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DONNÉES

Entre tous les éléments varial)les, le climat est la constante.

Par climat j'entends le ciel et la terre, les eaux et les fruits.

L'homme est fonction de l'air qu'il respire, et de la terre qui le porte, et qui porte aussi tout ce qui le nourrit.

§ Dans un homme, esprit et sensation, la race est en raison directe de la matière, et inverse de l'esprit.

L'esprit est esprit en raison inverse de la race.

§ Là où la matière domine, la mce domine aussi et asservit l'esprit.

Un grand homme selon la race est toujours esclave de la race.

§ Le moment est une somme de variables.

Le moment est une fatalité dans le temps, et comme une race universelle.

Le moment est une fatalité dynamique. La race, une fatalité statique.

Plus un homme s'éloigne de la race, plus il est homme au sens où l'homme est esprit.

Plus il est dans la race, moins il est libre.

Le passé est le sens de la matière ; l'avenir est le sens de l'esprit. Hier est le signe de la race ; demain est le signe de l'homme libre et de l'esprit.

§ Être libre de la race et du moment, voilà le signe de l'homme le plus homme.

On ne s'affranchit qu'à la mesure où l'on peut se soustraire à la fatalité du sang et au poids du moment ; la voie de cette liberté profonde, parmi tant de fossés et d'entraves, mène seule à la délivrance.

J'appelle délivrance tout ce qui mène à l'esprit et ajoute au pouvoir de l'esprit.

§ Il ne s'agit pas pour l'homme d'être un pur esprit, car le pur esprit est une chimère, mais de donner tout pouvoir à l'esprit sur la bête, l'habitude et la matière.

Le climat est la constante. On fait varier l'homme en le changeant de climat. Les langues sont le fait du climat (1). ^

Ni la race ne peut rien sur le climat, ni le moment. Jamais le moment ne modifie le climat.

Mais le climat modèle tous les moments et change la race. Les Celtes ne sont plus les l^retons en Galatie, ni en Bavière, ni même en Irlande.

il) Le latin est le français à Paris et l'italien à Rome.

Plus on donne au climat, plus on voit loin dans l'histoire et dans l'homme. Pour la moitié, l'histoire est du climat.

Le sentiment n'est pas la règle de l'art, mais la source. Que le critique ait donc égard à la pureté des sources, et qu'il ne les souille pas : car lui-même, il y boit.

§ Pascal, parlant pour la religion, parle pour nous, les païens, pèlerins de l'art, puisque notre religion est la poésie : « C'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours. » Et plus loin : « Il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour y vouloir consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir. »

« Gomme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire », dit-il encore. Mais à meilleur droit on peut dire : comme s'il n'y

avait que la raison pour inspirer une œuvre et la produire.

Le critique est sage s'il ne méprise pas le sentiment ; et le poète, s'il ne dédaigne pas la raison. Déjà, pour Aristote, la passion même a ses raisons en poésie : le grand homme est bien trop raisonnable pour le nier, trop grec et trop artiste. Il sait que l'art, en général, ne touche que les vérités relatives^.

§ Va-t-on faire du poète une espèce d'auguste besacier, portant sa poésie comme un saint-sacrement, tout enflé de sa divinité souveraine, vrai pédant du Parnasse à sa façon, comme les régents de collège sont pédants de boutique? En rien. Et qui ne sait le nom du besacier qui porte des reliques ? Le poète n'est pas si ridicule ; ou tant pis pour lui s'il l'est. Je le vois plutôt, et dans l'orgueil môme de la Muse, pareil à l'arbre du printemps chargé de fleurs, en attendant les fruits : la beauté de ses constellations éphémères, fiancées aux longs jours, et le triomphe ensuite de ses pommes ne font pas la superbe, mais l'offrande heureuse du pommier.

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§ Ce qu'il y a de pis dans le critique : son injustice force le poète à se défendre et pour la polémique à quitter la poésie.

Le meilleur critique est celui qui nous donne le plus d'occasions d'admirer.

