‹ XéniesChapitre 14 sur 24 · SIMPLE · texte numérisé non relu

SIMPLE

LE STYLE Simple donne dans le niais, comme le sublime dans le ridicule Ceux qu'on accuse de n'être pas simples pourraient l'être, s'ils voulaient; mais ceux qui sont niais, même à demi, ne peuvent pas faire autrement. On les vante d'être simples, assez souvent, pour faire comme eux et pour cacher la niaiserie.

Fénelon aurait méprisé Flaubert, comme Voltaire méprise Dan le. Mais Flaubert se moque bien de Fénelon, et Bouvard lui-même enterre Télémaque, en dépit de M. Renan.

Pour M. Renan, il se trahit quand il loue le style de sa sœur Henriette. Le beau modèle !

Celte institutrice écrit comme Berquin, et selon son état. Elle trouve absurde tout ce qu'elle ignore ; elle juge avec ambition, il me semble, ce qu'elle ne peut pas connaître. Ses goûts conviennent assurément à une troupe de petites filles; mais est-ce là une règle pour des artistes et pour des hommes ? Elle a horreur du trait moderne, de la couleur, de l'expression et du caractère. Il ferait beau voir qu'elle ne l'eût pas ! Je tiens surtout qu'elle en a peur et s'en défie. La beauté originale est un objet de blâme et de dédain plus ou moins sincère pour les esprits sans originalité. Il y a bien du dépit là-dessous: on condamne pour n'être pas condamné. Que de malveillance dans ces bonnes gens ! Ils sont les plus honnêtes du monde, fort doux et fort patients avec les premiers venus et tout ce qui est médiocre; mais que paraisse Balzac, ils se bouchent le nez, et ils font cent grimaces, si Baudelaire ou Verlaine commencent d'élever ce chant d'une nouvelle voix. Ils ne veulent pas de mal à li moindre des mouches; mais qu'on fasse procès à Madame Bovary leur sem-

ble bien juste, et ils ne seraient pas fâchés, après tout, qu'on la mît un peu en prison.

Flaubert écrira comme cette sage demoiselle, s'il lui plaît; il la fera parler à une distribution de prix, tout comme le docteur Homais, à s'y méprendre. Elle ne s'en doute pas et continue de ne rien comprendre à ce qu'elle réprouve : l'excellente personne juge naturellement selon soi. Niaiserie pure. Pour un sourd, le véritable esprit consiste à s'excuser de donner son avis en musique. J'imagine un pauvre vieil organiste à Guingamp ou à Pontivy, en 1860, qui aurait eu entre les mains la musique gravée de Tristan; ou une bonne petite vieille, gagnant son pain à peindre des rosettes sur porcelaine, qu'on eût tirée de sa chambre, pour lui montrer, il y a un demi-siècle, les tableaux de Cézanne.

Est-ce que Pascal est simple? ou le nez de Cléopâtre? Dante est-il simple? et Rembrandt? et les sonnets de Michel-Ange? et la cathédrale de Chartres? L'art n'est jamais simple, peut-être.

Il ne s'agit pas d'être simple, mais d'en avoir l'air. Je ne m'en dédis pas, l'ayant dit.

Être simple : ce mot n'a aucun sens. La simplicité d'une âme immense et profonde est un prodige de complication pour une âme bornée.

Dans le Télémaque, il n'y a pas une idée rare, pas un sentiment qui ne soit éculé,pas un mot qui ne soit fade, pas une de ces découvertes qui ravissent le cœur ou la pensée. Tout est copie, imitation, eau claire ou abondance. A ce régime, on perd tout appétit. Télémaquc semble traduit, non pas du grec, mais du latin d'Eglise. Gil Bios de Le Sage est aussi insipide; mais il est laïc et bas, comme l'autre est clérical et poétique. Toutes ces histoires coulent de source à n'en plus finir : hélas, pourquoi commencentelles? Stendhal nous sauve de Le Sage, et Saint-Simon nous console de Fénelon.

La divine variété condamne ce qu'on nomme le simple, et qui est l'uniforme. Le simple est le pauvre, le plus souvent. Faites-lui l'aumône, hypocrites; dites- lui qu'il est la raison et la vertu au besoin ; mais ne cherchez pas à vous persuader que vous enviez à ce gueux son or et ses ressources. Convenons que les sots ont

avantage à être simples, les critiques et les maîtres d'école, bref tous ceux qui ne pensent ni ne sentent rien par eux-mêmes ; et voilà tout.

PHYSIS — POLÉMOS

L'ÉTAT de guerre est si bien l'état universel de la nature qu'il est la loi même des cellules. Toute nutrition est fondée sur la guerre. L'élément ne se nourrit qu'aux dépens de quelque autre plus faible qu'il détruit. Nos tables sont des charniers. Quand nous mangeons, nous imitons à l'échelle d'un monde les massacres et les dévorements continuels, que renouvelle la nécessité dans les profondeurs de la vie infinitésimale.

Voici la fièvre et toutes les infections : Metchnikoff y montre à nu la guerre des microbes et celle des cellules.

