DISSERTATION SYNTHESE
Introduction :
Explication :
Douceur.
k Vous expliquerez et commenterez à l'aide d'exemples précis le poème : Je rêve de vers doux,.. en vous demandant s'il exprime complètement la personnalité du poète et le caractère de son œuvre.
Je rêve de vers doux et d'intimes ramages, De vers à frôler F âme ainsi que des plumages.
De vers blonds où le sens fluide se délie. Comme sous Veau la chevelure d'Ophélie,
De vers silencieux, et sans rythme et sans trame, Où la rime sans bruit glisse comme une rame,
De vers d'une ancienne étoffe, exténuée, Impalpable comme le son et la nuée,
De vers de soir d'automne ensorcelant les heures Au rite féminin des syllabes mineures...
Je rêve de vers doux mourant comme des roses.
r {Au Jardin de l'Infante, Mercure de France, éd.)
Ce poème appartient à la première manière de Samain; il fut publié d'abord dans le Mercure de France en 1890, puis dans le recueil Au Jardin de l'Infante. On peut le considérer sinon comme un véritable art poétique, du moins comme l'aveu des préférences poétiques d'Albert Samain à cette époque. Les caractères principaux du symbolisme s'y expriment manifestement.
Le poème est constitué par une série d'images disparates, mais tendant toutes à donner la même impression de légèreté, de tendresse et de mélodie assourdie.
Le poète évoque d'abord des oiseaux — des colombes sans doute — qui roucoulent tendrement en frôlant leurs plumages, au nid, dans le crépuscule, symbole de l'intimité et de la douceur que doit avoir la poésie. Peutêtre Samain, qui admirait beaucoup Gautier, s'est-il souvenu d'une strophe des Affinités secrètes dans Emaux et Camées : Sur les coupoles de Venise
Deux ramiers blancs aux pieds rosés Au nid où l'amour s'éternise, Un soir de mai se sont posés...
Fluidité.
Silence.
L'intention toutefois est différente : à la poésie extérieure et objective du Parnasse, Samain appose le langage intime et secret du symbolisme.
Le second distique surprend d'abord par l'épithète blonds. Le vers doit-il donc être coloré? Le poème sera-t-il une succession de touches lumineuses comme dans les tableaux impressionnistes? Il ne le semble pas. Samain a été séduit par l'image d'Ophélie aux beaux cheveux épars et il n'a pu résister au désir de peindre l'effet coloré, le contraste entre l'or des cheveux et le vert glauque de l'eau, mais le mot important reste l'adjectif fluide, qui complète et confirme l'impression laissée par les deux vers précédents. La poésie intime, celle qui parle à l'âme, ne peut comporter des sonorités trop éclatantes; elle doit se diluer et glisser sans bruit, sans heurt. La comparaison avec Ophélie est fréquente chez les poètes symbolistes. Est-ce l'influence du tableau du peintre anglais Millais représentant Ophélie morte flottant parmi les fleurs aquatiques, toujours est-il que la triste Ophélie a inspiré à Rimbaud l'un de ses poèmes les plus mélodieux et à Rodenbach une de ses images les plus heureuses dans Bruges-la-Morte : Il semblait, écrit le poète belge, qu'une morte s'allongeât des tours sur son âme... qu'une voix chuchotante montât de Veau — Veau s'en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d'Ophélie... — Doux roucoulement, bruissement de plumes, glissement de l'eau, tels seront les premiers caractères de la poésie.
Comment réaliser cette mélodie chuchotée qui parlera à l'âme sans l'éveiller? Le rythme, cette juste cadence, dont Boileau faisait honneur à Malherbe, risque au contraire de provoquer un sursaut de conscience et de briser le sortilège. Aussi le rythme sera-t-il interne et toujours dissimulé, assoupli, adouci pour suivre la rêverie dans son envol, ainsi que le souhaitait Verlaine : De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres deux à d'autres amours...
