‹ XéniesChapitre 24 sur 24 · RÈGLES · texte numérisé non relu

RÈGLES

Pour que le critique instruise le public, il ne faut pas qu'il fasse le maître d'école avec le poète. Le vrai critique, comme l'esprit humain, est un étudiant qui apprend toujours.

Le critique n'instruit le public que s'il se laisse instruire par l'artiste.

Le lieu commun de morale est le plus bas où se tienne le critique.

Le lieu commun de la raison est le plus faux.

La morale, en critique, est le masque de la religion. La raison est le masque de la politique. Sous le masque, ici et là, il y a toujours un parti.

v^ Le critique vulgaire se sert du bon sens pour ôter tout sens à l'œuvre du poète.

En art, le sens commun n'est presque jamais le bon sens. Les plus grandes, les plus belles et les plus rares œuvres ont indigné les habiles et fait rire les sots.

Le sens commun est le bon sens de la vie commune. La vie de l'art n'est pas la vie commune, et il lui faut un sens plus rare.

Au fond, le sens commun n'est pas meilleur juge en art et en poésie qu'en mathématiques : il ne sait même pas de quoi il s'agit. Les bonnes gens ne s'entendent pas mieux, d'abord, à Wagner qu'à Newton, ni à Shakspeare, ni à Rembrandt, ni si l'on veut à Stendhal ou Cézanne qu'à la théorie des nombres et au problème des trois corps.

§ Pas plus que le vrai poète, le bon critique ne doit se soucier de plaire au public. S'il pense au public, il trahit le poète et trahit la critique.

La critique est rare, parce que le journal est partout. La critique est ardue, parce que le journal est facile.

Le journal est toujours vulgaire. Le journal n'est pas seulement le livre, mais la pensée à un sou.

§ Faire de la morale à rencontre du poème, c'est toujours mentir.

Et faire de la science ou de la théorie à rencontre du poète, c'est toujours se tromper sur lui.

D'ailleurs, on peut se tromper en mentant, et mentir en se trompant. Il n'y a rien de si ordinaire, et la volonté y trempe assez souvent.

§ Le vrai critique cherche à faire un art de la critique.

S'il veut en faire une science ou un système, c'est par désespoir d'être jamais artiste.

Où il n'est pas assez artiste pour se donner de bonne foi à l'œuvre d'art, le critique fait le savant ou le moraliste : d'un seul mot, le pédant. Et le public, qui est toujours à l'école, prend toujours un grand pédant pour un grand critique. Ils n'en demandent pas plus, l'un ni l'autre.

î:j L'art moral est une invention des dévots. L'art social, une invention des politiques. Entre tous ces porteurs de masques les pires, ceux qui ne se doutent même pas qu'ils sont hypocrites.

§ L'art social n'a aucun sens. Il n'est qu'une flatterie et un hommage de Trinculo musicien à Caliban.

L'artiste est l'individu même. L'œuvre d'art est la plus individuelle.

De ce qu'il y a de plus individuel naît sans effort ce qu'il y a de plus général. Le grand poète ne sert pas la Cité parce qu'il le veut; mais sans le vouloir, parce que son œuvre est belle.

§ La fin de l'art n'est pas le bien ni la vérité.

La fin de l'art est la beauté seule, qui est le plaisir de la poésie. Volupté de l'âme ou volupté du cœur, la poésie est toujours volupté et l'amour même de l'esprit en passion. Plutôt la luxure que la froideur morte ou l'austérité inerte. Le beau a sa bonté, sa vérité et son ordre.

§ Il n'est de mauvais livres que les méchants

livres.

Il n'est de poèmes mal pensés que les poèmes

sans mesure et sans rythme.

XÈNIES 24T

Pour l'avoir osé dire aux Anglais, Oscar Wilde a été banni de l'Angleterre. Mais il vivra parmi les poètes de l'Angleterre, pour avoir été la victime insolente des critiques anglais.

Après avoir lu le critique, digne de ce nom, comme Platon est digne d'être nommé philosophe, il faudrait que l'artiste se connût mieux lui-même et qu'il pût discerner en quoi il est fidèle à sa propre nature et en quoi il y manque.

