‹ Xavier; ou, Les entretiens sur la grammaire françaiseChapitre 6 sur 30 · THALIE · texte numérisé non relu

THALIE

L’empressement de M. Lancelot à recevoir ce petit Xavier de Marais qu’il connaissait depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, qu'il ne connaissait point du tout, me sembla fort peu convenable et me piqua au vif. Il me connaissait moi-même depuis moins de vingt-quatre heures, mais je me flattais que cette faible ancienneté me donnât des droits sur lui. Je revendique toujours avec beaucoup d’äpreté ces sortes de privilèges : en d’autres termes je suis jaloux, et d’une façon si outrée, si puérile que je sens moi-même le ridicule de mes prétentions et de mes ombrages ; je me ferais plutôt tuer que de les trahir ; pour ne les point trahir, je me tais, je boude et c’est déjà un commencement de satisfaction.

Je ne desserrai point les dents depuis Vaumurier jusqu'à Milon-la-Chapelle. Je remächais ma colère, et d’abord je me promettais bien de n'assister pas à la visite, quoique j’eusse une furieuse envie d’y assister.

« On se passera aisément de moi, me disais-je avec amertume. Si M, Lancelot eût souhaité

ma présence, il lui était loisible de m'inviter. S'il ne la désirait point, il le devait faire, par politesse ; mais je suis la vieille relation, [a relation d'hier, qui déjà ne compte plus. C'était bien. la peine de me mettre en frais et d’entretenir ce solitaire amateur des sujets qui l’intéressent ! Que pourra lui :conter un gamin de vingt ans? Mais il a vingt ans, j'en ai plus de cinquante, et même aux yeux de M. Lancelot, qui en a soixante pour le moins, le prestige fragile d'un Chérubin l'emportera toujours sur la pute ee d'un vieux monsieur ». | Je voulais tantôt ne rien dire à mon compagnon, et tantôt lui dire je ne sais quoi de sanglant. Je méditai de lui décocher ce trait :

l'élève dont vous auriez besoin pour devenir professeur tout de bon, et que © "est la Providence qui vous l'envoie.

Mais je ne décochai rien, je me taisais toujours. J'étais si refrogné et, visiblement, d'humeur si chagrine que le bon M. Lancelot finit par s'inquiéter.

— Auriez-vous quelque ennui? me dit-il, avec la sollicitude d’un ami du Monomotapa.

— Oui, dis-je brusquement. Je viens de me rappeler une certaine affaire qui aurait dû m’empêcher de sortir et qui m'oblige de rentrer au plus tôt. Je descendrai, s’il vous plaît, quand. nous passerons devant chez moi, et la voiture vous conduira jusque chez vous.

Il protesta, pour la forme, mais se laissa faire. :

Je bâillai dès que je fus seul, et regrettai le divertissement dont je m'étais sottement privé; mais

je mis longtemps mon honneur à ne me point démentir. Je me démentis au bout de cinquante minutes et fus chez M. Lancelot toujours courant. M. Xavier de Marais et ses camarades y étaient encore; mais javais perdu, par ma bouderie, tout ce qui me pouvait plaire de leur entretien, je

veux dire ce qui pouvait m'indisposer contre

eux, ainsi que par malice je le désirais secrètement. Je ne doutais point qu'avant ma venue, en regardant, en maniant les reliques de M. Lancelot, ils n’eussent péché vingt fois par orgueil ou par défaut de tact et fait de désolantes réflexions, historiques et philosophiques ; mais ces réflexions étaient faites, ils avaient fini leur

.- devoir et ne songeaient plus qu'à jouer. La

servante de M. Lancelot avait déniché dans ses armoires des friandises que mon voisin leur servait d’un air attendri. Ces jeunes gens d’Agathon ressemblaient furieusement aux jeunes gens de Platon. Ils ne rougissaient plus de leur gaieté ni de leur bel appétit. La grâce de leur impertinence désarmait. Ils taquinaient M. Lancelot et se moquaient de lui, avec la mièvrerie la plus spirituelle et avec des sous-entendus de respect. Le vieux grammairien semblait ensorcelé, je faillis l’être. Xavier lui dit :

— Je pars dans deux mois pour le régiment ; je viendrai vous faire mes adieux.

