TOUJOURS STENDHAL
LE PREMIER, je pense, il y a déjà dix et onze ans, j'ai défendu Stendhal de mal écrire. Bien plus, en dépit des docteurs et des académiciens, j'admirais en lui un prince du langage.
Stendhal écrit comme il pense. Il a la langue de son génie. Pour qui en a mesuré la puissance originale et le charme, que dire de plus? Et d'abord, de tous les hommes, il est le moins auteur. On ne fut jamais si peu d'une bande: ni troupe, ni chapelle, ni salon; ni revue, ni journal. Celui-là n'est pas homme de lettres.
Le style de Stendhal est le plus aigu qu'il y ait, et le plus intelligent que l'on sache. La pointe de Voltaire est mousse près de la sienne: parce que le fer le mieux acéré n'a pas la prise du diamant : il fait des éclairs dans le granit et la matière dure; le diamant perce et pénètre où il veut, sans rien détruire.
Si le mot « attique » a un sens, jamais style ne fut plus attique en français que celui de Stendhal. C'est une lumière : il n'est pas de secret pour elle : comme elle enveloppe naturellement les objets, après avoir joué à la surface, elle coule dans le monde intérieur et baigne le fond des sentiments. Son plaisir est de tout connaître dans l'ordre des passions, et de révéler ce que les hommes cachent ou ignorent le plus. Ce style fait partout la clarté : si épris qu'il soit des mouvements les plus rares du cœur, capable d'y toucher avec une exquise délicatesse, il en éclaire les retraites et l'obscurité : il propose tout enfin à l'intelligence.
Et pourtant personne ne méconnaît moins que Stendhal les valeurs sentimentales. Il a
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tous les tons de l'esprit, moins celui da sublime qui est si suspect le plus souvent et si justement, étant le ridicule qui déclame dans un porte- voix. Rien ne manque donc à Stendhal, si ce n'est la couleur de la grande poésie. Encore y atteint -il, et au sublime mAme des sentiments tendres, puisqu'il lui arrive d'en faire sentir la profonde musique et d'en communiquer la puissance.
Voltaire n'a jamais le ton ni le chant des sentiments tendres. 11 est toujours sec; sa mélancolie même a le son du bois qui craque. Stendhal est si peu sec, que son ironie même n'est pas sèche. Voltaire ne sait point parler d'art, et Stendhal y excelle.
Si spirituel qu'il soit, le style de Voltaire fait aussi de l'esprit. Et celui de Stendhal a toujours de l'esprit.
Stendhal est le plus libre des hommes. Seul Montaigne l'a été autant que lui. Montaigne est plus philosophe, et Stendhal plus artiste. Pour être tout à fait libre, il ne faut pas craindre d'être épicurien. Le spectre de la morale tend le ûlet où non pas seulement
Vénus est prise, mais aussi la pensée. Montaigne lutte quelques fois contre le fantôme ; Stendhal ne le rencontre jamais, que pour en rire.
Eux seuls, tous deux, ils ne sont de métier en rien ni jamais. Ils sont libres même de leurs préférences. Pascal ne l'est pas ; Voltaire non plus, étant si polémique de nature et trop dans l'action. D'ailleurs il est auteur à l'excès. Il fait la guerre; il est de parti. Il flatte les puissances, celle-ci contre celle-là. Il ménage les uns pour tout oser contre les autres. Il y est bien forcé. Stendhal n'est jamais de parti. Il a un mépris infini pour la mode et l'opinion publique.
Stendhal est libre de toute attache. Lui, le plus aristocrate des esprits, qui n'écrit jamais que pour l'heureux petit nombre, il est démocrate de raison. Il tient pour le parlement, et il se moque de la charte. Il est classique contre les classiques. Il se déclare pour l'art romantique, non sans rire de Chateaubriand et de Victor Hugo. Est-ce qu'il s'arrête à lui-même? Il s'en voudrait de l'amour-propre comme
d'une sottise, la plus commune à tous les hommes, sans omettre ceux qui ont le plus d'esprit. Amoureux à la folie, amoureux de vocation, il est le seul amant qui fasse l'aveu de ses infortunes ; cavalier accompli, il rit mélancoliquement d'avoir perdu l'étrier dans ses plus belles courses. Il met à la cape sèche, il n'a pas le plus petit bout de toile pour tenir la route, et il le publie ! Stendhal a tant d'intelligence, il voit si loin en lui-même et dans les autres, qu'il ne peut pas mentir aux autres ni à lui : eût-il toutes les raisons de ne pas être vrai dans la conduite, où nous ploie l'amourpropre, il est tout vrai dès qu'il reste seul avec lui-même, dès qu'il se parle et se répond têteà-tête. La clarté de ce style est une merveilleuse vertu de l'âme.
D'ailleurs, Stendhal connaît le tourment de la forme, sans qu'il y paraisse. Il sait la valeur d'un mot mis en sa place. Il a le sens de l'épithète. Mais il est tout de même l'homme qui préfère, le cas échéant, refaire une page à la corriger, et son chapitre à le chercher perdu dans l'amas de ses papiers. Que j'aime cette
méthode, et comme je la comprends dans le poète : le vrai génie prend son plaisir pour soi-même dans tout ce qu'il invente, avant d'en faire part aux autres. Si artiste qu'on soit, il ne fiaut pas crever à la peine, et faire de son art une vie de galères, un impitoyable métier.
Dans Stendhal, il y a tout ce que le goût et la raison peuvent admettre de beauté romantique, à savoir l'imagination libre des caractères, les faits sans autre respect que celui de la vérité, les passions sans la contrainte des moeurs et sans masque de cour.
L'erreur romantique est de feindre la passion, bien loin de l'exprimer toute pure et de la peindre. Idéale on non, la vérité n'est jamais romantique. Les romantiques, simulant des passions qu'ils n'avaient point, ont cru donner le change en mettant la passion dans le style et les couleurs : mais elle n'est point dans la peinture ni dans les caractères. De là que tout est outré chez eux. Point d'équilibre : ils n'ont pas la réalité dont ils se donnent l'apparence : tout le péché romantique est là, et il n'en est
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pas d'autre. C'est dans Baudelaire que l'équilibre se rétablit entre la forme et le monde intérieur.
Dans les œuvres les plus romantiques du temps, Stendhal est tout classique : parce que Julien Sorel, tout comme le Roi Lear, a les passions de son style, et le propre style de ses passions.
Plus on admire Stendhal et plus on est intelligent.
Quand Stendhal aura son rang, qui est le premier de tous en son siècle, et l'un des premiers non seulement en France, mais dans l'Europe de tous les temps, les hommes auront enfin compris la puissance et les séductions de l'intelligence, au service du sentiment. Il ne s'agit pas de lui laisser tout faire et de lui livrer un héros inerte : elle guide Ulysse, elle lui éclaire toute la route : elle ne voyage pas et ne vit pas pour lui. Le héros, c'est la passion. Stendhal le montre partout, s'il ne le dit.