EUTERPE
. Les inventeurs de proverbes, gens de formation toute primaire, ne voient jamais qu'un petit côté des choses. [ls disent, par exemple, que « La nuit porte conseil », et sans doute cela n'est point faux ; mais c’est une formule étroite et particu- lière d’une vérité universelle. La nuit est le mystérieux laboratoire où mürissent les idées brouillonnes que nous concevons à l’état de veille, et où se rectifient, heureusement à l'insu de notre conscience, les jugements téméraires de notre sensibilité,
Lorsque j'avais quitté M. Lancelot, je le connaissais depuis trois heures ; lorsque je m'éveillai le lendemain, j'avais le sentiment de le connaître depuis dix ans. Je ne l’avais point mal jugé : mon parti pris de m'en fier à la première impression me sauve de certaines erreurs où tombent communémentlesgens quis’en défient par principe, ne sont pas pour cela moins superficiels et, de surcroît, se trompent à tout bout de champ. Comment une impression pourrait-elle tromper ? C’est une donnée immédiate. Je savais donc, en fermant les yeux, que
M. Lancelot m'avait plu ; mais je savais pourquoi quand je les rouvris.
Il me séduisait par sa manière souple et conciliante d'ajuster aux cadres d'aujourd'hui le passé dont il avait, par droit ou par devoir d’héritage, pour ainsi parler, la survivance. Son nom, sa noblesse l'obligeaient ; mais il était le fils respectueux de la tradition, il n’en était point l’esclave. Une comparaison tirée de la grammaire est ici de saison : il me faisait songer à ces mots bien constitués, drus et forts, qui ne datent point, et que nous pouvons encore sans affectation prendre au même sens qu’il y a trois cents ans, à ces rares tournures de la langue classique qui n'ont pas vieilli, et qui, en dépit de leur caractère ancien, n’ont aucun air d’archaïsme.
J’éprouvai, dès ce deuxième jour, qu’il n'avait pas de superstitions. Pour faire le pèlerinage de Port-Royal, il ne me proposa point de monter dans une charrette, comme les six demoiselles de Paris. Je lui avouai, timidement, que je pensais l'y mener en automobile, et il ne parut point scandalisé. J'avais installé le téléphone dans mon pigeonnier : quand je voulus donner les ordres au mécanicien de ma voiture, qui était garée à Saint-Rémy, ce fut M. Lancelot lui-même qui eut l’obligeance de demander la communication, et il ne crut pas devoir, au préalable, faire des signes de croix ni témoigner qu'il attribüuait la découverte du téléphone à l’ennemi du genre humain. Il m'avait bien dit qu’il était latitudinaire. J’observai qu’il l'était encore plus que je n'imaginais.
Cette remarque me fut bien utile pour diriger
se
l'entretien durant notre promenade, Je n'avais
pas laissé, en effet, d’apercevoir qu’il m'en aban-
donnerait toujours l'initiative et la conduite. Sa modestie naturelle ne l'avait point préservé de
pécher un peu par orgueil, quand il s'était défendu, ou vanté, de ressembler au divin Socrate, qui ne savait enseigner ses disciples que par demandes et par réponses. Le maître de Platon posait des questions qui suggéraient les réponses, au lieu que M. Lancelot se taisait aussi longtemps qu'on ne l’interrogeait point.
Je ne croyais pas devoir, après ses OR es et mes promesses de la veille, l’interroger sur. autre chose que des rubriques de grammaire ; mais je ne me sentais plus assez jeune pour jouer auprès de lui lé rôle des élèves qu'il se
| plaignait de n'avoir pas, el pour le requérir de
m'apprendre la conjugaison des verbes ou la règle des participes. Montaigne lui-même ne craignait-il pas le ridicule de se mettre, barbon, à l’école ? Les généralités me semblaient mieux convenir à mon âge. Il me souvint à propos que nous ne les avions pas encore épuisées toutes, et je fis réflexion qu'un latitudinaire tel que M. Lancelot ne me parlerait point sur le même ton de
la fameuse crise du français que les pédants, pour qui la décadence continue et progressive
de notre langue est un article de foi.
