LE CLOWN DE PATHMOS
GARLYLR m'irrite de toutes les manièresT. Je ne veux pas lui faire droit. Môme q^iand il aj raison, je lui donne tort. Tout son talent ae l'excuse pas. Qu'il en ait, et du plus fort, qui le nie? Il n'en rend ses affectations et ses travers que plus sensibles. Je l'accorde : il est honnête; il est plein de foi; un vent pur souffle asstsz souveait dans ses vaines tempêtes; il est chaud, éloquent et brav«. Il a de la vertu. Il est bon lii». Il abonde, eu sarcasmes plaisaats. II. a. une espèce truculente d'esprit, beaucoup
d'imagination et des saillies semblables aux arêtes de la glace, lesquelles brûlent. Mais son indiscrétion lasse toute patience : on n'y peut pas tenir. Il est le moins agréable des écrivains, comme il a été sans doute le plus désagréable des hommes. Ce qui ne l'empêche pas d'être un plaisant, à l'ordinaire, et même un bouffon. Il travaille dans la drôlerie, et quoiqu'il s'y évertue, il n'est pas ennuyeux. Les bouffons sont amers, cruels et absurdes par vocation, même quand ils sont vrais : car ils sont grimaçants et font grimacer la vérité. Bien pis, la vérité est leur métier avec la grimace. Assez souvent, les prophètes portent le même masque. Il n'y a qu'un cheveu enlre le prophète et le bouffon. On est sincère ou on ne l'est pas; mais la sincérité de profession est déjà une sorte d'insincérité. Carlyle en est la victime. Il ne sait pas jusqu'à quel degré son cri perpétuel à la sincérité lui donne l'air peu sincère. Il se vante de tout ce qu'il est, et de ce qui le rend le moins aimable plus que de tout le reste : il se vante de son pays et de sa langue, de son patois et de son village, de sa mère et
de sa maison, de sa pipe et de son taudis, de ses idées et de ses hardes. Rien n'est plus aliemand. L'esprit des Celtes est bien peu présent chez lui. Ce qu'il appelle en lui sincérité, c'est l'amour-propre : il l'appellerait vanterie dans un Français et mensonge dans un homme de Paris.
Pourquoi serait-on plus sincère en cassant les vitres qu'en ouvrant les fenêtres sans bruit? Il faut en finir avec ce préjugé des rustres, qu'on est plus pur en haillons qu'en dentelles, et plus honnête si on est moins poli. Il ne suffît pas d'être sincère. La sincérité d'un sot est sa sottise à nu; la brutalité est la sincérité d'une brute. Un mauvais vin, épais et aigre, est sincère sMl n'est pas mêlé de sucre et d'eau. Il serait mieux potable, si on l'eût étendu et adouci, puisqu'enfin on ne l'a sur la table que pour le boire.
Je me plais tant aux caractères que je ne manquai jamais l'occasion de m 'arrêter en Carlyle. Mais qu'on s'y fixe, je ne le comprends pas. Je m'en offre volontiers le spectacle : je me prête à cet homme et ne me
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donne pas. Il est incongru et extraordinaiFe. il y a des jours où une nature originale fait l^assea* sur tout. On se reprend ensuite, parce que l'amour des dieux et d'une beauté divine ■nous interdit d'être indulgent à la contorsion .et au mauvais goût. J'aime à m'imaginer Moœitaigne faisant la rencontre de cet Écossais aux jambes nues : il le regarde, il l'écoute en hochant la tête, demi riant et pestant ^à demi. Au lieu de montrer cette peau velue, Caflyle ferait-il pas mieux de mettre ses bas? Et comme s'il n'y avait pas assez des jx)ils, il en ajoute, il se tatoue, et, pour narguer les «li- •gnons d'élégance, il -s'enduit de bouse.
darlyle fournit les verges a le fouetter, et on envie de le faire danser sur sa propre musique. Le style de Carlyle l'a mis pour jamais dans le cirque. Il manque de goût à dessein et par gageure. Et moins il en a, plus il croît ajvoir de la force. Cette erreur est ridicule. Il n'a aucun souci des proportions. Il exagère en tout. Carlyle est un clown : tragique comme pressque tous les clowns, il est dupe du jeu, loin de se servir du jeu pour duper les autres;
en quoi il est infidèle au premier principe de la clownie. Le clown est son propre témoin : Oirlyle ne l'est jamais.
