‹ Xavier; ou, Les entretiens sur la grammaire françaiseChapitre 29 sur 30 · CALLIOPE · texte numérisé non relu

CALLIOPE

L’après-midi fut assez pénible. Xavier boudaït, de parti-pris. Je faisais mine de ne pas m’en apercevoir et je parlais avec volubilité ; mais, si j'ai quelque verve dans le dialogue, je suis déplorable dans le soliloque, et il me fallait, à moi tout seul, entretenir la conversation. M. Lancelot lui-même, toujours si curieux de politesse, me répondait à peine et m'écoutait d’une oreille outrageusement distraite. Je ne pouvais le soupconner de bouder, comme notre charmant et insupportable élève, parce que nous avions fini la grammaire ; mais il semblait en proie à quelque noir souci, probablement plus grave. Je croyais parfois qu'il allait me le communiquer. Il se tournait vers moi, il me regardait, puis il ne parlait point, et moi je continuais de parler désespérément.

J’appelai à mon aide les lieux communs. J’exprimai des idéés qui.ne sont point neuves et qui m'ont déjà servi à moi-même plusieurs fois, sur le loisir. Je dis que les modernes n’en ont point sincèrement le goût et qu'il n’a été apprécié que des Anciens. Je m'attirai enfin une réplique,

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une verte réplique, de Xavier. Il déclara qu'il haïssait le loisir, et que, si jamais il concevait

des doutes sur les vérités de la religion, ce ne

serait point parce qu'il est écrit que Josué arrêta le soleil, mais parce que le Seigneur, lors de la perte du paradis, infligea le travail à l’homme comme une punition.

— Ge n'est pas une punition, s’écria-t-il, c'est la plus belle des récompenses !

Si latitudinaire que soit M. Pot et d'ailleurs si ami du travail, cette hérésie véritablement diabolique le scandalisa. J'espérai un moment que la discussion allait s’animer ; elle retomba presque aussitôt. , | — Je vais travailler dans ma chambre | dit Xavier avec éclat.

Il disparut. Je m'avisai que j'avais chez moi cent choses à faire, fort urgentes et que je négligeais depuis que je me consacrais à l’enseignement. M. Lancelot m'excusa : il semblait préférer de rester seul. Je ne revins que pour diner.

Xavier ne descendit qu’au troisième appel, et d’encore plus mauvaise humeur que le matin. Il me regarda de travers.

— Ce qui m'arrive est agréable ! gronda-t-il. Voilà maintenant que je ne trouve plus mes idées quand vous n'êtes pas là ! |

— C’est l'abus de la méthode socratique, dit M. Lancelot non sans ironie. Vous ne savez plus penser que par demande et par réponse.

Xavier haussa les épaules. J'étais déterminé à ne point recommencer de conférence, et je

ne saurais mieux traduire ce qui s'ensuivit que

par cette formule, si fréquente dans les romans

naturalistes des années quatre-vingt : un silence tomba. Je me retirai dès neuf heures, sérieusement fâché; et, pour le marquer à Xavier, je lui dis :

— J'imagine que vous ferez la grasse matinée demain, puisque nous n'aurons pas de leçon. J’ai moi-même Flintention de faire le tour du cadran. Nous nous retrouverons ici.

Je vous dispense de venir me chercher à la maison.

— Vous pouvez compter que je profiterai de la permission, me répondit Xavier du ton le plus rogue. | Je n’oserais décider qui de lui ou de moi s’endormit plus bourrelé de remords et agita, en rêve, des pensées plus puériles. Ce fut moi, probablement. Je ne doutais pas que Xavier n’eüt aussi grande envie qu’à l'ordinaire de venir me chercher. Toute la question était de savoir s’il céderait à son désir ou s’il s’obstinerait par orgueil, et si, pour me punir, il se punirait luimême. Je penchais pour ce que je craignais plus eb il y avait trop d'apparence que J'eusse raison ; ‘un fait nouveau fut cause que i eus tort. Xavier vint à l’heure coutumière, et même un peu plus tôt.