Ils promirent tous de revenir. En attendant, ils s’envolèrent, et la demeure de M. Lancelot me parut aussitôt si morne que je saisis le premier prétexte pour retourner chez moi. Je ne m'y amusai pas davantage. Le diner fut court, la soirée longue. Le lendemain, par bonheur,

j'avais affaire à Paris. Je n’eus point le courage de rentrer coucher à Milon, ni ce jour-là, ni de huit jours. Je m'avisai alors qu’il est ridicule de passer l’été à Paris quand on a loué une maiïson de campagne et que j'avais besoin d’une meilleure excuse : je partis pour Venise où je demeurai pour l’acquit de ma conscience jusqu’à la fin d'octobre. L'année suivante, juste au moment que je faisais le ferme propos de m'installer pour trois mois dans mon pigeonnier, la guerre éclata : est-ce ma faute? Je ne bougeai plus de Paris, même pour aller, comme tant d’autres, à Bordeaux ; il est vraisemblable que j'aurais totalement oublié Milon-la-Chapelle, M. Lancelot et

les jeunes gens d’Agathon, si je n'avais eu

(comme fort peu d’autres) la faiblesse de payer. régulièrement mon terme. C’est même la seule raison pourquoi je décidai de passer dans mon ermitage l'été de 1919 : j'en voulais avoir pour mon argent. Lorsque j'y revins, en juillet, il y avait six ans jour pour jour que j'y étais venu pour la première fois.

Je ne sais si, comme on le dit, l’histoire se répète, ou si, comme on le dit également, elle ne se répète pas, mais il est certain que nous aimons de répéter notre histoire. J’eus soin de me mettre en retard et d’arriver à une heure indue sans avoir pourvu au temporel, afin d’être réduit à jeûner, ou à quêter une invitation de mon voisin. Je pris à peine le temps de reconnaître mon logis et j’allai frapper à la porte de M. Lancelot. Je n'aurais seulement point dû oser me présenter devant lui, après ne lui avoir pas donné signe de

vie depuis six ans ; mais, justement pour ce motif,

je me flattais qu’il tuät en mon honneur le veau gras ou quelque chose d’équivalent. Je crus bien d’abord ne m'être pas trompé, et j'en fus le premier surpris. Îl jeta un cri à ma vue (il m'avait ouvert la porte lui-même). Il m'introduisit dans la salle à manger ; la table était déjà dressée, il y avait deux couverts... M. Lancelot me tira de mon erreur en ordonnant à sa servante d’y en ajouter un troisième pour moi. Ma jalousie en fut piquée (la guerre ne m'a rien appris) : puis je sentis mon indiscrétion, je me confondis en excuses.

— Mais non, me dit M. Lancelot, avec sa douceur et sa franchise coutumières. Vous ne me dérangez nullement. Au contraire, vous me rendez service. Vous allez divertir ce pauvre Xavier que le tête-à-tête avec moi ne doit pas amuser tous les soirs.

— Xavier P..… dis-je.

Il rougit.

— Vous ne l’avez pas oublié? me dit-il. C’est ce jeune homme d’Agathon qui faisait un peu trop de bruit dans la chapelle trop neuve de Port- Royal des Champs. IL m'avait promis de venir me faire ses adieux avant son départ pour le régiment. Lui, il a tenu sa promesse. Il m'a même rendu plusieurs visites ; et j’ai pu vérifier vos oracles, Monsieur : ilest étourdi, il est insupportable, il est séduisant. Je me suis attaché à lui. Vous m'aviez encore prédit, si j'ai bonne mémoire, qu'il deviendrait un héros : vous êtes . décidément prophète. Pendant la guerre, il a servi dans l'aviation. il porte maintenant sur la poitrine un ruban qui n’en finit pas, avec une

dizaine de palmes. Hélas ! il a reçu d’affreuses - a

blessures. Sa santé n’est pas irrémédiablement

perdue ; à la longue, il se remettra ; mais ilavait besoin de grand air, de silence et de repos ; et …

comme il a été mon filleul de guerre, j'ai cru pouvoir lui offrir l'hospitalité. C’est lui qui m'a fait véritablement une grâce en l’acceptant. Jen'’essaie pas de vous dire les joies, les joies paternelles que son aimable présence me procure, ni surtout ce que j'ai pu ressentir le jour qu'il est venu s'installer ici. Je suis malpropre à exprimer les émotions trop vives ; mais je me rappelle que vous avez un culte pour Platon, et j'imagine que vous savez par cœur le début du Théétète ?

