Publiée depuis par M. André Hallays
J'y fus le jour même, non point en charrette, comme les six demoiselles ; mais, ainsi que leurs sentiments, les miens étaient « proportionnés à ce que j'allais voir ». Je n'éprouvai point « que, pour arriver à la terre promise, il était nécessaire de ressentir toutes les incommodités d’un désert affreux et par lui-même et par le temps qui le rendait presque inaccessible ». En suivant la route traversière qui va de Chevreuse à Saint- Lambert des Bois, j'aperçus, tout en haut d’une des «prodigieuses montagnes», une sorte de pigeonnier. Une voix intérieure m'avertit que celui-ci était le lieu désigné de ma retraite. Je demandai le nom du village, où je comptais . bien cinq ou six feux : on me répondit que c'était Milon-la-Chapelle et, un peu plus loin, la Chapelle-Milon. Je me fis monter jusque-là sans aucune difficulté. Je regardai un instant le pigeonnier et le jardin qui l’entourait, à travers les barreaux de la grillle. Je fus, comme dit Saint- Amand, « à demi transporté » quand j'apris que cette aimable résidence était à louer. Le propriétaire habitait un château en bordure de la route, dans le creux. Je redescendis aussitôt. Je le vis, je lui expliquai mon désir, et lorsque je le quittai, après un quart d'heure de conversation, j'avais signé un bail de trois, six ou neuf années.
Ce n’est pas sans appréhension que je révins, une quinzaine de jours plus tard, visiter ma maison de campagne. Contre mon attente, elle ne me déplut point. Le mobilier surtout me ravit. Ailleurs il eût semblé impossible ; mais il avait l’air d’un mobilier de curé de village
ct rien. Ji ne ro. pour la Re locale, que des souvenirs des religieuses et de solitaires : j'en mis de tous les côtés. Je plaçai le masque mortuaire de Blaise Pascal sur la cheminée du salon, j'accrochai au mur re estampes de Magdeleine Hortemels et les portraits du grand Arnauld, de Saint-Cyran, de la. mère Angélique, de mon grand-oncle putatif.
Cette mise en scène m'amusa durant plusieurs semaines. Le soin d’ arranger ma maison me divertit de l’impatience de m'y établir, et il me parut, lorsque tout fut prêt, que je n'avais plu: aucune raison d'y mettre le pied. J’eus honte de ce caprice, et pour l’acquit de ma conscience, par crainte d’un ridicule dont j'étais pourtant le > seul témoin, je partis un beau jour pour Milon brusquement et de mauvaise humeur, sans m'être le moins du monde soucié de pourvoir au temporel. J'Y arrivai tard dans l'après-midi. La servante que j'envoyai d’abord faire des emplettes pour le dîner reparut au bout d'un quart d'heure, pâle de colère et d’effroi. Elle m’avertit d'un ton méprisant que le village n'offrait aucune res source et qu'il fallait diner par cœur, ou sollici ter de notre pâture un voisin “hospitalier M. Claude Lancelot. ”
Je pensai qu'elle était folle et qu elle croyait aux révenants. Je levai les ÿeux sur un portrai du véritable Claude Lancelot, qui se trouvait par hasard juste en face de moi, et je le considérai stupidement. Puis je fis réflexion que cette fille n'avait pu ouïir parler du Jardin des racines grecques ni de ja Grammaire générale ebr raisonnée,
et qu’elle venait sûrement d'entendre le nom de
= Lancelot pour la première fois. Que devais-je
inférer de là, sinon que le savant professeur, l’humble sous-diacre avait un petit-neveu, comme le chanoine de Beauvais, Godefroy Hermant aurait pu en avoir un ? Mais je ne doutais point de cette parenté, tandis que je doutais fort de la mienne, et le premier sentiment que m'inspira mon voisin inconnu fut une assez basse jalousie.