J'avais fait exprès de me mettre en retard, pour lui bien montrer, si par hasard il venait, que je ne comptais pas sur lui. Il ne daigna point prendre garde à ce détail= Il n’avait point du tout l'air d’un pécheur repentant qui vient solliciter son pardon. Il affectait une grande dignité, mais il semblait réprimer avec peine une gaité indiscrète, et je sentis d’abord qu'il avait quelque .

En

chose sur le bout de la langue, qu'il crill ait .

pe

me communiquer, qu'il voulait . de me à

faire attendre.

— Monsieur, me dit-il, vous m'avez fait entendre hier que vous ne vous souciiez pas de

recevoir ma visite ce matin: je vous prie de croire que je me le serais tenu pour dit, si

M. Lancelot ne m'avait chargé pour vous d’ une

commission.

— Ah ? dis-je froidement. Quelle commission ?

— Ilest à Paris ! s’écria Xavier.

— À Paris ? M. Lancelot?

— Cela, dit Xavier, peut lui arriver tout aussi bien qu’à d’autres. IL n’est pas, grâce à Dieu,

parti sans esprit de retour. Nous le reverrons

dès demain. Nous n’en sommes pas moins réduits au tête-à-tête toute la journée ; et comme ce bon M. Lancelot croit toujours que je vais tomber si l’on ne me mène par la maïn, il me passe en

consigne à vous. C'est une grave responsabilité. C’est aussi une corvée : je suis désolé qu'il vous

l’inflige. :

— Ne mentez donc pas: vous en êtes ravi. … — Si vous l’êtes. = — Nous le sommes, et je trouve même cela fort vilain de notre part... Mais cette histoire est étrange ! L'idée d'aller à Paris lui a pa tout d’un coup ce matin

— Non! Il avait reçu, au premier courrier

d'hier, une lettre qui l'y appelait, pour je ne sais

quelle affaire. Vous ou moi, nous aurions dit, sans y attacher d'importance : « C’est assommant ! Je suis obligé d’aller à Paris demain.

Mais ce voyage est, pour M. Lancelot, un ie

événement qu'il en a été troublé toute l’aprèsmidi. Il ne savait comment vous l’annoncer ; finalement il ne vous en a rien dit, et ne me l’a dit à moi-même que ce matin, cinq minutes avant de s’embarquer. Je vous assure que je l'aime beaucoup et que son absence me peine ; mais nous n'y pouvons rien, et je ne suis pas trop fâché non plus de vous avoir à moi sans partage toute une sainte journée. Je ne pense rien faire de mal en profitant de cette rare aubaine.

— Et comment souhaitez-vous en profiter?

— Je n’ai aucune idée.

— Ni moi.

— C’est vous que l’on charge de m’amuser.

— Je suis à vos ordres.

.. — Eh bien, Monsieur, je veux... Vous entendez, je veux.

— J'entends.

-— Je veux... d’abord déjeuner ici ou dans une guinguette, pour changer... Et puis vous demanderez la voiture de très bonne heure et nous irons à Port-Royal. Je veux revoir avec vous l’endroit où je vous ai rencontré pour la première fois il y a cinq ans.

Je ne pus me défendre de sourire, il se mit en colère.

— Si vous vous moquez de moi, dit-il, je réntre à la maison, je m’enferme dans ma chambre, etje ne ferai pas autre chose que travailler jusqu’au retour de M. Lancelot.

— Vous savez bien, dis-je, que les idées ne vous viennent plus quand je ne suis pas là.

— Oh! elles reviendront, un jour ou l’autre.

— En attendant, si nous ne perdions pas un.

temps précieux à nous chamailler ? :

—— C'est absolument mon avis... Alors?..

— Je vous répète que je suis à vos ordres.

