Définition de Littré
vos modèles sous les yeux et que, rien qu’en les copiant, vous les aurez appris, je vous donnerai quelques explications et quelques notions de surcroît. Mais pour ne pas faire votre besogne trop machinalement, il faut d’abord que vous sachiez au moins ce que c’est qu'un verbe. Le savez-vous ?
— Je ne saurai peut-être pas le dire en termes techniques ; mais je ne puis d'autre part ignorer positivement ce que c’est qu'un verbe, s’il est une création naturelle de l'esprit humain, et si j'ai l’esprit fait comme tout le monde.
— Dites-moi donc ce que vous en croyez savoir, non pas en termes techniques, mais naïvement.
— Eh bien, lorsque l’on a prononcé le nom de la personne ou de la chose qui, sujet ou régime, est le sujet de la conversation, l’on n’a rien fait que la nommer ; il reste à dire ce qu’elle est, ou ce qu’elle fait ou ce que d’autres lui font. J’imagine que c’est le rôle du verbe.
— Vous imaginez fort bien, et votre réponse est si complète que non seulement elle définit le verbe, maïs toutes les différentes sortes de verbes. Ce mot, le mot par excellence (vous n'’ignorez pas sans doute que mot et verbe sont synonymes), ce mot indique soit l’état du sujet, soit l’action dont le sujet cst l’agent, ou encore l’action qu'il souffre... Vous n'avez pas besoin d’en savoir plus long pour le moment, vous ROBYEz vous mettre à vos paradigmes.
Xavier était si impatient de s'asseoir devant une table et de noircir son cahier que, s’il n’eût craint de fâcher M. Lancelot, il eût commencé son devoir chez moi. Il ne le fit point, par délica-
tesse, mais il me témoigna de toutes les manières que ma lenteur à m'accommoder lui donnait sur les nerfs terriblement. Il s'était mis à califourchon sur une chaise, juste vis-à-vis de moi, il agitait ses jambes, et me considérait tantôt avec une féroce ironie, tantôt avec une injurieuse pitié.
— Vous auriez beau, dit-il, passer trois heures chaque jour à votre toilette, et moi rester trois jours sans faire la mienne, j'aurais {out de même trente-cinq ans de moins que vous.
— Parlez mieux, lui dis-je. Tout de même, signifie de méme et ne signifie pas nonobstant.
— Nous ne sommes pas en classe |
— Pas encore.
Il haussa les épaules.
— Je suis prêt, dis-je.
— Ce n’est pas trop tôt!
Il marcha, jusque chez M. Lancelot, d’un tel train que j'avais peine à le suivre. Nous trouvàmes l'excellent homme sur le pas de sa porte, déjà inquiet de notre retard, et qui nous guetlait.
— Monsieur, lui dit Xavier sans prendre le temps de souffler, je ne veux pas vous priver de ma compagnie : je vais descendre mes cahiers, mes livres et mon stylo, et je m'installerai sur la table du jardin ; vous me regarderez si cela vous amuse, mais vous aurez la bonté de ne pas ouvrir la bouche. Le plus léger bruit me fait perdre le fil de mes idées. Je dois copier six paradigmes d'ici à ce soir.
— Six paradigmes ? dit M. Lancelot étonné.
— Oui, avoir, étre, et les quatre conjugaisons.
M. Lancelot se tourna vers moi et me demanda
XAVIER Vie 11
162 XAVIER OU LES | ENTRETIENS d’un ton sévère si j'avais au moins en à.
notre élève quelle sorte de mot est le verbe.
— Il serait curieux, répondis-je avec hauteur, que je n’y eusse point songé.
— J'imagine, poursuivit M. Lancelot, que vous
lui avez également appris cé qu’ est une vVoix,un
mode et un temps ?
— À quoi bon si viteP baiiotia jo :
— Mais, Monsieur, afin qu'il ne jui pas sans comprendre ce qu'il copie.
— Eh bien, Monsieur, dis-je, de mauvaise
humeur (parce que j'avais tort), apprenez- -Jui donc dès ce matin, si vous le jugez à propos, ce
que j avais cru pouvoir sans inconyénient remettre
àa demain.
— Dépêchez-vous, dit Xayior.
