‹ XIIe Congrès international de géologie [microforme]Chapitre 3 sur 8 · PREMIER ARTICLE · texte numérisé non relu

PREMIER ARTICLE

ur donc a dit que, à la façon des aruspices de l'ancienne Rome, deux géologues ne peuvent se regarder sans

rire Ÿ Cette boutade pouvait se justifier quand — il n'ya pas encore un bien long temps — l'histoire de Ja terre suscitait de si nombreuses contradictions qu'il en rejaillissait sur la science même un véritable discrédit, Mais il est connu aujourd'hui que, à compter de la seconde moitié du siecle dernier, la Géologie est sortie des hésitations de son berceau et que la lumière s'est faite sur les points principaux. I reste encore bien des obscurités, bien des divergences sérieuses, personne ne l'ignore, le géologue moins que tout autre. Car la Géologie étant une sorte de synthèse de toutes les éonnaissances scientifiques, il n'y a pas lieu d'être surpris de la voir exposée à des conclusions prématurées, à de véritables méprises, et, partant, à de multiples remaniements. Aussi les hommes qui ont contribu: à asseoir solidement ses éléments fondamentaux ont droit à notre reconnaissance : leurs noms valent d’être cités à légal des grands noms qui ont illustré l'un ou l'autre champ de l'activité humaine, Cuvier en France, Lvellen Angleterre, Logan en Canada — pour ne citer que quelques noms — ont fini par édifier un Corps de doctrines qui offre, a écrit mon regretté maitre et ami, M. Albert de Lapparent, professeur de Géologie à l'Institut Catholique de Paris, ‘le saisissant intérêt d'une histoire

NU

infiniment variée, Poursuivie à tr.

de siècles ”?,

‘* On y assiste, continue-t-il, à l'incessante Succession des Changements qui ont affecté le monde des minéraux, celui des végétaux, et le règne animal. L'homme même, s’il n’y paraît pas encore, \ est intéressé au plus laut point par le spectacle de la lente et providentielle élaboration de tous les matériaux que la civilisation utilise aujourd’hui. Refuser son attention à un tel ordre de Connaissances, c’est se d'une rare satisfaction intellectuelle ; satisfaction d'autant plus élevée que les faiblesses humaines n’interviennent ljamais dans

cette série d'événements où l’on voit une matière docile Sans cesseen confor

avers un nombre incalculable

priver volontairement

évoluer mité des lois que lui a imposées le Créateur”.

I faut bien l'avouer, les géologues s'élèvent rarement à de si heutes considérations. Au contraire, il semble que les recherches terre à terre, visant ce qui est immédiatement palpable, ce qui est premiérement utile, sont plutôt et de plus en plus l’objet de l-urs exploits. C’est oublier la moitié de notre devise Mente et Mmalleo, c'est rabaisser singulièrement le rôle de la Géologie, et cette facon étroite de Concevoir son rôle est bien de nature à refroidir l'ambition de ceux à qui les ailes ne manquent pas pour monter dans les régions métaphysiques.

Toutetois, Si notre vocation ne doit avoir rien de commun avec les pratiques risibles de ceux qui cherchaient le secret du présent et du futur dans les viscères des animaux vivants, je n'hésite pas à reconnaitre qu’elle nous attache à des travaux obscurs et qu’elle développe en nous des goûts et des dehors d’une extrême simplicité. Nous sommes des travailleurs de Ja terre, notre désir est de pénétrer au plus profond de ses entrailles ; le marteau, Je pic, le foret sont nos instruments de travail, nous les exhibons dans nos armoiries * Faut-il s'étonner si notre tenue, je veux dire notre attitude, nos gestes, le soin de notre personne se ressentent un peu de nos dispositions et de notre labeur quotidien ?

Loin de moi la pensée d'éveiller dans l'esprit de qui que ce

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Terres

soit la plus petite déconsidération à l'endroit de mes savants confrères en géologie. Je le dis sans réticence aucune, ils ont toute mon admiration et tout mon respect. D'ailleurs ces remarques ne s'adressent qu’à la superficie du savant ; elles ne peuvent que faire briller ses qualités intellectuelles avec plus d'éclat, et l'on sait que, à l'instar de quelques philosophes antiques, peut-être même en se plaçant sous le patronage du grand apôtre saint Paul, qui se glorifiait de ses infirmités, quelques géologues, d'une réputation mondiale, tirent de leur extérieur, consciemment inculte, une sorte de gloire originale et personnelle.

Au surplus, cette malice n’est pas exclusivement mienne. Celui qui lit ces lignes l'aura sûrement entendue avant ce jour, Un ami la répétait à mes oreilles, séance tenante, au cours du Congrès de Toronto et renchérissait encore en affirmant que le contraste était saisissant entre le groupe d'hommes que nous avions sous les yeux et le groupe de délégués au Congrès des Universités de l'empire, que nous admirions ensemble, à Londres, l’an dernier.