Nous ne continuâmes pas moins à différer d'avis sur toutes choses, mais nous le faisions exprès ; car la conversation est, comme la musique, un art de résoudre les dissonances, qui suppose des dissonances, et l’on n’a plus qu’à se taire si l’on se met d'accord trop vite. Les Orientaux ne le craignent point. Le plaisir de se voir est le seul qu'ils recherchent en compagnie : ils se regardent, ils sourient et ne disent rien. La présence de l’ami le plus cher ne suffit pas aux Français, dont le caractère est plus vif, etils ne seraient pas contents s’ils ne traduisaient ou ne trahissaient leur contentement par un vain bruit de paroles.

Nous disputämes premièrement qui téléphonerait à mon mécanicien. Ge fut Xavier, par complaisance. Il lui enjoignit de venir sans retard

et d'amener sa voiture comme elle était, même

si elle n’était pas lavée. Rien cependant ne nous pressait. Dix heures sonnaïient, et le trajet, en automobile, est court, de Milon-la-Chapelle à Port-Royal des Champs. | ‘ — Où déjeunerons-nous ? dit Xavier.

Les sages ne décident point de cette question par principe et s'arrêtent pour déjeuner où ils trouvent un bon cabaret ; maïs nous n’étions sages ni l’un ni l'autre, et le nom des deux seuls villages entre lesquels il nous était loisible de choisir fut ce qui guida notre choix... Naturellement nous ne nous accordions pas davantage sur

ce point ; et, comme je tenais pour Saint-Lambert des Bois, Xavier marqua aussitôt une préférence pour Vaumurier. Nous eùmes cependant la prudence de mettre dans la voiture un panier de provisions bien garni. Je m'en félicitai: nous ne trouvâmes, ni à Vaumurier ni à Saint-Lambert, même une place où nous asseoir, et nous dûmes faire notre collation sur l'herbe, dans le désert de l’Abbaye. Nous n'étions pas bien sûrs que nous ne commettions pas un sacrilège. Mais il n’était pas l’heure de nous restaurer. Xavier voulut d’abord visiter cette chapelle où nous avions naguère fait connaissance. Il prétendait lui vouer pour ce motif un culte particulier. Je ne sais comment il l'avait vue lors de son premier pèlerinage; mais il la vit cette fois comme elle était, et elle le déçut. Cette construction neuve n’a rien de commun avec l'église où « Les six demoiselles de Paris » firent, en 1697, leurs dévotions, et qui les ravit par «un anéantissement de tout ce qu'on voit dans les autres églises » ; parce que « l'or et les ornements somptueux qui en font souvent toute la beauté et y attirent le monde étaient inconnus dans cette maison » ; et que « tout y était néanmoins si propre et si digne de la sainteté de Dieu que, dès que l’on y entrait, on sentait en soi-même ces sentiments d'amour que le prophète lui témoigne par ces paroles : Seigneur, j'aime la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire 1.»

Xavier n'eut pas le sentiment que la gloire du

1, Cité par M. André Hallays,

AN

Seigneur éd en ce ne Ses souvenirs même, ses tendres et puérils souvenirs ne s'y trouvèrent

point à l'aise. 1.

— Monsieur, me dit-il, allous-nous-en, je vous en prie.

IL n’était pas bruyant comme le jour que je -

l'avais vu pour la première fois et qu il m'avait d'abord tant déplu. Il parlait d’une voix presque basse, morne et désenchantée. Dehors, l'aspect du terrain pelé, où les ruines elles-mêmes ont

péri, n’était point pour lui rendre sa gaîté ; mais

cette désolation n’a rien, au moins, de choquant,

et l’on peut dire de ce paysage à peu près ce . qu'ont écrit de l’ancienne église les six demoi-.

selles de Paris : c’est un anéantissement de tout

ce qu’on voit dans les autres paysages ; les beau-

tés naturelles qui charment le monde y sont inconnues ; et tout néanmoins y est simple, propre, digne de la sainteté de Dieu.