Le trajet fut si bref jusqu’à Saint- Lambert des
Bois, où nous joignimes la grande route de Ver-
sailles, puis jusqu” à Vaumurier, tout proche de
l'Abbaye. que, même en simplifiant autant que . possible le protocole, j'avais eu à peine le loisir
d'indiquer la matière de cet entretien : déjà nous
errions parmi les ruines. Il n’en est point au monde à qui s'applique mieux le célèbre hémistiche etiamn periere ruinæ. Rien, en vérité, ne subsiste, c'est maintenant que l’on peut parler de -désert. Les places historiques sont signalées par des écriteaux, comme jadis les décors de Shakespeare. L’imagination a d'autant plus beau jeu, mais j'avais éprouvé que M. Lancelot ne se livrait pas volontiers à la sienne, et moins encore à celle d'autrui : je me sentis fort aise d’avoir préparé un sujet plus solide et de n'être pas réduit à la louange de Port-Royal, qui risquait, aujourd’hui sans doute comme hier, de trouver en lui peu d’écho.
Les plus maîtres de soi ont des réactions très apparentes, sur lesquelles leur volonté n’exerce point de contrôle, et par où ils trahissent toujours leur caractère en dépit qu'ils en aient. 11 m'avait suffi de dîner avec M. Lancelot pour connaître qu'il n'avait point de friandise, de faire avec lui un trajet d'une demi-heure en automobile pour apercevoir que les commodités de la vie moderne lui étaient indifférentes et, si elles ne le choquaient point, ne lui procuraient non plus aucun agrément ; quand je me promenai en sa compagnie dans-ce lieu que le bon plaisir du Prince a rasé comme le tonnerre rase un champ, j'éprouvai encore qu'il n'avait aucun sentiment ou aucun souci du pittoresque : pour l’entretenir de choses abstraites, je ne pouvais rêver mieux que
ce décor où rien ne risque de divertir les yeux, cet espace positivement vide, réduit à ses éléments géométriques et à ses trois dimensions. Mais, si je n'avais su que M. Lancelot était gram-
XAVIER à
mairien, je l’eusse deviné, justement par ses « réactions », qui n'étaient jafais Né que par les mots.
Celui de «crise », que je venais d'employer, ne devait lui plaire qu à dertii; car ilne me put dissimuler un léger tressaillement, et je he sais pourquoi je me rappélai les récits de la mort de Molière, où j'avais lu:
« Chacun prit garde que, pendant la cérémo:
nie, en prononçänt Juro, il eut une DRE convulsion ».
J'ävoue que la petite convulsion de M. Lane célot me mortifia. Je lui deéfñnandai assez sèchement ce qu'il avait à reprendre à cette locution couratite, « crise dü français ». Il me repartit avec sa politésse coutumière qu'il ne se permet: tait point de la feprendré, mais qu'elle ne lui donñait pas entière satisfaction, justement parce qu'elle était trop courante et que les plus scrüpüléux en conséquence, la trouvant au bout de léüur plume, l’employaient hors de propos. Je fus encore plüs mortifié, car j'ai singulièrement en horreur les clichés, que M. Lancelot (ignorant leur ñom propre) venait de définir par cette 100 gue périphrase.
== [test Vrai, dis-je Een ficthant aveë emsbartaé, # qu on he parle, depuis plusieurs antiées, qué dé crises, sans saVoir exactermient ce que c'est :
— Pardonnez-moi, dit-il, on le sait fort bien. Ce terre ést l’un de cetix que nous devons à Ja médecine. Il signifie ün changement qüi sur- Vient dans le Cours d’urie maladie, et qui peut être heureux ou funeste. Dans le'langage vutgäire; il signifie un ie et surtout un trouble
| ee SUR LA GRAMMAIRE FRANÇAISE 35.
alärmant; une perturbation, un moment périlleux et décisif. Le tort des gens est de toujours erdire,; faute de perspective, que le moment présent est particulièrement critique, ou à rebours de ne point songer que, chez les êtres qui sont en train de vivre; chaque moment est en effet critique de quelque manière : on ne peut se flatter sans orgueil de distinguer d’aussi près quels moments le sont davantage et quels autres le sont moins. Je ne puis me défendre de sourire quand je lis dans l’Emile de Jean-Jacques Rousseau : « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions. » Cette formule me fait penser à celle-ei : « Nous sommes à ün tournant dé notre histoire. » L'une et l’autre sont toujours trop vraies ; car l’histoire, tant qu’elle dure, n’a que des tournants.
Je ne hais pas les subtilités, même purement verbales. Celles-ci toutefois me donnèrent un peu Sur les nerfs, sans douté parce que le sérieux de M. Lancelot demeurait imperturbable et qu'il ne faisait pas sentir, au bout de ses phrases, le point d’ironie: Je ne pus me défendre de lui remôntrer qu'il ne suivait pas les conseils dé la Logique de Port-Royal, qui nous met sagement en
- garde contre les diverses causes de confusion de nos pensées et de nos discours, et singulièrement contre cette cause-ci, qui est que nous les attachons à des mots.