.. M. Lancelot avait le volume à la portée de sa = main. Nous relûmes ensemble cette page divine :

: EUCLIDE Reviens-tu maintenant, Ô Terpsion. ou bien y a-t-il longtemps que tu es arrivé de la campagne ?

TERPSION

Assez longtemps ; etjete cherchais sur l'agora, et je m'étonnais de ne pouvoir pas t'y trouver.

EUCLIDE C’est que je n'étais pas en ville.

TERPSION Où donc étais-tu ?

EUCLIDE

J'étais descendu vers le port où j'ai rencontré .

Théétète, que l’on ee nue de Corinthe, du camp, à Athènes.

- TERPSION Vivant, ou mort ?

EUCLIDE

Vivant, mais à peine. Car ses blessures l'ont mis en un triste état; mais il souffre plus encore de la maladie qui règne dans l’armée.

TERPSION

N'est-ce pas la dysenterie ?

EUCLIDE Oui.

TERPSION

Ah! quel homme est celui, Ô Euclide, que tu me dis en danger ! Ç

EUCLIDE

Beau et bon, Ô Terpsion;et je viens justement d'entendre tous les éloges que l’on faisait de sa bravoure dans le combat.

TERPSION

Il n’y a rien d'étonnant, mais je trouverais beaucoup plus invraisemblable qu'il n’eût pas été tel qu'on te l’a dit. Pourquoi donc n'a-t-il pas fait halte ici, à Mégare ?

EUCLIDE

Il avait hâte de retourner chez lui. Je l’ai supplié de rester, je le lui ai conseillé, mais il ne l’a pas voulu. Je lui ai donc fait un peu la conduite, et en revenant je me suis rappelé avec admiration comme sur maints sujets Socrate a deviné juste, et singulièrement sur

celui-ci ; car il me semble que, peu de temps avant de mourir, il rencontra Théétète encore tout jeune garçon, il s’entretint avec lui et fut ravi de son caractère. Quand j'allai moi-même à Athènes, il me répéta les propos qu'ils avaient tenus, qui élaient bien dignes d'audience ; et il me dit que fatalement cet enfant se distinguerait un jour, si du moins il parvenait à l'âge.

— J'ai eu plus de bonheur avec M. de Marais que l’illustre géomètre Euclide avec Théétète, reprit, après une pause assez brève, M. Lancelot. Je ne lui ai pas, à proprement parler, conseillé de venir faire la retraite ici; je m'en serais bien gardé, craignant qu'il ne fût tout aussitôt d’un autre avis ; car ainsi que vous l'aviez justement remarqué du premier coup, il a un peu d'esprit de contradiction, qui est une des grâces agaçantes de la jeunesse. Je n’ai pas eu davantage besoin de le supplier : je lui ai suggéré cette idée sans avoir l'air de rien, et il s’est imaginé que c'était lui qui provoquait mon invitation...

À ces mots, la porte s’ouvrit et le jeune Xavier parut, demandant avec une impatience de bon augure si le dîner était pour ce soir ou pour demain. Son appétit et son aspect me rassurèrent. Je m'attendais à voir un fantôme — un fantôme de jeune homme : c’est une vue que je ne puis. souffrir et j’en étais d'avance mal à mon aise; j'aperçus bien, un peu plus tard, sur son visage, quelques traces des fatigues qu'il avait endurées pendant la guerre ; maïs le bon M. Lancelot avait commis le péché habituel des citateurs et abusé d'une très vague similitude en lui appliquant les

propos qu'échangent Terpsion et Euclide au sujet de Théétète blessé : « Vivant, ou mort ? — Vivant, mais à peine ». Il ne me parut point possible qu’un vivant le fût davantage que ne semblait l'être M. de Marais; et ne l'ayant rencontré qu’une fois quand il avait vingt ans, le revoyant aujourd'hui qu'il en avait vingt-six, j'observai seulement combien il était devenu dans l’inter- : valle plus fort et plus beau. Si je n’eusse craint de manquer de tact, je l’eusse complimenté de sa belle mine.

