POUR LE GRAND ROI
LA BEAUTÉ n'est pas dans la victoire, la grandeur n'est pas dans le triomphe, mais de les avoir mérités. La grandeur peut aussi bien être dans une noble défaite. Une belle infortune peut avoir une beauté que le bonheur n'a pas. Tout est dans le cœur. Il s'agit de voir comment un grand cœur sait porter son destin, soit la douleur, soit l'éclatante fortune, César ou Prométhée. Gomme elle sait souffrir, une âme non commune sait posséder son bonheur. Et certes, il n'est pas moins beau peut-être de soulïrir avec beauté, s'il est assurément plus difficile.
Dans la puissance hier, aujourd'hui dans la chute, les Allemands n'ont pas répondu avec décence à la sommation du moment et à l'exigence de la fortune. Élevés au plus haut, ils n'ont su ni tenir le premier rang, ni en tomber. Ils ont eu l'arrogance dans l'orgueil, et dans l'humiliation ils ont eu la plainte un peu basse. Ils menaçaient en se vantant ; ils menacent toujours en gémissant, et ils récriminent. Leur humiliation vient surtout d'un malheur sans noblesse. Ils n'ont eu l'usage ni du pouvoir, ni de l'obéissance. Ils ne furent pas de beaux vainqueurs et ils ne sont pas de beaux vaincus. Dans les deux cas, la générosité leur manque : le vrai tact est toujours généreux. Ils n'ont jamais honoré la défaite, elle ne s'honore pas en eux. Ils abusent naturellement de tout, dans la guerre et dans la paix ; et sans l'abus, ils ne conçoivent pas la victoire. Ils ne sont pas de ceux qu'un beau désespoir peut secourir. La mesure leur semble une faiblesse et la grâce un ridicule. Une certaine grandeur de sentiment leur est fermée, et leur raison imparfaite n'y sait pas reconnaître la plus
haute raison elle-même. De là, qu'ils ont si peu compris leurs voisins de l'Ouest : le premier grand Livre de la France est à la gloire du vaincu, parce qu'il a bien mérité de vaincre: la ChaiiKon de Roland. Mais eux, ils n'ont pas mérité de vaincre ; et c'est pourquoi ils sont si profondément vaincus.
Quel spectacle, pourtant, celui des Allemands à Versailles, recevant la loi de la France, dans le palais même où ils prétendaient la lui faire. Le présent châtiment égale l'ancien outrage. Le Grand Roi est bien vengé. Il ne fait qu'un désormais avec la Nation. Ils ont ri de l'un et de l'autre, sans respect. On ne doit jamais rire d'une grandeur fondée sur la volonté de servir, et scellée par le sacrifice héroïque.
Il faudrait avoir bien peu d'imagination pour n'être pas sensible à un si terrible retour. La présence de Némésis est la plus auguste de toutes, étant la plus voilée. Jupiter lui-même s'incline devant elle, et ne la peut détourner. La France victorieuse garde le même silence. Nous ne pouvons plaindre les Allemands ; mais nous savons mesurer l'immensité de leur
7â XÉNIES
désastre ;'et même nous y portons -ce re-gard de l'ironie, qui est une sorte de piété (spirituelle. Les voici donc à Versailles, où ils ont bravé le destin en fondant teur empire, et où Némésis le défait. Là, où leurs rois casqués et les chefs de guerre, l'épée au poing, ont fait l'orgie en prodiguant l'insulte à une majesté abattue, les fils des pères humiliés désarment les conquérants et ne les menacent que de la seule justice.
Ge in'est pas nous qui pourrons jamais insulter à la suprême dignité du lualheur. Mais il arrive que tous les malheureux ne sont pas d'une noblesse égale ni également ^dignes de respect. Il n'est pas plus d'égalité en îcet ordre qu'en tous les autres. Jupiter répartit les dûJis de la liature à son gré. Il nous suffit que la nation la plus généreuse se possède dans la victoire, comme elle n"a pas cessé de posséder son droit dans le temps 'de sa plus grande offense, où c'était sa beauté (qu'en elle la justice fût offensée.
A présent, nos yeux sont ouverts sur Versailles comme ceux du poète athénien sur le
palais de Suse. La chute de Xerxès comble les vœux d'Athènes, et son poète a l'accent d'un sublime triomphe ; mais il retient son souffle. Il n'embouche pas la trompette. Il préfère chanter le désespoir de l'ennemi sur sa lyre. 11 contemple ce renversement prodigieux et ces ruines. Il sait bien que l'ode la plus orgueilleuse contre l'ennemi à terre ne vaut de le peindre tel qu'il est, les jarrets coupés, abattu dans les cendres, pleurant sa prospérité morte, déchiré par le regret, frémissant de colère. Le voir ainsi et le montrer dans sa vérité funeste, compatir même à tant de force corrompue et de vertus dépravées ou inutiles, ce chant pur plaît seul à la pensée et aux dieux.