Le mauvais poète exige une louange qui ne lui est pas due et le méchant critique refuse celle qu'il doit. On ne demande pas la complaisance au bon critique, mais de n'être pas complaisant qu'à soi.

On ne fait rire que les sots de ce qu'ils ignorent. Le plus souvent, les bons mots cachent les mauvaises raisons.

Assurément, le critique n'est pas un miroir inerte. Il a sa courbe, comme tout miroir ; et il donne fatalement aux objets le reflet de son esprit. Mais il ne les déforme pas à plaisir. 11 ne travaille pas sans cesse à outrer sa propre courbure pour infléchir les formes selon elle et en briser toutes les lignes. Il connaît son équation personnelle, non pas pour s'y complaire.

mais pour en corriger le plus possible les incidences involontaires et les temps. Il se défie de lui-même, plus qu'il n'est en perpétuel soupçon des autres. Il ne met pas tous ses soins à devenir convexe si l'objet est concave, et concave s'il est convexe. Il ne cherche pas le trait sensible dans une théorie des nombres, et la logique du géomètre dans un rêve de poésie. Enfin et d'un seul mot, il tâche en tout à rencontrer la décence. S'il est assez riche d'imagination ou assez souple, il a plus d'un miroir dans l'esprit ; il ne fait pas tout passer par un foyer unique ; surtout il n'en prétend pas faire le foyer virtuel où tous les rayons doivent coïncider, quels qu'ils soient et d'où qu'ils arrivent. Un bon critique a bien le droit d'avoir sa philosophie, son système, sa morale, ses goûts, ses passions même et ses caprices, tout ce qui fait de lui l'homme qu'il est et non pas un autre. Mais à la condition qu'il n'y compare pas la philosophie et les passions d'autrui. Dès qu'il y faut faire appel, l'équité du critique est en déroute. Ce genre de guerre ne va pas sans désir de nuire et sans injustice.

On compare, pour mesurer l'objet et le connaître. On compare pour se mieux connaître aussi. Rien n'est plus légitime, puisque telle est la nécessité de l'esprit Le délicat, le diificile de la comparaison est de n'en point faire un combat : car, où le critique paraît, il prétend avoir l'avantage. Et il se le donne, pour être plus sûr qu'il l'a.

Si un poète veut être turc, et qu'on le tienne généralement turc comme il se tient lui-même, le bon critique le doit juger sur sa turquerie, et non pas lui faire honte ou ridicule d'être né à Pontoise. Et si ce Turc d'emprunt se vante par ailleurs d'être le meilleur homme de Pontoise, le critique a bien le droit alors de railler le masque de toute la turquerie.

Les origines d'un homme appartiennent à la critique, son histoire et ses mœurs, s'il les livre lui-même dans ses ouvrages ; mais s'il les livre seulement. Ainsi de tout le reste.

Quand le critique doute de la sincérité du poète, il fait douter de la sienne.

En art, le mot sincère n'a pas de sens. Supposé qu'en art on eût du mensonge la même idée qu'en morale, l'artiste est sa propre victime s'il ment. Il lui faut mentir bien mal pour qu'on s'aperçoive qu'il mente.

La pureté de la forme est la seule sincérité qui vaille. Une bonne langue est toujours sincère. Il y a toujours assez de sincérité dans une œuvre, si elle ne manque pas de beauté.

Le bon critique ne se connaît même pas le droit de chercher si les idées d'un homme sont sincères ou non. Il les prend comme on les lui donne. 11 n'a pas qualité pour sonder les cœurs. Cette inquisition sent toujours son inquisiteur.

Pour l'inquisiteur de la foi, Renan n'est jamais sincère. Et Baudelaire pour l'inquisiteur de la raison.

Toutes ces façons de compromettre l'homme avec son œuvre, et d'avilir l'œuvre en abaissant l'homme, sont basses et honteuses. Il n'est pas fort nécessaire de s'indigner là contre ; il faudrait seulement reprendre les règles de Descartes et de Pascal sur l'Art de conférer. Et Montaigne, pour ne s'étonner de rien.