J'avais aussi quelques scrupules de dignité : la peur de ne point diner l’emporta. J’allai rendre visite à M. Lancelot, après l'avoir fait prévenir. Il m'accueillit sans ombre de familiarité, avec une courtoisie parfaite, où je me plus à reconnaître cette cérémonie des anciens Messieurs que le pauvre Flaubert n’a jamais su comprendre. Ge fut le seul trait par où M. Lancelot me püt rappeler ceux que le même Flaubert traitait de bonshommes, et, in petlo, de poseurs parce qu'ils n'avaient pas le tutoiement facile. Autrement, il
ne ressemblait ni à ce que l'iconographie nous
révèle, ni surtout à ce que nous imaginons des-
confrères de son grand oncle. Il n’avait rien d’un ascète ; il était de taille très élevée, large d’épaules, et, comme on disait jadis, puissant. Il avait une trop grosse tête avec un grand nez. Il me fit songer à ces grands seigneurs bourgeois d'il y a cent ans qui, pour se promener dans leur parc, mettaient une redin- gote et un chapeau de haute forme, ou, plus modestement, au dernier médecin que j'aie vu porter aussi le haut-de-forme avec la redingote et, en outre, une cravate blanche. Il parlait,
comme celui à qui je pense, d’une voix forte et
bien timbrée, et disait comme ex cathedra, non sans emphase, mais sans prétention, des choses justes, d’une extrême simplicité. Ce n’était point un « bonhomme », mais il avait de la bonhomie, qu'un soupçon de solennité relevait. Je voulais croire aussi, naturellement, qu’il eût un je né sais quoi janséniste ; mais il n'avait en effet qu'un je ne sais quoi, et si je m’obstinais encore à lui attribuer ce rôle par superstition, je devais convenir qu'il le jouait à la manière d’un acteur aux répétitions des doubles, qui n’a point, comme on dit, « fait sa tête » ni changé son habit de ville. | Toutefois, il suffisait de regarder M. Lancelot pour se convaincre qu'il n'était point de ces bavards toujours prêts à expliquer leur caractère. Je suis moi-même ordinairement empêché d'expliquer le mien, moins par pudeur que par une jalousie farouche de mon indépendance ei de mes secrets. Mais nous ne pouvions nous présenter l’un à l’autre sans le secours d’une- tierce personne, à moins de faire un peu violence à notre modestie et de nous livrer quelques documents sommaires touchant nos origines et notre condition. J'avais justement présumé celle de M. Lancelot. Il était réellement petit-neveu du sous-diacre, comme j'étais petit-neveu imaginaire du chanoïne, et il avait fait par piété envers la mémoire de son grand-oncle ce que j'avais fait par fantaisie. Il s'était retiré en ce pays, pour lui plein de souvenirs authentiques. Son logis, ainsi que mon pigeonnier, ressemblait à un presbytère de campagne. J’eus tôt. visité son petit musée, beaucoup moins riche que
le mien, mais qui ne contenait que des originaux : je ne possédais que des copies. Puis, une servante d'âge canonique nous annonça que la soupe était sur la table et nous dépliâmes nos serviettes. |
Je fis honneur à cette soupe, qui était paysanne et excellente. Je m'’avisai que je mourais de faim, et je dis en riant à mon hôte que je serais mort tout de bon s’il n'avait eu la charité de me nourrir. Puis je voulus soutenir et, de surcroît, diriger la conversation ; et je tombai dans une erreur qu'il n’est point facile d'éviter, lorsque l’on est réduit à conjecturer, sur d'assez vagues indices, les opinions et les sentiments d’une personne avec qui l’on s’entretient pour la première fois: je fus, selon l'expression vulgaire, plus royaliste que le roi. Je me lançai dans un développement sur les solitaires, qui sentait la polémique et l'apologie. M. Lancelot sut comprendre que ce zèle outré était surtout de courtoisie. Il me remercia de ma bonne intentionavec beaucoup de vivacité; mais il ne laissa pas de mêler un peu d'ironie bienveillante à son remerciement.
