‹ Xavier Marmier, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

XAVIER MARMIER. — SA FAMILLE. — SON ENFANCE. — SA JEUNESSE. — SES RELATIONS AVEC CHARLES WEISS. — SES VOYAGES. — SES LIVRES. — SON ÉLECTION A L'ACA- DÉMIE. — SON DISCOURS DE RÉCEPTION. — L'ÉLOGE DE M. THIERS. — SA CANDIDATURE A LA CHAMBRE. — SES DERNIÈRES ANNÉES.

Marmier appartenait à une de ces anciennes familles chrétiennes et royalistes des montagnes du Doubs, qui étaient l'honneur de la Franche- Comté et qui furent odieusement persécutées et ruinées sous la Révolution : famille d'émigrés qui comptait parmi ses membres plusieurs prêtres et dont les biens furent en partie confisqués. Son père échappa, grâce à sa jeunesse, aux vengeances

révolutionnaires, fut d'abord soldat dans les armées de la République, agriculteur à Frasne, clerc de procureur à Pontarlier, surnuméraire, puis receveur des douanes ; il habita successivement en deux ou trois années Nods, Pontarlier et Blanche- Roche. De ces séjours rapides clans ces trois localités résulta pour Xavier Marmier une certaine incertitude sur le lieu de sa naissance : « Vous me demandez où je suis né, écrivait-il à Charles Weiss, vous allez trouver cela bien étrange, mais, à bien dire, je ne saurais affirmer si c'est à Nods ou à Pontarlier; je crois pourtant que c'est à Pontarlier. » Ses biographes n'étaient pas non plus beaucoup mieux renseignés sur l'année où il vint au monde. Us le font naître en 1809. « Ils me rajeunissent d'une année, » disait souvent Marmier ; la vérité, c'est que je suis né le 24 juin 1808, » assertion que confirme son acte de naissance, et que nous retrouvons encore dans les dernières lignes de ses dispositions testamentaires.

Son enfance s'écoula sous l'œil vigilant d'un pore, entourée de l'affection d'une mère qu'il chérissait; son père était doué d'une activité, d'une vigueur physique exceptionnelle, d'une intelligence peu commune. Il a laissé à ses enfants

des « souvenirs cle famille » écrits avec facilité et qui attestent de véritables qualités de cœur et un profond sentiment religieux ; il y raconte sa vie, donne des détails sur la situation de ses enfants et remercie Dieu de leur avoir donné de l'intelligence et de l'honnêteté, et d'avoir maintenu parmi eux la paix et la sympathie, qui font la force, la prospérité et le bonheur des familles. La mère de Marinier descendait des Maillot de Vuillafans, anoblis au commencementdu xvie siècle par Charles-Quint; elle était fille d'un magistrat, Nicolas Maillot, procureur du roi à Pontarlier en 1782, arrêté sous la Terreur comme royaliste, et qui mourut en 1794, victime de sa détention. C'était une sainte, la meilleure, la plus chrétienne, la plus dévouée des mères ; c'était de plus une femme d'une rare élévation de cœur, d'une grande distinction d'esprit.

Il grandit entouré des austères traditions qui mettaient jadis tant de fierté et de grandeur autour des plus modestes foyers de France, ne recevant de ses parents et surtout de sa mère que de nobles exemples. La famille était nombreuse. Appuyée sur un époux digne d'elle, pleine de sollicitude, austère et douce, sereine et courageuse, la

mère veillait sur tous. La joie, les douces affections régnaient dans ce foyer béni. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire l'émouvant tableau qu'en trace le père de Xavier Marmier. Cette famille se composait de deux sœurs pour lesquelles Marmier conserva toujours la plus vive affection, et de trois frères plus jeunes que lui, qu'il a eu cependant la douleur de pleurer et qui montrèrent, dans d'autres voies que la sienne, quelle honnête et vigoureuse éducation leur avait été donnée.

L'un devint inspecteur d'académie à Dijon.

Un autre, que Marmier appelait Y Africain, fut nommé, jeune encore, au grade de général de division, récompense méritée par de brillants faits d'armes et de rares aptitudes militaires. Enfant du Doubs par la naissance, il était devenu fils de l'Afrique par l'adoption. Dans une brillante expédition qu'il conduisait à Zaatcha, une balle ennemie lui avait perforé la joue et crevé l'œil. Plus tard, il avait dirigé l'expédition du Tugurth et porté dans le désert le prestige de nos armes. En 1870, il avait vaillamment combattu. On connaît la bcllr résistance de Verdun : c'est le général Marmier qui commandait celle place.

Le troisième frère de Marmier, qui était moins connu, mais ne le cédait à personne pour les dons naturels de l'esprit et du cœur, fut admis à l'École normale, obtint le grade de licencié es lettres, refusa une chaire de rhétorique. pour entrer en qualité de secrétaire dans la maison du duc de Montpensier, quitta en 1847 les Tuileries pour Saint-Sulpice, et fut appelé par le cardinal Mathieu à professer la rhétorique au collège de Saint-François-Xavier, à Besançon; c'était un érudit, d'une rare finesse d'esprit, qui se distinguait par la pureté de son langage, la délicatesse de son style ; c'était un prêtre à l'àme ardente et généreuse, qui, accablé d'œuvres et de travaux, dépensa en quelques années sa vaillante vie; il mourut en 1871. Mgr Besson, qui était supérieur de ce collège, adressa à Xavier Marmier une lettre désolée où nous trouvons ces lignes : « Avant-hier nous avons perdu votre frère, hier nous avons célébré ses obsèques; aujourd'hui je me cache pour vous écrire un peu librement et pour parler de lui avec vous.

« Il s'était tué du 15 octobre au 15 mars dans l'ambulance des sœurs de la Charité. Là il a administré plus de huit cents soldats ou officiers, il en

a enterré deux cent quarante, puis une douzaine de sœurs victimes de leur zèle, et le voilà qui succombe à son tour comme un fruit mûri par l'excès du dévouement, et que la plus légère secousse a fait tomber de l'arbre. »

Ces années heureuses de son enfance, Xavier Marmier se les rappela souvent. Le souvenir de sa mère, de son père, son premier précepteur, de sa famille, peupla pour lui les grandioses et mélancoliques paysages du Nord et les solitudes du nouveau monde. Il ne parlait de sa mère qu'avec une émotion profonde, un sentiment de gratitude, de respectueuse et vive affection ; quant à ses frères, il les chérissait, il s'applaudissait de la situation honorable conquise par eux. En 1865, il écrivait à Charles Weiss : « Mes pauvres parents, qui ont eu tant de peine à nous élever, seraient bien récompensés de leur dévouement s'ils voyaient deux de leurs fils, le général et l'inspecteur d'académie, arrivés, l'un par ses services militaires et son courage, l'autre par son travail et l'honnêteté de sa vie, à ces hautes fonctions. »

Dans une biographie de Brummel, le roi de la mode et de l'élégance, Marinier a écrit ces lignes : « Quand on étudie la vie des hommes célèbres, on reconnaît généralement dans les penchants et les aptitudes de leur première jeunesse l'indice de leur vocation et peut-être de leur grandeur future. » La vocation de Marmier se dessina dès son enfance ; il était né avec la passion du mouvement et de l'inconnu. Cette soif d'imprévu et de locomotion se manifesta un jour où il disparut du logis paternel.

