‹ XéniesChapitre 11 sur 24 · LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE

JE n'arrive pas à goûter tout à fait La Bruyère. Comme vous autres, je vois son art et même son intelligence. Mais justement l'art se voit trop. Pour les opinions, il ressemble beaucoup à Boileau; toutefois ce Boileau de la prose n'a pas le franc parler de l'autre : on sent aussi une âme moins nette, un regard moins discret et moins libre. Il y a de la province et deux ou trois gouttes d'esprit docteur dans La Bruyère. Boileau est tout bourgeois de Paris.

Dans les Caractères, trop d'apprêt, trop d'artifice. Ces collerettes, ces broderies, ces den-

telles, sont détaillées à miracle et merveilleusement repassées; mais on ne peut oublier l'amidon.

Son œuvre est le modèle des rhétoriciens : tous ses morceaux leur sont donnés en exemple, comme devoirs de style. Lui-même est l'élève parfait qui a toujours le prix. A cinquante ans, un tel élève est le maître.

De la sorte^ il excelle en tous les genres, et c'est son genre. Il a tous les tons et n'a qu'un ton : celui de les tous prendre.

Buffon a les manchettes, et c'est La Bruyère qui en fait miroiter les jours, et qui en dresse les plis. Quel goût pourtant, et qu'il eût fait un grand critique, si son temps l'avait laissé plus libre. Il n'est pas si étroit que resserré par les usages et boïné par la contrainte de la religion et de la politique. Le même esprit, cinquante ans plus tôt ou plus tard, eût fait époque dans le jugement des œuvres, de la morale et de la poésie. Avec Voltaire et Sainte Beuve (1),

(1) Je ne parle pas de Saint-Evremond, qui n'est point de métier et ne fait rien qvHj par occasion.

il est le seul critique à qui les écrivains ne sauraient refuser l'assentiment, eussent -ils même â se plaindre de lui : car il juge de l'art en artiste.

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