Grâce au critique, miroir intelligent, il écherrait que l'artiste vît à son œuvre des raisons d'être et des mérites qu'elle a sans doute, mais que le critique lui révèle et qu'on n'eût pas mesurés sans lui.

Le vrai critique est donc un miroir vivant qui aide l'objet miré à vivre. Sans trahir ni flatter l'ccuvre qu'il mire, il la fait mieux comprendre; il la rend plus claire à l'artiste luimôme, qui est trop dans l'action pour juger bien de ce qu'il fait : l'acte passionné est créa-

teur et ne peut pas être un témoin parfaitement libre de l'œuvre créée. Le vrai critique est ce sage témoin : il est l'intelligence de l'œuvre qu'il n'a ni conçue, ni accomplie, mais qu'il reçoit à la naissance. Ici encore, pour bien comprendre, il est nécessaire d'aimer, en dernière analyse.

L'œuvre d'art n'est pas une œuvre de la géométrie et ne dépend pas seulement de la pure logique.

§ L'amour même ne fût-il pas nécessaire à l'intelligence de la poésie, il faut à tout le moins, si l'on n'aime, être capable d'aimer, pour bien comprendre. Toutes les religions se fondent dans le cœur des hommes, autant que dans leur esprit. Elles sont faites, quand les théologiens arrivent et les mettent en dogmes. Et quand les historiens les jugent, elles sont mortes. ^

§ Faut-il que le vrai critique aime pêle-mêle les plus belles œuvres et les pires? Qu'il confonde les chefs-d'œuvre et les ouvrages qui

n'ont pas le moindre prix? Loin de là, et d'abord qu'il les distingue. Mais que de nuances dans l'admiration, de l'amour à l'estime. Puis, tout en restant libre de ses propres inclinations, l'état de grâce qu'on réclame du critique, consiste à se mettre de bonne foi dans l'œuvre qu'il juge, à la considérer en ce qu'elle est et non en ce qu'elle n'est pas, en ce qu'elle aurait pu être selon elle-même, non en ce qu'elle aurait dii être selon son contraire et suivant d'autres lois.

Sans aller au fond du système, quelle misère ne serait-ce pas de reprocher à Spinosa son ordre géométrique? Et quelle sottise de lui demander un dialogue, amoureux de grâce et de lumièrt', à la manière de Platon? Quand ils se mêlent d'avoir une doctrine, les critiques de la poésie et de l'art tombent sans cesse dans cette sotte injustice. Le poète qui les écoute parler de lui, à tout moment, est tenté de se dire : « Il n'est question que de ma mort làdedans : que veulent-ils de moi? »

Si Ton demandait quelle peut être la plus belle vertu du critique et la plus féconde, c'est la sympathie. Elle est si rare que le critique, par définition, semble l'ennemi des œuvres qu'il analyse; mais la plupart des critiques sentent bien qu'ils doivent faire croire à la bienveillance. Ils la simulent donc; et même quand ils ont la main pleine de férules, la sympathie est leur gant : Crispin, gant d'escrime.

La sympathie est le soleil de l'intelligence, en critique ; ou plutôt, si le don de comprendre est la lumière de cet astre, la sympathie en est la chaleur.

Sans être capables d'aucune, le plus grand nombre des critiques s'arrangent pour qu'on ne doute pas de leur sympathie. Car il faudrait douter de leur justice. Hé, làl qui le voudrait? Et si elle n'avait en eux son refuge, où la justice irait-elle se nicher?

§ A vrai dire, on ne s'approche justement

de ce qui vit que par la sympathie : elle seule imagine.

Les critiques sont bien peu fins qui ne sentent pas que l'imagination est confidente de la vie.

§ Le dernier terme de la sagesse, pour Spinosa, est < l'amour intellectuel de Dieu ». Il joue un peu sur les mots, et par là il veut dire : « L'amour spirituel de la nature. » En effet, l'entendement ne s'accomplit que de la sorte.

De même, pour comprendre les œuvres, il faut avoir un esprit amoureux de ceux qui les produisent.

§ La gloire, le talent et le plaisir du juste critique sont toujours h produire de vraies valeurs.

A tout ce que doit être le vrai critique, on voit assez ce qu'il n'est pas.

Page 1