J'avais bone lors de ma première visite, que les places historiques sont signalées par des écriteaux, comme jadis les décors de Shakespeare, et que l'imagination a d'autant plus beau jeu. Cette remarque, juste pour moi-même, au seuil de la vieillesse, l'était bien plus pour Xavier, si proche encore de l'âge où la fantaisie veut tout créer de rien, et boude dès qu'on lui offre des jouets d’une forme trop arrêtée. Il était recueilli,

pénétré, il se serrait contre moi, il m'avait saisi

la main comme une branche de salut : j'étais touché de sentir sa détresse et la confiance ni nue, immense qu'il avaiten moi. re

— Monsieur, me dit-il, je vous en supplie, ne

vous moquez pas de mon émotion. Je sais bien

; Rx

Pt

qu'elle est ridicule et qu’elle manque de mesure : c'est cela surtout qui doit vous offenser. On dirait que je vais me mettre à réciter le Lac ou la Tristesse d'Olympio, parce que j'ai réveillé le souvenir, le sacré souvenir qui dort dans l'ombre, parce que j'ai voulu « errer le long de la ravine », « regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures », parce que « j’ai voulu tout revoir », — tout revoir avec vous... Ne me grondez pas, c’est fini ; je ne serai plus romantique pour ne plus vous fâcher… Mais tenez... je me rappelle un roman de Dickens... je ne sais plus lequel, je sais seulement qu'il est très long... Pourtant, Dickens, quand il arrive au dernier chapitre, au lieu de se hâter, ralentit encore le train. On sent qu'il ne peut pas se détacher de ses héros. D'ailleurs, il ne s’en cache pas. Il tire à la ligne. Il cherche des prétextes pour faire traîner les adieux. Il ne peut pas non plus se séparer du lecteur. Il lui adresse la parole comme s’il le connaissait personnellement. Cette familiarité devait indigner Flaubert qui détestait ses créatures et qui disait « la Bovary ». Comment un artiste sensible peutil parler sur ce ton d’une femme qui est née de lui, avec laquelle ila vécu en rêve tant de journées et d'années ? Moi qui ai vécu si peu de jours avec les héros de notre roman, je ne puis les quitter sans ennui. J’exagère, n’est-ce pas ? Quand on pense que notre roman, c’est la grammaire et les personnages, ce sont des mots! Dans quel état serai-je quand j’écrirai le mot fin au dernier feuillet du chef-d'œuvre dont je vous ai lu quelques fragments ? Peut-être aussi est-ce vous que j'ai peine à quitter ; et il me semble qu’hier,

quand vous m'avez déclaré que vous n'’aviez plus

rien à m'apprendre, nous nous sommes dit l’un à l’autre un irrévocable adieu.

— Xavier, lui répondis-je, mon cher Xavier,

auriez-vous perdu, par ma faute, cette confiance

en vous et cette vanité de jeune sauvage qui vous rendaient naguère si détestable et si séduisant ? Comment oserais-je me moquer de vous, mon enfant? Je me moquerais donc aussi de moimême et à bien plus forte raison, puisque cette mélancolie que vous avez, comme écrivait un jour le vieux Voiture, « dans le cœur et dans les

YEUX », je la ressens comme vous, à merveilleux,

et moi j'en ai bien passé l’âge.

— Pourquoi m'appelez-vous « merveilleux » ?.

me dit-il d’un ton d’affectueux reproche. Vous voyez bien que vous vous moquez encore et tou-

- jours!

