Xavier Marmier, sa vie et ses oeuvres
Dans un temps où il n'est guère de pays qui ne soit exploré, visité, décrit, vanté parles voyageurs, comment comprendre l'oubli qui pèse sur cette vieille province de Franche-Comté? Curieuse à parcourir, pittoresque par excellence, elle tient du Midi par la variété et le charme du paysage, du Nord par la gravité des aspects ; à côté de vallons ombreux qui rappellent la Suisse et que Théocrite aurait volontiers illustrés par ses chants, se rencontrent des montagnes aux lignes sévères, aux flancs escarpés, contraste saisissant qui séduit et inspire le désir d'habiter ces heureux pays : ici c'est le tableau le plus riant, le plus varié, ce sont des collines revêtues de vignes, de fécondes prairies, des sentiers mystérieux et bordés de fleurs ; là c'est une nature agreste et sauvage, ce .sont de noirs sapins qui recouvrent un sol rocailleux et aride. Toute cette province offre au visiteur
avide d'émotions de merveilleux spectacles. Les rives du Doubs, les bassins de Ghaillexon, les bassins non moins majestueux de Blancheroche, les lacs de Saint-Point et de Labergement, étoiles du ciel descendues sur une plaine de verdure, les lacs de Villers, provoquent l'admiration des touristes les plus blasés; la source de la Loue, les roches de Baume dans le Jura, la vallée de Consolation, les gorges du Dessoubre, la vallée de Mouthier, les grands, immenses rochers de Syratu, arrachent l'âme d'une manière idéale à la vie commune et journalière. Nous ne parlons pas de la multitude de vues plus restreintes mais pleines d'intérêt que ce pays mouvementé présente partout.
Ainsi dotée, comment la Franche-Comté n'estelle pas plus connue? Que lui demander de plus, si ce n'est d'être ailleurs qu'en France, ailleurs que près de nous, pour qu'on prît la peine d'aller la visiter au loin et l'admirer à grands frais ?
Toute cette province garde empreintes sur son sol des traces immortelles et peut aussi s'enorgueillir de ses enfants.
Ne compte-t-elle pas parmi les grands hommes de guerre Moncey, Lecourbe, Morand, Michaud, d'Arçon, Delort, Pajol, Baudrand, Bernard? n'a-t-
elle pas produit dans les sciences Cuvier, Pasteur, Pouillet; dans les arts, en dehors de jeunes maîtres dont la réputation grandit, des peintres d'un mérite incontesté, Henri Baron, Courbet, Gérome, Gigoux, Faustin Besson, Ghartran ; des sculpteurs éminents, Glesinger, Franceschi et Jean Petit ?
Les jurisconsultes Dunod, Victor Proudhon, Dalloz, Bugnet, Valette, Loiseau, n'ont-ils pas conquis par leur enseignement ou leurs œuvres une large place dans la jurisprudence? Ne pouvonsnous en philosophie citer Jouffroy ; ne pourrionsnous, même à ceux qui nous reprocheraient une trop grande et trop monotone rectitude de jugement, grande qualité transformée en défaut, opposer ces rêveurs profonds dont les théories, impraticables sans doute, ont un moment remué le monde? Y a-t-il eu beaucoup de penseurs de l'audace de Pierre- Joseph Proudhon et de Fourier?
Dans le domaine de l'histoire, de la littérature et des œuvres de l'imagination, combien de noms qui honorent notre province !
On a contesté à ses habitants l'aptitude à la poésie, aux travaux purement littéraires ; on a voulu prétendre que leur activité intellectuelle ne s'était exercée que dans la sphère des sciences posi-
lives; mais où trouver un esprit plus délicat, d'un tact plus sûr, d'une sensibilité plus vive que Charles Nodier? Gomment ne pas reconnaître un vrai talent de romancier à de Falbaire, à Charles de Bernard, à Francis Wey ; de véritables qualités d'historien à Granvelle, Dunod, Millot, d'Olivet, dom Grappin, Droz, Charles Weiss, Edouard Clerc ; l'inspiration poétique à Mairet, Rouget de l'Isle, Armand Barthet? Comment ne pas rendre hommage au lettré, à l'écrivain démarque, que la mort est venue, en octobre dernier, frapper presque à l'improviste, à Xavier Marmier?
C'est à ce conteur aimable, qui lut bien de la race des grands et intrépides voyageurs, et qui dès sa jeunesse s'est mis en route pour des pays extravagants, que je voulais arriver, c'est sa biographie que je désirerais écrire. Qu'on me pardonne ce détour inspiré par l'amour du pays natal et l'orgueil d'avoir reçu la vie sous le même ciel que tous ces hommes d'intelligence et de talent.
Il fut à la fois poète, voyageur, historien, polyglotte, romancier et honnête homme.
Il fut poète par la grâce, par le sentiment, par le cœur; son bagage poétique n'est pas considérable, mais les poètes ne sont pas que des
faiseurs de vers; bien qu'il écrivit le plus souvent en prose, Marmier appartient à la grande et brillante famille des poètes descriptifs; amant passionné de la nature, il l'adore sous toutes ses formes si variées et si mobiles, tantôt gracieuses et douces, tantôt sévères et terribles ; il a le don des larmes, une sensibilité exquise, une tristesse douce et communicative, une imagination qui revêt chaque objet des plus vives couleurs, qui promène le lecteur dans un monde enchanté, comme Virgile conduisait le Dante de miracles en miracles au milieu des enfers ; il chante, selon son expression, « comme l'oiseau voyageur qui, avant de changer de climat, se pose un moment sur la branche à demi dépouillée par l'automne, et redit aux échos l'aimable chanson que lui ont apprise les bois, les fleurs et le soleil. » Il est poète, car son imagination s'égare à travers les légendes, car il est toujours accessible à l'enthousiasme, heureux de pouvoir s'oublier de longues heures clans ses rêves favoris, de pouvoir courir partout où son caprice l'appelle, aujourd'hui au pôle nord, demain en Amérique, aujourd'hui au théâtre de Gœthe et demain aux légendes, aux ballades du Nord.