Av-et tout ce qui les divise, Garlyle e&t une espèce de Sf^'ift qui a réussi. Quel goût de soi en dB tels hommes! ils croient nous donner le change, en sifflant la vie et le siècle au nom de leurs idées; mais les idées sont les hommes qui les portent et les nourrissent : surtout quand ils les hissent devant eux «omme des saints sacrements. Les idées de Garlyle ne sont pas celles de Swift, mais plutôt de Nietzsche ; toutefois, Garlyle ressemble moins à Nietzsche qu'à Swift, parce qu'on est l'homme de son tempérament plus que de sa doctrine. L'homme qui Vît donne des couleurs à l'homme qui pense. Que d'intérêts cachés, souvent, dans l'apparent désintéressement de l'esprit.
De plus près on regarde les hommes, et plus-on voit qu'ils poursuivent en tout une victoire. Les hommes à idées se mettent dans leurs idées, comme les hommes d'action dans leurs actes. Les hommes ù caractère, quand ils croiraient se dévouer nuit et jour de bonne
foi, ils prétendent l'emporter ainsi sur les autres, et dans leur sacrifice même ils cherchent un triomphe. Les artistes, eux aussi, en sont là, dès qu'ils veulent prouver quelque chose. Eux seuls pourtant contemplent assez pour s'oublier avec ivresse; mais n'est-ce pas un triomphe encore de s'enivrer et d'enivrer les autres? Les plus purs sont assurément les plus sceptiques. Carlyle est l'ennemi mortel des sceptiques et se flatte d'être né pour les confondre. Mais à qui en a-t-il? Fumant du chef et faisant feu des quatre membres, le Grand Inquisiteur d'Ecosse court sus au moulin à vent; il pourfend le monstre à tort et à travers sous le nom de sceptique ; et il me laisse l'impression de ne pas savoir ce que c'est. Comme il n'y eut jamais de sculpteur dans le Nord, peut-être n'y fut-il jamais de vrai sceptique.
Carlyle est moins capable de sourire qu'homme au monde. Il est toujours en train de dévorer son cent de sauterelles et de cracher les épluchures au nez des incrédules. Un tel repas ne va pas naturellement sans gri-
maces. Il n'y entre d'ailleurs pas une goutte de miel sauvage. Triste régime.
Il n'a pas la moindre pudeur d'esprit. Il n'a pas honte d'avoir toujours raison; et jamais même il ne s'en lasse. Avec lui, dès lors, la raison vocifère. Ses principes lui sont une eaude-vie violente, qu'il boit à même le tonneau avant de prêcher. La vocifération de la raison ressemble fort à la déraison. On ne peut pas être moins artiste. Il ne considère rien de cette vue détachée qui est le propre de l'art. Il manque l'objet aussi sûrement que Molière le touche et Shakspeare l'embrasse. Ici. l'on possède en se laissant posséder. Garlyle, qui ne veut que posséder, n'est en possession de rien. Il en fait l'aveu malgré lui, en ce qu'il ne se possède jamais lui-même. Cet homme semble toujours hors de lui. Il ne lui arrive pas de se dire, selon la sagesse antique : « Tu cries, donc lu as tort. »
Son énorme histoire de Frédéric Le Grand nous fait moins connaître le Tibère philosophe de la Sprée que l'essai de Macaulay. J'accorde que le Cromwell de Garlyle est un ouvrage
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étonnant et le chef-d^œuvre de la biographie. Là, un certain rapport entre le modèle cl le peintre, entre le àtyle du puritain et te style du prophète, peraiit à l'auteur de servir son sujet. Il reste fort loin delà simplicité profonde, que porte €romwell dans l'action et qu'il dissimule dans les mille replis du calcul théologique et d'une politique, où la subtilité religieuse enveloppe de «crupules et de retouïs sans nombre les partis vigoureux d'une volonté plus une et plus solide qu'un bloc de granit. Pourtant, Carlyle rend sensible ce puissant caractère, que le devoir suscite à l'action. Il fait entendre ce bégaiement d'une parole passionnée et farouche, qui pousse ses flots pesants et n'arrive qu'avec peine à forcer les barrières rocheuses de la bouche. Le Cromwell de Carlyle «st bien la figure redoutable du guerrier et du juge en Israël, avec l'accent de la Bible, tel qu'on le trouve dans l'admirable texte de 1611. Pour le reste, Carlyle m'indispose et me blesse. Lui -qui ne cesse de s'en prendre aux rliéteurs et au Midi, il est la rhétorique de la morale, faite homme, dans toute son horreur.