— Ce n'est point moquerie, cher Xavier, c’est

“pédanterie et pédanterie vénielle. J'aime à vous

appeler ainsi pour me procurer des illusions, ou

ressusciter les souvenirs d’une vie antérieure ; parce que Socrate appelait ainsi les jeunes disciples avec lesquels il s’entretenait au seuil de la palestre de Tauréas, vis-à-vis le sanctuaire de Basilè, ou sur les bords de l'Ilissus, à l'ombre du

platane très élevé et du gattillier fleuri, comme je

vous ai entretenu durant de trop courtes journées dans la riante vallée de l’Yvette et dans le désert de Port-Royal des Champs. Comme lui, je n'ai pas craint de toucher, pour vous instruire, une matière aride et sans attraits; comme lui, j'ai, pour vous plaire, ajouté des ornements d’em-

prunt à ce qui peut-être n’en comportait point,

et je n'ai pas épargné le miel, afin que vous sentissiez moins l’amertume du breuvage que je vous suggérais. La ressemblance, hélas ! s’arrête là. Si j'étais Socrate ou le divin Platon, je n'aurais pas cru ma tâche terminée hier, après vous avoir enseigné que c’est une faute de prendre malgré que pour quoique. J'aurais souhaité une fin moins brusque, moins abrupte. J'aurais réservé pour aujourd'hui et pour le lieu où nous sommes une dernière leçon, qui n'eût pas été une leçon d'école, mais plutôt, après la fastidieuse épreuve de votre enseignement, celle de votre initiation. Enfin je vous aurais conté, sur Les mots, les mots mystérieux, une belle fable que j'aurais inventée à mesure et que certainement un dieu m'aurait inspirée. Mais le phénomène de l'inspiration devient de plus en plus rare. Nous avons perdu le pouvoir de créer des mythes. Vous me disiez que nous n'avons plus de romantisme, c'est cela, et c'est bien pis : nous n'avons plus le sentiment du mystère ni l'intelligence des symboles.

« Cependant, cher Xavier, l'humanité, qui a laissé tomber avec indifférence tant de dogmes, n’a jamais sincèrement abjuré, sur l'article du langage, aucune de ses primitives superstitions. Le fait que des mots, des sons peuvent exprimer immédiatement fdes: pensées a toujours paru ef, paraîtra toujours à à la plupart des hommes une sorte de magie ou de miracle, en dépit d'une science trop positive qui le nie,’que nous ne saurions réfuter,'et qui pourtant ne nous contente pas. Nous avons contre elle comme une révolte d'instinct. J'en crois deviner le motif, qui est assez curieux:

« Vous savez sans doute que l’on a a :

l'existence individuelle des hommes à l'évolution | de l'espèce. Longtemps, les philosophes n’ont pu …

concevoir que des lois toutes naturelles aient pré . : sidé à la formation du langage. Ils l’attribuaient

à un dieu, qui avait déterminé pour chaque son un sens particulier, immuable, et ensuite révélé

aux mortels cette science de son invention. Nous ne pouvons plus ajouter foi à ces belles histoires, :

quand, parvenus à l’âge mûr, nous réfléchissons.

Mais ce n’est pas dans l'âge mûr que nous apprenons à parler : c’est dans un âge d’inconscience presque absolue, qui correspond à l’époque primitive où l'humanité commença d'exprimer ses

pensées par des syllabes et par des mots. De

sorte que fa raison nous défend d’avouer que le langage ait été révélé aux hommes: mais la

mémoire contredit la raison, et nous avons comme un souvenir personnel, à la fois vague et ineffaçable, d’avoir reçu cette révélation.

« C’est par le simple mécanisme de l’associa- . tion des idées que nous attachons pour jamais

un certain sens à un certain son ; mais les associations d'idées élémentaires, que nous formons,

à notre insu, dès l’aube de notre vie spirituelle et quand notre entendement sommeille encore, prennené à nos yeux comme un car actère «a Priori, > le caractère nécessaire et impératif des principes

de la raison pure. C’est pourquoi, tout en sachant

bien que le choix des mots est arbitraire et que ne

le mot {able pourrait aussi bien désigner une

chaise, nous demeurons intimement persuadés … qu'il désigne de toute éternité une table par décret nominatif de la Providence. Nous reconnaissons, …

des lèvres, que ce n’est là qu’une convention humaine ; et en même temps nous faisons la même restriction mentale que Galilée quand il disait tout haut : La {erre ne tourne pas, et tout. bas :

« — Mais si, ellé tourne !