— Vous me rendez confus, me dit-il; mais vous risquez, sans le vouloir, d’alarmer ma conscience, et je me sens revenir, à vous entendre, certains scrupules qui la troublaient naguère, que j'avais, en ce temps-là, levés sans trop de peine. [1 va de soi que mon nom, modeste, mais ancien, m'oblige et que je suis superstitieux à la tradition : je n'ai pas d'autre raison d'être ; mais jy suis superstitieux comme à l’époque où l'on n’avait pas encore fait la théorie et la dogma-
; tique de cé culte, où lé nom du iditioh ( alis: me, et peut-être même celui de la tradition, n'étaient point inventés; enfin, je suis traditionaliste (si vous tenez à cette terminologie), non par nn. | cipe, mais d'instinct et fort librement. Mon cas est un peu celui des monarchies survivantes où le protocole est moins rigoureux que dans L républiques, parce qu’il subsiste une autorité capable de le modifier sans cesse, au lieu qu'une démocratie n’y est point habile, et qu'elle doit
s’en tenir à Louis XIV ou à Napoléon, sinon.
tout est perdu. |
— Je trouve, dis-je en riant, votre tee ingénieuse et plaisante. Il est clair que ma douteuse généalogie me réduit à être janséniste sans tempérament et, si je puis hasarder cette … expression, à « pasticher » Les solitaires : la vôtre, & qui est certaine, vous laisse plus de latitude.
— Et cela est fort heureux, me repartit | M. Te celot ; car je vous avoue que je suis, comme l'aurait dit mon grand-oncle avec indignation, étrangement latitudinaire. Les questions de foi où d'honneur, qui le passionnaient et pour les-. quelles il a subi une manière de martyre, me semblent avoir perdu beaucoup de leur intérêt. ni. Je n’ai jamais eu la curiosité de rechercher si les fameuses propositions sont explicitement ou implicitement dans l’Augustinus, et je ne suis pas loin de penser comme Monsieur de Paris UE faut être bien entêté pour refuser de:souscrire le formulaire... Je ne vous choque pas, au moins Je ne dois compte à personne de mes opinions, mais il ne me convient 1 d' être celui pe a a scandale arrive:
re ë D ï “s . Le < ( So & 2
— Hélas! dis-je. Comment pourriez-vous me choquer ? Je suis bien pis que latitudinaire. — Je vous croyais janséniste à la rigueur ? dit, avec une feinte naïveté, M. Lancelot.
IL reprit :
— Je n'ai moi-même succédé qu'à une très faible part de la fortune qu'a laissée en mourant .. mon grand-oncle : la légitime d’un petit-neveu ‘est peu de chose. Je ne sais à qui sont allées ses vertus chrétiennes et les trésors de sa doctrine : je n'ai, quant à moi, hérité que du jardin des racines grecques et des clos attenants. En.
d’autres termes, faute de pouvoir être un saint comme lui, je suis devenu, à son exemple, gram- mairien.
Je me récriai comme j'étais heureux de rencontrer un amateur de grammaire, à une époque où cette espèce ne pullule point. Je ne me réjouis pas avec moins d'éclat que la Philaminte des Femmes savantes quand elle veut embrasser Vadius pour l'amour du grec, jeu de scène, par parenthèse, dont Molière a bien tort de rire. Racine n’en devait point rire, lui qui chérissait le grec jusque dans ses verrues et qui savait, dit-on, par cœur toutes les Éfhiopiques d’Héliodore. Son excuse était que ses maîtres lui supprimaient ce livre, moins dangereux qu’assommant, et qu'il faisait un si grand effort de mémoire par esprit d'indépendance et de rébellion ; mais il était bien puni par où il péchait. Plus docile que Jean Racine, peut-être parce que je n'étais pas doué d’un aussi riche tempérament, je me contentais, au lycée, des livres __qw on ne me retirait pas des mains, et je ne les
lisais pas avec moins de délice que si les lire eût été un péché. Comment pourrais-je, après tantôt un demi-siècle, me rappeler sans attendrissement la grammaire française, qui fut le premier amour de tête de mon enfance et l’une de mes premières vanités? J'étais fier d’en apprendre sans peine et d'en retenir les règles, fier de m'y intéresser, alors qu’elle ennuyait mes condisciples, qui n'y entendaient rien, et ne marquait dans leur esprit aucune trace, comme ils l’ont, pour la plupart, trop témoigné depuis.
Mais je me laissai emporter par mon enthousiasme, je commis encore l'erreur, touchante et ridicule, d’être plus royaliste que le roi. Je confiai à M. Lancelot que, sur la fin de mes études, j'avais hésité quelque temps entre la grammaire et la littérature d'imagination. Ai-je bien choisi la meilleure voie ? N’ai-je point passé à côté du bonheur ? Je n’oserais plus le décider aujourd’hui. Je n'avais dessein que d'’improviser un court éloge de la grammaire, pour complaire à mon hôte : je ne pus me défendre de traiter le sujet dans toute son ampleur, et je célébrai, l'une après l’autre, les diverses branches de la science philologique.