‘IL me reconnut d'abord, dont je fus naturellement très flatté : et il me témoigna un plaisir de me voir, qui me toucha extrêmement ; mais la servante, annonçant le diner, abrégea nos politesses. Dès le potage, que nous primes en silence, j’admila sollicitude paternelle de M. Lancelot, qui passait d’ailleurs toute mesure. Il ne quittait point des yeux son filleul, il le regardait manger, etil oubliait de manger lui-même. Il m'oubliait à plus forte raison : je le lui pardonnai de bon cœur. Xavier, qui se sentait regardé, faisait cent coquetteries ; elles ne m'échappaient point, mais M. Lancelot n’y voyait que du feu et était dupe de ses manières brusques.

— Xavier, dit-il enfin, êtes-vous content de votre après-midi ?

— Très, dit Xavier.

(Et je pensai que cette ellipse téméraire ne devait plaire qu’à demi au vieux grammairien, ais il n’en laissa rien voir).

— Vous êtes-vous bien reposé ?

— Pas une minute.

— Vous avez travaillé tout ce temps !

— J'ai fini mon troisième chapitre. 1 est un

peu là.

se Un peu là fit soupirer M. Lancelot, mais il fut bien aise d’avoir un prétexté pour omettre de réprimander son pupille. Ne devait-il point d'abord s’excuser de tenir en ma présence une conversalion que je ne pouvais comprendre, et -me donner quelques éclaircissements ? Il m'’instruisit donc, en rougissant (mais Xavier ne rou-

git pas), que le Ciel avait doué ce jeune homme

du plus rare talent. À peine remis de ses blessures, Xavier avait entrepris d'écrire un roman, point de guerre (le public et, en conséquence, les éditeurs n’en voulaient déjà plus entendre parler), un roman d'action et d'aventure, une histoire feinte, aussi remarquable par son invraisemblance que par sa crédibilité. M. Lancelot avoua, en rougissant plus encore, qu'il avait hâte de

connaître ce troisième chapitre, que Xavier venait

de finir, et il ne me fit pas l’injure de douter que je n’en fusse également curieux. Toutefois, comme je n'y aurais pu rien comprendre, ne connaissant point les deux premiers, il pria humblement le jeune auteur de nous lire, après diner, le tout.

Je joignis mes instances aux siennes, avec beaucoup de politesse, mais avec une froideur

que l'enthousiasme de notre hôte l’empêcha de

remarquer. De vrai, j'étais furieux. Je ne venais point à Milon-la-Chapelle pour entendre les productions d’un débutant. Il en fallut passer par là, et souffrir même que le dernier service

füt escamoté. M. Lancelot était si littéralement

chrétien qu'il faisait dans la pratique les applica-

RTL

ex

tions et les généralisations les plus inattendues des maximes de l’Evangile ; et à force d'aimer son prochain comme lui-même, il n’arrivait plus à concevoir que l’on pût avoir faim à sa table quand il avait l’appétit coupé. Il trouva cependant naturel que Xavier mît les bouchées doubles (tout en lui conseillant par manière d’acquit de manger moins vite et de ménager son estomac). Le jeune homme ne tint nul compte de cette raisonnable observation et, sitôt repu, courut à sa chambre querir le manuscrit.

Nous passâmes cependant, M. Lancelot et moi, dans le salon de curé; et tandis que ce brave homme donnait tous ses soins à l’arrangement et à l'éclairage de la table destinée au lecteur, je pris mes dispositions pour me bien placer à contre-jour : je voulais être de mauvaise humeur, mais j'aurais fait conscience de le montrer.

Xavier acheva de m'irriter par ses coquetteries avant de lire, qui auraient dû plutôt le réconcilier avec moi ; car sa feinte suffisance ne trahissait que la méfiance de soi et une peur folle. Dès les premières pages, qu'il lut fort mal et en tremblant, j'éprouvai une surprise trop vive pour n'être point d’abord pénible ; d’autant qu'elle contrariait ma méchante préoccupation.

