L. DE ViGNET
De cM. de éMareste à éM. de Vignet.
Paris, le 25 octobre i82j.
RASSUREZ-VOUS, mon cher Vignet, j'ai vos manuscrits depuis le 7 août} ils m'ont été remis, ou pour mieux dire, ils ont été déposés chez moi par une personne qui n'a laissé ni son nom ni son adresse. Le 11 août, je vous ai écrit à Londres Berkeley Square, pour vous accuser réception de cet envoi; je trouve cette date dans mon livre de souvenirs. Je ne conçois pas comment cette lettre ne vous est pas parvenue; c'est la première fois que pareille chose m'arrive. Depuis cette époque, je ne vous ai pas écrit, parce que vous me mandiez que je ne devais pas me hâter de conclure un marché avant de savoir s'il y avait propriété pour le Lépreux^ que vous prendriez des informations à cet égard et que vous me donneriez ensuite un ultimatum. J'ai pensé qu'il vous fallait une réponse de Russie, et, vu l'éloignement, je trouvais votre silence
tout naturel. Maintenant que j'apprends toutes vos inquiétudes, je regrette bien de ne pas vous avoir écrit une seconde fois. Mais enfin, il n^ ^ point de mal, seulement un peu de peur dans notre fait ; ainsi, apprenez que je suis toujours ai 'vostri commandi, ainsi qu'à ceux de votre très aimable oncle. Remerciez-le de son souvenir {malheureusement, la plante qui s'annonçait avec vigueur a été frappée de stérilité. '^ Je vous répéterai donc, puisque vous n'avez pas reçu mon premier avis, que les deux nouvelles m'ont fait grand plaisir ; il y a dans celle du Major deux scènes dignes de W. Scott; c'est pour moi le nec plus ultra de l'éloge. Prasko'vie est écrite avec un peu de négligence, mais le fond en est admirable ; à mille piques au-dessus du bavardage sentimental et correct de M™e Cottin. Puisque j'en ai le pouvoir, je retrancherai quelques lieux communs, quelques moralités un peu triviales. Je laisserai subsister quelques locutions qui sentent le terroir du Dauphiné et de la Savoie, parce que ces locutions sont claires et énergiques. Il n'y a pas un mot à changer dans l'histoire de Kascambo.
Maintenant, que dois-je faire ? La librairie Delaunay a la propriété du Lépreux; c'est une manière d'arabe, de juif entêté et je voudrais bien pouvoir traiter avec un autre pour ces deux manuscrits. Autre observation : si on laisse pressentir que les dites nouvelles sont de l'auteur du Lépreux, elles se vendront, sinon non. Il faut aux libraires des réputations toutes faites. J'attends votre réponse.
Lamartine a un très grand succès, malgré les âneries que les journaux libéraux ont débitées sur la
Mort de Socrate et sur le second volume des Méditations. Le second ouvrage surtout contient des choses admirables. Je ne connais en poésie française rien de supérieur à l'admirable méditation intitulée Buonaparte. Elle est imitée de l'ode italienne de Manzoni. C'est le même sujet, mais c'est l'imitation d'un homme de génie. Je l'ai vu ici, quelques jours, ce cher Lamartine; sa santé se raffermit, quoiqu'il en dise; son visage dément ses paroles.
{Les dernières lignes du brouillon de Mareste sont illisibles.)
Du baron de Vignet au baron de éMareste.
Londres, 3 novembre 1825.
C'EST une véritable fatalité qui m'a fait attendre si longtemps votre lettre, mon cher Mareste, mais enfin, elle est arrivée. Que Dieu en soit loué. Mais quelle peur j'ai eue en l'ouvrant. Figurez-vous comme j'étais vexé, ennuyé, désappointé de devoir écrire à mon oncle: vos manuscrits sont perdus. Au reste, il m'a écrit lui-même dernièrement d'arrêter l'impression, si, par hasard, j'étais encore à temps, et d'attendre qu'il m'ait adressé un troisième opuscule qui ira avec le Major et Prasco'vie, et devra être arrivé à Paris vers les premiers jours de janvier. Ainsi donc, il n'y a point de temps perdu. Nous en avons devant nous pour faire toutes les corrections nécessaires. Je vous verrai en février et nous conviendrons de nos faits ensemble. J'aurai beaucoup de choses à vous dire, et je vous invite d'avance à quelques bons petits
diners de garçons à l'hôtel de Rastadt, pour traiter quelques sujets intéressants avec tout le confort nécessaire.
Rien ne nous empêchera de faire imprimer le Lépreux et les trois Cintres loget/ier. M"* de Maistre m'a écrit qu'il n'y avait point eu d'arrangement de prix pour le Lépreux et qu'il n'appartient qu'à son auteur. Ainsi nous avons carte blanche. Mon oncle (le chancelier) avait mis la préface que vous avez lue en tête de la dernière édition pour confondre l'effronterie d'un officier russe qui avait 'vendu le petit opuscule comme sien après en a'voir donné lecture dans les salons de Paris. Mais comme il avait eu le profit, il s'est moqué de la honte.
J'ai lu et relu, comme bien vous pensez, le Socrate et les Méditations. Le premier n'est fait que pour les connaisseurs. Je n'en voudrais retrancher que quelques vers qui forment une image trop tendre et rappellent trop l'amour socratique.
Les Méditations sont touchantes de vers charmants et toutes brillantes de vers inspirés. Peut-être sontelles moins soignées que les premières, mais les taches bien légères peuvent s'enlever d'an souffle Notre ami sera un des hommes qui aideront le plus à briser la croûte épaisse qui couvrait notre littérature. Les gens d'esprit s'en mêlent et le torrent va dans ce sens. Il y a de quoi emporter des rochers.
Je suis bien affligé de ce que vous me mandez sur la non réussite de vos projets.
Espérez et confiez-vous en ce je ne sais quoi inconnu et présent c[ui nous donne l'air, l'âme et la vie.
auquel il faut croire malgré soi et que Ton se repent toujours d'avoir connu trop tard. Je puis vous citer les tristes expériences de trois hommes que vous voulez bien estimei.
Adieu, mon cher Mareste, je laboure et je rame comme vous.,.