PEINTRES
QUAND les peintres parlent, on dirait qu'ils voient ; mais non pas toujours qu'ils pensent.
Et parfois, quand les peintres se mettent à penser, on dirait qu'ils ne voient plus, ou qu'ils ont cessé de bien voir ce qu'ils voient.
§ Du premier coup, il semble que les peintres savent écrire : parce qu'ils ont le trait et qu'ils donnent la forme à ce qu'ils veulent dire. Mais leur pensée va et vient comme une mouche sur la vitre: elle suit le rayon du soleil et ne se suit pas. Ils ont fini par s'en vanter.
Les poètes contredisent furieusement. Et les peintres se contredisent. Les uns et les autres, en lout ce qu'ils disent, ne pensent chacun qu'à soi.
Les peintres n'ont aucun souci de l'unité. De là qu'entre tant de tableaux, il n'y a presque jamais une œuvre.
§ La plupart des peintres, leur cervelle est puérile. Ils sont moins intelligents à cinquante ans qu'à trente. Ils font beaucoup les enfants, l'étant à moitié, tant ils s'excitent à l'être. Le métier leur puérilLse l'esprit :,il est si amusant de peindre. Mais quand ce n'est plus uii ^u, et au contraire une ardente recherche,, Ip tourment de peindre n'est pas moins cruel ou moins grave que ceLui d'écrire, ni une moindre passion .
^ Degas fait bien le.dégoîUé, quand.il prend les écrivains' à partie et qu'il méprise leurs opinions sur la peinture: pendant trente ans pour le. moins, ils pnt mieux parlé de lui qwe tous les peintres ensemble.
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Si l'écrivain connaît le • méfcieiî du peintre, le peintre lui en veut de parler peinture, au lieu do peindre. Et s'il ne le connaît pas, le peintre; se moqoe de lui.
Est-ce que le peintre a tant de scrupul®; pour juger de la poésie? — Il s'en soucie bien ! Le peintre ne s'occupe pas des poètes et il envie de ne pas savoir lire. — Tant pis pour lui.
Baudelaire a fait l'opinion des peintres sur Delacroix; Mirbeau sur Claude Monet ; Huysmans, sur Gaugain et sur Degas lui-même.
Entre les artistes, les écrivains sont les plus méchants et les plus perfides, leS' musiciens les pius^ absurdes ot les peintres les plus ingrats.
§ Il est passé en proverbe qu<î de tous les objets, en ce bas monde, le tableau entend Je plus de sottises. Rien de si vrai, <V la condition de ne pas oublier que le tableau entend surtout les peintres. Sans compter celui qui Ta peint.
A l'atelier, dans les salons i et les musées, il n'est que peintres pour parler peinture. Et il
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n'est pas comme eux pour se honnir les uns les autres et se déchirer. Les critiques les écoutent, pour se faire une opinion : tous ces propos outrés et ces grosses onomatopées finissent par valoir un avis, que dis-je? un système du monde. Sa théorie est l'œil du critique. Quant aux bonnes gens qui passent, elles vont et viennent devant la peinture, comme le long des cages au Jardin des Plantes : ils cherchent le nom de la bête et à qui elle ressemble, si à leur tante ou si à leur cousin. Après un peu de temps, ayant plaisanté finement sur les mœurs et l'odeur, il ne leur reste qu'à bâiller.
La plupart des peintres sont des esprits inarticulés : ils se comprennent mal eux-mêmes : comment pourraient-ils comprendre les autres? Le malheur veut qu'ils n'aient plus d'œil ni de main, quand ils ont des pensées. Il est bien fâcheux que la pensée ne soit pas saine pour Thomme qui peint.
§ L'école a toujours été plus sotte que le public, et plus injuste. Plus ignorante aussi.
L'école n'est pas seulement au coin du quai. Sous couleur de liberté, chaque atelier est une école. A la bonne heure, Cézanne à Aix et Gauguin à Tahiti. Je m'abuse : depuis que les deux maîtres sont morts, tous les moustiques de la Calade ont ouvert l'école de Cézanne, et les noix de coco ont dû ouvrir celle de Gauguin à Papeete. Et voilà encore deux académies.
Tout est prétexte au bercail, pour les hommes. L'école est la sauvegarde du troupeau. Du plus libre génie, on ne voit naître que des écoliers et des esclaves. Le troupeau des moutons croit seul bien savoir ce qui convient à la moutonnerie. Le public, du moins, ne prétend pas s'y connaître.
Les amis d'Ingres n'ont pas eu assez de mépris pour Delacroix, ni ceux de Delacroix assez de mépris pour Ingres. On eût laissé faire les peintres, après la guerre, ils eussent envoyé Cézanne à Cayenne et Manet en Calédonie comme les autres. Degas dut tout, d'abord à l'engouement des écrivains. Il a tort de s'en plaindre. Le moment viendra, où l'on reprendra beaucoup à Degas de ce qu'on lui prodi-