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DOUTE

TOUT est pur aux purs et rien ne l'est au» autres. Il est un état d'impureté pour le critique : quand il ne: juge rien< sans se pré^féreF à ce qu'il juge. L'impureté d'ailleurs est le nom matériel de Terreur.

Critique impur, celui qui veut se faire valoir aux dépens de l'œuvre et du poète. Critique impur, celui qui se fait une arme de ce qu'il appelle la vérité, et qui n'est que la sienne. Pour le critique, être de parti, c'est l'impureté même.

L'(Hat d'impureté, pour le savant, consiste à soutenir une thèse générale à ToccaBion de

thèses particulières. La science se fait toujours et n'est jamais faite. Une loi absolue est une espèce de mensonge. Tout absolu risque fort de n'être qu'un jeu de mots. Des plus fécondes découvertes, il n'est pas permis de conclure à tout ce qu'il faut encore découvrir. Il n'y a pas de parti dans la vérité.

§ L'impureté du critique n'est pas rituelle ni légale : on ne s'en lave point, non pas même dans la piscine probatique, comme il dit en y menant baigner son monde. Elle résiste à l'eau bénite de toutes les Églises ; et celle qui mange du lard le vendredi saint ne purifie pas mieux que l'autre Église, qui jeûne le même jour. L'indélébile impureté est de l'intelligence : c'est la fausseté d'esprit. Il arrive qu'elle tienne au caractère : elle est alors volontaire et ressemble au mensonge, à s'y méprendre.

§ Il peut y avoir de la vérité dans l'œuvre même qui va contre la vérité. Car il n'est pas d'esprit qui, étant dans la vie, ne soit dans le vrai par quelque côté.

§ La vérité n'est pas un objet de parti.

§ Toute thèse est fausse. Même si elle tient pour le vrai. La thèse est fausse, parce que dans la vérité elle fait un parti.

§ Croire est ridicule pour l'esprit. Mais il y a une croyance en tout ce qui affirme. Homais et le Père Catéchisme sont tous les deux théologiens. Et Berthelot en est un autre. Qu'on en fasse un groupe et le symbole de la servitude fatale où, bon gré, mal gré, à leur insu ou non, se rangent presque tous les esprits, ceux qui ne sont pas libres et ceux qui se vantent de l'être. Sous la bénédiction de cette nouvelle trinité, on fera tout entrer, mais non pas Montaigne, Stendhal ni Shakspeare.

§ La théologie des religions est absurde : elle est ignorante et révolte le sens commun. La théologie des savants est spécieuse : elle est érudite et satisfait le sens commun. C'est la différence du frère portier au général et aux fortes têtes de l'ordre. Et la seule différence. La sœur de charité sans lettres et sans

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ombre de science ne diffère pas plus dfe saint Thomas d'Aquin que saint Thomas de Le Dantec et de nos physiciens. Reste à savoir si notre physique fera meilleure figure en l'an trois mille.

Après tout, Tycho Brahé et Copernic n« sont pas nés de Ptolémée contre le Moyen Age, mais du Moyen Age contre Ptolémée et ks systèmes antiques. Berthelot a fait voir que la chimie, inconnue de l'antiquité, sort naturellement des alchimistes. La science est une croissance de l'esprit aussi fatale que l'évolution du genre humain. Qu'il soit plus ou moins prompt, l'accrx)issement se fait toujours; le savoir est un aliment qui s'incorpore à la pensée, comme à un être vivant q^ui grandit toujours et toujours se nourrit.

§ Une croyance ibrte et vague ne suffit pas aux grands esprits; mais elle les aide à vivre. Forte et vague, elle va et vient, elle nous- laisse et nous ravit.

Une croyance forte et précise contente la raison qui se fixe; Mais, selon la raison- même,

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qui' se fixe abdique. Pour croire fortement, en effet,, il faut abdiquer. Forte et précise, une telle croyance est une limite : elle tient son homme et le borne : sur la mer ora^^ase, il y reste suspendu : c'est une bouée.

§ Ah; si le cri-tique daignait être quelques lois son propre criti<jue ! Que de Thersites nous seraient épargnés, soit qu'ils, dussent crever, piqués de leur propre veniu'; soit par pudeur qu'ils fussent forcés de s'arracher la glande. La marque du Arai critique est qu'il fait la critique de sa propre nature et do son propre' jugement. Et il n'en \«eut pas être dupe, loin d'en duper les autres.

Qu'est-ce qu'un critique' qui se défie de tout, mais jamais de lui ?

§ Henri Poincaré me semble l'esprit de 1» science. Souvent il s'oppose à l'esprit (fes savants, et parfois il est au-dessus. Il ne refuse rien à la raison, sinon lo droit d'alTlrmer tout de l'objet ou d'être sa propre pneuve.

La science est possible : elle a sa suite et sa

logique; elle s'impose ainsi à l'esprit; mais elle n'est pas toute la connaissance. Elle ne touche pas le fond : elle n'a pas les moyens de la cause ni le droit de conclure. Elle ne peut qu'éloigner ce qu'elle ne connaît pas. Qu'elle sépare Dieu de la raison et qu'elle l'écarté de la logique, soit : elle ne saurait se substituer à lui. La physique peut bien détruire la théologie, mais non la remplacer. L'inconnu n'est pas l'absurde. Il faut avouer que le doute sur ce qu'on voudrait connaître et ne connaît pas enveloppe même ce que l'on connaît. Et tout ce que l'on connaît est bien loin de rassurer l'esprit sur ce qu'on ne connaît pas et qu'on ne peut connaître. La pensée ne se laisse pas borner. Elle n'est pas libre pour qu'on lui défende le voyage aux régions redoutables de la cause. Car enfin le dernier mot est au doute si, relativement à la cause, on ne veut pas qu'il soit au néant.

§ Les artistes sont sceptiques et gens de foi à la bonne manière. Ne croyant même à rien, ils croient passionnément à ce qu'ils font : et

ils en jouissent. Tout n'est peut-être rien : ils n'en créent pas moins une foi, chacun la sienne et chacun pour soi. Une grande œuvre d'art est une vérité qui a sa preuve : elle croit et fait croire en elle. D'ailleurs, elle ne se donne pas pour une vérité unique et universelle. "Voilà pourquoi rien ne résiste au temps que la poésie.

§ J'entends par poésie l'àme commune à tous les artistes.

§ 11 n'est pas poète celui qui n'est pas tout à ce qu'il fait, et tout entier dans ce qu'il fait.

Il n'est pas artiste celui qui, dans la douleur et de la douleur même, ne crée pas une œuvre supérieure à la peine et un objet de joie.

En poésie, la joie n'est pas ce qui amuse, mais ce qui donne la plénitude à l'âme, et qui délivre. Le rire aussi délivre : toutefois, il n'arrive même pas au seuil des plus nobles et plus hautes prisons.

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