C'était en 1815, année attristée par l'invasion de l'Europe coalisée contre nous, invasion que noire génération a vue plus rude et plus violente encore; un enfant de huit ans suivait à pas pressés la route de Pontarlier en Suisse ; le vagabond voyageait sans argent, se proposant de coucher à cette hôtellerie champêtre qui a pour enseigne à la belle Étoile, et de vivre de l'air du temps ; son attitude était fort embarrassée, il le faut croire, car elle frappa un officier autrichien monté sur un grand cheval et qui, s'arrêtant devant l'en-

font, lui demanda : « Que fais-tu là? » Le jeune fugitif ne sut que répondre. Les questions se continuèrent, et l'officier apprit que l'enfant ne possédait pas un sou, qu'il voulait voir le monde et fuir la maison paternelle. L'Autrichien prit le personnage par le collet, l'installa sur le devant de sa selle et le ramena à sa famille inquiète. Cet enfant était Xavier Marmier.

L'enfant révélait des aptitudes précoces et appelait sur lui des espérances étendues, mais la famille de Xavier Marmier n'était pas riche, il n'y avait guère, pour la faire vivre, que le traitement du receveur des douanes, sans grand espoir d'avancement, le père de Marmier étant considéré, dans les premières années de la Restauration, comme un fonctionnaire de l'Empire ; le jeune Xavier fut placé au petit séminaire de Nozeroy, et confié à la bienveillance du curé de cette ville, mais cette vie calme et paisible ne pouvait convenir à l'humeur errante du futur voyageur; il avait quitté le logis paternel, il déserta le séminaire après une année de séjour; ce fut pour son père un cruel chagrin ; comment élever l'enfant dans la commune fort isolée de Blancheroche ; on l'envoya chez le curé de Noël-Ccrneux, qui tenait un

modeste collège, puis au séminaire de Belvoir, puis à celui d'Ornans. Il y faisait sa rhétorique, lorsque son imagination vive et ardente le détermina à abandonner encore ses maîtres.

Dans sa famille il vécut comme les poètes, plutôt dans le monde imaginaire que dans le monde réel. Aussi, quand il lui fallut gagner sa vie, se créer une situation lucrative, quel ne fut pas son embarras ! Que faire, où se procurer un emploi honorable et rétribué ?

En 1828, il vint à Besançon ; il était poète ; il y fut accueilli avec empressement par un autre poète, Charles Viancin, dont la bonté de cœur égalait le talent.

Viancin voulut le mettre en lumière, appeler sur lui l'attention ; il le présenta à l'Académie des sciences , belles-lettres et arts de cette même ville de Besançon, et soumit à l'appréciation de cette compagnie deux pièces de vers de son ami : Le Retour et La jeune Fille, poésies où se révèlent déjà l'inspiration, le souffle poétique.

Nous citerons quelques vers des stances intitulées : Le Retour.

Oui, je reviens à toi, bonne sœur, douce amie.

Oh ! lève un peu sur moi ton regard sans courroux;

Pose dans mes deux mains ta main mal affermie; Laisse-moi prendre encor ma place à tes genoux.

Insensé! J'ai voulu poursuivre dans la gloire Un bonheur que m'offrait si près de moi l'amour ; Et des nobles récits, et des chants de mémoire, Je m'enivrais la nuit, je m'enivrais le jour.

J'attisais dans mon cœur cette flamme inquiète Qui présage, dit-on, le plus brillant destin, Et je ne rêvais plus que ce nom de poète, Ce nom qui me jetait dans un trouble divin.

La pièce se terminait ainsi :

Je ne veux plus chanter ; garde, garde ma lyre ; Brise-la, j'y consens pour gage de ma foi, Puisque mes chants remplis d'un funeste délire, Dans leur frivole esprit, m'entraînaient loin de toi.

Marmier cherchait vainement une occupation qui lui permît de vivre en donnant satisfaction à ses aptitudes, à ses goûts littéraires. A vingt ans, il fut sur le point d'accepter une modeste place de sous-bibliothécaire, rude labeur pour ce voyageur émérite. Weiss lui proposait de venir travailler avec lui, dans cette bibliothèque de Besançon qu'il enrichissait chaque jour. L'offre était séduisante en raison des cordiales relations qui l'attendaient. Il hésita, puis il finit par refuser : « Mon parti est bien pris, écrit-il à Weiss, et je le suivrai ; j'irai chercher ailleurs un moyen d'existence qui

nie fuit depuis cinq ans. J'entrerai dans une vie aventureuse, dans une carrière vaste, mais pénible; ce sera un autre avenir que celui qu'aurait pu me donner Besançon, et si je dois échouer, si je dois vivre pauvre et misérable, j'aime mieux l'être dans un autre pays que dans le mien. Puis il n'est pas défendu d'oser, et quand on est jeune, qu'on a du courage, il vaut mieux l'employer à gravir une montagne qu'à se traîner dans les sentiers des autres.... »

Marmier exprimait en même temps à Weiss tous ses regrets, sa reconnaissance, son affectueux et respectueux attachement.

« Quelle que soit l'idée que je vous donne et la part que vous preniez à ma position, je vous aimerai toujours comme l'homme qui, le premier, a jeté dans mon âme de nobles idées de gloire et de vertus. Je vous regretterai toujours parce que votre amitié m'a rendu bien heureux, et je vous consacrerais toute ma vie si elle pouvait vous être de quelque prix....

« Je ne sais quel moyen je pourrais trouver pour vous prouver combien je suis reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi. Quoique je vous quitte, vous êtes encore ce que j'estime le plus au

monde, tout ce que je voudrais le plus m'efforcer d'approcher. Soyez-en sûr, votre souvenir, vos conseils me donneront un élan qui répondra peutêtre à votre désir. Oui, je me formerai un beau caractère, je deviendrai grand par les sentiments, et si je meurs sans gloire, je ne mourrai point sans emporter les regrets et l'estime. Mon langage ressemble à de la flatterie, et dans la position où je suis, abandonné, sans ressources, vous flatter serait incligne. Vous êtes mon maître, mon père, ce nom me permet tout.

« Je pars demain pour un voyage de quelques jours, c'est le dernier que je fais dans mon pays. Après cela.... après cela, adieu pour longtemps mon beau pays.... adieu notre Franche-Comté! Je suis arrivé à un moment de crise où toute ma vie va se décider. Oh ! que le ciel me protège, je voudrais mourir pour donner un nom de plus à notre histoire, pour qu'un Franc-Comtois puisse dire avec plaisir qu'il m'a connu. »

Exaltation, témérité, espoir et découragement, combats intérieurs, exubérance, fermentation d'idées, c'est là ce qui caractérise sa correspondance à cette époque de sa vie. Le plus souvent il doute de lui-même, il ne croit pas à cet avenir

qu'il a rêvé brillant ; puis, qu'à travers les ais mal joints de la porte un rayon de soleil vienne se jouer à ses pieds, soudain s'évanouissent les sombres pensées; grâce à la mobilité d'esprit particulière à cet âge, le jeune écrivain redevient confiant, assuré; ce rayon de soleil, c'est pour lui le bienveillant et prophétique sourire d'un ami venant ranimer son courage abattu.