Ce n'est pas ce que l’on peut de une matière infertile et petite : les personnes compétentes nous assurent que la philologie comprend tout l’ensemble des sciences qui nous peuvent servir à connaître la vie des peuples dès les temps préhistoriques ; et si partant elle exclut les mathématiques ou l'astronomie, qui n’ont point de particularités différentes au deçà ou au delà des Pyrénées, elle ne laisse pas d'admettre
l’histoire de l'invention des nombres ou des astres. Elle absorbe l’archéologie tout entière, et ne répudie ni l’épigraphie, ni la paléographie. La critique littéraire est une de ses provinces et la métrique un de ses cantons. Certains pensent que la linguistique est le tout de la philologie : elle n’est qu’un article de cette encyclopédie confuse. À vrai dire, je me rangeai, pour les besoins de la cause, à l'opinion du vulgaire, qui semble avoir été celle d’Aristote, de Cicéron et de Plutarque. Il me parut que l’élasticité du mot À6Yÿos (sur lequel tous les écrivains grecs ont outrageusement joué), si elle permet d’étendre à l'infini le champ des recherches philologiques, doit permettre aussi de Le retrécir. Je blâmai à part moi le polygraphe alexandrin Eratosthène, fils d’Aglos, qui non content d’être surnommé le pentathle, parce qu'il avait remporté tous les prix littéraires, ou le béta (deuxième lettre de l'alphabet), parce qu'il n’avait peut-être obtenu que des seconds prix, voulut encore s’intituler philologue en signe d’universalité. Je décrétai que la philologie n’est rien que la science du langage. Mais qu’elle m'offrait encore de ressources, même sous cette forme réduite !
Je passai fort légèrement sur la question des origines, que je n'ai point, je l'avoue, approfondie depuis mes classes, et j’accordai à M. Lancelot (qui ne me demandait rien) que c’est là un problème insoluble ; mais je déclarai avec force que, si nous arrivions à le résoudre autrement que par des conjectures, nous en saurions plus long que nous n’en savons encore sur la constitution même de notre intelligence. Pour égayer mon amplifica-
tion, je contai à mon hôte, qui probablement ne l’ignorait pas, l'expérience du roi d'Egypte Psammétique, rapportée par Hérodote au deuxième chapitre du livre IT de ses Histoires. Ce pharaon fit élever dans un compiet isolement deux
jumeaux qu’une chèvre allaitait, et à qui leur gar-
dien avait défense de parler. Cet homme eut un beau jour la surprise de les entendre crier békos, qui veut dire « du pain » en langue phrygienne : d'où l'on inféra que les Phrygiens sont le plus ancien peuple du monde. La conclusion n’a pas le sens commun ; mais elle nous fait pressentir tout ce que l'éclaircissement de ces
mystères pourrait suggérer de beau à nos savants
modernes, qui induisent et qui déduisent moins naïvement.
Ces considérations sont bien transcendantes pour mon goût. J’avouai à M. Lancelot que j'ai fait ma philosophie à une époque où la métaphysique n'était pas, si je puis me permettre de le dire, en odeur de sainteté. Les doctrines de M. Taine n'étaient pas officiellement reçues dans les collèges, mais nos professeurs nous recommandaient ses livres à titre de lectures défendues, et j'avais un faible pour la psychologie, d'autant. que j'y croyais avoir quelques aptitudes. J'ai . même obtenu (dont je suis fier) un premier prix (et non le prix fire) de dissertation française au concours général, sur cette question : La psycho-
logie est-elle une science positive ? Je soutins har-
diment que la psychologie est une science positive, et j'étais persuadé, je le proteste, qu'elle en peut être une for the happy few, de - np pour moi.
