de M. votre père; ensuite et bien plus vivement, je désirerais savoir ce que vous avez fait de votre talent poétique italien. Je n'ai pas oublié que vous avez traduit VOde à la lune, et je crains que ce pauvre modèle n'ait à jamais paralysé votre muse. Tirez moi de cette inquiétude la première fois que vous voudrez bien m'écrire.
Je me résume une fois pour toutes ; tirez ce que vous pourrez de ces bagatelles; changez ce que vous voudrez. Seulement, si par hasard on réimprime le premier Voyage, je vous enverrai au plus tôt un errata. Je vous remercie encore mille fois pour les soins que vous voulez bien prendre et me recommande à votre amitié. On m'a dit ici que peut-être Vignet passerait à Paris en qualité de chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur. Je le désire beaucoup pour la santé et le plaisir de mon cher Louis.
Maistre.
De zM. de Vigner à zM. de cMareste.
Rut St-Dominiqiic, dimaiicht matin.
FAITES-MOI le plaisir, mon cher Mareste, de remettre au porteur de ce billet les deux manuscrits moscovites. Je les lirai à la duchesse, qu'il est essentiel d'avoir pour nous et non pas contre nous. Dans deux jours je vous les rapporterai. Demain, j'irai à votre bureau lire la suite du Voyage autour de ma chambre, et, sans hésiter, nous laisserons cela de côté, si vous n'en êtes pas bien content, et avant que je ne parte, vous conclurez un marché pour l'impression.
Adieu, je suis heureux de vous savoir heureux. Les honnêtes gens ont aussi leur tour, seulement ils sont obligés d'attendre. Sans doute leur destinée est précieuse, et le Maître de tout se donne du temps pour la faire.
Addio.