L'art de bien penser est le plus général : si elle a de bonnes règles, la critique n'en peut pas avoir d'autres. Elles font honte à ces sortes d'esprits qui dans les idées cherchent toujours la personne, pour qui tout est personnel en effet, et qui prennent un intérêt d'amour-propre jusqu'aux opinions qu'ils défendent, jusqu'aux théorèmes qu'ils croient démontrer. Ils détiennent la vérité comme une denrée, dont ils ont la ferme par manière de monopole. La raison est polémique dans ces têtes-là, à l'égal de l'appétit et de toute concurrence. Si on leur rappelle les bonnes règles en l'art de persuader, elles sont en vain leur honte : ils ne rougissent pas d'y manquer : dans le manquement même, ils s'arrangent pour trouver un nouvel avantage et un moyen d'offense.

Pascal, montrant que la plus mauvaise façon de prouver ou de croire prend la voie de la volonté, l'appelle « basse, indigne et étrangère » . Il ne dit pas assez. La voie de la volonté n'est pas sûre sans doute ; mais elle l'est encore plus,

et n'est pas si commune, que celle de la mauvaise volonté. On se trompe moins à vouloir croire, qu'on n'est certain de se tromper à ne pas croire par mauvais vouloir et parti pris de nier. Dans toute négation, quand elle s'adresse à la personne, il est un principe d'injure et de corruption assez visible, et plus encore une cause d'erreur cachée.

Chacun ne croit guère que ce qui lui plaît. De la sorte, la vérité de chacun s'accommode d'un constant mensonge contre la vérité des autres. « Et cette âme qui se vantait de n'agir que par raison, suit par un choix honteux et téméraire ce qu'une volonté corrompue désire. » Jamais plus, pourtant, que si cette volonté impure se croit la raison même.

Car ce Pascal, si amer, si mystique contre la raison impérieuse, est le plus ferme soutien de la raison contre la chair. Et peut-être n'estil pas si terrible pour la raison qui ne le cède point à la charité, qu'il est injuste pour l'homme sensible qui ne cède pas tout à la raison, partout où il s'agit de penser. Il est merveilleux pour faire la chasse au sentiment et le

lever où l'on s'attend le moins à le surprendre. Il le dépiste, il le débuche de ses retraites rationnelles et de ses halliers logiques. On ne lui donne pas le change : il est toujours sur le gibier.

Quant au principe de la critique, si elle est une science ou ne l'est pas, je n'en veux trop rien dire cette fois. Entre Sainte-Beuve et Taine, il n'est pas nécessaire de prendre parti. Sainte-Beuve, qui se donne bien moins les apparences et la méthode du savant, touche l'objet de bien plus près que Taine. Une suite de portraits pleins d'esprit, et qu'on peut croire ressemblants, fait naître plus d'idées générales que la thèse la plus rigoureuse.

Les idées générales ne sont pas le propre de la science seule. Toute œuvre en est faite, qui est digne de la pensée, et qu'on la médite. Il y a plus d'idées générales dans un tombeau de Michel-Ange que dans tous les peintres allemands, acharnés à peindre une conception de la morale et de la vie. Même, dans la plupart des

philosophes, les idées générales sont un jeu logique, un cocon où l'esprit s'enferme, pour filer son fil inutile, et mourir : inutile, car on n'en peut rien faire : n'ayant pas la moindre solidité, il est sans emploi.

Le fait est qu'on se défie de Taine, à mesure qu'on s'étonne davantage de sa science et de sa méthode ; et qu'on a plus confiance à Sainte- Beuve, tandis qu'on le suit dans les méandres, voire les caprices de sa pénétrante curiosité et d'une indiscrétion subtile. Pour connaître les caractères, rien ne vaut la pointe d'un esprit aigu et lumineux que dirige une curiosité infinie. D'ailleurs, toute méthode a son prix que le talent conduit. L'outil compte moins que l'ouvrier, et le talent importe plus que la méthode.