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J'ai dit autrefois que la morale est. la rhétorique du. Nord. L'une n'est pas moins- vide que l'autre, et on ne s'y heurte pas à moins de mensonges. Ibsen a porté la hache là-dedans. L'épouvantable abondance de Carlyle en toute sorte de devoirs, et de dogmes m'eni fait une sorte de monstre. Il n'est pas d'orateup qui pérore plus vainement que cei Lapon au désert. Carlyle est le Tartarin du pôle. Là-haut, on ne tue pas des lions en carton point; on pêche: des principes gelés, des absolus, pétrifiés et des étoiles : elles brillent, mais elles sont mortes depuis dix mille ans.
Son culte du silence est une maniedu m^e ordre. Il s'enferme dans une tour ; mais elle est en peau d'âne, et tous les vents, du ciel y jouent du tambour. Il fait murer sa chambre, pour avoir le silence ; mais il' fait illuminer la maison, pour qu'on sache qu'il est dans la chambre. Et si seul qu'il 3: soit, mille sirènes répètent chacun de. ses soupirs; mille lampes l'éclairent dans les cent défroques en poil de chameau qu'il revêt tour à tour. En somme, il veut être seul à crier.
Il prêche la sincérité sanglante et il ne réussit pas à être sincère, même quand il se met en sang; car il fait métier de saigner, et il n'oublie pas qu'il saigne, un seul instant. Ne jamais faire métier de rien, seule façon d'être vrai.
Tout lui est occasion de se produire, toujours au premier rang, toujours en scène. C'est la première place qu'il réclame sans cesse, en la refusant aux autres. S'il n'était point né aux champs, il ne se vanterait pas d'être paysan. Tartarin ne prend peut-être pas Tarascpn au sérieux. Mais Garlyle donne toujours la bière aigre de son village pour le nectar, et le porridge pour l'ambroisie des dieux. Il n'honore pas seulement sa vieille mère qui fume la pipe, comme son devoir l'y engage; il l'élève au-dessus de toutes les mères. Il insulte à celles qui se parfument. Pourquoi ? Je ne suis pas son fils. Et j'aime mieux une mère qui sent la violette et qui ne fume pas la pipe.
Dupe et dupeur, et la pire dupe, l'étant de soi-même. Il ne se connaît pas. Se connaître, pour être vraiment sincère.
Il ne vit que pour l'idée qu'il a de lui-même
et non pour ce qu'il est : c'est bien pis que de vivre pour l'idée qu'on veut donner de soi. La sincérité virile est, d'abord, une connaissance de soi-même.
L'idée qu'il a de son esprit l'égaré. L'idée qu'il veut imposer de son caractère le rend méchant. Il est despote par doctrine. Je ne lui pardonne pas plus ses fautes que ses remords. Quand il se reproche le mal qu'il a fait, il est encore indulgent à la raison qui le lui a fait faire. C'est qu'il y voit une preuve de sa force. Il adore la force et n'aime que la force. Soit. Du moins faut-il avoir le courage d'être un vrai tyran. ILrbeau l'envelopper de paillettes morales : la force qu'il vénère est brutale. Il y a un affreux prolétaire dans cet athlète. Il maudit sans cesse.
Certes, il est parfois plein d'efficace et d'énergie. Lui et tout son clan, on leur sent de fortes vertus. Mais qu'elles sont hargneuses ! Quel ton hurleur, quel coup de coude perpétuel, quels gros souliers ferrés, quels gros bas cliinés! Quelle peau de mouton, quel suint, quelle odeur de vieille pipe ! Et quelle affectation de
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la pipe, du suint et des gros souliers. C'est la prétention arrogante de ceux qui n'en ont pas: le bas populaire ne s'en prévaut pa» moins que l'envieux petit bourgeois : comme si le cal et les ongles en deuil ajoutaient à la bonté d'une poignée de main Préjugé de le croire.; et bassesse qui flagorne de feindre qu'on le croie.