L'attaque d’un morceau, soit de musique ou de littérature est ce qui annonce plus sûrement les dons de l'artiste et sa prochaine maîtrise ; c’est à quoi je connus en effet l’auteur doué. On n’imagine point que je vais analyser ces trois chapitres ni en rendre compte fidèlement. Je ne saurais dire non plus si le roman était, selon l'expression de M. Lancelot, « aussi remarquable

par la crédibilité que par l’invraisemblance » ; il me parut au moins d'une absurdité ravissante, qui n’était pas seulement dans l’ordonnance de la fable, mais dans le style, pour ainsi parler dans chaque phrase, et presque dans chaque mot. Cette jonglerie était saisissante, agaçante, toujours imprévue et toujours juste. Le jeune bateleur sautait comme par bravade ou par plaisanterie d’une idée à une autre, qui n'était point celle où l’on s'attendait et qui semblait après coup la seule où l’on aurait dû s'attendre. Jamais il ne traduisait l’une ni l’autre comme le premier venu ou un écrivain même de grande classe les eussent traduites, et l'on avouait à la réflexion qu'il n’était point possible de les traduire différemment. Îl avait des échappées, des profondeurs ; enfin, si je ne haïssais les façons de parler pédantes, je dirais qu'il avait inventé un procédé entièrement inédit pour attraper et pour peindre les nuances les plus imperceptibles, les plus fugaces de notre sensibilité.

Maïs je ne voulais pas me rendre si vite. :

Encore une fois j'étais de mauvaise humeur, et il me plaisait de bouder contre mon plaisir. Je n’avais malheureusement que trop de prétextes à couvrir ma sévérité. Cette merveille était déparée par des fautes grossières, d’un choix si judicieux qu'il était difficile de n’imaginer point que cet enfant sublime, à moins d'être un âne, les eût faites exprès pour offrir à ses lecteurs une collection complète de toutes les façons de parler vicieuses ou ridicules. |

La plupart étaient simples fautes d'orthographe, sensibles à la lecture ; par exemple, M. de Marais

mettait dans une même période les verbes de la première conjugaison tantôt à l'imparfait, tantôt au prétérit défini, non par lapsus calami, mais par indifférence, puisqu'il prononçait bien tour à tour j'aünais ou j'aimai, selon qu'apparemment il l'avait écrit. Sa syntaxe était scandaleuse, et l’on ne saurait alléguer en sa faveur qu'il fût brouillé par principe avec le subjonctif, car il ne manquait guère de l’employer où il ne fallait point ; mais il disait en revanche : Quoique je suis retourné en ce lieu plusieurs fois. Il prenait j’eus pour J'eusse, et réciproquement. Ses néologismes étaient abominables. J'avoue qu'il n’admettait point émotionner, mais il abusait de sensationnel. L’impropriété de son vocabulaire accusait une ignorance crasse des étymologies. Ai-je besoin de dire qu'il ne soupçonnait pas que fruste signifie effacé par le frottement et non point mal dégrossi, et que mièvre signifie espiègle P

Le pis est que quasi toutes ses bévues lui semblaient être inspirées par une curiosité d’élégance, et que visiblement il n'aurait pas cru son style « habillé » s’il eût dit comme tout le monde quoique ou bien que : il disait malgré que et il] allait jusqu’à en dépit que. Je pense que c’est aussi afin de se distinguer qu’il prenait l’un pour l’autre les deux points, diamétralement opposés, où la verticale d’un lieu donné rencontre la voûte céleste, et qu'il disait lever les yeux vers le nadir pour lever les yeux vers le zénith.

Je me demandai toutefois s’il n’était pas plus pervers et plus malicieux qu’ignare. H connaissait les bizarreries de la grammaire et, à l’occasion, il s’en moquait assez drôlement, Ainsi, dans la

description vraiment éblouissante d’une église, où,

avec une fantaisie baroque, mais toujours légi-

time, il empruntait successivement ses métaphores à la faune préhistorique, aux neiges du pôle, aux sables du Sahara, aux atolls du Pacites aux bijoux de Cartier, aux parfums de Coty,

à la mode des jupes courtes, je notai cette ne exemplaire :

« L'orgue était assurément le plus grand et le plus beau de toutes celles que jamais facteur eût construites, depuis que Pépin le Bref, en 757, fit don à l’église Saint-Corneille de celui que Constantin Copronyme, empereur de conan + lui avait gracieusement envoyé. »

M. Lancelot eut encore une petite convulsion en écoutant ces mots étranges ; mais sa grimace douloureuse se changea en un bienveillant sourire, lorsque le récitant nous instruisit que cet orgue mécanique de Constantin Copronyme était une espèce de pianola. J’enrageais de voir que toutes les fautes, qui devaient le choquer horriblement, ne gênaient aucunement son admira- . tion. II me dit d’un air triomphant et d’un ton assuré, quand Xavier fut au bout de son troisième et dernier chapitre :

— Eh bien, Monsieur, qu’en pensez-vous ? C est un chef-d'œuvre, n'est-ce pas?

