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être une moyenne et que notre cas n’est pas désespéré. :
« En deux mots, Monsieur, je me garde à la fois d’être pessimiste comme vous et de nier le mal dont souffre la langue française. Je craindrais qu'il ne füt sans remède, si elle avait jusques à présent toujours joui d’une santé parfaite ; mais, puisqu'on l’a déjà guérie, ne peut-on la guérir encore ? Je conviens avec vous que le plus sûr moyen est de faire honte aux gens qui parlent mal, de feindre l'inquiétude, de jouer le médecin Tant-pis, et de ne point trop laisser voir que l’on est, au fond, le médecin Tant-mieux.
Je ne pouvais qu'applaudir à un si raisonnable discours. Je le fis de bonne grâce, mais avec un peu de réserve, comme il semble naturel quand on se range, dans la discussion, à l'opinion d’un interlocuteur courtois, qui n’est à la rigueur ni du même avis ni d’un avis différent. J’ai observé qu'une certaine politesse, innée ou acquise, fait que je m'incline toujours volontiers, mais froidement. Je ne sais pourquoi je m'avisai tout d'un coup que ces propos de grammaire, dans un lieu où selon la forte expression de l’épistolier latin nous marchions sur l’histoire, étaient furieusement déplacés, et plus frivoles encore que pédantesques. Je cessai un moment de prêter attention à M. Lancelot, et je crus entendre la voix d’outretombe de feu M. Pascal, qui me rappelait que « le divertissement est la plus grande de nos misères ; car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement ». On ne vient pas à Port- Royal des Champs pour s’y perdre. Je sentis le
besoin de me recueillir. Nous entrions justement
dans la chapelle où l’on a réuni à peu près tout ce qui subsiste des reliques de l’ancienne abbaye :
jé profitai de cette cireonstance pour observer dès lors un silence religieux et pour prendre u un.
äir pénétré.
Cette chapelle est malheureusement si neuve,
si claire et si ornée qu’elle ne favorise guère le
recueillement. Elle parle beaucoup moins à l'imagination que le désert qui l’environne. Nous y trouvâmes de nombreux visiteurs ; un gardien qui les conduisait leur débitait une sorte de
boniment, et ils ne se gênaient point pour se
communiquer leurs impressions à voix très haute. Un tout jeune homme suscita particulièrement mon animadversiôn: Il était accompagné de trois eamarades qui n’étaient pas muets, mais au prix de lui semblaient l'être, et il faisait parmi eux
figure de chef äe bände: Il né parlait point pour
eux, mais pour toutes les pérsonnes présentes, qu'il ne connaissait pas. Visiblement, il souhaitait noüs méôtire au courant de ses petites affaires:
On a souvent près de soi, dans les cabarets, des
gens qui usent d’uné pareille indiscrétion. Leurs façons, à peine tolérables en un lieu de plaisir, sont scandaleuses dans ün liéu saint.
Le nom et le prénom de ce jeune homme furent ce qu’il nous révéla d’abord, ear il était méthodique et procédait par ordre. Il s'appelait
Xavier de Marais: J'allais oublier de notef qu'il
était physiquement fort bien, et comme l’on dit, en forme : il ne paraissait point du tout ignorer ses ävantages hi en faire fi. Après son interrogatoire d'identité, dont il faisait les demandes et
les réporises, il nous exposa toutes ses opinions philosophiques, politiques et religieuses, ensemble avée une volubilité de langue étourdissaähte et une merveilleuse concision. C’est qu’il n’était point de ces rêveurs qui $’attardent à éxäminer le pour et le contie ; il ne voyait que l’un ou l'autre ét souvent ni l’un ni l’autre. Sur les divers problèmes qui depuis les temps les plus anciens intéressent et lroublent l'humanité; son parti était pris. Ses idées étaient arrêtées. Si j'entréprenais de les exposer à mon tour, je ne pourrais certes point les résumer davantage, et il est probable que je me laisserais aller à les développer; au contraire, malgré moi. Mais je fapporterai seulément ce qu’il pensait de Port-Royal.
Comme il ne soupçorninait pas — je l'en excuse = qu'il parlât devant là famille, il ne se erut pas obligé de se montrer, ainsi que moi hier, plus royaliste que le roi. Sa profession dé foi fut même assez désobligeante. Il témoigna, légèrement, un grand respect des solitaires, dont il admirait la piété; la vertu et jusqu’à l’entêtement, et qui avaient surtout à ses yeux le mérite de représenter une tradition vieille de près de trois siècles ; mais il approuvait sans réserve Louis XIV qui à dispersé ces mulins, et il criait de toutes sès forces qué le plus grand bien d’un Etat est l’unité natiohale qui ne sattrait aller sans l’unité religieuse. Cette doctrine n’était pas ‘trop nouvelle pour moi, ét les contradictions mêmes que l’on ÿ relève ne pouvaient plus guère m'étonner ; mais elles choquèrent M. Lancelot, de qui la raison n’est pas moins simple que la conscience ni plus susceptible d'accommeodements.
| . Quel est donc ce jeune Douce bruyant .
me dit-il à demi-voix.