« J'ai fait sur moi-même, à ce propos, une observation fort curieuse. Elle montre bien la force quasi surnaturelle et le prestige de ces associations d'idées que nous formons dans notre première enfance.

« J’ai appris mes notes bien avant l’âge où la raison s’éveille, et même avant l’âge appelé improprement « de raison ». Apprendre ses notes, c’est associer de certains sons à de certains noms tels que do, ré, mi... J’associai d’abord si indissolublement les deux que je ne pus désormais poser le doigt sur une touche de piano sans entendre, non le son lui-même, mais le nom, voyelle et consonne d'appui, comme si le piano était capable de l’articuler. Je m'’avisai bien plus tard que ce phénomène était peu vraisemblable, et ne pouvant toutefois douter du témoignage de mes sens, je demandai ingénument comment il se peut faire qu’une corde, frappée par un marteau, non contente de vibrer, prononce les d, les m ou les f. Si j'avais été du midi, j'aurais demandé pourquoi elle fait rouler les r. Naturellement, selon l’usage, on me rit au nez, au lieu de me donner une explication. Je l’ai trouvée plus tard encore, et tout seul. J’ai compris que j'avais une hallucination de l’ouïe, et J ‘ai su en déterminer la cause.

« Le plaisant est que je n’ai jamais pu m'en

guérir. Aujourd’ hui encore, donnez-moi une note au piano : j'entends l'instrument articuler le

nom de la note. J’ai beau savoir quéje ne l’entends pas, je l’entends. Comme j’ai l'oreille fort juste, souvent des musiciens s'amusent à me donner des notes, dont je dis aussitôt le nom, sans regarder le clavier. Je ne me trompe jamais, sauf si le piano ést accordé trop haut ou trop bas, auquel cas je me trompe toujours, et toujours du même

intervalle. Cette contre-épreuve démontre bien

qu'il n’y a là aucune sorcellerie, que le piano

ne parle pas et que j'ai seulement une bonne

oreille. Mais lorsque l’on m'en veut faire mérite, ce n'est pas par modestie que je suis en confusion : c’est qu'il me semble que je trompe le

monde, comme ces liseuses de pensée à qui un

compère dicte dé loin leur réponse, en tournant d'une manière ou d’une autre la formule de la question.

« De même, cher Xavier, nous savons aujourd’hui fort bien que les mots n’ont pas été créés et ne nous ont pas été révélés par un dieu ; mais nous ne pouvons arracher de nous cette croyance, elle nous demeure imposée par une hérédité de plusieurs millénaires et par de fausses réminiscences personnelles. Les mots participent de la

divinité d’une façon illégitime puisque notre rai-

son ne l’avoue pas. Le culte que nous leur rendons est, comme disait Racine, « un culte adultère » : ils n’y perdént rien. « Ah! soupirait la belle Milanaise en prenant sa granita di cafjè nero, quel dommage que ce ne soit pas un péché ! »

Nous sommes plus favorisés, plus gâtés que cette voluplueuse : notre religion des mots est une

idolâtrie, elle est donc un péché. Elle a toutes les excuses... |

— Elle n’est plus un péché sincère, dit Xavier finement, si elle les cherche.

— Oui, dis-je, mais sans les chercher, ni les souhaiter, elle peut se féliciter de les avoir. Elle les a, parce que les mots, s’ils ne participent de la divinité que douteusement, participent sûrement de la beauté. C’est là, mon enfant, le sujet de ma grande querelle avec les philologues, du moins Ceux du dernier bateau, pour qui toute façon de parler nouvelle est un « fait grammati- . cal » et à le droit, si j'ose emprunter cette expres-

sion aux dramaturges scandinaves, a le droit de «vivre sa vie ». Peu leur importe que le fait grammatical soit calamiteux, que la locution soit belle ou qu’elle soit laide : c’est le cadet de leurs soucis. Ils se réjouissent même, par l'effet d'un sadisme étrange, si elle est d’une laideur plus repoussante. Ah ! Xavier, que je hais ces savants criminels, satisfaits, qui goûtent le bonheur dans le crime et se complaisent dans leur vomissement ! Vous connaissez le vers adorable d’un poète anglais, en qui toute esthétique est enclose :