Gœthe critique ne prétend à aucune rigueur et ne pense pas faire œuvre de science : il n'en excelle pas moins, en raison de son grand esprit. Loin de confondre la critique dans la science, Gœthe serait plutôt d'avis que la science fit œuvre d'art même en critique : témoin sa querelle avec l'école de Newton à propos des couleurs.

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La critique de Taine excite la pensée, fût-ce à contredire ; celle de Sainte-Beuve la contente. Entre deux, Renan tantôt contente l'esprit et tantôt lui donne le branle pour le laisser en suspens.

Des trois, Sainte-Beuve s'efface le plus et Taine le moins. A ce signe, il semble que Sainte-Beuve est le plus critique.

§ Brunetière est un Taine romain, orateur autant que l'autre est philosophe, et pour qui la morale tient lieu de toute la science. Le vrai même à ses yeux est fonction de la cité. Un Romain seul peut avoir un culte si absolu de l'État. Le critique porte alors les Douze Tables. De là quelque ridicule. Car l'orateur est ridicule, dès qu'on ne l'écoute plus. Cependant, il continue de parler dans sa chaire, et il ne quitte pas la tribune.

Il faut avouer que toute chaire est ridicule. Ces hommes et ces femmes assemblés, ces écoliers chauves ou à cheveux blancs, l'oreille tendue et bouche bée, me font rire. Et cet autre qui les enseigne, qui gonfle la voix, qui les gave de doctrine ou les purge par la trompe

d'Eustache, hélas oui, fùt-il plus grave ou plus sincère encore, c'est toujours un peu Diafoirus et Fleurant.

§ Il peut y avoir d'autres critiques et fort différents de ceux-là. Leurs méthodes vaudront à peu près ce qu'ils valent. Remy de Gourmont, la physique a borné parfois sa pensée plus qu'elle ne l'étendit : dans ce vaste et libre esprit, le goût était plus sûr et allait plus loin que la science. On n'a pas encore vu un Montesquieu dans la critique littéraire : Gourmont s'en rapproche le plus. Et Stendhal le passe, en ce qui concerne les mœurs. Plus qu'un critique, Gourmont est notre Diderot.

§ Ce qui manque à Sainte-Beuve n'est guère rien près de tout ce qu'il a. Cette intelligence do la vie est sans prix : je trouve à Gourmont le même mérite. L'un ni l'autre, ils ne séparent pas la vie spirituelle de la vie sentimentale. Les plus puissants états de la passion et les plus rares grandeurs de l'art échappent seuls à Sainte-Beuve. Dans la haute lice de cette intelligence, voilà le trou au fond de la tapisserie. Mais souvent il a raison jusqu'en ses

doutes ; et il entre un grain d'amère vérité dans son antipathie. Il ne s'est montré fort injuste qu'à l'égard de quelques écrivains, poètes sublimes, ou d'une originalité incomparable : c'est qu'il leur était trop inégal. La faute est moins à sa volonté qu'à sa nature. § A quoi bon choisir entre Sainte-Beuve et Renan, si le choix implique le moindre sacrifice? Quand le critique est un grand esprit, servi par un grand talent, au fond les sujets qu'il traite nous intéressent moins que lui. Ici pourtant, Sainte-Beuve est unique : il nous attache à ses portraits beaucoup plus qu'à luimême. Renan, tout au contraire, nous intéresse bien plus à Renan qu'à ses apôtres, à ses chrétiens et ses israélites. Du jeune homme au vieillard, le progrès de Renan est en ce sens, et de ses premiers articles, en habit noir cravaté de blanc, à ses propos familiers de la fin, le cou nu et le front sous la rose.

Un effort trop suivi à la science et à la méthode des savants doit ôter plus de force à

la critique et plus de crédit qu'il n'y en ajoute. Il n'est science que du général, comme on dit. Il n'est art et poésie que de l'individu. La critique n'adhère étroitement à son objet, que si elle saisit l'homme et l'œuvre singulière, l'un et l'autre ce qu'il y a de moins général au monde. La thèse qui prétend les envelopper les mutile ou les déforme.

