‹ Xavier; ou, Les entretiens sur la grammaire françaiseChapitre 16 sur 30 · POLYMNIE · texte numérisé non relu

POLYMNIE

Lorsque Xavier, le lendemain, me vint surprendre, comme de coutume, au saut du lit, il avait cet air de sérieux que je trouve le plus agréable du monde chez les très jeunes hommes. C’est assurément une’ mine : elle est étudiée, affectée, cependant elle est naturelle et sincère. Les femmes, qui se plaignent d’être incomprises et se flattent d’être incompréhensibles, ont toujours aimé de prétendre (mais singulièrement environ les années quatre-vingt) que les mâles ne connaissent rien à leur psychologie. Qui donc y

connaîtrait quelque chose ? Elles-mêmes? Non.

Mais ce qui est plus certain, c’est que les « grandes personnes » ne connaissent absolument rien à la psychologie des jeunes gens.

Il le faut imputer moins à un défaut d’intelligence qu’à un défaut de mémoire, qui d’ailleurs

n’est peut-être qu'une sorte de sclérose de l’intel-

ligence. On pourrait en ce cas transposer l’un des aphorismes de nos modernes Hippocrates, et, comme ils disent que nous avons l’âge de nos artères, dire que nous avons l’âge de notre mémoire ; mais, si l’on en devait juger par le néant où, dès notre maturité venue, nous lais-

Fa à se SIT TE

sons tomber le souvenir de tous nos états d'âme d'enfance et de jeunesse, l'humanité ne se composerait guère que de vieillards précoces. Il y a des exceptions. Elles sont très rares ; je dirais volontiers avec Malherbe : |

Et trois ou quatre seulement, Au nombre desquels on me range...

Je me souviens : j'avoue que j'en tire vanité. Ceux qui oublient trahissent naïvement leur défaillance en répétant de siècle en siècle, de génération en génération : «Il n’y a plus de jeunesse ». C’est que, faute de mémoire, et par conséquent d'expérience, ils se font d'elle une idée a priori, à laquelle ils lui reprochent de ne pas ressembler. Ils lui attribuent des manières d’être qui ne sont pas les siennes, et même qui sont tout le contraire. Ils n’ont pas remarqué, entre autres choses, que l’on n’aperçoit qu’à la longue la frivolité, et que l’on aperçoit d’abord le sérieux de la vie. L'expression la plus naturelle à un très jeune visage est donc, à rebours de ce qu'ils croient, celle de la mélancolie et de la gravité. Les grandes personnes manquent rarement à s’en moquer, je ferais conscience d’en sourire. Je ne demandai point à Xavier pourquoi il portait la tête comme un Saint-Sacrement ; mais après lui avoir donné le bonjour le plus brusquement possible et non comme à un enfant gâté, je l’interrogeai d’un regard’où je parierais bien qu’il ne put lire aucune ironique et outrageante condescendance.

— Monsieur, fit-il d’un ton assuré, ce que je viens vous dire n’est pas nouveau; c’est à

peu près ce que je vous ai dit hier matin, mais je vous le dirai autrement, et mieux je l’espère,

parce que depuis hier jy ai beaucoup réfléchi.

J'en ai toujours à votre méthode d’ insiruire en

amusant.

— « Escobar sait un chemin de velours. Ph murmurai-je.

— Un travail amusant, voyez-vous, cela me semble aussi bâtard que des étrennes utiles.

— L'analogie est lointaine. Mais auriez-vous, comme les snobs, la superstition — bien française — de la eur de l’ennui ?

— Non !

— Ou bien est-ce un reste de mysticisme ? & une velléité d’ascétisme chrétien?

La vie humble aux travaux ennuyeux et fo.

Est une œuvre de choix.

— Non, Monsieur! Car je ne crois pas indispensable qu’un travail soit ennuyeux, et il ne

me parait pas... comment dire ?... méritoire s’il

est facile. Je sentais bien que mon instinct, qui

m'avertissait obscurément de ces choses, ne

me trompait pas, mais je souhaitais plus de précision, une formule plus nette, et surtout qu'un autre que moi me les dît: j'ai moins de

confiance en moi que vous ne pensez. Enfin,

hier, j'ai trouvé ce que je cherchais. Je l’ai trouvé dans un livre. Ce n'est pas dans Sagesse de Verlaine.