Je pris un temps avant de lui répondre : TES

— Monsieur, je vous confesse que j'avais de fâcheuses préventions, et que maintenant j'en rougis. Ce début promet une œuvre de premier ordre, il passe mon espérance, et je ne dis point « espérance » par antiphrase, comme Racine dans un vers fameux. Je sens que je dois faire à

M. de Marais des compliments, qui ne seraient pas égaux à mon admiration, s'ils n'étaient pas outrés ; il m'est d'autant plus pénible de sentir que je dois aussi lui laver la tête et le charger d'injures.

— D'injures? fit M. Lancelot, troublé.

Xavier ricana. Je me tournai vers lui.

— Vous êtes un misérable, dis-je. Certes, je n'emprunterai pas aux anciens Grecs leur habituelle formule d’excommunication, et ne vous dirai point, mon cher confrère, qu'il vaudrait mieux pour vous n'être point né. Ce serait dommage, Car vous avez, sans compter les agréments de votre personne, un immense talent ; mais le talent oblige, et je vous répète que vous êtes un misérable de gâter le vôtre exprès.

— Je connais le cliché, dit Xavier fort dédaigneusement : « Quel talent vous avez, jeune homme ! Mais quel fichu emploi vous en faites ! »

— Ce n’est point du tout ce que j'entends, et vous le savez très bien. Je m'indigne de renconitrer au coin de chacune de vos phrases une énormité qui la déshonore. Vous écrivez d’une façon originale, touchante, inimitable : cela vous dispense-t-il d'écrire en français, et croyez-vous que votre style perdrait la moindre de ses qualités s’il était, de surcroît, correct, s’il n’était point, à tout propos, faussement élégant ou maladroitement prétentieux ? — Dites-le-lai ! soupira M. Lancelot, qui n’osait le dire lui-même, mais qui sentait l'utilité de mes critiques.

Xavier regimba.

— Monsieur, dit-il, j'ai fait la en et je viens à peine d’être démobilisé.

— Je vois, dis-je, que vous ne craignez pas tous les clichés également. L’excuse que vous : invoquez vaut à peu près celle dont vous seriez le premier à rire, si M. Lancelot, pour me rendre indulgent à vos solécismes et à vos pataqués, m'alléguait votre piété filiale et le grand amour que vous portez à madame votre mère. Vous êtes parti pour le service en 1913, à vingt ans, si j'ai bonne mémoire. Vos études étaient achevées et j'imagine que vous saviez au moins la grammaire et l'or thographe.

— Mettons que je les aie oubliées.

— Eh bien, Monsieur, il faut d’abord les rapprendre. : |

— Mais, Monsieur, je n’ai pas le temps ! J'ai déjà perdu six belles années de ma vie, je veux les rattraper. J'ai hâte de produire. Je suis pressé !

Cette réplique inepte me fit sortir de mon cafactère.

— Je vous défends, m'écriai-je, de dire de pareilles sottises ! Vous avez trop d'intelligence et d'esprit pour avoir le droit d’être bête! Croyezvous que si vous sacrifiez un mois ou deux pour rapprendre ce qu’il n’est point sûr que vous ayez oublié, ce sera du temps perdu ?

— Je ne lui en demande même pas tant, fit timidement M. Lancelot, et j'ai gagé que je lui enseignerais en moins de trois semaines tout l'essentiel du rudiment.

— Chiche ! dit Xavier. |

— Qu’entendez-vous par là? dit M. Laneciot, inquiet.

— C'est une façon de dire que je vous prends au mot et que je vous mets au défi.

— J'accepte le défi, dit M. Lancelot, enchanté de cette saute d'humeur, et nous commencerons demain.