Le génie est toujours singulier, la qualité suprême par quoi une pensée et une façon de sentir se distinguent de toutes les autres, ne fût-ce que par un degré de plus, qui en fait justement l'incomparable excellence. Tous les poètes rivaux de Shakspeare ne servent qu'à rendre Shakspeare plus unique. Tous les Athéniens ensemble me font comprendre comment les Nuées ont pu naître sur le théâtre d'Athènes ; mais ils ne m'expliquent en rien pourquoi un seul Athénien a jamais pu être ce prodigieux Aristophane.

Ni science ni art véritable, il me semble que la critique est à mi-chemin de l'histoire et de la philosophie. Elle est à toutes deux ce qu'elles sont à la science. Mais en voilà assez sur un

objet si considérable où Ton dit toujours trop ou trop peu, si ce n'est qu'en passant.

XIIÏ

En art, la^ critique des poètes est sans doute la seule qui vaille : elle est intelligente et elle est sensible. Le sentiment se connaît alors les raisons que la raison ne connaît pas, sans méconnaître celles où la raison même se retrouve.

Le poète est déjà la moitié de l'artiste.

Si Degas le nie, c'est en effet qu'il n'est pas poète ; et tant pis pour lui : il en porte la peine. Même peintes à miracle, six cents grenouilles dans une baignoire ne font pas une Hélène, ni seulement l'Odalisque de M. Ingres, puisque enfin Degas respecte Dominique.

Plût au ciel que l'artiste fût aussi bien la moitié du poète : quand il l'est, il ne le cède à personne en critique. Mais il ne l'est pas souvent.

Ingres, Delacroix, Daumier, Corot, Courbet, Rodin, Manet, Cézanne et Degas lui-même

n'ont rien dû aux artistes de leur temps. Que ne doivent- ils pas aux poètes ?

g Beaucoup de fameux musiciens ont été de bons critiques en musique : Rameau, Gluck, Schumann, Liszt, Berlioz et Wagner. Et qui valait hier Debussy, soit pour faire de la musique, soit pour en parler ? Les grands musiciens ne sont pas dispensés d'être poètes.

Ils y sont tenus, au contraire. Ce trait les distingue.

A la vérité, il n'est rien de si bête que la plupart des musiciens, qu'ils lèvent à l'orgue des yeux inspirés, qu'ils teltcnt un basson ou qu'ils fassent le lapin sur un tambour. Le commun des musiciens est ce qu'il y a de plus niais au monde : pour une bonne raison, à savoir que l'âme du musicien vulj^aire est toujours sentimentale. Et l'étant de naissance, elle met une malheureuse gloire à l'être encore par profession.

§ La plus belle révolution de la peinture, depuis des siècles, c'est que les pemtres ne croient plus inutile de penser. A présent, les peintres n'opposent plus le génie à l'intelli-

gence, ni le don de peindre au don de comprendre. Le temps du paysage est sans doute fini, et du peintre qui regarde passer les trains pour mieux rendre la beauté de la prairie. On ne convient plus que la suprême vertu de l'œil soit à manquer totalement de cervelle.

§ Par le mot penser, f entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'aperceoons immédiatement par nous-mêmes ; cest pourquoi non seulement entendre, vouloir^ imaginer, mais aussi sentir est la même chose ici que penser (1).

Je ne puis me lasser de citer ce mot de Descartes, si fort et qui va si loin, comme tout ce qui vient de cet homme puissant. En tout, le propre de Descartes est qu'il ouvre des voias. On part de lui, et sur sa ligne on pousse bien au delà du terme qu'il s'est fixé. Ainsi l'on découvre selon lui des mondes inconnus, à quoi il n'avait pas pensé.

Descartes est le moins borné des philosophes.

(1) Princip., I, 9.

On peut se servir de Descartes pour défendre Rousseau.

§ La haine du romantique est une opinion politique. Au total, moins que rien.

La mauvaise foi ne juge pas des artistes ni des poètes : elle ne peut leur refuser que le billet de confession et une place dans l'État : mais on se moque de l'une et l'on méprise l'autre. La mauvaise foi est l'àme de la politique, l'étant de tous les partis.