(Art poétique)
Le penchant de Samain pour les confidences chuchotées, les mélodies lointaines s'évanouissant insensiblement et se prolongeant en silencieuses rêveries se retrouve aussi chez Rodenbach, auteur des deux recueils intitulés Du Silence (1888) et Le Règne du Silence (1891), que Samain dut lire avec délices :
...Musique du matin qui tombe de la tour, Qui tombe de très loin en guirlandes fanées. Qui tombe de Naguère en invisibles lis, Èw pétales si lents, si froids et si pâlis, Qu'ils semblent s'effeuiller du front mort des années ! (Le Règne du Silence)
immatérialité. Les images des oiseaux, des cheveux, de la rame ont
semblé encore trop matérielles au poète, aussi en ajoutet-il une autre qui marque un nouveau progrès vers l'immatérialité, celle d'une étoffe usée, que les ans ont rendue aussi mince que possible : exténuée. Ce fil si ténu ne sera pas du domaine de la raison, mais de la sensation; une impression fugitive, une sensation imperceptible constitueront l'étoffe impalpable du poème : elles disparues, rien ne subsistera, pas la moindre trame logique.
Rimes féminines.
Si fluide et légère que soit la chanson d'automne, elle exige cependant des rimes; Samain ne le conteste pas, mais il atténue la sonorité de celles-ci en usant de préférences des rimes féminines, qui sont plus douces, plus mystérieuses et expriment mieux les nuances secrètes du sentiment; le rite féminin des syllabes mineures sauvegarde l'atmosphère de recueillement religieux où baigne la poésie. Déjà Verlaine avait employé avec bonheur les rimes féminines pour donner un accent plaintif et câlin :
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !
(Sagesse)
L'effet obtenu par Samain dans ce poème est peut-être plus réussi encore : il est couronné par une dernière image qui selon les Correspondances baudelairiennes associe les divers sens dans une impression unique de beauté :
Je rêve de vers doux mourant comme des roses.
Discussion: Dans quelle mesure Albert Samain a-t-il mis en œuvre
cette doctrine? — Les principaux procédés des symbolistes (transposition des images, analogies, correspondances) sont visibles; de même les rapprochements avec les œuvres de Verlaine et de Rodenbach ont montré une communauté de thèmes : le crépuscule, le silence, la musique. Est-ce à dire que Samain en soit resté à cette conception?
Le premier recueil, Au Jardin de l'Infante, compte de nombreux poèmes où prédomine l'inspiration musicale par exemple : Musique sur Veau, Accompagnement , Musique confidentielle, Musique, Arpège, Chanson d'été, Viole, Silence... Les couleurs sont rares et peu variées, presque toutes dans les tons pastels, enveloppées de brume comme le ciel gris de Lille; en revanche, de suaves mélodies entraînent l'âme dans de troublantes rêveries, comme dans le poème Dilection, le plus conforme aux tendances analysées plus haut :
J'adore l'indécis, les sons, les couleurs frêles, Tout ce qui tremble, ondule et frissonne, et chatoie, Les cheveux et les yeux, les feuilles, la soie, Et la spiritualité des formes grêles...
L'heure du ciel au long des lèvres câlinées... L'âme qui meurt ainsi qu'une rose fanée... Nuit et jour, un amour mystique et solitaire...
Les sentiments, comme les couleurs et les sons restent dans la pénombre; le lyrisme intime ne s'y épanche pas avec la fécondité de Lamartine ou la splendeur de Victor Hugo. Samain recherche l'insaisissable, les états de langueur que favorisent les ombres du soir; il est le poète des sentiments vagues de nostalgie, des jardins d'automne, des nocturnes qu'il exprime par une succès-
sion de touches légères où reviennent ses adjectifs préférés : doux, pâle, fané :
Voici que les jardins de la nuit vont fleurir, Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues. Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues. Ma sœur, entends-tu pas quelque chose mourir !...
(Elégie) D'autres poèmes ont un accent moins verlainien et trahissent l'influence de Baudelaire par leur goût pour l'étrange, les harmonies mystérieuses entre la nature et l'homme, une sonorité plus puissante, soulignée par un rythme soutenu, par exemple : Il est d'étranges soirs dont chaque strophe commence par le même mouvement plein d'ampleur :
II est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme, Où dans l'air énervé flotte du repentir, Où sur la vague lente et lourde d'un soupir Le cœur le plus secret aux lèvres vient mourir...
Il est de clairs matins, de roses se coiffant
Il est de mornes jours où, las de se connaître,
Le cœur, vieux de mille ans, s'assied sur son butin...
Il est des nuits de doute où l'angoisse vous tord.