— Je regrette, dis-je, de n’avoir pas ce livre sous la main ; mais je crois bien me rappeler que M: Antoine Arnauld, tout en nous recommandant la précision, nous interdit le serüpule, qui nous conduit nécessairement et qui sémble, en
effet, vous avoir Conduit au pions et jusqu’ au > sophisme. Il veut aussi que nous définissions les mots avant que de nous en servir, et pour éviter plus sûrement les équivoques, ïl nous autoriserait au besoin «à faire une nouvelle langue et de nouveaux mots, qui ne fussent attachés qu'aux idées que nous voulons qu'ils représentent » ; mais il semble préférer que nous nous tenions au sens vulgaire. Or, Monsieur, laissez-moi vous dire que vous n'avez pas échappé le scrupule et que, par un excès bizarre de conscience, vous avez joué sur le mot crise, en abusant d’un droit que vous don- . . . nait le dictionnaire contre l’usage. Fu — Comment cela ? fit M. Lancelot qui, à tout Fe hasard, en rougit. | se — Il est bien vrai qu'une crise peut être heu- o reuse ou funeste ; mais l’acception de ce mot est ordinairement péjorative. Je souffre donc votre boutade sur l’histoire qui est toujours à un tournant, mais ne puis souffrir que vous disiez qu’une langue est à l’état de crise tant qu’elle n'est pas morte, et que vous tiriez parli de cet argument pour nier l'affreux mal qui ronge présentement la langue française. Prétendrezvous comparer cette crise-ci à celle du dix-sep- | tième siècle, qui, en lui retirant à à mOn gré trop de sève et trop de sang, l’a du moins purifiée, ou à celle du dix-huilième siècle qui, au prix d'un peu de sa majesté, l’a rendue limpide et. courante? Prenez garde, Monsieur, que. vous innocentez les pires erreurs au moins par prété- rition, ou même par une conséquence nécessaire de votre faux raisonnement. Vous dites qu'une langue est à l’état de crise tant qu elle est vivante,
et vous laissez entendre qu’à votre sentiment tout vaut mieux pour elle que d'être morte. On ne peut guère soutenir sérieusement l'opinion contraire, et il est certain que l’unique défaut de la jument de Roland ne gâtait pas seulement, mais annulait toutes ses autres qualités. Savezvous pourtant ce que reprochent les défenseurs du charabia moderne aux rares auteurs qui s’efforcent encore d'écrire à peu près correctement ? Ils leur reprochent d'écrire le français comme une langue morte |
«Cette critique nous émeut d'autant plus qu'elle est en partie justifiée et que nous avons assez de conscience et de clairvoyance pour nous en apercevoir ; mais elle nous révolte aussi, car nous savons bien les circonstances atténuantes et même les excuses que nous pourrions invoquer. Est-ce notre faute si, en l’état présent de la société et de la conversation, qui est anarchique, nous ne pouvons nous référer au bon usage, parce qu’il n’y à plus de bon usage ? Notre science personnelle est précaire, mais elle vaut mieux que rien. L'ignorance d'autrui est épaisse ; nous sommes réduits à errer parmi ses ténèbres, en tàtonnant, en bronchant à chaque pas. À quelle autorité nous fier, sinon au souvenir de nos lectures et à un bon dictionnaire ? Je demeure d’accord que lon risque d'écrire une langue morte, quand on se voit obligé de rechercher le commerce des morts et d'éviter celui des contemporains. Pour ne point pécher, nous commettons le même péché que ce pape qui ne lisait jamais le bréviaire afin de ne pas corrompre son latin.
« Encore une fois, est-ce notre faute ? Où est
le remède ? Rien ne peut remplacer le bon usage, et vous savez aussi bien que moi qu'il n'existe plus. C'est lui qui est mort. Trois causes, selon moi, l'ont tué : la culture a perdu son prestige ; les parents, qui depuis un peu plus de cent ans ont l'étrange caprice de veiller eux-mêmes à l'éducation de leurs enfants, se montrent décidément impropres à leur tâche ; la troisième cause est un snobisme, qui n'est ni plus ni moins soi
que les autres, mais qui est pernicieux, tandis -
d’autres sont bicnfaisants.