Tous ces autodidactes, pas un • sur dix raille qui ne sente son parvenu. Parce qu'ils ont pris Iffçon trop tard, ils font la leçon à tout le monde-. Ils sont pédants, non de ce qu'ils savent le mieux, mais comme il arrive souvenir, do ce qu'ils ignorent. Carlyle aussi a du parvenu, et beaucoup. Témoin, son mariage. En vrai parvenu, il a voulu prendre femme; diez les bourgeois. Il a choisi une jeune fille qui n'était pas de sa classe. Il l'a trompée et déçue et cet égard, autant qu'il était en luL Que n'épousait-ii une fille de ferme, puisqu'il voulait que sa femme le fiit? Qu'elle curât las pots, torchât les veaux et se baignai dans* la vaisselle? Quel besoin avait- il dune; fille élégante, savante et spirituelle pour Imet les
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assiettes.?. A quoi bon qu'elle sût la rausiqui^ pour frotter le parquet, eb s'il est vrai que le premier fredon de ceai^ague,. ràolé d'une voix fa-usse, mais d'un cœur honnête et moral, soit la plus belle symphonie du monde ? On \x)']i bien que Carlyle est dur d'oreille : qu'il ait alors la probité de ne point doctrinailler sar la musique. Sans doute, il n'a pas choisi Jane Welsh pour lu tourmenter : il la tourmente néanmoins, durant toute sa vie, en la» sacrifiant à la fiction de la classe dont il est lui-même et dont il ne veut pas être. Plus tard, il lui feut une femme de la pairie : il se garde fort de Fenvoyer à l'étahle, où il relègue sa femme; mais il vient dîner avec elle: au château et coucher à l'aJjbaye.
Il assassine longuement sa compagne de préceptes puritains et d'exemples paysans. Il n'a, pour l'hurailiery que sa mère et ses parents à la bouche, comme si cette famille à la bouillie* d'avoine était la crème du genre humain. En quoi? de bonnas gens, comme il en est tant. Mais que ne restaitril parmi aux, dans le suprême honneur de mangw à la gamelle
commune et de fumer, coude à coude, le calumet du devoir et des aïeux? A l'entendre, sa maison en torchis est le temple du génie, l'archétype de toute maison et la cellule céleste de l'homme. Au demeurant, ce n'est qu'une masure; mais sublime, puisque le mortier en fut gâché par le père Carlyle, paysan austère et maçon : il l'a, dit son fils, il l'a bâtie avec son cœur ; et il souhaite de bâtir ainsi ses propres livres : il la propose donc en modèle à toutes les œuvres humaines. Bâtie avec son cœur? ou ce mot n'a aucun sens, ou le sens qu'il peut avoir est le plus ordinaire du monde. Parvenu, n'exalte pas tant ta maison. Est-ce que Notre-Dame n'est pas bâtie par son architecte avec tout son cœur? ou les palais de Sienne ? ou le Parthénon ? Toutefois, il y a cette différence : l'architecte d'Athènes a mis dans sa bâtisse un esprit divin et du génie. Il • n'en est pas trace dans ta masure d'Ecosse. La cathédrale est la cathédrale, cette maison en torchis est une hutte. Et toutes les déclamations du monde ne feront pas que la masure soit une cathédrale, en dépit du cœur qui la
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bâtit. 0 rhéteur du pôle, orateur intempérant de la morale. Silence aux Lapons.
La masure, de soi, n'a pas plus de cœur que Notre-Dame. Ou plutôt, beaucoup moins, si elle en a. J'aurai le courage de le dire, à la barbe de tous ces contremaîtres, les autodidactes et les parvenus de l'esprit. Montmorency n'a que faire de parler, à tout moment, de son nom, de sa race, de son excellence. Son nom, en effet, dit tout. Faut-il donc que les hommes se flattent toujours, et qu'ils se vantent de leur berceau, avec si peu de pudeur que le plus impudent même se sentirait rougir, s'il soufflait mot de soi et de ses plus belles œuvres, dans les termes où il l'ose faire de ses parents, de son village et de sa mère, enfin de tout ce qui est lui-même plus que lui, cependant.
