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SUR ARISTOPHANE

JE NE PUIS me lasser d'Aristophane. Sa poésie m'enchante. S'il fallait tout perdre du monde antique, moins deux poètes, je voudrais sauver Aristophane et Platon. Le regret ne serait pas mince, pourtant, de n'avoir plus ni Sophocle ni Pindare, ni Lucrèce ni Eschyle, ni Homère ni Virgile. Mais on peut suppléer à tout plus qu'à l'admirable Platon et au divin Aristophane.

Il est le seul jx)ète qui tasse vraiment rire. Et lui seul est ainsi. On ne sait comment, il a le rire énorme et la gaîté exquise. La poésie n'est jamais gaie. Une délicieuse mélancolie

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est sa plus vive allégresse. L'immense rire de Rabelais n'a rien d'exquis; et quelle qu'en soit la puissance créatrice, le poème de maître François n'est pas un triomphe de poésie.

La gaîté d'Aristophane est fée. Elle emporte le rire énorme d'une aile si vive qu'on n'en sait pas dire s'il est plus puissant ou plus léger. Ce miracle est celui de la poésie bien plus que l'effet de la comédie ou de la satire. Mais la poésie dans un dieu enfant.

Une adorable ivresse fait le fond d'Aristophane. Quelle ivresse n'est pas lourde à la longue, ou monotone, ou sujette à l'excès, ou grotesque ou difforme? Celle d'Aristophane, non. Plus il est ivre, plus il est beau, charmant, sans grimaces. Plus il est emporté, moins il titube. Les roses naissent de son vin, non les hoquets. Plus il a bu, et moins il pèse. Son ivresse parfaite consiste à n'avoir plus de corps, et à bondir bien loin de la terre. C'est le ludion de la lumière. Et sa lumière est l'esprit.

Par un contraste unique, il n'est jamais si poète, avec un sens plus exquis de la mesure.

et de la forme qu'au sommet de l'enivrement. Dans son délire, ce ne sont pas les grelots de la folie qu'on entend, mais les colliers de la raison et de la nature, attelage d'Apollon.

On le voit vraiment ivre de moquerie. Il ne respecte rien que la forme la plus belle ; mais il n'en perd jamais le respect : morale des dieux, si seulement l'amour y entre.

Ses saillies k's plus grossières à la racine sont lancées si haut par l'esprit, qu'elles se dissolvent dans l'allègre lumière. L'esprit d'Aristophane est un arc de feu, qui lance une flèche de fleurs, brûlantes à la fois et trempées de rosée.

L'excès en lui est une nature première, que sauve une grâce ravissante. L'excès ne se sent et ne choque jamais, parce que la grâce n'est jamais en défaut.

Il donne à tout ce qu'il ose dire le vol de la chose spirituelle : aérienne et légère, telle est bien l'imagination du poète. Une fois, j'expliquai qu'il a le don inouï d'être sans conscience.

Dans son ébriétè, je ne vois ni Bacchus ni

Silène, ni l'orgie toujours un peu violente et ténébreuse, fût-elle sacrée : ni la gravité de la lyre sublime, ce soleil de la nature pensante dont les rayons et les cordes sont les idées.

Point. Comme au Banquet de Platon, Aristophane est transporté par la réminiscence de la créature parfaite : son ivresse me semble celle de la pensée elle-même, d'Athéna qui fait la folle, et qui se donne congé de la sagesse. Il n'est rien de pareil chez aucun autre poète, si ce n'est dans Titania caressant les oreilles de Bottom.

Je ferai remarquer que les sujets touchés par Aristophane sont les plus graves du monde : ils vont fort au delà de tous ceux qu'ont traités les tragiques. Quant aux modernes, les plus hardis n'ont pas osé en mettre un seul sur la scène. Molière, si protona dans I'Ecole DES Femmes, n'eût pas conçu Lysistrata ni l'Assemblée. C'est qu'Aristophane, en effet, n'a aucune profondeur. 11 peut tout se permettre. Son esprit est capable de toute audace, en se

jouant. Mais le cœur n'y est pas, ni la conscience qui sont la dimension du fond, celle qui donne à la vie son volume. Voilà ce qui le tire d'embarras. Il s'amuse donc de tout. D frappe à la porte des énigmes les plus redoutables et des plus secrets mystères. Si les énigmes sont des princesses sur la route de Thèbes, il les met toutes nues : mais elles fuient ; il les poursuit en riant jusqu'au seuil de leurs temples ; et quand elles disparaissent, il rit encore et ne songe seulement pas à pousser la porte.

Ainsi Aristophane tourne en folle risée la paix et la guerre, le juste et l'injuste, le génie de l'espèce et le devoir de la cité, la liberté des femmes et la condition des sexes, Bacchus et Socrate, les dieux el la philosophie, la dignité du poète, la constitution de la République, l'argent, la justice et l'Etat, que sais-je encore? S'il n'était pas l'enfant inimitable, TAriel qu'il est, ses comédies, bien loin d'être les farces de l'Olympe, seraient un lieu de méditations, plein de souci, de politique et de larmes.

Mais sa ravissante enfance passe sur tout en bondissant. Et lui seul a ce privilège. Il n'y a pas un grain d'amertume dans son œuvre : pas un retour sur soi-même. En tout autre, l'enfance est ennuyeuse et vaine. Car les enfants sont pleins d'ennui, pour les hommes, dans le royaume de poésie. Et puisque le royaume des cieux est à eux, il est fort bon qu'on les y garde et qu'ils s'y tiennent. La simple jeunesse n'est pas non plus d'un si grand prix, pour les autres, elle qui en a un sans pareil pour le bonheur et pour ellemême. Les enfants et les jeunes gens ne sont que le pis aller ou la promesse de Thomme.

Le divin Aristophane n'est pas un enfant ordinaire, étant un dieu.

Enfant toutefois, il n'entre dans rien. Il voit tout et se joue de tout, à la surface de tout. Tel est le secret de ce rire blond, universel, pareil à l'air du matin sur la mer.

Si le jeu est le propre de la poésie, entre tous les hommes Aristophane a été le plus poète.

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