« Je vais vous scandaliser, Monsieur, nu je n'ai pas coutume d’envelopper mes opinions :
rien,-à rebours des idées du siècle, ne me semble pire pour un enfant que l'éducation de la famille, et je tiens la plus juste réplique du théâtre contemporain celle-ci, d’un enfant martyr :
«x — Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin.
« J'ajoute que tons les enfants sont martyrs, même ceux qui passent pour être chovés : leurs parents n’eñn ont pas le moindre soupçon et se flatient au contraire de les rendre très heureux. - Ces bons parents disent, avec une naïveté qui désarme : |
« — Nous ne vivons que pour eux.
« [ls en sont pérsuadés. Cependant, äils ne vivent que pour eux-mêmes. De grandes personnes croiraient manquer aux devoirs que lon. a, paraît-il, envers soi, si elles se gênaient pour ces petits êtres. Aussi ne se gênent-elles point du tout, et vous entrevoyez quelles raisons morales j'ai de condamner l'éducation de la famille. Je m'étendrais là-dessus infiniment si je ne m’avi-
sais soudain, Monsieur, que ces raisons morales ne sont pas sur le tapis et que nous parlons de gräammaire. J’y reviens. Je prétends d’ailleurs que la famille n’enseigne pas moins mal aujourd'hui la grammaire que la morale, soit par ses leçons ou par ses exemples.
« Si j'en parle avec cette äpreté, c’est que je puis mettre ma famille à part. Jo n’ai eu qu’à me louer de son enseignement, grammatical ou éthique, et sans être plus qu’il ne sied laudator temporis acli, je vous assure que, de mon temps, ce n’était point un privilège. Je ne me doutais pas alors que je pusse avoir un collatéral si flatteur que mon problématique grand-oncle le chanoine, ef je ne connaissais de mes ascendants que mon grand-père paternel qui vivait avec nous. Bien que modeste fonctionnaire (depuis plusieurs années à la retraite), il avait fait ses humanités, ét je vous jure qu'il ne rougissait pas de pouvoir encore, à plus de soixante-dix ans, m'aider à mes versions latines ou grecques. Il avait un grand souci de ma perfection et ne cessait pas de me : faire, à table, des réprimandes, tantôt sur mon langage, tantôt sur ma tenue. J’appris de la sorte que les solécismes de conduite et les autres ont une égale importance, et qu'il est aussi peu « distingué » de mettre un seul p à enveloppe ou deux au verbe attraper que de manier son couteau de la main gauche.
« [n'était pas infaillible. Il avait des préjugés d’étiquette que la tradition ne justifie point. Il me reprenait avec vivacité si je demandais :
« — Les Dupont viendront-ils déjeuner dimanohe ? » |
he 1 famille Fo ». “Pour et tant de. ns nité pour ces braves Dupont, si l’on dit bien. « les Noailles » ou « les La Rochefoucauld » ? Il disait : aveindre un objet placé sur une planche, qui est une charmante expression surannée :.
mais il disait aussi qu’une tasse de porcelaine est casuelle : il avait tort. N° importe : : ses intentions étaient excellentes, et je lui dois de croire encore que les gens bien élevés pañlent biens « IT faut que les croyances qu'on nous à inoulquées dès le bas âge soient inébranlables, car ce n’est plus précisément ce que nous serions en droit de conclure de notre expérience d' aujour- d'hui. Vous dites, Monsieur, que vous êtes un vieux professeur qui n’a malheureusement point d'élèves. Si vous en aviez, je ne vous engagerais pas à leur venir conter que Partir dans le Midi, Je m'en rappelle et Je vous cause sont des façons de parler de cuisinière : ils vous répondraient que leur maman, qui est une véritable femme du monde, part dans le Midi, s’en rappelle et cause à celui-ci ou à celui-là. Comme ne irritée qui se chamaille avec son mari, ils vous . diraient : A er «= Vous insullez ma mére 2 e Si par hasard, comme il arrivait | de mon . temp mais comme il n'arrive plus guère aujourd’hui, l’enfant prenait pour parole d'évangile tout ce que lui dit son maître, n’acceptait que sous bénéfice d'inventaire les bourdes de ses parents et s’avisait de les reprendre, ou simplement de parler avec correction pour son Propre LNbES +
on lui rirait au nez. On Île traiterait de poseur ; car cela passe maintenant pour une affectation de parler bien, et l’on n'’aperçoit pas que c'en est une autre, plus grossière et de surcroît ridicule, de parler mal. IL faut, sous peine de paraître précieux, violer les règles les plus élémentaires et remplacer le vocabulaire décent par un argot qui n’a même pas la saveur de celui du peuple. On n'ose plus dire que l’on s'ennuie : on dit que l’on s’embéle, et je ne sais ce que l’on dira dans vingt ans. Tel est, Monsieur, le snobisme auquel je faisais tout à l’heure allusion. Il est bien commode pour les gens qui ne savent rien, et singulièrement pour les littérateurs illettrés. Il leur offre le même genre de commodité que la morale facile des Jésuites aux mondains de conscience large ; et je pense que nous autres, de Port-Royal, nous devrions écrire là-dessus quelques Provinciales bien senties.