— Où donc ?

— C'est dans les Souvenirs d’ enfance et de Jeunesse de Renan. |

— Je ne vois pas...

— Oh ! je vous ai apporté le texte !

Et il lut :

«.. Je reçus mon éducation dans un petit collège d’excellents prêtres, qui m'apprirent le latin à l’ancienne manière (c'était la bonne), c'est-à-dire avec des livres élémentaires détestables, sans méthode, presque sans grammaire, comme l'ont appris, au xv° et au xvi° siècles, Erasme et les humanistes qui, depuis l’antiquité, l'ont le mieux su. Ces dignes ecclésiastiques étaient les hommes les plus respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle maintenant pédagogie, ils pratiquaient la première règle de l'éducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but est la difficulté vaincue... »

— Eh bien, reprit-il, qu’en dites-vous? Comme Renan (pardon, je saute deux pages, voyez), je suis « élevé par des maîtres qui renouvellent ceux de Port-Royal » ; je puis me comparer à « un élève de Nicole ou de M. Hermant ». J'avoue que vous m’enseignez le français «sans méthode, presque sans grammaire, comme, au xv° et au xviI° siècles, Erasme et les humanistes ont appris le latin », etje veux bien croire que cette ancienne manière est la bonne, justement parce qu'elle est détestable. Je vois bien aussi que ce qui s’appelle pédagogie ne vous soucie guère ; mais je ne vois pas que vous pratiquiez « la première règle de l’éducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but est la difficulté vainçue ».

— Vous ne sauriez croire, dis-je, mon cher Xavier, combien je suis heureux de vous entendre

parler avec cette haute raison. Le meilleur de

votre discours est une citation de Renan, mais ses paroles ne jurent pas dans votre bouche, et vous y ajoutez même un surcroît de malice dont il se pourrait qu’elles n’eussent pas besoin, ILest vrai que vous me répétez aujourd’hui à peu près ce que vous m'aviez dit hier; mais voyez comme la forme emporte le fond ! Hier vous parliez comme un enfant mutin ; vous ne faisiez qu'une boutade, et l’on vous eût marqué trop de complaisance, si l’on avait fait semblant de vous prendre au sérieux. Aujourd'hui vous parlez comme un homme, je vous écoute avec

déférence, et je ne sais plus que vous répondre;

ou plutôt je ne veux pas vous répondre, la loyauté me défend de vous contredire, puisque je suis de votre avis. Tenez, parlons un peu de cette pédagogie, que vous prétendez qui ne me soucie guère. En voici le premier axiome : « Chaque fois que le maître enseigne à l’élève une chose, il lui enseigne deux choses. »

— Que diable est-ce que cela peut bien vouloir dire? : | — Oui, je sais que vous n'aimez pas le style d’oracle, et vous avez raison. Je m'explique en langage chrétien. Chaque fois, mon cher Xavier, que vous faites l'acquisition d’une connaissance nouvelle, vous n’augmentez pas seulement la somme de vos connaissances, mais aussi et en même temps votre faculté de connaître.

L'étude la plus humble a un double effet, qui est d'ajouter à votre savoir et de confirmer la discipline de votre esprit. Cette discipline, hélas !

pèche et péchera toujours par quelque côté, mais

Ve

non pas, à toute époque, par le même côté. Le péché de notre siècle est un relâchement général qui a fait perdre aux hommes le goût de s’évertuer. C’est au point que ce mot même, si beau et si français, est quasi tombé en désuétude.

— Je ne lelis nulle part, et jamais je ne l’écris ! Mais je vous jure que je l’écrirai dorénavant, quand l’occasion se présentera.