Le style de Garlyle est la preuve ineffaçable de son infirmité : cet abominable style mesure combien Garlyle est dupe de soi-même, comme il s'y plaît; et comme la sincérité lui fait défaut quand il se croit le plus sincère. Ce
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style est une grimace et une contorsion- perpétuelle. Carlyle n'écrit pas en anglais, mais en carlylais, ou même en craigenputtocquois : Ci'aigenputtock, dirait-on pas une ville de Swift, dans Gulliver ? Non pas ce qu'il y a- de plus original, mais de plus prétentieux dans l'art d'écrire. De qui dira-t-on qu'il est grandiloquent, sans goût, sans mesure, d'une effervescence ridicule, rhéteur à l'infini, pédagogue fourbu, charlatan par l'abus continuel de toutes les figures, jamais simple, jamais vrai, de qui, sinon de Carlyle? Mais le pis, ri vise sans cesse l'effet : il n'écrit que pour l'effet; pas un mot, sinon pour faire de l'effet*. Et voilà nos austères puritains. Là-dessus, n'ose-t-il pas s'en prendre aux comédiens, aux parleurs pour parler, aux menteurs et aux masques? La langue de Carlyle n'est pas d'un comédien : elle est d'un pître. Avec tous ses mots en italiques, en capitales, ses torrents d'exclamations, de cris, de tirets et de signes, Carlyle semble un farceur à la foire, un bouffon sur Testrade, un Ézéchiel en macfarlane et knickerbocker, un Pickwick cféguisé
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en prophète Élie. 11 fait le boniQient et la parade. Il bat la caisse de\ïint la baraque de l'absolu, « Çà, çà ! venez tous ! L'homme moral à l'œil nu ! L'homme de caractère ! Entrez I II faut voir çà et se mettre à genoux ! Dans le buisson ai'dent, l'horame-fusée, l'homme- cierge 1 11 a trois mètres, de la tète à la queue, quatre de la queue à La tête, parce que le caractère s'élève en remontant ! Entrez tous ! Entendez hurler l'homme du silence! L'Écossais de Ecclefechan, le phénomène du Dumfrieshire! Et plus il se tait, plus il fait du vent ! Quand il est muet, gare là-dessous, c'est le tonnerre I Venez tous voir la Bible des Temps, qui fume la pipe et renouvela le monde en avalant des sabres de papier blaoc! » Style tout en tambour, en cymbales, en grosse caisse, en clairon discord. en cornet à bouquin et en serpent d'église. Et tintant sur le tout, une philosophie de gong allemand et de chapeau chinois. Langue sans droiture : jamais la moindre pureté ; pas ombre de délicatesse ; pas la moindre discrétion. Ni mélodie, ni chant. Tout est rauque, bruyant et confus. Tout est inarticulé ; et il s'en
vante. Voilà où mène la vanité du sens propre, le culte et l'abus du caractère. Knox n'est pas pour peu de chose dans cet énergumène.
Je suis injuste pour Carlyle, qui l'est presque toujours pour tout le monde, la Prusse et l'Ecosse exceptées. Mais je sais mon injustice, et il ne connaît pas la sienne. C'est un esprit bossu et une âme torse.
Carlyle offense tout amour de la forme et tout ce qu'il y a d'attique en nous. De là, que j'oublie ce que j'admire en lui et qui me touche : son culte du héros et le sens réel de la grandeur. Faute de finesse et de mesure, il trompe sur ce qu'il connaît le mieux : il tourne le caractère en caricature. 11 faut lire Carlyle pour rendre justice à Nietzsche. Il discerne à peine entre le héros et le sauvage. Il confond la grandeur avec une barbare faculté d'abonder en soi. Il a quelques idées nobles, grandes et profondes ; mais à force d'insolence, il en fait la parodie plus qu'il ne les chante. C'est ce que je ne lui pardonne pas.
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En matière de critique et de philosophie, V Apocalypse est le plus sot des livres. Ce que les poètes peuvent se permettre n'est pas permis aux docteurs. Tous les forcenés qui s'appliquent à l'être sentent trop la barbarie. Les prophètes en prose sont de studieux aboyeurs, et qu'on supporte mal : on les écoute à Dodone; dans Athènes, ils font rire.
Je poursuis le Barbare partout où il se montre. Au bien barbare, je préfère le mal ou le vice poli. Il y a plus de ressource pour la vie dans la culture même corrompue que dans les friches sauvages. On finit par douter s'il ne faut pas préférer une corruption discrète à l'indiscrétion de la vertu. La brutalité du Barbare le condamne toujours, à mes yeux. Son orgueil est plein d'une dangereuse impudence ; son humilité est encore une façon de se faire valoir. Certain excès^de modestie est ce qu'il y a de plus immodeste. En tout, le Barbare est haïssable : sitôt, du moins, qu'il n'est plus asservi. En art comme en politique, un principe d'ordre et de sagesse serait, je pense, de se déûer du Barbare avec soin, et de
ne jamais croire à sa bonté, pour n'être pas sans défense contre lui.
La civilisation est une œuvre longue, difficile et fragile entre toutes, dans ses parties les plus exquises. Il faut des millénaires, et la faveur de tous les astres conjoints, pour faire Paris, Florence ou Athènes. Il ne faut qu'un demi-siècle de barbarie pour les détruire. Notre premier devoir n'est pas de rendre justice à un Barbare qui se croit juste, parce qu'il vocifère; mais de défendre notre chant contre lui et la parure d'un monde, où sa vue grossière ne discerne pas les nuances qui font tout le prix de la beauté, et dont l'harmonie et les délices l'indignent parce qu'il est incapable de les goûter.