La passion des voyages indique toujours une imagination ardente et un caractère vaillant. Marmier ne se laisse pas abattre par les obstacles; il écrit encore : « Vous devez deviner mon but et mon projet; il est peut-être téméraire, extravagant, mais j'ai vingt ans.... Je n'ai pas osé vous dire tout ceci, mais si je puis vous être encore utile, je ne demande pas mieux de vous consacrer tout le temps possible. »

Le voilà en route; où va-t-il? Il ne le sait pas lui-même, ses amis le savent encore moins que lui. Pendant longtemps on le dit en Allemagne, sur les bords du Rhin, à Londres, aux Pyrénées. Weiss le croit à Paris, se désole et, dans sa sollicitude pour son jeune protégé, recourt à l'obligeance de Charles Nodier et lui écrit, le 10 février 1829 :

« Le jeune Marmier, dont je t'ai porté au mois de

septembre une lettre que tu as trouvée extravagante, vient de quitter brusquement la bibliothèque où je lui avais procuré une petite place de 400 francs en attendant mieux, pour aller à Paris tenter les aventures. Je crains bien que tu n'aies deviné le sort qui attend ce malheureux jeune homme, quand tu m'en parlais dans une de nos promenades sur le boulevard.... En partant, il m'a laissé une lettre dans laquelle il me dit que je n'entendrai jamais parler de lui, s'il ne parvient pas à se faire un nom honorable dans les lettres. »

Marmier se promenait près de son pays et admirait la Suisse. Il la parcourut gaiement, en touriste, le sac sur le dos, et la poche peu garnie ; il en rapporta un petit volume : Esquisses poétiques, dont peu de personnes se souviennent aujourd'hui et dont il n'est pas facile de découvrir un exemplaire.

Toute la jeunesse était alors romantique; on se battait pour l'art ; on prenait parti pour ou contre Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, de Musset, de Vigny, Balzac. Xavier Marmier paraît ne s'être laissé influencer par aucune école, il resta lui-même, et, tout en admirant le talent des grands poètes ses contemporains, n'essaya point de les

suivre ; ses Esquisses poétiques se distinguent par le sentiment et la grâce.

Elles se rapprocheraient plus de Lamartine que de Victor Hugo.

Son volume se compose d'une galerie de petits tableaux pleins de finesse, d'élégies où le poète épanche les secrets de son cœur, de rêves d'avenir exprimés avec talent ; déjà il ambitionne sinon la gloire, du moins la renommée :

Les jours tombent, la vie en silence s'effeuille :

C'est l'amour aujourd'hui qui m'en prend une feuille;

Puis les longs entretiens d'une vieille amitié,

Puis le vague plaisir d'exister à moitié,

Comme un Napolitain dans sa molle paresse,

De s'asseoir au soleil et de voir sans tristesse

S'efïacer les lueurs d'un horizon doré.

Et la mort me prendra languissant, ignoré;

La pensée en mon sein expire avant d'éclore :

Jamais on ne viendra chercher, dès mon aurore,

Qui je fus, qui j'aimais, quel était mon bonheur;

Et jamais un jeune homme, aux rêves pleins d'ardeur,

Ne pourra dans ces lieux demander mon ouvrage,

Et n'enviera mon nom, mes vers et mon voyage.

Marinier erra quelques mois hors de France, en Suisse, sur la frontière d'Allemagne, puis en France, à Vesoul, où il collabora pendant quelques mois à un journal ; puis il revint à Besançon, où ^Weiss et plusieurs de ses amis lui faisaient espérer

la rédaction de Y Impartial. Il lui sembla, non sans raison, qu'il avait les qualités nécessaires au succès, facilité de style, conception rapide, vigueur d'argumentation ; mais sa situation ne fut pas ce qu'il avait rêvé : il y avait, comme dans la plupart des journaux de province, un comité de rédaction qui voulait non seulement lui indiquer la ligne politique à suivre, mais imposer ses volontés. « Je ne crois pas, écrit-il à son père le 17 mai 1832, que je rédige encore longtemps Y Impartial; mes amis, c'est-à-dire quelques hommes d'un âge mûr, en qui je puis et dois avoir confiance, nem'yengagent pas. Notre politique est trop souvent débattue entre les mains de quelques actionnaires qui n'écoutent que leurs passions et leur intérêt et qui me prendraient volontiers pour une bonne machine. J'ai eu une assez vive discussion, il y a quelques jours, discussion suivie de plaintes et récriminations adressées à B...., qui n'a pas osé prendre parti contre moi, mais qui en avait bien envie. Au reste, cela n'est rien et ne doit pas vous inquiéter ; ce n'est que l'effet de cette misérable susceptibilité contre laquelle on me trouvera toujours, quand j'aurai raison, aussi inflexible et indépendant qu'un homme de cœur doit l'être. »

Et il ajoutait : « Je pense que quand j'aurai trouvé soit à Paris, soit ailleurs, des moyens d'existence honorables, rien ne sera dans le cas de me retenir dans une ville où je ne suis revenu que pour payer mes dettes et laisser un souvenir qui ne peut vous effrayer quand vous viendrez y demeurer ; ne vous inquiétez jamais de moi, et croyez que mon caractère, mon existence, ma réputation, ne peuvent être déviés de la route qu'il est donné à tout honnête homme de suivre. »

On lui propose divers emplois ; son ambition est d'obtenir une chaire de littérature. « J'aspire, écrit-il encore à son père, le 17 août de cette même année 1832, à faire un cours public, non par dégoût pour mon état de journaliste, que j'aime au contraire de. tout mon cœur, mais parce que de tels exercices sont non seulement propres à me faire une réputation, mais encore à me procurer une facilité d'élocution et une hardiesse oratoire à laquelle il faut que j'atteigne. Je pense aussi que le talent du littérateur doit passer par cette épreuve du cours public pour se mûrir et se développer. »

A cette même époque, l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon lui décerna à

l'unanimité le prix du concours d'histoire. Ce fut un vrai bonheur pour le jeune écrivain, qui raconte ainsi à son père ses impressions, dans une lettre du 25 août 1832 :

« J'ai passé hier une belle journée, une journée délicieuse ; de ma vie je n'ai eu un succès littéraire qui m'ait autant flatté, aussi vivement touché. L'éloge que M. Bourgon a fait de mon mémoire était tout ce que j'aurais pu imaginer de plus doux à entendre, et les bravos, les applaudissements l'ont suivi. J'ai passé, pour aller recevoir le prix, à travers une haie d'auditeurs qui battaient des mains et me donnaient les témoignages de sympathie les plus touchants ; j'aurais bien voulu que vous fussiez là, et ma mère, et Maria, alors il ne m'eût réellement rien manqué pour être parfaitement heureux. »

Ce qui augmente sa joie, c'est que deux libraires lui proposent d'imprimer à leurs frais son volume. Les jours d'épreuve sont oubliés ; son père, qui est près de Longwy, dans la Moselle, va être renvoyé à la direction des douanes de Besançon, de Colmar ou de Strasbourg. C'est le préfet du Doubs qui l'a promis au jeune écrivain. « Embrassez toute la famille et prenez courage, écrit

Marmier; tout ira bien pour vous comme pour moi. »

Quelques semaines après, en septembre, il quittait Besançon, où il ne devait revenir que pour de rapides séjours; à partir de 1832 commenceront ses pérégrinations à travers le monde ; il sera sur tous les chemins de l'Europe, dans les steppes de la Russie et les pampas de l'Amérique, courant partout, voyant tout, enregistrant tout, écrivant des descriptions toujours vraies, des scènes de mœurs d'un pittoresque vécu.