Je puis — encore dans le même esprit de légère taquinerie à l'adresse des chevaliers du pic et du marteau, mes confrères -— apporter au soutien de l'affirmation hardie de mon ami deux incidents, issus, ilest vrai, de circonstances fortuites, mais qui auront ici l'allure d'arguments topiques. Je les tire l’un et l'autre de souvenirs déjà anciens, puisqu'ils remontent au Congrès de Géologie tenu à Paris en 1900. Néanmoins pour l'amour de la Géologie permettez, lecteurs, que je vous les fasse connaitre.

Le Congrès de Paris avait inscrit dans son programme quelques excursions aux dépôts fossilifères de la France. Une de celles-ci nous conduisait à la plaine de Grignon. A la descente du train, je me trouvais en compagnie de M. de Lapparent et d'un professeur de l'Etat, que je ne veux pas nommer, dans une grande diligence tirée par quatre chevaux. La conversation on l'imagine bien, touchait à la Géologie, au sort des géologues, etc. Brusquement, comme suite à des réflexions longtemps

se

contenues, le professeur de l'Etat s'adresse au professeur de l’Institut Catholique et lui dit à brûle-pourpoint : Lapparent Vous avez toutes les fortunes! Vous avez des rentes, vous fréquente le monde, vous écrivez et vous parlez avec une égale facilité, vous avez publié un énorme bouquin de Géologie qui, chose inouie, a eu presque aussitôt l'honneur d’une réimpression, la commission de l'Exposition vient de vous donner une médaille d'or en récompense de vos travaux, et par dessus tout — c'était là évidemment où il voulait en venir — vous avez conservé les grâces de votre jeunesse : vous aurez Soixante-dix ans bientôt, vous en accusez cinquante à peine ”. Tout cela était parfaitement vrai et ces observations étaient d'autant mieux fondées que l'interlocuteur n'avait pas sacrifié aux grâces et ne paraissait posséder aucun des précieux attraits qu’il découvrait chez “on collègue. De fait, Lapparent était un fort bel homme, très Soigneux de sa Personne, toujours très gracieux, d’une politesse exquise et prenante, et il avait le don de se mouvoir avec une égale aisance dans le monde de la matière et dans cehu as [a pensée, Non seulement il avait le bonheur d’avoir du talent, mais aussi le talent d’avoir du bonheur, et ce bonheur il le trouvait dans la chaire qu'il avait acceptée au préjudice d’une arrière glorieusement commencée dans le monde gouvernemental, |

L'autre souvenir est pareillement bien vivant en ma mémoire,

Le champ de Grignon est cél'ure dans le monde économique Par Son école d'agriculture. 1 n’est pas moins réputé dans le monde scientifique, par les nombreux fossiles que présente, à fleur de terre, le sous-étage lutétien du bassin de Paris. Le cerithium giganteum, ]n lurritella, les nummulithes Y abondent, C’est de ces bifncs remarquables par la multitude et la belle conservation des fossiles que partent Spécimens destinés à enrichir les musée française avait eu l’heureuse inspiration de faire ouvrir, sans nous en donner avis, un de ces bancs et d’en offrir les richesses à la douce manie grappilleuse des géologues. Quelle aubaine !

les beaux S. L'administration

NE pe

A la vue de ce trésor inespéré, une commune frénésie précipite sur le sol hommes et femmes il v a des femmes géolouues -— et Vous auriez pu voir les représentants de l'auguste Gt loyie, les uns à genoux, d'autres, plus ardents, à plat-ventre, vrattant fiévreusement de leur main le sable meuble, et se hatant d’enfouir les spécimens dans leur sacoche, avec Ja joie et l’avidité d'un lapidaire cucillant des perles.

Je confesse que je n'ai pas à ce degré le culte des fossiles. Pendant que les fouilles se Poursuivaient, M. de Lapparent, qui connaissait bien ce champ pour l'avoir décrit en tous ses détails dans son grand Traité de Géoloyie, s'était retiré du groupe des chercheurs, et moi J'ouvrais un appareil qui me permit de m'offrir et de conserver une pittoresque photographie où l'illustre maitre, à l'abri de son en-tout cas, pose avecélésance, tandis que les chercheurs. à la vue de l'entreprenant photographe, se hâtent de reprendre 14 Station verticale.

Le Congrès de Toronto avait pareïllement combiné le plan de plusieurs excursions à travers le Canada, I convenait queles étransers Savants prissent une vue vénérale des formations géologiques canadiennes, et qu’ils cussent en mème temps lopportunité d'étudier sur place la richesse et l'étendue de nos mines. A cet

eiet, ils ont été voiturés de Sydney à Dawson avec arrêt à Gaspé, Lévis. Montmoreney, Cobalt. Sudbury. Niagara et dans les Montagnes rocheuses.