Pr
— Il faut, dis-je à M. Lancelot, que je vous confesse un de mes péchés d’orgueil. J’ose nier, j'ose tenir absurdes et malfaisants deux principes admis sans discussion par le consentement universel. Socrate, en ses entretiens de la dernière heure, a dit que philosopher, c’est apprendre à mourir, et tout le monde l'a répété après lui, entre autres Cicéron (plus Grra qu'Eratosthène d'Alexandrie) et notre Montaigne. Je pense, au rebours, que la philosophie serait mieux avisée de nous enseigner à vivre, et que nous devons, pour la santé de notre esprit, chasser l'idée de la mort qui nous obsède. Cette opinion n’est point chrétienne, ni janséniste, et je vous en demande humblement pardon, Monsieur ; mais vous souf-
frirez que, plus humblement encore, je m’en excuse auprès de Platon, mon divin maître.
« Je fais moins scrupule de ruiner le second principe, qui n’est qu'un pauvre proverbe. Je prise assez peu la sagesse des nations, et j'ai l’impertinence de lui trouver un air de famille avec la sottise du sens commun. Lorsque j'entends dire qu'on ne doit pas juger les gens sur l’apparence, je manque rarement à répliquer :
«— Et sur quoi voulez-vous qu'on les juge ?
« Je me pique, il est vrai, d’apercevoir des ipharure qui échappent aux yeux du vulgaire “et je ne défends pas qu’on les interprète. Peu de gens, au nombre desquels je me compte, sont capables de cette interprétation. La physionomie n’est pas la figure, et il faut posséder la clef des expressions. On ne s’attache ordinairement qu’à celles du regard et au jeu des muscles du visage ;
mais le timbre 1e la voix ‘révèle bien lus
d’intimes secrets. Les individus les plus dissimulés se trahissent par leur vocabulaire et par leur syntaxe ; à plus forte raison les peuples, personnes collectives, qui n’ont aucun pouvoir de dissimulation. Comme on ne peut, d'autre part, penser sans le secours des mots, j'estime que la science du langage est la véritable science de Fos ( Voilà, Monsieur, pourquoi la grammaire me passionne. Il n’est aucune de ses subdivisions
qui ne me paraisse admirable ou ravissante ; la phonétique elle-même me fait rêver, et quand
on m'instruit comment je dispose mes lèvres sans y penser pour émettre un o ou un i, je suis. prêt de m'’écrier, comme M. Jourdain :
« — Ah ! Ia belle Ne que de savoir r quelque chose !
« Rien n’est si un di que de at dans un mot, le préfixe de la racine et celle-ci du suffixe, ou le radical de la terminaison, que l’on appelle aussi désinence. Je ne veux pas que l’on réforme l'orthographe, parce que je la mets machinalement et que j'aurais les plus granges peines à changer mes habitudes. Je suis de ie
mière force sur la dérivation des mots et souhaïi-
terais d'être aussi ferré sur les variations de leur sens à travers les à âges. Je suis fier et extrémement touché d’avoir vu le jour à une époque où est née une science grammaticale nouvelle et où Michel Bréal a créé de rien —. sémantique.
Je ne pouvais douter qu’un grammairien de.
profession, tel que M. Claude Lee n'en sût ae
aussi long et plus long que moi sur la séman-
tique ; mais le besoin que j'avais d’en parler me
fit user d’un procédé de théâtre qu’a bien plaisamment employé l’un de nos meilleurs écrivains de comédies. Une femme, au premier acte, conte à son mari une histoire qui est indispensable à l'exposition, mais qu'ils connaissent aussi bien l’un que l’autre.
— Je te ferai observer, lui dit le mari, que tu me l’as déjà contée cent fois. Maintenant, si tu éprouves absolument le besoin de me la conter une fois de plus, ne te retiens pas, je ‘écoute. | M. Lancelot m'écoutait avec la même patience, mais garda bien de me faire une pareille observation.
— Vous n’ignorez pas, lui dis-je, que chaque terme a une signification originelle et propre, mais essentiellement instable, et qui, tant qu’une langue est vivante, « s’altère et se nuance à l’infini ». La sémantique est cette science des variations. Elle recherche par suite de quelles asso-
ciations d'idées, par l'effet de quel travail intel-
lectuel, le sens primitif s’est modifié ou a disparu, tel sens nouveau s’est produit. Elle essaie même
de déterminer les Jois de cette évolution, qui ne
sauraient être rigoureuses comme des lois physiques, mais qui sont d’autant plus instructives ; car elles indiquent « les tendances générales de l'esprit relativement à l'expression des idées par
le langage » ; n'est-ce point là encore un des.
chapitres les plus substantiels de la psychologie P J’ajoutai que la sémantique nous éclaircit de
la filiation des langues, et jugeai prudent de m'arrêter là, m’avisant soudain qu’il ne me restait plus rien à dire de la grammaire historique ni de la grammaire comparée.