À thing of beauty is a joy for ever,

une chose de beauté est une joie pour toujours. Quel supplice mérite celui qui tue ensemble une joie impérissable et une chose de beauté ? N’est-il pas le plus meurtrier des assassins ? Mais je préfère l'appeler cuistre, qui est, à mes yeux, une pire injure.

— Monsieur, dit Xavier, je déteste ces gens-là autant que j'aime M. Lancelot et vous.

— Ne nous sons pas, dis-je, égarer par r en-

thousiasme, et n'oublions pas que cette beauté des mots, nous en sommes les gardiens peut-être,

mais les plus humbles gardiens. La grammaire

n’est pas l’art de parler et d'écrire avec magnifi-

cence, mais seulement avec correction.

— Cette correction, dit Xavier, me semble un minimum bien nécessaire.

Et il me répéta qu'il haïssait les DÉlolog tes

sans âme qui se bornent à enregistrer les phéno-

mènes grammaticaux, qu'il les tenait des malfai- -

teurs publics. Je lui repartis qu’il faut cependant

— non point rendre justice à ses ennemis: c'est un soin trop désintéressé, dont nous pouvons

nous remettre au juge suprême, — mais il faut

examiner de près leurs erreurs, pour en tirer le -

peu de vérité qui s'y méle toujours, #7 7 — Or, dis-je, ces malfaiteurs, comme vous

avez raison de les nommer, ont, il faut l'avouer, 2

mieux que les puristes, le sentiment de l’évolution des mots. Ils goûtent un plaisir pervers à nous instruire que les mots se fanent et meurent:

ils ne s’avisent pas que, si les mots sont mortels,

c'est qu’ils sont vivants. Votre instinct vous en

avait averli, et telle est la cause, cher Xavier,

pourquoi vous aviez si grand peine à vous sépa- . rer d'eux, la même peine que Charles Dickens à quitter, au dernier chapitre, les personnages de ses romans. Et vous avez pu croire que je sou

riais de votre mélancolie ! Songez donc, mon

enfant, en quel lieu nous sommes. C'est peut- être à cette place même que le petit Jean Racine

errait, boudeur et farouche, après que les mes-

sieurs lui eurent pour la troisième fois retiré des

mains Théagène et Chariclée. Il leur avait dit: « Que m'importe ? Je le sais par cœur ». J'avoue que la grammaire française n’est pas un roman fort romanesque ; mais elle est bien aussi diver-. tissante que les Ethiopiques d'Héliodore.

. — Monsieur, interrompit Xavier, vous m'avez plusieurs fois parlé de Racine : que faut-il penser de lui?

— Dois-je vous dicter vos jugements ? N° êtesvous plus un homme libre ? Toutefois, si vous me demandez ce que je pense moi-même de Racine, je vous répondrai qu'il n’est plus que les petites gens mal informés pour l'appeler « le doux Racine » ; car c'était un cœur innombrable et superbe, il était impatient, effréné, il pratiquait avec un égal génie, avec un égal raffinement, l’art de pécher et l’art de se repentir.

— Pourtant, il appelait Boileau, qui était son ami, « Monsieur Despréaux. »

— Les amis de ce temps-là ne valaient peutêtre pas ceux du nôtre... Mais, Xavier, ne m'appelez-vous pas « Monsieur » ?

— Parce que vous pourriez être mon père, Ô merveilleux, me répondit-il avec une charmante ironie. Mais Boileau n'aurait pu être le père de Racine et il n’avait rien de merveilleux.

— Nous n’envisageons point, dis-je, la paternité, non plus que l’amitié, comme faisaient les hommes du dix-septième siècle. Je ne vous pardonnerais pas de me respecter, et j'espère que vous êtes mon ami.