M. Lancelot me parut encore plus ému de mes reproches que de la véhémence avec laquelle je m'étais permis de les exprimer. Il me protesta cependant qu'il ne les croyait pas tous mériter, et que, s’il était impardonnable de subtiliser à l'excès, de jouer sur les mots et d’abuser des faux -scrupules, il ne manquait point, quant au reste, de circonstances atténuantes.
— Sans vivre dans la solitude, me dit-il, j'ai . peu de commerce avec le monde. J’ignorais, et vous venez de m’apprendre, les habitudes vicieuses qui règnent dans la meilleure compagnie. Je les déplore, je pense comme vous qu’elles sont la cause première que le bon usage s’est perdu ; mais je m'’abstiens de juger ce qui passe
ma compétence et ne puis connaître de la crise du français que par mes lectures. Elles m'’inclinent à croire, Monsieur, que vous exagérez un peu le mal et que vous êtes, comme on dit, trop pessimiste.
— Je ne demande, dis-je, qu'à être convaincu,
— Les bons écrivains, dit M. Lancelot, sont rares, mais ils l’ont toujours été; et ce n’est point d’ailleurs chez eux que nous décèlerons les symptômes de la maladie dont notre langue semble atteinte. IL faut avoir le courage de lire, sinon les très mauvais écrivains, ceux du second ordre. Ils n'étaient pas, à proportion, beaucoup moins nombreux jadis que présentement. On a coutume de dire qu'au dix-septième, voire au dix-huitième siècle, tout le monde écrivait bien : cela n’est point vrai. Outre que les prosateurs et les poètes les plus illustres faisaient des fautes, qu'on a le tort, entre parenthèses, de citer avec honneur dans les dictionnaires, et de tenir désormais vénérables en vertu de leur ancienneté; les petits maîtres écrivaient assez mal, ni plus ni moins que ceux d'aujourd'hui, mais autrement, I] m'a semblé curieux de dresser une sorte de statistique : j'ai vu que, si nous faisons beaucoup de fautes qu'ils ne faisaient point, ils en faisaient beaucoup aussi que nous ne faisons plus. Je ne vous promets pas que la balance soit exacte, mais cette observation ne laisse pas d être rassurante.
« Je regrette de ne vous pouvoir citer à Dimpro. viste (ma mauvaise mémoire en est la cause) quelques exemples bien choisis de ces gribouilleurs, qui ne sont point « honnêtes gens » au vieux
sens du mot, mais qui ne sont point tout à fait le contraire. J'ai pratiqué, non pas, vous pouvez le croire, pour mon édification, Restif de la Bretonne, qui me semble avoir écrit comme parlaient de son temps les bons bourgeois. J'ai pris des notes en marge de ses livres, je ne les sais point par cœur. À son défaut, je vous alléguerai monsieur votre grand-père, qui, avec la meilleure volonté de parler correctement, faisait de ces fautes que nous ne faisons plus, et usait aussi de locutions excellentes, que nous avons malheureusement laissées tomber en désuétude. IL disait « aveindre » un ustensile : aveindre ferait sourire, et c’est dommage ; mais nous ne disons plus qu’une porcelaine est casuelle, et j'imagine, Monsieur, que vous n'auriez pas le courage de;le regretter, ni l'injustice de nier qu'il n’y ait au moins sur ce point-oi une manière de progrès.
« À la sixième scène de l’acte deuxième des Femmes Savantes, Chrysale, après avoir déclaré pour le principe que Philaminte avec raison chasse Martine, a cependant la curiosité de conpaître la raison de ce renvoi ; et il demande à son épouse si la servante a « Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine. PNR rer tu sc NOUS HPUTEZYOUS,
répond Philaminte, « Que”pour si peu de chose on se mette en courroux ? Non : Martine a insulté l'oreille de Philaminte
« Par limpropriété d'un mot sauvage et bas « Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.