— Faites-la naître... S'ils s’évertuaient, ils craindraient d’être dupes. Ainsi que Gaspard Hauser, les gens des villes ne les trouyeraient pas malins. Ils craindraient même (ou ils le disent) d'outrager la nature, qui obéit à la loi du moindre effort. Quoique les prodigalités inutiles dont elle nous donne l'exemple nous permettent d’en douter, je veux bien que le moindre effort soit en effet une loi de la nature physique ; maïs qu'est-ce que cela prouve, sinon que la nature morale est régie par des lois moins commodes, que notre mérite est de nous y assujétir par un décret de notre volonté libre, et que notre gloire est même, au besoin, de les

. inventer ?

« Frédéric Nietzsche, qui prétendait soustraire les fils de rois à la règle vulgaire du bien et du mal, leur recommandait la pratique de l’ascétisme (au sens étymologique du mot); il voulait que les candidats à la super-humanité subissent, sans y être contraints par aucun impératif, des épreuves redoutables et inutiles, qui n’eussent pour objet que de les exercer à l'effort, de leur en faire goûter le plaisir superbe. Cette morale, peu chrétienne, impie, mais virile, semblerait extravagante aux hommes, et surtout

aux jeunes hommes d'à présent. Je suis charmé

de voir, mon cher Xavier, que vous ne donnez pas dans leur lâche hérésie. Tout se tient, et puisque vous refusez d'arriver même à l’humble connaissance de la grammaire par un chemin de velours, c'est que vous ne craignez pas de vous évertuer.

« Je pourrais vous objecter que voie cas n’est plus tout à fait celui d’un enfant, à qui, selon ma formule sibyiline, on enseigne, ou du moins l'on devrait enseigner deux choses, quand on lui en apprend une. Il ne s’agit plus pour vous que d'acquérir des connaissances qui vous manquent : votre caractère est neuf, mais achevé, votre esprit sent la nécessité d’une discipline, et vous venez de me témoigner que vous n’avez pas horreur de l'effort. Ja méthode d'enseignement par la joie, que M. Lancelot et moi nous avions adoptée, ne présente pas les mêmes inconvénients quand on l’applique à un élève de votre âge, et nous ne serions pas bien coupables si nous persévérions à vous rendre attrayants et faciles des exercices dont le but, - pour vous, n’est pas la difficulté vaincue. Je ferais cependant scrupule de ne pas vous donner une demi-satisfaction. Je vous ai promis hier que vous commenceriez aujourd'hui de remplir votre beau cahier. J'ai en effet dessein de vous donner un devoir, je dirais presque un pensum, mais vous savez peut-être que toute tâche, en latin, s'appelait «pensum », soit la pue d'une fileuse ou le devoir d’un écolier.

-— Non, je ne le savais pas ! Quel pensum ou quel devoir me donnez-vous ?

— Vous allez me copier.

— Dix fois le verbe J'apprends la grammaire française dont je ne savais pas le premier mot ?

— Non; mais il est vrai qué nous en sommes aux verbes, et vous allez m'en copier les para-. digmes. :

— Qu'est-ce que c'est encore que ce mot barbare ?

— Ge n’est pas un mot barbare puisque c’est un mot grec. Il signifie exemple ou modèle. On appelle « paradigme d’une conjugaison la série des formes d’un verbe présentée au tableau f ».

— Je suis très fort pour les tableaux, les cadres et les accolades! s’écria Xavier. Au régiment, quand le scribe du chef ne pouvait pas s’en tirer, c'est à moi qu'il s’adressait. .

— Nous n'abuserons pas, dis-je, de tous ces enjolivements. Je ne vous demande pas des paradigmes qui ressemblent à des tables de multiplication ; l'essentiel est qu'ils se lisent clairement et qu’ils soient corrects. Savez-vous combien je vous demanderai de paradigmes ?

— Je me rappelle qu'il y a quatre conjugaisons ?...

— Etreet avoir peuvent-ils être assimilés à l’une de ces quatre conjugaisons ?

— Très vaguement.

— Ou point du tout.

— Soit donc six paradigmes.

— Je présume, dis-je, que vous n’aurez pas trop de toute la matinée et de toute l'après-midi pour faire un devoir si long. Quand nous aurons

Page 1