M. Lancelot ne se pressait point de reprendre la parole : il voulait être bien sûr que j'avais terminé mon discours, et que l'envie n'allait point me venir de le recommencer. Il m'en laissait tout le temps, moins, à ce qu'il me sembla, par déférence que par malice.
Il me dit enfin : ..
— Je suis confus, Monsieur, de voir quelle haute estime vous faites de moi si j'en juge par les ambitions que vous me prêtez, et je crains de perdre beaucoup à vos yeux dès que je vous aurai confessé, comme je le dois, la médiocrité de mon dessein.Je ne me crois digne d'assumer, en grammaire ainsi qu'en religion, qu'une très faible partie de l'héritage de mon oncle, et le titre même de cette « grammaire générale et raisonnée » de Port-Royal, à laquelle a contribué dom Claude Lancelot, est pour moi, vous l’avouerai-je ? véritablement un objet d’effroi. J'hésite à feuilleter ce vénérable ouvrage, et je croirais volontiers que la lecture ne m'en est pas permise, ou recommandée, ni plus ni moins que celle des livres sacrés aux simples fidèles. Les traités les plus élémentaires à l'usage des classes, surtout les manuels de l’ancien temps, qui ne sont pas si dogmatiques ni si prétentieux que les rudiments d'aujourd'hui, me semblent proportionnés mieux à l'humilité de mon intelligence. Ils me semblent aussi plus utiles et plus effectifs, puisqué les honnêtes gens de ce temps-là mettaient l’ortho-
graphe, et qu'il faut bien à présent appeler honnête homme quelqu'un qui ne la met point : sinon Dieu lui-même renoncerait à sauver la société polie, pour le même motif qu’il a dû renoncer jadis à épargner la ville de Sodome.
« Je m'en tiens, Monsieur, à la définition que je trouve dans tous ces manuels scolaires, savoir : La grammaire française est l'art de parler et d'écrire correctement en français. C’est aussi la définition que propose l’Académie. Ai-je besoin de vous dire que j'ai pour l’Académie française le plus grand respect ? Je regrette seulement qu'elle ait négligé une partie de la tâche qui lui incombait et qu'elle nous laisse attendre si longtemps sa Grammaire de l'usage ; mais n'est-ce pas déjà beaucoup qu’elle ait su nous donner de la grammaire une juste définition ?
« Celle de Rollin ne me satisfait pas également, parce qu’elle contient à mon gré trop de choses, et de choses discutables. « La grammaire, dit-il, « est l’art de parler et d'écrire correctement, « en se fondant sur la raison, l'ancienneté, l’au- « torité et l’usage. » MM. Larive et Fleury ajoutent ce commentaire : « Tout récemment la « langue a été soumise à une étude plus appro- « fondie, basée sur lexamen des changements « qu'onf subis les mots depuis leur origine jus- « qu'à nos jours. L'étude du français, ainsi com- « prise, a reçu le nom de Grammaire historique. « Gelle-ci, poursuivant un but plus élevé que « l’ancienne grammaire, cherche à rendre compte « de la formation des mots, des désinences et des « constructions, que la logique seule serait im- « puissante à expliquer, »
PCT Le OS dt de
« Sentez-vous combien il est ficheux que de jeunes élèves lisent à la première page de leur grammaire française, et sans doute apprennent par cœur un texte aussi mal conçu ? J’ose espérer qu'il s’est rencontré des maîtres suffisamment érudits pour préserver plusieurs générations du poison de cette cacographie, pour protester que baser est un barbarisme affreux, qu'on ne poursuit pas un but à moins qu'il ne soit mobile, et
que cela n’y change rien s’il est plus ou moins
élevé. Quant à moi, je ne poursuis aucun but de celui auquel je vise n’est point élevé ; je pense,
ou plutôt j'observe, qu'en matière tn < . .
la logique n’est point souveraine, et c’est pour- ra
quoi je me méfie du titre de Port-Royal ainsi que de la définition de Rollin.