M. Lancelot fut bref, mais ne se hâta nulle- Hrent. > =>.
— On distingue trois formes ou voix, dit-il,
l'active, comme j'aime, la passive comme je suis
aimé, et la pronominale comme je me repens.
— N'oubliez-vous pas la voix pere 2 interrom- à -.
pit Xavier.
M. Lancelot, attendu qu'un verbe neutre est un
‘on, Monsieur, je ne l'oublie pas, reste
verbe à la voix active, qui n’a pas de régime, du moins de régime direct, comme je pes je. Res .
ou je nuis à mon prochain.
— Bon !
— Le verbe, reprit M. Eaiaiut pet exprimer 2
simplement la réalité actuelle d’un fait, où la
condition, ou la possibilité, ou encore une volonté impérative de la personne qe que que ce fait S Lie
SUR LA GRAMMAIRE FRANÇAISE 168 = Une volonté impérativé?.. dit Xavier. Alors, c’est l'impératif ?
— Oui. Les autres modes sont l'indicatif, le conditionnel êt le subjonctif : « J'éludie la grammaire française. . Jé l'éludierais avec moins dé plaisir si on me l’enseignait plus méthodiquement... Je souhaité que ce travail agréable ne soil pas complètement inutile... » À ces quatre modés il faut joindre l'infinitif, qui est une sorte de nom, et le participe qui est une sorte d’adjectif... Devinez-vous combien il y a de temps?
-— Parbleu ! trois, dit Xavier : le présent, le . passé ét le futur.
- — N'y a-t-il point plusieurs passés et plusieurs futurs ?
— Ah! oui... simples où composés.
— C'est cela même. Les témps composés sont formés du verbe que l’on conjugue et de l’un des deux verbes auxiliaires, qui sont ?...
—— Avoir et étre.
— Enfin, Monsieur, comment marquez-vous le temps, le mode ou la personne ?
… En changeant la terminaison ou la désinence du verbe.
— C'est précisément ce qui S’appelle conjuguer... Vous ne savez pas tout, mais vous savez Maintenant ce qu'il faut pour copier avec fruit vos six paradigmes. Mettez-vous à votre besogne. Nous vous regarderons et je vous promets que nôus serons bien sages tous les deux.
Je connais peu de spectacles si touchants que. célui d’un jeune homme turbulent et joueur, qui prend intérêt à un travail de plumé au point de garder plusieurs heures durant devant sa table
le silence, l’immobilité d’un fakir. J’admirais sincèrement l'application de Xavier. Son bavardage et ses saillies me manquèrent, à la longue. Moins raisonnable que lui, J'essayai deux ou
trois fois de divertir son attention : il me lançait
des regards furieux. Le déjeuner fut assez morne ; il semblait absorbé, en proie à une idée fixe. Nous ne pümes l'empêcher de reprendre ses écritures dès le café. L’après-midi fut assommante. J'envoyais les verbes à tous les diables. Je n’osais même pas m'approcher de Xavier et regarder par-dessus son épaule si sa besogne avançait. Le soleil était déjà bas quand il s’écria tout d’un . COUP :
— J'ai fini! Il était temps. Cinq minutes de plus, j'avais la crampe de l'écrivain.
Il me remit son cahier et partit en courant à travers le jardin, sans nous inviter à le suivre. Nous aurions préféré, moi du moins, courir derrière lui ; mais notre dignité, autant que l’âge, nous l'interdisait ; nous nous consolâmes en admirant les six paradigmes qu'il avait transcrits fidèlement et sans faute, d’après la troisième année de grammaire de MM. Larive et Fleury.
Il avait choisi cette grammaire plutôt que celle de MM. Noël et Chapsal, parce que les tableaux des verbes y sont encadrés et qu’il brûlait de nous montrer ses talents de sergent-major.
Je hasarde de reproduire ici (sauf l’autographe) son chef-d'œuvre, dussent les auteurs originaux me réclamer des droits ; mais les verbes français ne sont-ils pas tombés depuis longtemps dans le domaine public? On peut même juger que le public en abuse. Nous n'avons pas, en France,
SUR LA GRAMMAIRE FRANÇAISE 165 le sentiment de la propriété collective. Ah ! que ne sommes-nous en Suisse ? Il est vrai que,
pour le langage, cela pourrait présenter d’autres inconvénients.