— Mais, dis-je, vous venez de l’ nlendie: ae est : +.
. M. Xavier de Marais.
— Est-ce un grand nom? me hi Avec
une charmante naïveté M. Lancelot. Je vous avoue que je l’entends pour la première fois.
— Moi de même, dis-je ; mais je ne crois pas trop m'’avancer en vous assurant que ce M. Xavier de Marais est un jeune homme d’entre les jeunes | gens d’Agathon.
— Qui est Agathon ? dit M. Lancelot, tout
confus de son ignorance.
— Agathon, dis-je, est un ne se .
désigne deux personnes unies par les liens de la
collaboration ; et ces deux personnes mènent
une enquête sur la one qui monte, sur la jeunesse qui vient.
— Comme cela doit être intéressant ! dit M. Lancelot avec plus de politesse que de conviction.
l’espéraient les enquêteurs, ni surtout que l’imaginent les sujets qu'ils ont interrogés. Ils ont cependant choisi (pardonnez- moi ce néologisme)
— Cela n’est pas si intéressant, dis-je, que e.
les plus représentatifs ; mais, au total, cette jeu
nesse qui vient n'apparaît pas fort différente de toutes celles qui sont déjà venues. Elle prise | la
sensibilité plus que l'intelligence, parce que l’homme naît sensible, ne devient qu'à la longue intelligent, et qu'elle tient la maturité un premier symptôme de décrépitude. Elle reproche a ceux. qui l’ont précédée ici-bas ce que les cadets ont. reproché de tout temps à ICS aînés : un peu de
PA
fatigue, le dilettantisme, l’abus de la pensée ou
de la réflexion et une certaine incapacité d’agir ; mais elle leur fait ces reproches classiques avec
plus d’äpreté encore qu’un usage immémorial
ne l’y autorise, et jamais génération qui monte n'a plus allègrement poussé de l'épaule ceux qui avaient quelque raison de ne se point croire tout à fait en haut de la côte.
« Le plaisant est que les aînés ne peuvent s’en prendre qu'à eux-mêmes si leurs cadets les traitent sans ménagement. Les personnages officiels et les présidents de distributions de prix ne cessent de répéter, en leurs discours, aux élèves des écoles, des lycées et des collèges qu'il y a quelque chose de pourri dans la république de France, mais que le risorgimento est proche et que, naturellement, ils en seront les ouvriers. M. Xavier de Marais est l’un des héros de cette renaissance. Je ne l’ai jamais vu, mais je le connais, je vous jure, comme si je l’avais fait.
« Il a foi en son étoile. IL attend, avec l'impatience de cet âge, l'accomplissement des magnifiques promesses dont ses maîtres l’ont amusé à
Ja fin de la dernière année scolaire. Il ne tient -pas en place, il trépigne, il piaffe. Sa confiance
en soi égale le mépris que nous lui inspirons. Il ne sait rien et ne veut rien apprendre, tant il a peur de gâter ses dons et son originalité. Elle consiste surtout en une hardiesse à se contredire qui est commune aux jeunes de toutes les époques, mais que pas un n’avait étalée jusqu’à ce jour avec tant d’ingénuité ou de cynisme, ou plutôt avec tant de parti pris.
Vous venez d'entendre son jugement som-
maire sur les mérites de Port-Royal et sur l'utilité de la persécution. C’est que son amour de l’action l’incline à la politique, et elle est devenue pour lui la mesure de toutes choses. Il se pique volontiers d’être réactionnaire et, quand ïil parle de la tradition, du vénérable passé, de la terre et des morts, prend des mines d’enfant de chœur : il n’en croit pas moins (telle est sa contradiction essentielle) que le monde a commencé le jour qu'il est venu au monde. Enfin, Monsieur, il est séduisant, il est irrésistible parce qu’il est jeune, beau et bien fait, et il est insupportable pour le même motif. |
— Monsieur, me dit M. Lancelot, puis-je vous demander de me ramener le plus vite possible à Milon ?
— Pourquoi ? dis-je, étonné.
— Je vois, entre les mains de M. de Marais, un guide de Port-Royal dont il paraît suivre les indications avec une scrupuleuse exactitude. - Or, il est fait mention de mon humble demeure dans ce manuel, et des quelques souvenirs que j'ai le bonheur de posséder. Je ne doute pas . que ces messieurs ne souhaitent de les voir,
et je serais fäché s'ils arrivaient à la maison avant moi. |