. COn ne peut assurément prétendre que toutes les règles de la grammaire soient arbitraires et fortuites ; il saute aux yeux que plusieurs sont justifiées en raison. Je vous citerai parmi ces
règles raisonnables, comme l’une des plus élémentaires et à la fois des plus délicates, celle de
la concordance des temps. J'ai lu que M. Flau-
- bert (qui d'habitude s’y soumettait rit affectait de la mépriser en théorie, et qu'il écrivit un jour sur ce propos des choses tout à fait. grossières à son ami M. Maxime du Camp. Il revendiquait avec arrogance le droit de contenter son oreille au chagrin de son entendement, et de mettre le présent du subjonctif où il faut mettre l'imparfait. On a toujours le droit de faire des fautes : elles sont plus ou moins graves : celle-ci
ne prouve point que l’on ait beaucoup de consé-
our dans l'esprit. Mais il en est d’autres, qui
AR RRE rs
PA
Me
ne prouvent rien ni pour ni contre le raisonnement de celui qui les commet. Elles échappent au contrôle ainsi qu’à la compétence de la raison, et nous voici en présence de ce que j'oserai appeler une antinomie ; car 1l ne semble pas que l’on puisse faire à la logique sa part, et nous ne concevons pas qu'elle exerce un pouvoir quelconque dès qu’elle n'exerce pas un pouvoir absolu.
« J'en dirai autant de l'autorité, à laquelle Rollin se réfère : on ne saurait la méconnaitre une seule fois sans la ruiner à tout jamais. L’ancienneté ne saurait composer avec l'usage : il. faut que l’une ou l’autre ait le dernier mot. Et quant à l’usage lui-même, on a dû, pour remédier à ses caprices, admettre ce postulat qu'il est un bon usage et un mauvais ; mais comment distinguer le mauvais du bon, sinon par l’exercice de facultés essentiellement personnelles,
rebelles à toute discipline, faillibles, précaires et
quasi impossibles à définir, je veux dire le goût et le tact ? D'où il suit que la grammaire, si elle n’est point logique, n’est point non plus empi-
rique à la rigueur. Elle n’est donc, en aucune
manière, une science déductive ou positive, et
c’est la fausser que de l’ajuster aux cadres de la
science.
« Je partagerais votre enthousiasme pour la philologie si je n'étais grammairien ; elle me fait peur parce qu’elle a pour objet le même ordre de phénomènes que la grammaire, mais qu’elle est une science, pour qui un phénomène en vaut un autre, ce que la grammaire ne saurait souffrir. Monsieur, cette brave fille qui nous sert
lâche à tout moment, vous avez dû vous enfpercevoir, des solécismes que je ne me donne pas le ridicule de reprendre, et qui ne font aucun tort à la langue française parce que seul Je les entends : mais si un philologue entendait qu’elle me dit Je m'en rappelle, ou On vous cause, il noterait aussitôt ces locutions vicieuses sur ses tablettes et, sans les approuver ni les condamner, les qualifierait de « faits grammaticaux ». J'ai revendu à perte sur les quais un dictionnaire, d’ailleurs excellent, où j'avais trouvé que compendieusement, qui signifie « en abrégé », est pris par beaucoup de personnes en un sens exactement contraire. L'auteur de ce dictionnaire est évidemment un philologue, qui considère que son devoir étroit est de signaler toutes les hérésies et de ne manifester aucune opinion.