— J'espère que vous êtes le mien, dit Xavier en rougissant et en baïssant la vue.

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se: tt un moment. Il reprit d’ une voix moins - assurée et moins franche : à se — Voilà longtemps que je voudrais vous inter =. roger sur l'amitié, pour qui j'ai un culte... vous aussi, je le devine... Cependant, je n'ai point osé. par une sorte de pudeur. .. et puis, parce que je sais combien vous êtes méthodique : j'ai craint de vous fâcher en... «tournant sur elle la. matière de l'entretien », qui était sur la grammaire. — Mais la grammaire, dis-je, nous mène à l'amitié tout naturellement. Renan fit, en Sorbonne, le 11 mars 1882, une conférence sur cette question particulièrement sensible à notre patrio tisme ombrageux : Qu est-ce qu'une nalion P Il éta: blit d’abord que ce n'est pas l'unité de la race qui la constitue, et que ce n’est pas davantage l'unité de la langue. Il ÿ aurait, dit-il, de graves inconvénients à faire dépendre la politique internationale de l’ethnographie ; il n'y en aurait pas moins . à la faire dépendre de la philologie comparée. . Renan a raison, de son point de vue. Il n’en reste pas moins vrai que la communauté du langage est l’un des liens les plus forts qui puissent exister entre les hommes. Vous entendez bien qu'il ne suffit pas d’avoir la même langue maternelle, il faut la parler avec le même souci, avec la. même bonne volonté de perfection. Voilà peutêtre pourquoi, mon-cher Xavier, j'ai souhaité de tout mon cœur vous enseigner |’ humble rudiment de la grammaire française. Si après cela vous redoutez encore que notre amitié ne soit précaire, . Ô Xavier, Xavier, c’est que vous êtes à un. ami de. peu de foi. :

- - Je vous prie de croire que je: ne crains 8 per

sonne sur l’article de l'amitié. J’en ai même longtemps voulu à votre Renan, qui, à mon sens, en a parlé très mal, au moins deux fois.

— Quand donc ? dis-je. | . — Ne s'est-il pas moqué de « ce pauvre Flau- bért », qui ne pouvait comprendre les façons cérémonieuses des messieurs de Port-Royal, précisément ? Eh bien, je vous avoue que je ne les comprends pas non plus, je suis commece pauvre

- Flaubert... Aïlleurs, il écrit que nos amitiés par-

ticulières sont une espèce de vol que nous faisons à l’Infini ! Ah ! Monsieur, je ne saurais vous dire à quel point l’Infini me laisse froid. Je n’ai aucun scrupule à le voler.

— Ni moi. D'autant que dérober l’Infint est une étrange formule. Il y a contradiction dans les termes. On n’imagine pas que l’Infini puisse être lésé, c’est-à-dire diminué, puisqu'il n’est suscep- tible ni de plus ni de moins. Dans l’ordre mathé- matique, le raisonnement de Renan ne semble

pas fort rigoureux. Maïs nous n’y entendons rien,

ni vous ni moi. Nous n'avons pas le sens de l'Infini. Nous ne goûtons, à rebours, comme les

Anciens, que ce qui est limité, mesuré. Parlons

doncen termes humains de l'amitié qui est la

. plus noble des passions humaines.

— Monsieur, dit Xavier, je commence à soupçonner que la grammaire est bien autre chose que

& l’art de parler et d'écrire correctement.

— Oui, dis-je, pour nous, qui savons « passion- . ner le débat », si j'ose emprunter cette locution au jargon parlementaire.

— Il est un peu scandaleux, dit Xavier, que

DR os À } À Y k @ \ x [ î ñ :

par une bôlle faute de na re 2 Ayr - Bon aile en riant. Vous v vous 2

n'avait aucune doc efféminée : mais elle at.

flexible, forte, et elle passionnaitj jusqu’ aux moin-

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