SENTIMENTAL
JE RIS avec une sorte de dédain joyeux et de mélancolie, je ris de toutes les sottises qu'on me prête. Noir et blanc, blanc ou noir, que tous ces gens-là sont courts de nuances! Si encore ils avaient le juste dessin et la ligne subtile.
Sentimental, il est probable que personne ne l'est moins que je ne suis. On peut l'être aussi peu : moins, je le jiie. Plus j'ai connu le rôle du sentiment dans les vraies passions et dans la poésie, plus j'éprouvai l'horreur de toute sentimentalité. Ce flux de c<rur me répujine à l'égal de tout ce qui est niais, de tout ce qui
no XÉNIES
est facile. J'ai le dégoût de tous les rhumes et celui de l'émotion ne me rebute pas moins que celui du nez. L'incontinence en tout est le mal romantique. Ce manque de retenue révolte moins la vraie raison peut-être que la vraie sensibilité. Pour tenir à la pudeur, il n'est pas comme les grands voluptueux. La sentimentalité est le vice de presque toute la musique : cette faiblesse la rend suspecte : elle est basse par là, plébéienne le plus souvent et animale un peu. Quels que soient leurs mérites, on se dégoûte de Schumann, de Schubert et de Chopin, pour ne pas parler des moindres, à cause de leur lâcheté sentimentale. César Franck est déjà blet et chanci aux trois quarts de la même tavelure. N'être pas sentimental du tout, c'est la grâce patricienne de notre Debussy.
L'excès dans le sentiment est tout pareil à l'excès dans le caractère, qui est la caricature. La sentimentalité est la caricature du sentiment. Tout de même, la réunion des malheureux qui s'agitent dans le jardin d'une maison de fous est la parodie des grandes passions.
Rien n'est si loin de la passion que la sentimentalité.
Le plus souvent, la sentimentalité est une faiblesse du sentiment qui tourne à l'habitude : la glande sécrète à vide ; le besoin n'y est plus ; la nécessité se fait machinale et l'incontinence s'établit. Le cœur a sa pédanterie : on fait du sentiment à propos de tout et de rien, comme les pédants font de la raison à propos d'un baiser ou d'une fraise.
Certes, la chaleur sentimentale porte le feu de l'art et de la poésie. Elle nourrit la sève, et les fruits le montrent. Mais ce n'est pourtant qu'un fumier ; et la sentimentalité même est un engrais qui empeste.