Marmier se mit en route pour Berlin ; sur son chemin, il s'arrêta à Leipsick, d'abord à cause du voisinage de la France, puis en raison des excellentes lettres de recommandation qui lui avaient été remises pour plusieurs habitants. Enfin, il avait la certitude d'y apprendre la vraie langue allemande; mais il devait éprouver quelques déceptions. Il espérait une place de professeur de littérature; la place n'était plus vacante; puis il n'était riche que de sa robuste et studieuse jeunesse et de ses espérances d'avenir. Il lui fallait

vivre, selon ses expressions, avec une rigoureuse économie; sa bourse était légère.

A Leipsick, il s'établit dans une famille, chez de braves gens qui ne savaient pas un mot de notre langue. Un de leurs fils, docteur en droit, désirait apprendre le français ; il fut convenu que Marmier lui donnerait des leçons en échange de leçons d'allemand. La conversation ne laissait pas d'offrir quelques difficultés; ce qu'il voulait, il le demandait par gestes télégraphiques, ou recourait souvent au langage des muets. Marmier retenait une consonance par-ci, un verbe par-là, une tournure de phrase, une locution du pays; une fois rentré dans sa chambre, il approfondissait son dictionnaire; au bout de six mois il' était de force à traduire les auteurs allemands tout aussi bien, pour ne pas dire mieux, qu'un autre.

Déjà il a le talent de se créer des relations, de se faire des amis. « J'ai fait jusqu'ici, écrit-il de Leipsick, un voyage très intéressant Je devais, à Baden, être présenté à la grande-duchesse par la comtesse de Walsh ; leur départ inattendu m'a seul privé de cet honneur, mais j'ai vu tout le long de ma route les hommes les plus remarquables: à Mayence, notre chargé d'affaires, avec

lequel j'ai dîné; à Francfort, M. Tohchild ; à Weimar, Mme de Gœthe et M. de Gaslho-rf, le premier ministre du grand-duc, etc.

En 1833, il est à Dresde, où il rencontre le directeur de la Revue germanique, l'auteur de Sternbald, Ludwig Tieck, un poète hardi et un fin diseur. Le conteur allemand lui témoigne de la bienveillance et Marmier, reconnaissant, lui adresse en français une ode chaleureuse, dont nous citerons ces lignes :

Demain, c'est décidé ; demain, je pars. Adieu ! Adieu tout le bonheur que j'aimais à comprendre, D'être connu de vous, de vivre au même lieu, De pouvoir vous trouver, vous parler, vous entendre.

Adieu, vivez longtemps, pour le drame, pour l'art, Pour ceux qui chériront toujours votre mémoire, Et pour votre pays, qui saura, mais trop tard, Combien vous avez fait pour augmenter sa gloire.

Adieu ! Dois-je espérer de vous revoir encor? Dans ce monde, qui sait? ô Tieck, jamais peut-être, Mais vous irez là-haut avec des ailes d'or,

Là-haut, où le génie à sa place doit être,

Et si loin, loin de vous, j'ose prendre l'essor,

Envoyez-moi du ciel un rayon, ô mon maître.

Il continue sa route sur Berlin, où il se met en relations avec Schinkel, un des plus grands architectes de l'Allemagne, avec Hollei, avec une

tragédienne célèbre, Mmc Trelinger. C'est en vers qu'il apprécie leur talent; c'est en vers qu'il leur dit adieu. A ces adieux il ajoute une élégie, une poésie en l'honneur de Mme Krudener, qu'il considère à tort comme un génie méconnu ; une autre pièce de vers où il célèbre la gloire d'Albert Durer; la traduction de quelques légendes allemandes, de quelques vers de Gœthe, d'un petit poème de M. de Chamisso.

L'œuvre ne manque pas de mérite; toutefois, pour des raffinés, pour des juges difficiles, le poète a encore à gagner, il manque le dernier trait que donnent le labeur et la réflexion. La forme poétique n'a point acquis la perfection que l'on pourrait souhaiter. La plume est jeune, elle s'aguerrira, et le recueil de vers qui paraîtra en 1844 sera de beaucoup supérieur aux feuilles volantes de 1833. C'est sous ce titre que ce livre fut imprimé à Berlin et dédié à M. de Raumer, professeur d'histoire à l'Université.

A son retour à Paris, ses illusions de poète disparaissent; il comprend bien vite que le plus sûr moyen de se faire connaître comme écrivain n'esl pas de sacrifier à la rime, qu'il y a des travaux plus utiles, plus fructueux; il s'occupe de re-

cherches historiques, d'études bibliographiques, de travaux littéraires qui l'aident à vivre. Grâce au patronage de Charles Weiss, il est accueilli avec bienveillance par Charles Nodier. « Je vais souvent chez Nodier, écrit-il à Weiss, toujours nous parlons de vous. Tout le monde désire que vous veniez à Paris, et moi je le désire plus que tout le monde ; » il se lie avec un autre protégé de Charles Weiss, Gustave Fallût, dont il apprécie les connaissances variées et étendues. Il a déjà la passion du livre. « J'ai, écrit-il, une chambre qui se gonfle de livres, ce qui me cause une grande joie.... Je ne sais si cette passion du bouquinage me vient de vous, écrit-il à Weiss, mais j'hésite à vous en remercier. Il ne se passe plus aucun jour sans que je m'y abandonne, et je commence à réfléchir que cela tourne à la manie. Je ne cherche pas encore les livres rares, mais quand j'en viendrai là, il faudra me mettre en tutelle pour me conserver quelques écus. »

La recherche du livre rare n'est pour lui qu'une agréable distraction; les articles qu'il sème dans des journaux et des revues ne lui donnent pas grande notoriété; il a l'ambition de composer une œuvre considérable, de faire une étude comparée

des langues. « Je voudrais, écrit-il à Weiss, en venir à comprendre sous un point de vue constant de comparaison les diverses littératures modernes. Je voudrais voir à quelle époque l'une s'élève ici à son plus haut période, tandis que là elle décline ; je voudrais suivre dans toutes ses phases de progrès, dans toutes ses transformations, le développement littéraire des peuples modernes. Je devrais prendre la devise de M. Ladvocat : Aidez-moi, et c'est à vous que je l'adresserais avant tout. Mon Dieu ! combien d'heures de doute, de découragement, pour quelques heures rapides d'enchantement et de fascination ! Et cependant on a beau se dire qu'il vaudrait mieux se retirer dans le cercle d'une vie plus positive et moins périlleuse, il y a je ne sais quelle force irrésistible qui vous entraîne toujours en avant. Aussi, marchons en avant, dussions-nous, pauvres êtres que nous sommes, mourir à notre pauvre tâche. »

Mais pour cette étude comparative des dialectes qui séduit Marinier, il faut connaître les langues étrangères, il faut pouvoir en apprécier l'élégance, la beauté; il faut se pénétrer de l'histoire, du génie, de l'idiome des différents peuples. Marinier

se rend compte de la nécessité d'entendre toutes les langues, la plus aride comme la plus harmonieuse, la plus répandue comme la plus ignorée; la langue allemande lui est déjà connue, mais il ignore le russe, l'anglais, le suédois, l'islandais. Les difficultés ne font qu'exciter son zèle ; il y a en lui persévérance dans la volonté, énergie rare dans le caractère, puissance de travail exceptionnelle, favorisées par une aptitude extraordinaire pour s'assimiler les idiomes étrangers. Des journées entières sont consacrées à l'étude, et il devient polyglotte avec une extrême rapidité.

