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GRANDEUR ET MODESTIE

L'orgueil est la défense des grandes âmes : l'orgueil avec sa cuirasse de mépris. Qui pourtant reprend ce harnais, chaque matin, sans un soupir de fatigue, en rêvant à la paix qui délasse? Mais pour les grandes âmes la guerre est toujours là : on la leur fait, et plus elles la détestent, plus elles y sont soumises, Vita militia e><t : ce mot n'est que pour elles ; et peut-être, après tant de combats, s'en étonnent-elles comme au premier jour. Elles sont les plus modestes de toutes, pour peu qu'on les laisse en repos et qu'on les aime. Le mol, le cri le plus vrai de tout grand homme est

toujours pour dire : « Je n'y suis pour rien, » qu'on l'admire dans sa personne ou dans ses ouvrages. Et s'il ne le dit pas, il le pense ; et s'il ne le pense pas, il n'est pas vraiment grand : ce n'est qu'un homme d'action à tout prendre. Non nobis, Domine, sed gloria tibi. Wagner, le plus orgueilleux des hommes, est mort dans le palais de Venise qui porte cette devise deux fois inscrite sur les murs, où l'éternelle vague expire.

On ne se compare jamais à ce qu'on aime : on le préfère toujours; et d'abord, à soimême. Les grandes âmes aiment et admirent plus pleinement que les autres. Jeunes par là : car ce trait est propre à la jeunesse. On ne s'associe pas grossièrement à ce qu'on adore mais on s'en approche. Tout en se tenant pour un ver de terre, un jeune prêtre ne se croit pas si loin de son Dieu. L'orgueil ne dessèche que les âmes peu fécondes. Pour la plupart des gens, l'orgueil est une estime outrée de soi. Or, on s'estime d'autant moins, peut-être, qu'on a plus de raisons de s'estimer. En cet ordre, l'action corrompt tout.

Shakspeare devait savoir ce qu'il était. Est-ce une raison d'orgueil? pas pour lui, mais pour vous. Un grand poète ne se juge pas : il est ce qu'il est, et il doit Têtre : il fait par vocation ce qu'un autre ne peut pas faire. Peut-être, n'aime-t-il rien de lui-même ; il y trouve pourtant un goût, une harmonie, une teneur qui ne sont qu'à lui seul. L'orgueil en lui est un sentiment de la nécessité.

La grandeur ne se mesure ni à l'orgueil ni à la modestie. L'orgueil reste le témoin du combat, dont il est l'armure. La modestie est une vertu inutile à la puissance. La force est toujours superbe de soi, puisqu'elle agit et qu'elle s'impose. 11 n'est puissance qui ne soit impérieuse aux yeux de ceux qui la reconnaissent et qui y cèdent. La modestie n'est une vertu que dans les faibles.

Les hommes vraiment grands semblent orgueilleux sans l'être. Souvent, ils sont orgueilleux avec les autres, et modestes avec eux-mêmes. Mais ils ne demandent qu'à laisser la cuirasse ; et l'amour les désarme. Le pire orgueil est, parfois, de n'en pas avoir.

Ainsi, les héros de la poésie sont d'un fort orgueil et d'une humilité égale. Il est vrai que l'orgueil l'emporte chez les uns, comme Pascal, Dante, Beethoven, Michel- Ange et Wagner : c'est qu'il lutte et se montre. Dans les autres, il se cache et ne croit pas nécessaire de paraître. Une grandeur accomplie se passe de toute enflure et de toute affiche. Elle ne se réserve pas l'estime outrée qu'on lui refuse. 11 n'est plus besoin de vaincre. La sérénité tient lieu de toute victoire. Plus de guerre : le divin poète est aussi loin de la superbe que de la modestie. Je lui suppose toute la douceur du monde. Il ne se sent gré de rien. Il se contente d'être plus homme et plus pleinement que les autres.

L'orgueil qui s'étale est propre aux gens d'action et leur faiblesse. Les valeurs en esprit ne les touchent guère. Leurs œuvres sont de la force brutale et s'en ressentent. Les conquérants sont les plus orgueilleux des mortels. Leur grandeur se mesure le plus souvent aux ruines qu'ils ont faites. Il y a de la conquête

et du conquérant dans tous les cœurs gonflés d'orgueil. Les artistes et les poètes n'ont pas des racines si solides dans la matière. La grandeur de l'esprit, en son fond, est modeste, quelque orgueil qu'elle laisse percer d'ailleurs. Après tout, qui serait superbe, s'il vivait dans un désert, absolument seul ?

Dans les grandes natures, en leur secret intime, le triomphe est assez humble, et l'orgueil est plutôt le fait de la lutte, voire de la défaite. Les heures les plus sombres d'une grande vie sont les plus orgueilleuses. Elle se roidit contre ce qui la menace et qui l'accable. Elle se tend contre l'ennemi. Faire front et tenir tête, quel orgueil au jugement commun. On n'exige de nous que la soumission : moyennant quoi, on nous tient quittes du reste. Voilà pourquoi et comment la modestie est de si bon renom : elle est la chasteté sociale, et comme l'autre elle a ses hypocrites : elle rassure la médiocrité humaine ; elle est tranquille, servile et circonspecte. Que de vertus. Le nom même du diable est rébellion.

Il arrive que l'orgueil soit caché et la modes-

tie un faux semblant : ou qu'une modestie réelle s'enveloppe d'un orgueil apparent. Qui dira l'ignoble orgueil de la bassesse et de la vulgarité? Ils font les modestes et ils crèvent de contentement de soi. Tous les pharisiens sont sur ce modèle.

La grandeur paraît orgueilleuse parce qu'elle est grande. Même les yeux baissés, elle est insolente, parce qu'il faut être de niveau, et qu'on insulte aux gens en ne les voulant pas voir, autant qu'en les regardant de trop haut. Si le marais pouvait dire tous les crimes de la montagne 1 II les compte, il les sait, il en a la fièvre.

Dans les Landes et certains pays de l'Ouest, on dit : « Soyez modeste », pour dire : « Ne vous emportez pas, ayez de la mesure ». La modestie est, en effet, la modération, et une forme morale de la mesure. La modestie de la puissance est la maîtrise de soi.

11 s'agit donc de persévérer en soi-même, pour une œuvre nécessaire, qui élève la vie. Il faut vaincre, pour s'accomplir. Si la victoire n'est pas possible, il faut du moins lutter sans

cesse pour n'être pas vaincu et ne pas refuser le combat. La modestie est dangereuse : elle est souvent une complaisance que l'être avili donne à son avilissement. La grandeur n'est pas d'être vainqueur, mais de s'être accompli. Et tel s'accomplit dans le désastre, qui eût été vulgaire dans le triomphe et peu digne de soi. Napoléon doit bien moins à son couronnement dans Notre-Dame, qu'à son agonie de Sainte- Hélène.

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