« J'admire comme vous la sémantique ; elle me semble pareillement dangereuse, pour des raisons pareilles. Je reste fidèle ? à la grammaire proprement dite. Je ne veux pas oublier ses ori: gines, qui ne sont ni fort brillantes ni fort anciennes. Je n’entends point par là qu'elle date d'hier, mais que chez tous les peuples, aussi bien de l'Antiquité que des temps modernes, elle n’est apparue qu’ à une époque tardive, et même à une basse époque. On ne s'est avisé de fixer les règles du langage qu'au moment que celui des bons écrivains devenait archaïque, et malaisément intelligible à moins d’être commenté par des experts. On a d’abord confondu cette explication des auteurs avec la grammaire proprement dite, que Quintilien définit recte loquendi scientia et poetarum enarratio. La grammaire avait
pour objet, aux Indes, d'interpréter les Védas, et, chez les Grecs, d'interpréter les poèmes d’Homère. En France, vous ne trouverez pas trace de grammaire avant celle de Palsgrave, qui est de 1530, et ne précède donc que de cent dix-sept ans les Remarques de Vaugelas. Palsgrave était d’ailleurs Anglais. [l enseigna notre langue à la princesse Mary, sœur de Henry VIIT et fiancée à Louis XIL Il l’enseigna plus tard aux enfants qu'elle eut de son second mari, le duc de Suffolk, et c’est à leur intention qu'il écrivit l’Esclaircissement de la langue françoise. IL s’occupe surtout de la prononciation, de l'orthographe et du vocabulaire. C’est un pur empirique. Je n’ai garde de lui en faire un crime, non plus qu’à Vaugelas, que l’on qualifie de « faible grammairien » parce qu'il né tient compte que de l’usage. Vaugelas est au contraire, et pour ce motif précisément, un grammairien selon mon cœur. Je ne me lasse point de relire ses dissertations dont la subtilité est merveilleuse, la dialectique à peu . près nulle, et où, même quand il raisonne, il ne se réclame jamais de la raison. Il disputera par exemple infiniment si l’on doit dire jusques aujourd'hui ou jusques à aujourd'hui ; mais il n’invoquera, en faveur de l’une ou l’autre de ces locutions, aucun principe.
— De même, dis-je, on enseigne aux enfants qu'il convient de tenir le couteau de la main droite et la fourchette de la main gauche ; mais s'ils demandent, avec l’indiscrétion de leur âge : « Pourquoi ? » on est bien empêché de leur répondre.
— Vaugelas, poursuivit M. Lancelot, n’a mâl-
heureusement pas écrit le traité de grammaire que je rêve.
— Eh bien, dis-je, écrivez-le |
— Je ne saurais, me repartit en rougissant ce …
brave homme, J'ai une fâcheuse infirmité, vous allez connaître une fois de plus que je ne suis pas le digne héritier de ces messieurs : mon esprit ne peut rien enfanter dans la solitude. Je n’ai jamais su, comme M. Renan, faire causer ensemble les lobes de mon cerveau. J'ai besoin d’un autre interlocuteur que moi-même, je ne pense que pour mon prochain, je ne parle que
si on m'écoute et je ne suis point capable de
pousser un raisonnement jusqu'au bout, si quelqu'un tour à tour ne l’approuve et ne le contredit. Ün philosophe s’enorgueillirait de cette incommodité et se flatterait d'une ressemblance
avec Socrate, qui ne pouvait aussi méditer que
dans un cercle, par questions et par réponses. Mon cas me semble beaucoup plus simple, et moins avantageux. J'ai un tempérament de professeur et ne suis apte qu'à enseigner. Je crois que je ferais honnêtement ma classe, mais je n’ai par malheur point d'élèves et, en conséquence, je ne fais rien. Je me suis jeté sur vous, Monsieur, comme sur une proie : je m'en excuse. Ainsi, | dit-on, nos ancêtres Gaulois avaient un si avare
appétit d'entendre des histoires qu'ils arrêtaient les voyageurs sur les grands chemins et leur offraient l'hospitalité, mais leur en faisaient payer
l’écot d’un récit. J'en use de même aveciles voisins que la Providence m'envoie ; la différence est que je ne les écoute guère, je les importune de mes discours, et je les tiens jusqu à des heures
indues quand ils sont trop polis pour regarder leur montre.
C'était presque m'inviter à regarder la mienne. Je le fiset je fus bien étonné de voir qu'il était dix heures et demie. À mon tour, je m’excusai ; mais, pour témoigner à M. Lancelot que je goütais son entretien, je lui protestai que je ne visiterais point les reliques de Port-Royal s’il ne voulait lui-même me servir de guide.
— Tout en nous promenant, lui dis-je, nous parlerons encore de grammaire.
Nous primes rendez-vous pour le lendemain.
M. Lancelot demanda une lanterne et m'accompagna jusqu'à la grille de mon pigeonnier.