Il est lui-même émerveillé, non sans raison, de ce brillant résultat, et il écrit à Weiss : « Je suis tout fier d'en être venu, moi tout seul, à force de patience, à apprendre le russe, cette langue si difficile et si dissemblable de celles que je connaissais. Pardonnez-moi cette vanité. »

Une année s'écoule et le voilà reparti pour l'Allemagne.

Dans un de ses livres nous trouvons cette judicieuse réflexion, « que les Français n'aiment pas les longs voyages. » La France les retient et les captive par la douceur de son climat et la beauté de son sol, par la variété de ses dons et le charme

indicible dont le ciel l'a douée. Marmier aime son pays, mais il lui faut le mouvement, l'espace, de vastes horizons; l'air libre l'appelle; à un moment donné, l'atmosphère qui l'entoure ne contient plus pour lui d'éléments respirables ; il y a en lui certain désir de voir, selon l'expression de La Fontaine, il y a aussi un grand désir d'indépendance, d'émancipation. Il parcourt Munich, Prague, Vienne; Prague le séduit, il admire « la magnificence d'une ville à laquelle il ne sait rien à comparer; » il se rend au château de Hraddchin, où vivent dans l'exil, tristes et retirés du monde, le roi Charles X, le duc et la duchesse d'Angoulême et les jeunes princes; c'est à peine si on les aperçoit à de rares intervalles. Le roi et son entourage ne sortent jamais en voiture, ont l'existence la plus modeste; on ne les rencontre guère qu'à la chapelle du château, où ils vont tous les jours entendre la messe. Marmier s'incline devant cette grande infortune. « Quoique je ne sois pas carliste, écrit-il à son père, j'ai cependant été profondément touché du tableau que présentait une famille tombée de si haut et qui cherchait une consolation dans sa foi religieuse.

De nombreux royalistes, les Charrette, les Fau-

cigny, entourent le représentant de la monarchie légitime. Parmi eux un ancien secrétaire de M. de Milon, M. Descuns, et quelques habitants de Franche-Comté, entre autres M. du Bouvot, qui font à Marmier le meilleur accueil.

A Vienne, il retrouve les mêmes affections, les mêmes dévouements, les mêmes travaux favoris que Tannée précédente; il compose des articles sur les villes qu'il vient de traverser, sur les hommes marquants qu'il a rencontrés ; il espère ainsi obtenir un tableau varié, neuf et vivant de l'Allemagne : ce sera l'Allemagne peinte sur nature ; il entremêle les descriptions des villes avec les appréciations sur les écrivains étrangers.

Ces écrivains, il les connaît à merveille; il a lu, relu, traduit en français les œuvres de beaucoup d'entre eux; il s'est familiarisé avec le langage, les littératures de la plupart des nations. En homme pratique et qui veut se créer des ressources pour vivre et voyager, Marmier entend faire profiter le public lettré du résultat de ses recherches. En 1835, il publie ses Études sur Gœthe. « Ce n'est pas, écrit-il à Weiss, un ouvrage de grande portée, mais j'ai cru qu'en analysant l'une après l'autre les pièces de Gœthe, je rendrais peut-être

service à ceux qui ne peuvent lire ses œuvres dans l'original. Si ce livre avait quelque succès, chose dont je doute fort, je voudrais faire un travail du même genre pour toutes les principales épopées du Nord, pour les Titurel, les Parcival et surtout pour le livre des Héros et les Niebelungen. Mais c'est un ouvrage qui demanderait, au moins pendant quelque temps, une attention presque exclusive, et avant tout, il faut faire des articles pour gagner sa vie. »

Son livre publié en 1835 est accueilli avec une faveur marquée par la critique : « Ne le jugez pas d'avance, dit-il à Weiss, d'après ce que plusieurs journaux en ont dit; on a vu là dedans l'essai d'un jeune homme qui, sans parvenir à son but, avait pourtant envie de bien faire, et la presse a reçu avec indulgence cette œuvre de bonne volonté et a mis de côté sa massue. »

Déjà il rêve, il ambitionne la renommée : « J'ai grande envie, écrit-il encore, de faire quelque chose de sérieux et d'utile ; il y a tant d'œuvres excellentes à faire. » Il songea un autre travail; il voudrait examiner toutes les épopées allemandes du moyen âge, les comparer aux œuvres épiques des autres nations, comme le Romancero espa-

gnol, le Roman de chevalerie française, les vieilles ballades anglaises de Percy, les chants de guerre danois, etc., il voudrait montrer le caractère poétique, le génie littéraire des différents peuples.

La variété le séduit. En 1836 paraît un autre volume : L'Ami des petits enfants. Le laborieux voyageur a appris en se promenant la langue hollandaise et il donne au public le livre qu'il vient de traduire.

Mais voici le soleil, il fait revivre en Marmier la passion des voyages. L'écrivain nomade a soif de mouvement ; l'espace l'attire , il a le pressentiment que ses longues excursions à travers le monde lui créeront une situation exceptionnelle et contribueront puissamment à sa réputation d'érudit et de lettré ; il écrit à Weiss : « Voilà l'été qui me met en émoi comme les oiseaux. La vue des arbres verts, des horizons éclairés me donne un ardent désir de voyager. » Par quels sentiers, vers quel but conduira-t-il sa marche incertaine? C'est vers le Nord qu'il dirigera ses pas. Les pays du Nord, il les préfère aux contrées ensoleillées, il se résigne volontiers aux froids les plus violents, aux rigueurs d'une température glaciale. L'Angleterre pourrait le tenter, mais elle

est trop près, et trop de spleen circule dans son brouillard éternel. La classique Italie lui semble trop connue. L'Espagne, l'Algérie, il ne fera que les parcourir; son rêve est de voir l'Islande, d'aller, au moment où le printemps commence, chercher un autre hiver sur la lave refroidie des volcans éteints, de quitter son pays pour vivre de la vie triste, solitaire, monotone d'un peuple à demi civilisé. L'hiver ne l'effraie pas; plus tard, sur le déclin de sa vie, il écrira : « Huit mois d'hiver en France, pas moins ; on n'en a pas davantage en Suède, et là on est mieux chauffé. Si je dois être encore quelque temps de ce monde, je m'afflige déjà à l'idée d'un autre hiver. » Mais Marinier a vingt-huit ans, et il part avec bonheur pour les régions du Nord.

Heureux les libres rêveurs que leur tâche ne retient pas à la ville ; heureux ceux qui peuvent mettre sous la porte la clef de leur maison et, joyeux comme l'oiseau dans l'air, s'en aller en chantant sur les grandes routes; ils se retrempent aux sources pures, ils voient un monde moins connu que le monde banal qu'ils abandonnent. La nature les rajeunit, et le spectacle de mœurs inconnues et nouvelles, en excitant leur étonne-

ment, leur donne des leçons dont ils peuvent profiter, et réveille souvent en eux cet amour de la patrie qu'ils croyaient quelquefois éteint.