Mais le poète ne s'est pas borné à rimer, le voyageur eut une notoriété bien autrement grande.
Quelles contrées, quels pays lointains n'a-t-il pas parcourus, quels peuples n'a-t-il pas visités! Pendant cinquante ans il a voyagé dans toutes les parties du monde comme dans toutes les littératures étrangères, notant partout où il se trouve, avec la plume que le hasard lui fournit, les sites qu'il admire, les mœurs qu'il entrevoit, les physionomies qui le frappent. Son activité voyageuse n'a été égalée que par sa facilité d'écrivain ; sa vie n'a été qu'un long pèlerinage à travers le monde.
Il a vu la Grèce et ses chefs-d'œuvre ; l'Italie et ses palais ; l'Irlande fidèle à sa foi, patiente en ses souffrances; la hautaine et ambitieuse Angleterre; les îles mythologiques de la Méditerranée; celles de l'Adriatique, toutes pleines de légendes religieuses et de traditions chevaleresques ; il a visité les îles pittoresques des grands lacs et des grands fleuves de l'Amérique septentrionale, puis Cuba, région féerique où le ciel est si lumineux, le sol si riche, où nul hiver ne flétrit la couronne des palmiers, où les femmes, avec leurs vêtements de gaze et leurs guirlandes de fleurs, appa-
raissent comme des nymphes idéales dans l'éclat d'un printemps perpétuel; les îles de Java, trésor des Hollandais; Montréal et le Canada, illustrés par le courage de nos gentilshommes, sanctifiés par nos religieuses institutions; l'audacieuse New- York, la Babylone nouvelle de la religion du commerce, du culte de l'industrie. Les pays du Nord ont été maintes fois étudiés par lui; il a parcouru la Russie, les déserts de glace du Spitzberg, la Suède, la Norvège, la verdure fraîche et lustrée du Danemark; l'Islande, terre phénoménale où les eaux bouillantes des geysers jaillissent du sein d'un plateau couvert de neige. Le poète Regnard, pour être allé en Laponie, croyait avoir poussé jusqu'aux limites de la terre; Marmier a poussé ses courses bien plus loin, jusqu'aux régions des glaces éternelles, il a touché le 82e degré; un pas de plus, il trouvait cette mer libre du pôle, dernier problème que cherche la science géographique.
C'est beaucoup courir le monde, surtout pour un Franc-Comtois. Notre province est, en effet, un des pays qui ont fourni le moins de voyageurs. Le bon abbé Outhier a vu le nord de l'Europe ; M. de Chantrans et M. de Sainte-Croix ont étudié
l'Amérique; M. Rochet d'Héricourt a habité le Caire, l'Abyssinie, l'Arabie. Quelques missionnaires sont allés en Turquie et en Chine. Je ne vois pas d'autre nom à ajouter à cette liste.
Enfin Marinier ne fut pas seulement un esprit aimable et charmant, un écrivain de talent, il fut l'ami le plus sûr, le cœur le plus affectueux et le plus chaud, un cœur d'or, l'honnête homme par excellence que l'argent ne tenta jamais et qui laisse d'universelles sympathies. Je ne prétends point que les lettres sont en deuil, que c'est une gloire nationale qui disparaît; je ne sais ce que la postérité conservera de ses œuvres, mais il me semble qu'elles doivent longtemps lui survivre, que ses livres se liront plus que bien d'autres qui ont fait grand bruit et qui mènent encore aujourd'hui grand tapage. En tout cas, sa mémoire restera toujours dans le cœur de ses amis, et il en avait beaucoup ; il m'a fait l'honneur de me compter parmi ses meilleurs. 11 y a de bien longues années que je l'ai vu pour la première fois ; j'étais à Paris, étudiant en droit, quand Charles Weiss, qui avait été son maître, son protecteur zélé, et lui témoignait un attachement qui ne se démentit jamais, eut la pensée de me mettre en
relations avec lui. J'avais lu ses œuvres, je connaissais sa notoriété, je fus touché du bienveillant accueil que me valut la lettre de Charles Weiss. Xavier Marinier voulut bien me recevoir avec une cordialité parfaite, s'enquérir de mes études et causer longuement de sa chère Franche-Comté. Depuis cette époque, qui remonte à plus de quarante ans, il a été pour moi le plus fidèle des amis, il m'a inspiré une profonde et respectueuse affection. Dans les jours heureux, comme au milieu des douloureuses épreuves, je n'ai reçu de lui que des témoignages d'attachement, d'estime, de dévouement, témoignages que je ne saurais oublier, qui suffiraient pour m'attacher à sa mémoire. Mes sentiments d'amitié ne m'empêcheront cependant pas de conservei' dans mon récit l'impartialité nécessaire; ce n'est pas un panégyrique que je me propose d'écrire. Je raconterai sa vie avec sa correspondance elle-même, et le plus souvent, c'est sa prose et quelquefois ses vers qui prendront place dans ce livre. Le lecteur n'aura pas à se plaindre. J'ai, en effet, de Marinier, toute une collection de lettres précieuses, retrouvées dans les papiers que me légua Charles Weiss. J'ai, en outre, de très nombreuses lettres que le
neveu de l'éminent écrivain a bien voulu mettre à ma disposition, avec un empressement, une amabilité dont je ne saurais trop le remercier, pour laquelle je suis heureux de lui exprimer ici toute ma gratitude.