Dans les œuvres romantiques, la thèse est plus volontiers sentimentale ; et plutôt rationnelle, dans les œuvres classiques.

Mais, à tout moment, le sentiment s'arme de raison. Et la raison croit nécessaire de parler au sentiment.

En art, il ne s'agit pas de prouver, mais d'émouvoir et de convaincre en touchant. La science démontre et l'art persuade. Tout art est une incantation : l'œuvre d'art est un philtre de volupté. Les doctes qui séparent tout par système, méprisent la volupté et le sentiment. Les doctes sont grossiers. Mais dans un homme policé, quel sentiment ne participe pas

de l'esprit, et même quelle volupté ? Quel vrai plaisir n'est pas spirituel en quelque manière?

Le sentiment a besoin d'être compris; et la raison, en art, a besoin d'être sentie. Qu'elle soit prose ou vers, la poésie est un art^ et c'est ce qui la distingue.

Qui prétend séparer absolument l'âme et le corps? De telles distinctions n'ont de sens qu'à l'école. Il faut prendre l'âme au sens que Stendhal lui donne. L'homme n'est pas une réunion d'états distincts et tous souverains.

§ 11 me semble que le romantique est plus près de la nature, et le classique plus près de l'État. Mais l'État est dans la nature aussi, et la nature de l'homme tend à l'Etat.

Entre les œuvres d'art, la vraie, la grande différence est de la thèse à ce qui ne Test pas et ne la saurait être. Partout où l'on vetit prouver qu'on a raison et faire système, l'art et la poésie le cèdent à la philosophie^ à la critique, à la religion, enfin à une politique. L'art s'abaisse d'autant, et la poésie s'en va. C'est ici que le sentiment assure le salut de l'œuvre :

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en portant la raison, il la pénètre d'une vie personnelle.

Voilà pourquoi les Pensées de Pascal sont plus belles de n'être que des fragments : non pas comme le sot me le fait dire, parce que je préfère les ruines au monument; mais parce que si les Pensées faisaient un corps de système, l'œuvre d'art le céderait fatalement à l'œuvre de doctrine : une somme, une apologie ne saurait être un poème. A qui aime la poésie, les fragments sublimes d'un poème seront toujours plus précieux que le plus grand monument de doctrine. Cent vers de Dante l'emportent cent fois sur toute la masse de saint Thomas et sur toute la théologie.

§ Si le classique était le contraire du sentiment, Racine serait le prince des romantiques. Dans Racine, je vois la passion toute pure et sans contre-poids. Ni le devoir, ni la religion, ni la politique ne balancent la passion un seul moment. De là que Racine est si vrai et si grand et si terrible. Ces Dieux jaloux de Port- Royal, le jour où ils parlent fort dans Racine,

le confident de Phèdre et de Bérénice prend peur : Racine se retire et cesse d'être poète. Il s'y condamne, du moins.

Dans Shakspeare, à la passion fait équilibre la divine fantaisie. Shakspeare donne tout à la passion, comme Racine; mais il y fait moins croire. Un doute universel enveloppe la réalité du monde. Dans Shakspeare, la poésie est plus riche que la vie.

Je ne puis concevoir une autre sagesse. Comme j'invoquais Descartes tout à l'heure, j'invoque à présent le divin Platon. Il parle pour tous les poètes, et certes il l'est assez luimême pour savoir ce qu'il dit, quand il avoue avec son adorable sourire : Le poète est chose ailée, aérienne et sacrée : il ne peut rien faire, si le Dieu où il est en proie ne l'enivre et ne lui ôte la raison. Tant qu'il ne l'a pas perdue, il ne peut ni faire des vers ni rendre ses oracles. Ce n'est pas dans la science qu'il trouve tout ce qu'il dit avec beauté, mais dans ce qu'un dieu lui souffle (1).

(1) Ion (Socrate parle.) Je m'attends à ce que nos régents de profession trouvent dans ce texte la preuve que le poète lyrique, selon Platon, doit être géomètre et chimiste.

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