Marmier compte voyager à ses frais, à sa guise, en volontaire; mais le gouvernement, qui connaît ses aptitudes, lui demande d'accompagner une mission de l'Académie française, composée d'un géologue, d'un botaniste, d'un peintre, et d'écrire à son retour, sous les auspices des ministres, un grand et bel ouvrage, publié par l'imprimerie royale avec atlas in-folio. Il est chargé par M. Guizot lui-même de recueillir le plus de documents possible sur les anciens idiomes des peuples du Nord, de nous mettre en possession de tout ce qu'ils renferment de poésie et de traditions historiques et fabuleuses, de tracer un tableau de la littérature suédoise , de peindre les aspects, les mœurs, les principaux monuments de ce pays, de composer enfin une œuvre curieuse, complète, sur les bases les plus larges, vaste programme qui exige , pour sa prompte exécution , toute l'activité, toute la facilité de travail du jeune savant.

C'était réaliser le rêve caressé depuis des années par Marmier; c'était le débarrasser de la préoc-

cupation de pourvoir aux exigences de la vie matérielle ; c'était en même temps une grande et glorieuse faveur dont le voyageur dut être profondément touché. Il le dit lui-même en rassurant sa famille inquiète : « Le voyage, écrit-il, n'est pas attrayant, c'est vrai, mais je le fais avec un titre honorable, avec un grand but. Ayez donc bon courage. Pour moi, je me suis dit qu'il faut être ferme et hardi clans cette vie. Vous savez que tous mes voyages m'ont porté bonheur. Celui-ci aura pour moi d'importants résultats. Je verrai un pays qu'aucun littérateur français n'a encore vu. Je rapporterai des documents précieux, et nous publierons au retour un grand et bel ouvrage sous les auspices du gouvernement.... Nous partons avec un bâtiment de l'État qui a déjà fait le même voyage avec les mêmes hommes, et les marins vous diront qu'un bâtiment de l'État ne périt jamais. Nous portons des vivres, des vêtements de toute sorte. Quant à moi, j'ai le rang d'officier de marine, les vivres, l'équipement, et je n'ai à m'occuper de rien.... Ce voyage m'a mis en relations avec plusieurs hommes que j'ai été heureux de connaître, avec MM. Guizot et Villemain, qui ont été d'une très grande bonté pour moi. »

Le 30 mai, il met le pied sur la côte d'Islande, aussi fier, aussi heureux que le pirate qui, en 864, nomma cette île du nom qui lui est resté : terre de glace.

Le gouvernement n'eut pas à se repentir d'avoir placé sa confiance dans le vaillant voyageur.

Son livre, qui se compose de dix lettres, n'est pas seulement une vue de l'Islande ancienne ou moderne, c'est une exposition complète des origines Scandinaves, exposition d'autant plus exacte qu'elle a été puisée aux sources et s'est inspirée des lieux mêmes.

Cette œuvre importante augmente sa notoriété; son père est tout heureux de ses succès, et dans un livre de raison qui porte le titre : Souvenirs de famille pour mes enfants, écrit ces lignes : « Xavier a eu bien du courage ; il doit à sa persévérance, à ses bons principes, à la Providence, à une protection surhumaine, d'avoir échappé à tant de dangers et d'être parvenu, à travers tant de périls, à une honorable situation ; ses succès m'ont fait tant de bien que ma santé, fort éprouvée, s'est un peu remise, celle de sa mère s'en est mieux trouvée; ce n'est pas étonnant, nous vivons de sentiment. Quand l'un nous abat, un autre nous relève. »

Les années 1837 et 1838 sont consacrées par le jeune érudit à étudier la Suède, la Norvège, la Laponie et les pays rapprochés du pôle.

Le 22 juin 1837, il écrite Weiss : « Je viens de faire un long et intéressant voyage; un mois à Copenhague, huit jours à l'université de Lund, et deux jours chez le poète Tegner, évêque de Wexiœ, et deux cents lieues à travers les bois et les lacs de la Suède. Tout cela ne s'est pas passé sans fatigue et sans ennui; mais, grâce à Dieu, j'ai glané sur toutes les routes, je commence à voir ma petite gerbe littéraire s'arrondir, et quand je retournerai en France, je pourrai mettre mon voyage à profit.

« Stockholm est une superbe ville, mais une ville de grand monde, fort peu littéraire. J'aspire à aller à Upsala, et je suis retenu ici par une audience que le roi veut me donner. J'espère l'avoir demain ou après-demain, et je partirai. »

Ce passage peint merveilleusement Marmier. Sa préoccupation ardente est de s'instruire; ce n'est pas le voyageur parcourant une contrée pour en admirer les sites plus ou moins pittoresques, c'est le savant, curieux de connaître les hommes célèbres ou remarquables, les institutions scicn-

tifiques ou littéraires, jusqu'à la législation, l'économie politique des pays étrangers. Dans cette même lettre il ajoute : « J'ai déjà mis quelques livres de côté pour vous, je vous rapporterai aussi quelques-uns de ces anciens instruments en pierre dont se servaient les vieux Scandinaves avant de connaître l'usage du fer. On les trouve ici dans les tombeaux des anciens guerriers, et les musées de Copenhague et de Stockholm en renferment une très belle collection.

« J'ai vu à la bibliothèque le plus grand manuscrit qui existe. C'est une bible du xmc siècle, de quatre pieds et demi de long, admirablement conservée. Les Suédois l'ont prise en Allemagne pendant la guerre de Trente ans ; du reste, la bibliothèque n'est pas tort riche, elle ne renferme guère que 70,000 volumes et peu de choses curieuses. »

Il en est autrement de la bibliothèque d'Upsal, qui excite son admiration ; c'est avec une foi de croyant qu'il se prosterne devant les trésors de cette collection, l'une des plus riches du monde, notamment devant le Codex Argenteus. Il voudrait pouvoir acheter, sinon pour lui, du moins pour son pays, quelques-unes des merveilles litté-

raires qu'il rencontre ; mais c'est à peine s'il peut glaner quelques volumes : « Je désirerais, écrit-il à Weiss, vous procurer tous les ouvrages que vous m'avez indiqués, mais je vis de peu, hélas ! j'emploie toutes mes ressources à l'acquisition de livres, et mes ressources sont bien bornées; cependant, j'emporterai de bonnes choses et je paierai un tribut filial à la bibliothèque. Je viens de faire partir une grande caisse de livres suédois, danois, islandais. Dieu veuille qu'elle arrive à bon port. Maintenant qu'elle est en route, je tremble au moindre vent que j'entends gronder. »

A son arrivée à Copenhague, il est accueilli avec la plus grande bienveillance par le roi Frédéric VI, qui veut bien s'intéresser à ses études danoises, appelle un officier de marine que Marinier a connu à Paris, et le charge de l'accompagner a à travers l'île de Seeland, de point en point partout où il conviendra au voyageur de se rendre. » Il visite la commerciale cité d'Elseneur, le lac romantique d'Esrom, et de nombreux châteaux à Copenhague; il a non seulement le bonheur de pouvoir admirer des trésors d'art et de science, galeries de tableaux, riches bibliothèques, musées d'antiquités, musées ethnographiques, il y ren-

contre Thorvaldsen, le célèbre sculpteur ; Melby, l'habile peintre de marine ; QEhlenschlaeger, qui s'est fait par ses tragédies nationales un renom européen ; Palludan Millier, dont on peut comparer les œuvres à celles d'Alfred de Musset; Andersen, le populaire conteur; Heiberg, le fin poète, d'autres poètes, d'autres romanciers d'un remarquable talent; Molbech, le sagace lexicographe et le vaillant critique; Finn Magnussen, l'interprète des Runes, le savant commentateur de la littérature et de la mythologie islandaises; Rosenwingen, le laborieux jurisconsulte ; ÛErsted, l'illustre naturaliste, membre correspondant de notre Institut.

