Xavier Mellery
L faut se tenir devant les chefs-d’œuvre comme devant les souverains, respectueusement, et attendre qu’ils vous parlent ». Ainsi disait Scliopenhauer, dans la pleine conscience où il était du prix que nous devons attacher aux créations suhlimes de l’art.
Un chef-d’œuvre, c’est, en effet, toute la pensée d’un artiste, l’aboutissement, souvent, du travail d’une vie entière, sacrifiée à l’idéal, avec tout ce qu’elle a comporté de recherches, d’aspirations, d’amertumes, de méconnaissances. Le génie a trouvé expression dans un tableau, dans une statue, et bien présomptueux serions-nous si nous prétendions pénétrer cette œuvre, en saisir les significations profondes, à la volée, en passant, d’un coup d’œil...
Mais, cette attente, il est des chefs-d’œuvre qui ne l’exigent pas de nous. Il semble qu’au contraire, ils accourent au devant de nous, qu’ils nous accueillent, qu’ils nous préviennent, de leur sourire, de toute la grâce de leur beauté offerte. Ils sont éclat, lumière, épanouissement juvénile et splendide de la vie. L’image des choses et des êtres qu’ils nous apportent est comme reflétée dans un miroir enchanté où tout apparaîtrait illuminé, au milieu d’une atmosphère heureuse. Ils agissent sur nous instantanément, à l’égal d’un rayon de soleil, d’une musique entraînante, d’une parole de bienvenue, cordiale et chaude.
Le conseil de Scliopenhauer vise des ouvrages d’un autre caractère. Ceuxlà ne se livrent point du premier abord. Ils ont on ne sait quoi de distant, de secret. Pour évidente qu’elle soit, leur beauté se voile d’obscurité, de mystère : ils s’imposent à nous à la manière d’une question irrésolue, sous l’aspect d’une méditation silencieuse à laquelle nous ne saurions participer que de notre propre méditation et de notre propre silence. L’œuvre de Mellery, ou, tout au moins, une partie, la partie essentielle de son œuvre, réclame de nous cette attention et cette déférence sympathiques.
Le grand nombre de nos artistes ont découvert l’expression de leur personnalité, moins de réflexion que d’instinct. Ils sont généralement spontanés, et stdlicités par la matière plutôt <|ue par l’esprit. Certains, cependant, et
Mellery comptait parmi eux; certains sont d’une mentalité tout opposée. Ils ne sauraient se résigner à être en quelque sorte passifs dans leur œuvre, à recevoir docilement les éléments de celle-ci des impulsions plus ou moins troubles de leur inconscient. Ils se refusent à admettre que l’art ne soit qu’une espèce de réussite, qu’un jeu aléatoire, le résultat d’une improvisation chanceuse. Dans leur conviction, l’art est une forme supérieure de la vie et, par conséquent, il est pour eux idéal, philosophie, religion. Ils ne consentent pas qn’il soit fait seulement pour nous ravir par les prestiges du monde sensible : ils veulent qu’il nous rende présente, également, la beauté spirituelle de ce monde. Et les dons innés dont ils ont été gratifiés, ils prétendent les utiliser avec discernement, en en contrôlant l’usage, de façon à faire d’eux les instruments d’une perfection de plus en plus accomplie.
L’exercice des merveilleuses aptitudes que Mellery possédait, et que, depuis le jeune âge, il avait affinée sans relâche, était tout dominé par la pensée. Une tendance spéculative, des inclinations métaphysiques, ont toujours agi en lui, qui le poussèrent, depuis ses débuts, à donner corps à certaines idées esthétiques par lesquelles il était hanté. De sorte que l’on pourrait dire que toute sa carrière ne fut qu’une méditation sur l’art; tout son œuvre, qu’une longue méditation sur la vie.
Cette méditation sur l’art, sur les principes auxquels il doit obéir, sur ses moyens et sur ses fins, il lui conféra fréquemment forme littéraire, dans un style de peintre, à la vérité, plus préoccupé de l’expression que de l’éléganee. Tous ses écrits n’ont pas été publiés, mais nous pouvons trouver la quintessence de sa pensée, les conceptions maîtresses qui ont inllueneé ses activités, dans les articles et dans les lettres reproduits, à diverses époques, par des revues d’art, VArt Modrrne, notamment, que dirigeaient ses amis Edmond Picard et Octave Mans.
Mellery était un contemplatif, un fervent. 11 considérait l’univers dans un sentiment d’amour, d’humaine communion. 11 répugnait à croire qu’il fut la combinaison fortuite de hasards aveugles. Tout y était, au contraire, à ses yeux, ordre caché, harmonies occultes. Il le voyait engendré, organisé, pénétré par l’esprit. Et c’est avec cet esprit que, selon lui, l’art doit entrer en communication; c’est cet esprit qu’il a reçu mission de rendre apparent. Noble, mais redoutable mission, qui impose à ceux qui rassument une manière de sacerdoce, et doit leur interdire la fantaisie, le caprice, les efflorescences purement personnelles. Il faut que les choses se dévoilent à eux dans la clarté de leur réalité en même temps que dans le mystère de leurs significations virtuelles. La vie extérieure n’est que la surface sous laquelle germe et se développe la vie intérieure : « Une figure, un coin, écrivait Mellery