Les tissus nobles sont dans une lutte perpétuelle avec la plèbe des tissus. Et dès que la défense se relâche, dés qu'ils ne font plus bonne garde, les tissus nobles sont la proie de la multitude et des esclaves.

Le conjonctif est le prolétaire. Il fait la masse. Mais s'il est le plus fort, il dévore la cellule nerveuse, qui est la cellule noble, l'élite d'où sort la pensée et toute la vie supérieure de l'espèce Le prolétaire est le squelette : rien ne se tient que par lui ; rien ne se fait sans lui ; mais il ne peut pas être le maître; et tout est perdu, s'il n'est asservi.

La nature lance les forces les unes contre les autres, sans préférence ni parti. Elle les affronte encore plus qu'elle ne les oppose. Sans même tendre à les mettre aux prises, elle les oblige à la guerre par le seul fait de leur dififérence. Les éléments affrontés luttent, parce qu'ils se nourrissent les uns aux dépens des autres. La guerre veut la paix, mais ne la veut que dans la victoire. La guerre est en quelque sorte la recherche de l'unité et de l'équilibre. Elle est le grand moyen de la

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mort, laquelle rouvre le cycle et renouvelle la

vie.

Le tissu prolétaire dévore aveuglément le tissu noble qui peut seul le faire participer à une vie supérieure. Il n'importe en rien à la nature que la sclérose tue et momifie les cellules nerveuses du cerveau ou de la moelle. Toutefois, quand la moelle est scléreuse, la victoire du conjonctif est bien inutile : c'est la paralysie.

Les maladies les plus hideuses ne sont pas d'une autre espèce : elles sont une guerre de la cellule brute à la cellule noble, où le tissu ignoble a le dessus. La nature enregistre et certifie cette victoire avec indifférence. Elle est toujours avec la force. La qualité n'est pas son aifaire, si même elle est son vœu. Le cancer est une image atroce de cette impartialité sans cime.

Il suffit de voir les animaux dans la ' nature, pour comprendre à quel point la guerre est l'état naturel de tout ce qui vit. D'ailleurs,

dans les dissolutions et toutes les actions chimiques, dans les opérations de la matière qui donnent lieu à un corps défini, en vérité n'y-at-il pas une guerre? Toute forme est à mes yeux la victoire qui achève une guerre.

L'instinct de nourriture domine tout et gouverne tous les êtres. 11 est l'élan premier, la figure universelle de l'instinct de puissance, qui consiste d'abord à s'accroître, puis à dominer aux dépens d'autrui, pour durer toujours.

Or, les êtres vivants se sentent tous menacés par la faim même qui les anime. Tous cherchent une proie, et tous ils savent qu'ils sont une proie ou le soupçonnent. D'espèce à espèce; et dans la même espèce encore. Car si la nourriture d'une espèce n'est pas animale, les individus se la disputent avec fureur; et jusque dans l'amour, qui est l'ivresse de la nutrition, et l'appétit de l'espèce dans l'individu.

De là, cette profonde défiance, cette éternelle inquiétude qui possèdent tous les animaux: Rien ne me frappe plus, dans les bêtes, que leur naturel émoi. La peur leur est com-

mune à toutes. La crainte est la sentinelle de garde que la nature a mise en elles pour leur salut.

Les animaux ont toujours peur et ils se défient de tout. Quand ils cessent d'avoir peur, ils ont perdu leur instinct. L'homme se défie et il est sujet à la crainte d'autant plus qu'il est moins homme. Le signe même du genre humain est que l'homme se fie à l'homme. Dans la guerre, les vieilles terreurs sortent de l'ombre, et reparaissent les variétés ennemies de l'espèce.

Au fond, les guerres sont toutes de l'instinct e Ide la bète, et toutes pour la nourriture. On enveloppe la guerre de belles raisons et de mots nobles : elles sont de la force, et pour la proie. Dans la guerre, il s'agit toujours pour le plus tort de faire la loi au plus faible, et d'en faire une proie, pour ne pas être proie. Les sauvages vainqueurs, à Bornéo, mangent les vaincus. Hier encore, les Anciens victorieux détruisaient leurs ennemis, les dépouillaient totalement et les vendaient esclaves. Aujourd'hui, les peuples qui se croient les plus forts,

s'ils n'égorgent pas les prisonniers et les vaincus, les courbent, les épuisent et les asservissent. Le joug des banquiers peut enfin valoir la chaîne des captifs qu'on traîne au marché, la fourche au col : et tels potentats de l'or s'assurent de longs festins qui ne rappellent pas de si loin qu'on suppose les repas des cannibales. Les Allemands ont prétendu faire la guerre selon la nature: ils ont déchiré les voiles, et on a eu horreur de la nudité naturelle. Mais elle est là, et il faut la voir.

Pour vaincre la guerre, il ne faut pas invoquer la nature, mais au contraire les plus belles fictions de la pensée humaine, laquelle quitte enfin la cage de la nature d'où elle sort. 1

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