Le roi le voit avec plaisir s'occuper du Danemark, et lui manifeste en toute occasion ses sympathies; il aimait la France:- affection tenace qui lui coûtait cher et lui avait valu, en 1801 et en 1807, la guerre avec l'Angleterre, le bombardement de Copenhague, et en 1814 la perte de la Norvège ; l'affection de son brave peuple le consolait de ses infortunes.

Pendant son séjour en Danemark, Marmier erre un peu à l'aventure. Lorsqu'il se repose, il s'empresse de mettre en ordre l'herbier poétique et

littéraire qu'il a réussi à recueillir ; il est émerveillé de cette littérature du nord dont il ignorait encore les trésors ; il étudie toutes les poésies danoises, suédoises, norvégiennes. L'œuvre est difficile; il n'y avait pas encore en Danemark de matériaux suffisants pour servir à l'histoire littéraire et il lui faut chercher lui-même le fil qui relie les différentes époques. Son existence est des plus laborieuses, son activité excessive. « J'ai peur, écrit-il, de n'avoir pas encore rempli mon but, et je lis avec une sorte de furore tout ce que je trouve en histoire et en poésie du nord. Dieu veuille que je rapporte de ce voyage quelque pensée utile. Dieu veuille (si ce n'est pas trop demander) que je puisse faire luire aux yeux de mes compatriotes une étincelle de cette étoile du Nord que j'ai contemplée avec amour.... Je me suis remis à la besogne et ne rentrerai pas en France avant l'été prochain. J'ai entrepris un livre sur la poésie du Nord. Je pars de Copenhague pour Stockholm, afin d'aller achever là tout ce qui a rapport à la Suède. Il fait un temps affreux, un vrai temps Scandinave, mais je ne veux pas me laisser effrayer, et j'espère bien être, au commencemenl de janvier, dans une chambre, à Sto-

ckholm, entouré de poètes suédois. La première partie de ce livre était la plus difficile, car il n'y a encore en Danemark que des matériaux pour une histoire littéraire; il m'a fallu rechercher le fil qui reliait les différentes époques. En Suède, au contraire, l'histoire littéraire a été faite et je pourrai marcher plus à l'aise. » (24 décembre 1837.) Le 14 mai 1838, il écrit encore de Stockholm : « Je vous ai écrit au commencement de mars, à mon retour d'Upsal, et maintenant je viens vous annoncer mon dernier voyage au nord. Je pars après-demain pour Drontheim. Là, je dois trouver un bâtiment de guerre français qui m'emmènera au cap Nord, peut-être au Spitzberg. Je pourrais dire alors que je me suis arrêté là où la terre m'a manqué : Nobis ubi terra defuit. Je n'aurais pas besoin d'aller si loin pour dire que je me suis arrêté là où le mouvement scientifique ou littéraire s'arrête. Je me réjouis de voir ces contrées sauvages, si sauvages qu'elles soient, de rentrer dans la Laponie et de contempler l'œuvre de Dieu dans sa plus sinistre expression, et la patience de l'homme au milieu d'une nature contre laquelle il est toujours en lutte. Il y a de plus grands ensei-

gnements à tirer de ces observations-là que de celles que nous faisons dans les boudoirs ambrés de la civilisation. Puissé-je les comprendre dans toute leur étendue, et puisse mon voyage être de quelque utilité à ceux qui le liront.

« J'emporte au fond du cœur un profond sentiment de reconnaissance pour l'accueil cordial que l'on m'a fait en Suède ; je serais bien triste de quitter Stockholm, si je n'avais l'espoir de m'y arrêter encore quelques instants à mon retour. Le roi surtout m'a témoigné une bienveillance dont j'ai été bien touché. Je lui avais offert mes Lettres sur V Islande, et, en échange de ce pauvre volume de voyage, il m'a fait remettre son portrait et plusieurs ouvrages précieux. Quand j'ai demandé à prendre congé de lui, il m'a invité à dîner à la Cour et, après dîner, il m'a remis une magnifique médaille en or, portant pour inscription: Charles XIV à Xavier Marmier. J'ai ensuite pris congé de ses enfants, et maintenant je fais des tournées d'adieu dans la ville. »

Comme toute cette correspondance nous révèle un monde presque inconnu de nos jours, un monde où les souverains comme les peuples s'intéressaient réellement aux progrès intellectuels,

aux conquêtes de la science et de l'art ! Marmier continue ainsi :

<r J'ai dîné hier à côté de l'évêque Agardh, le grand botaniste de Suède, et j'ai entamé une négociation pour obtenir quelques-uns de ces livres que je voudrais vous porter; je ne sais s'il réalisera mes espérances ; j'ai peur que le grain de ma parole ne soit tombé sur une terre sèche, mais, dans tous les cas, soyez bien sûr que je n'oublie jamais votre chère fiancée intellectuelle, la bibliothèque de Besançon, et qu'elle profitera de mon voyage. Avez-vous réclamé au ministre le Journal des savants et les classiques grecs? Adieu, écrivez-moi encore à la légation de France. »

C'est à regret qu'il se résigne à quitter ces régions du Nord « où il a trouvé tant d'hommes éclairés, tant d'âmes franches et affectueuses, tant de sources littéraires si curieuses à étudier et si peu connues. >

A son retour, il se hâte de mettre à profit son voyage et de publier deux nouveaux volumes; il y travaille sans relâche, son livre lui ouvrira des horizons nouveaux, et disposera le public à des études plus complètes sur le Nord, que l'auteur se propose d'explorer d'une manière étendue. Ce

qui l'encourage à poursuivre avec ardeur son œuvre, c'est l'intérêt que lui portent certains hommes dont le jugement est d'un grand poids, tels que MM. Guizot et Villemain. Puis ce travail a l'immense avantage de maintenir Xavier Marinier dans une voie d'études sérieuses, de lui frayer une place à part dans une carrière littéraire précaire et dangereuse.

En 1839, la vie errante du voyageur paraît devoir se modifier. Le gouvernement le nomme professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Rennes ; sa réputation est déjà faite, il la justifie et obtient un véritable succès ; il brille par l'ampleur de son savoir autant que par la facilité de sa parole; il est heureux de l'accueil qu'il reçoit, et en fait part à Weiss dans des termes qui montrent sa bonté de cœur, de nobles sentiments de gratitude: « Mes débuts, écrit-il le 15 février 1839, ont, grâce à Dieu, dépassé toutes mes espérances. Ma première leçon avait attiré un tel auditoire que la salle de l'hôtel de ville s'est trouvée trop petite ; à la seconde, plus de monde encore, des magistrats, des étudiants et un grand nombre de femmes avaient les yeux fixés sur moi. J'ai senti un certain tremblement dans la poitrine

en commençant mon improvisation ; puis le courage m'est venu et tout est bien allé. On parle maintenant beaucoup de votre élève à Rennes, et on lui donne plus d'éloges qu'il n'en mérite; mais à ceux qui sont faibles, il faut plus d'encouragement qu'aux autres, et voilà pourquoi le public me soutient par sa bienveillance et me ménage. Je vous envoie quelques lignes du Breton, de Nantes. Faites-les insérer, s'il se peut, dans Y Impartial. C'est à vous que j'aime à confier ma fortune littéraire, à vous qui en avez été le premier architecte, et c'est dans mon pays que je voudrais en jouir. Aussi, rien ne me rend plus heureux que le souvenir de mes Franc-Comtois, et l'éloge des grands journaux de Paris ne me plait pas autant que deux lignes cordiales de mon ancien journal V Impartial. »