La mobilité de cet âge est charmante. Kaviorr ne se tenait plus de joie. IL fit cent folies, et des gambades indignes d’un héros. Puis il nous brüla la politesse et fut se coucher pour que demain arrivat plus vite. Celte puérilité m'amusait et m'attendrissait. J'étais, de plus, très fier d’être venu à bout de cet indomptable, et je me flattais que M. Lancelot n’attendît que son départ pour m'accabler de félicitations et de justes remerciements.

Il me dit seulement d'une voix grave :

— Savez-vous pourquoi Xavier a consenti si vite de retourner à l’école ?

Je lui dis que je m'en doutais. Il me répondit :

— Je ne crois pas. C’est par jalousie. Xavier n’a pas été mon seul filleul de guerre. Je me suis intéressé à un enfant de ce village, que j'avais vu naître. Ce pauvre petit (qui a été tué en 1916) était presque illettré. Il m'écrivait cependant le plus souvent possible, tant bien que mal. Je remarquai bientôt que ses lettres devenaient de jour en jour plus correctes. J'ai fini par savoir que, pour ne pas m'humilier par ses fautes, il avait prié un de ses camarades, instituteur, de lui donner des leçons, sous le feu.

— Cela est admirable, dis-je. Voilà les délicatesses du peuple.

— Xavier, à qui je l’ai conté, se pique d’émulation.

Fa XAVIER OÙ LES ENTRETIENS

— Nous ne sommes plus sous Je feu, dis-je, :

sèchement.

Je ne suis pas moins jaloux que Xavier : ilne me paraissait pas que M. Lancelot me témoignät toute la reconnaissance que je méritais. Je lui

souhaitai le bonsoir assez brusquement.

Lorsque je rentrai dans mon pigeonnier, je

m'y trouvai tout aussi mal que six années aupa-

ravant : je devais m'y attendre. Le pire inconvé-

nient de ma demeure est que, pensant la rendre habitable, j'y avais fait des arrangements modernes et que je n’avais point réussi, comme

disent les pédants, à l'adapter. Ainsi, j'avais cons-

truit un garage, mais mon auto refusait obsti-

nément et logiquement de s’y garer, en vertu de ce principe que le contenant doit être plus grand

que le contenu. J'avais apporté de Paris un

chauffe-bain et une baignoire ; maïs la conduite

d’eau était alimentée par une citerne où l’eau

manquait dès qu'il ne pleuvait pas. J'étais, lelen-

demain matin. en discussion avec ces appareils, quand je vis paraître Xavier. Il rit de mon embarras, mais, en moins d'un quart d'heure, m'eut tiré de peine : il avait appris, à la guerre, l’art de se débrouiller. Je ne le grondai point de

ses moqueries et je le remerciai de sa complai-

sance. [l haussa les épaules.

— Je me jetterais au feu pour vous, dit-il, parce

que vous me dites mes vérités.

— Est-ce que ME Lancelot ne vous ls dit pas à

— Il n'ose pas !..… Mais je l’aime bien aussi... Je l’aime parce qu il fait mes quatre volontés et qu'il m’adore : il y a une nuance.

J’allais, sans conviction, remontrer à à cet ingrat

qu'il devait chérir M. Lancelot cent fois plus que moi-même. Il prévit sans doute les banalités que j'étais sur le point de lui servir, et il détourna la conversation.

— Vous ne pensez pas, dit-il, que je suis venu tout exprès pour vous préparer votre bain?

Je suis venu pour vous inviter à déjeuner.

D'abord, je veux... c’est-à-dire M. Lancelot veut... que vous preniez tous les repas à la . maison. Vous assisterez aux lecons, bien entendu.

Il ne me permit point de répliquer. D'une serviette qu'il avait sous le bras en entrant, et qu'il avait jetée sur le guéridon Louis-Philippe du salon, il tira un cahier d'écolier de l’école pri- maire, orné d’une image patriotique.

— Hein ! c’est beau ? dit-il. J'ai acheté ça tout à l’heure chez le marchand de tabac, qui vend de la mercerie et des conserves. C’est pour recopier mon cours de grammaire. J’ai déjà mis le titre.

IL me montra la première page, où il avait fait par dérision une ligne de bâtons, deux modèles d'écriture et, dessous, écrit en grosses lettres : |

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