Est-il connu que notre histoire géologique preteste contre Je qualificatif de nouveau-monde que les profanes — les voyageurs, les littérateurs, les historiens — S’'obstineut à donner à l'Amérique ? Les géclogues sont plus honnètes. II savent et ils disent que la province de Québec en particulier est un monde ancien, le plus ancien des mondes. Nos Laurentides, plus vieilles que les Pyrénées, que les Alpes, que l'Himalaya, se gloritient

d'avoir présidé à l'apparition de toutes les montaunes de la

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terre. Elles ne voient de contemporaines que des turgescences de peu détendue en Bohème, en Bavière et dans la Scandinavie. Leur antiquité se révèle par l'accumulation de plusieurs miliers de pieds de sédiments superposés où sont ensevelis quelques restes, frustes et informes, d'un prétendu représentant de la série animale, caractéristique de l'époque éozoïque. Mais sur ces gisements anciens — et c’est encore une note tout à fait propre à notre province — reposent presqu'immédiatement les formations récentes de l’époque quaternaire, c’est-à-dire de l’âge de l’homme dans lequel nous sommes.

Absent l’âge secondaire avec ses monstrueux reptiles! absent Page tertiaire où visent les grands mammiféres, précurseurs de la faune actuelle ! Absente même la formation carborifère de l’époque primaire, si riche en dépôts houilliers chez nos voisins des provinces maritimes ! L'âge des mollusques et l’âge de l’homme renferment, à peu de chose près, toute l'histoire æéologique de la provinee de Quéhec.

S'il était donné à un wéologue de monter très haut sous le ciel de notre province, plus haut que le sommet d’une de ces montagnes que le voyageur aperçoit comme Je /astes taupinières au milieu des vallées du Saint-Laurent et du Richelieu, si haut que Son regard embrasserait toutes les terres situées dans un ravon de trois cents milles et plus, ce fortuné wéologue pourrait assister, en une vue rétrospective, à la naissance du premier des mondes et suivre les étapes de sa courte histoire.

Au commandement de l'appareat arida de nos Saints Livres. in massif puissant, sous la forme d’une large bande, surgit autour de la baie d'Hudson. C’est le noyau archéen de l'Amérique. Les roches laurentiennes, d’où sont issues les Laurentides. avec leur prolongement poussé jusque par delà les frontières de l'Etat de New York, viennent immédiatement après par ordre d'ancienneté.

Celles-ci présentent çà et là dans leur masse un calcaire cristallin, curieusement intercalé dans le gneiss ancien, dans lequel la Commission géologique du Canada, qui venait d'être constituée

Le

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avec Sir William Logan à sa tête, découvrit et se hata d’annoncer au monde savant étonné les singulières apparences d'origine animale qu’elle a décrites, en 1864, sous le nom d’eo:0on canadensi (animal aurore). Cet être étrange serait donc antérieur à la lingula prima, à l'arenicolites de la période cambrienne, laquelle période, seule jusque-là, avait vu éclore les premières manifestations bien caractérisées de la vie organique. Mais il faut savoir que, soit pour prévenir une infatuation possible chez les jeunes séologues canadiens, soit dans le louable dessein de dissiper des conclusions hâtives, les spécialistes — on les nomme paléontologistes — d'outre-mer discutérent tout de suite la nature de l’eosoon et ils firent tant et si bien l’un après l’autre que le malheureux primaire finira par perdre bientôt tout crédit. [ira probablement rejoindre dans le fief des mythes le fameux bathybius, chez lequel Huxley, en un esprit de querelle qui tourna à sa confusion, voulut voir un ‘ protaplasme doué d'une sorte de vie diffuse, une gelée vivante, le premier effort de la matiere brute pour conquérir l’organisation ”.

Si l’eosoon et le bathybius sont descendus aujourd'hui au ang de simples accidents minéralogiques, de lusus naturae, la probité fait au savant le devoir d’avouer que ce ne sont pas les seules hiéroglyphes pétrographiques qui sollicitent son attention et requièrent toute sa sagacité, Il convient d'apporter dans leur déchiffrement de la méthode, de la hardiesse si l’on veut, de la prudence encore plus. Il faut suivre la voie qu'a montrée Claude Bernard : + Le fait suggère l’idée ; l'idée dirige l'expérience : l'expérience juge l’idée ”.

Ces sages paroles, Sir Charles Fitzpatrick en a donné un lumineux commentaire à la fin du discours par lequel, en qualité d'Administrateur du Canada, il ouvrit le Congrès de Toronto, “ Votre esprit, dit-il aux géologues, se souvenant de ses propres hésitations, vous garantit contre toute présomption. Il vous dit que vos jois ne sont que des “ approximations successives du système de la nature ”. Ce sentiment de prudence et de réserve ne vous (lécourage cependant pas, parce que vous avez la con-

Te

viction que ces approximations ‘“ traduisent dans la langue de l’homme les pensées du Créateur ” et vous conduisent peu à peu vers le dernier mot de la science humaine, la vérité. ”

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