C'est à peine s'il reste à Rennes quelques mois; dans cette même année 1839, il se remet en route et se sépare, jion sans émotion, de son brillant auditoire ; il a reçu des preuves si éclatantes de sympathie qu'il termine sa dernière leçon en ces termes : « Je suis arrivé parmi vous avec le sentiment de mon inhabileté et la sollicitude de mon inexpérience. Vous avez bien voulu

tenir compte de mes efforts, vous m'avez rassuré par votre bienveillance. Cette bienveillance, je reviendrai bientôt vous la redemander avec joie ; si elle m'impose de nouveaux devoirs, elle me donne aussi plus de confiance, car je suis venu chercher des juges parmi vous et je crois, pardonnez-moi si c'est une présomption, je crois avoir trouvé des amis. »

Grâce au patronage de MM. Guizot et de Salvand}r, il faisait partie, cette fois encore, de la nouvelle expédition de la Recherche.

L'expédition avait pour mission d'explorer les parages du pôle nord, de parcourir tout le côté du Spitzberg et de récolter une ample moisson de documents utiles qui devaient s'ajouter à celle déjà recueillie sur ces contrées presque inabordables.

Lorsqu'il revient à Paris, le gouvernement le nomme bibliothécaire au ministère de l'instruction publique ; cette sinécure lui donnera assez de loisirs pour rédiger ses souvenirs et ses notes en de nombreux ouvrages, pour continuer ses pérégrinations à travers le monde.

Il rapportait de ses voyages des observations exactes, des impressions sincères, pleines de frai-

cheur et de poésie. En 1840, il fait paraître ses lettres sur le Nord, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Laponie, le Spitzberg; en 1841, il s'occupe d'une nouvelle traduction des œuvres de Schiller. Le grand poète sera ainsi traduit par un poète.

Dans ce labyrinthe de travaux, il trouve toujours un fil pour revenir à la libre lumière, à la nature; sa prodigieuse facilité lui réserve toujours le loisir de quelque voyage réparateur. En 1842, il part pour la Russie, la Finlande et la Pologne ; jamais on ne vit pareil voyageur, surtout à une époque où le voyage promettait des aventures et même des dangers, où l'on devait recourir aux diligences et aux navires à voiles, où les touristes ne circulaient pas dans toute l'Europe, doucement véhiculés, avec salon-restaurant, et tout le confort moderne.

Son séjour en Russie devait lui laisser les plus agréables souvenirs. Le 15 juillet 1842, il écrit de Saint-Pétersbourg : « Je vais bientôt quitter la Russie et viens vous parler de notre réunion à Paris. Vous savez que vous avez là une quantité de dettes de cœur à acquitter, des gens qui vous ont vu et qui demandent à vous voir encore;

d'autres qui n'ont eu qu'un instant à passer avec vous et qui voudraient vous voir toute la vie, l'Arsenal qui a gémi de votre fuite, la rue de l'Odéon qui vous réclame à ses deux extrémités.

« Moi, je m'en retourne avec le regret de n'avoir pas plus de temps à passer dans ce curieux pays, mais heureux cependant de ce que j'ai vu, et tenant entre les mains la gerbe poétique qu'on m'a aidé à recueillir. Je ne saurais vous dire quel bon et touchant accueil j'ai trouvé ici. J'y venais comme étranger et j'y ai été reçu comme un ami. Depuis les fonctionnaires jusqu'aux gens du monde et aux écrivains, chacun m'a tendu la main, m'a aidé dans mes recherches et m'a secouru dans mon ignorance. Je ne vous parle pas des dîners formidables qui m'emmènent chaque jour d'un bout de la ville à l'autre, il me semble que je suis encore à Besançon.

« J'ai fait à Moscou un voyage qui m'a extrêmement intéressé. Quelle étonnante ville ! quel mélange des idées, des couleurs, des œuvres de l'Orient et de l'Occident, et quelles mœurs ! C'est vraiment le sanctuaire de la vieille Russie, un sanctuaire devant lequel tout le peuple se décou-

vre et s'incline, et que j'ai salué avec émotion en mémoire de ses traditions historiques et de nos pauvres soldats de 1812.

« Je vais d'ici à Varsovie, à Berlin, etc. »

Bien que possédé de la passion des voyages, bien que né pour le soleil et pour l'air libre, avec l'impossibilité de rester en repos quelques mois, Marmier songe à se créer une existence plus stable; en train d'être heureux, il ne doute plus de son étoile, et se marie.

Sa réputation était grande ; il avait à Paris de nombreuses, de très brillantes relations dans tous les mondes. La famille royale l'honorait d'une grande bienveillance et lui prodiguait des témoignages d'estime et de sympathie. Dans sa correspondance, nous retrouvons de nombreuses lettres de M. A. Asseline qui, se conformant aux ordres de la duchesse d'Orléans, s'empresse de communiquer à l'éminent littérateur les livres qui viennent de se publier en Allemagne, en Russie et dans d'autres pays étrangers; nous trouvons d'autres lettres où M. Asseline lui offre, au nom du duc

d'Orléans ou de la duchesse, divers souvenirs de prix, une médaille frappée pour le baptême du comte de Paris, une statuette en bronze. Le duc de Nemours, le duc de Montpensier, appréciaient son talent; des distinctions glorieuses lui avaient été accordées par plusieurs grands princes de l'Europe ; il était fort goûté dans les salons où Ton cause; des œuvres considérables avaient marqué les étapes de sa laborieuse carrière, il aurait pu chercher à Paris ou dans quelque grande ville un mariage brillant ; il voulut donner à son pays natal un nouveau gage d'attachement en y choisissant une femme d'une famille estimée de Franche-Comté.

Ce fut pour lui l'occasion d'affirmer une fois de plus, dans une de ses meilleures pages, ses sentiments de foi chrétienne et de profonde affection pour cette province.

A l'église de doubs

Eglise charmante où ma mère Me porta jadis avec foi, Saint vénéré que sa prière, Invoqua si souvent pour moi !

Devant vous ma tête s'incline!

Ce n'est plus, ce n'est plus l'enfant,

Qui vers vos autels s'achemine, Le cœur paisible et confiant.

C'est l'homme éprouvé par la vie, L'homme qui bien souvent, hélas 1 A senti son âme asservie Aux vains désirs, aux durs combats;

Le pauvre être qui, sur sa route, A connu les jours de douleur, La déception et le doute, Enfant du mal, venin rongeur.

Mais le langage d'une mère, Grâce au ciel, n'est jamais perdu; Aux jours décisifs il éclaire L'esprit tremblant, le cœur ému.

Je respire un air salutaire, En arrêtant mes pas ici ; J'aime, je crois encor, j'espère; Dieu de compassion, merci :

Vous ramenez sur le rivage Ma barque flottant loin du port, Et du sein du sombre nuage, Votre main s'étend sur mon sort.

Anges bénis de la famille, Conservez-moi votre soutien, Et protégez la jeune fille Dont le destin s'unit au mien.

Sol paternel, pays que j'aime, Dans vos vallons recevez-nous ; Vous qui sonniez pour mon baptême, Sonnez, ô cloches, pour l'époux.

Il veut associer à ses joies ses amis Charles

Page 1