Cependant, le crépuscule, la nuit ne sont pas seulement chez Samain la transposition de faiblesses et d'angoisses maladives. Le poète, dans ses Carnets intimes, a révélé l'emprise qu'exerçaient sur lui les ténèbres; ce n'est pas uniquement l'admiration pour les maîtres du symbolisme qui l'ont poussé à préférer les ombres et les solitudes nocturnes à la lumière radieuse du plein jour. La nuit erée chez lui un véritable enthousiasme religieux et le délivre de ses attaches terrestres; alors il conçoit une poétique sans doute conforme à l'idéal de Je rêve des vers doux, mais où le rythme, loin d'être banni, joue un rôle important : Moins s'astreindre à une ingénieuse justesse des métaphores qu'au choix de ces larges mots et qu'à ces alliances étranges et imprévues de verbes,
d'où se dégage une sorte de lueur intellectuelle, et autour desquelles flotte un halo d'inconnu... c'est par ce pouvoir de l'intuition dans le rêve, renforcé par le rythme, qui est comme un coup d'éperon donné à l'esprit pour le jeter dans l'invisible...
Conclusion partielle: Albert Samain ne s'est pas contenté d'affirmer des
préférences poétiques; de nombreuses œuvres viennent développer les thèmes indiqués avec la musique douce, fluide, immatérielle d'une rose mourante, mais laissent entrevoir une évolution. En effet, même dans ce recueil aux tonalités d'automne, le poète n'a pas chanté exclusivement les mornes jours; ses nocturnes ne sont pas toujours chargés de sombres mystères ni d'angoisses mystiques; ils sont parfois le décor propice aux fêtes brillantes, aux jeux de la lumière et des ombres, aux marivaudages au clair de lune.
Watteau.
A nouveau se manifeste le souvenir de Verlaine, non plus le poète de la Bonne chanson ou des Romances sans paroles, mais celui des Fêtes galantes. Plus encore que l'exemple de Verlaine l'admiration de Watteau, compatriote lointain de Samain, lui a suggéré trois poèmes gracieux et spirituels : l'Indifférent, l'Invitation au voyage et un Nocturne dont les quatrains ont la légèreté de Verlaine, et les tercets la mièvrerie savante du Placet futile de Mallarmé :
Les madrigaux parmi les robes essaimées Offrent, la lèvre en cœur, leurs fadeurs sublimées, Et, sur le glacis d'or des parquets transparents,
Les caillettes Régence, exquisement vieillottes, Détaillent la langueur savante des gavottes Au rythme parfumé des éventails mourants.
Aux flancs du Vase : Cette impression de gaieté malicieuse se retrouve plus
nettement encore dans les idylles du recueil parnassien Aux Flancs du vase, mais avec une forme très différente. Il ne s'agit plus désormais de mélodie en sourdine et sans rythme, mais de ciselures finement burinées; les
abstractions évanescentes font place à des objets réels, colorés et savoureux; les raisins bleus se mêlent aux raisins d'or, le canard sort du panier un bec jaune, le soleil cuit la muraille. La vie heureuse, sans vaines complications, fait irruption et entraîne le poète dans des escapades de vacances, où Ton aime les beaux fruits, les marchés animés, les plages scintillantes.
Dans la coupe arrondie à Panse au col de cygne Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne : Les pêches que recouvre un velours vierge encor, Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d'or... (Le repas préparé)
Malheureusement la nature mélancolique du poète l'emporta à nouveau et les éclair cies se firent plus rares, surtout après la mort de sa mère en 1898. Le Midi lui apparut comme un décor factice, aux joies éphémères; de toute son âme il se reporta à son enfance, à sa ville du Nord, dont il comprit la grandeur. Nostalgie et amour fervent s'expriment dans le sonnet Mon enfance captive, que prolonge curieusement un tercet supplémentaire. Le premier quatrain rappelle l'enfance morose du poète et ses rêves d'évasion :
Mon enfance captive a vécu dans des pierres. Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon, Uusine en feu dévore un peuple moribond : Et pour voir des jardins je fermais les paupières...
Les rêves se sont réalisés, le poète a visité les pays de lumière, puis il a pris en dégoût le carton du décor. Le second et le troisième tercet chantent la gravité et la beauté de la Flandre :
Ton air de sainte femme ô, ma terre de Flandre, Ton peuple grave et droit, ennemi de V esclandre. Ta douceur de misère où le coeur se sent prendre,
Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins, Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins, Et cette veuve en noir avec ses orphelins...
Conclusion générale : Samain n'est pas complètement revenu à sa première
manière. Les subtilités, les grâces savantes héritées du symbolisme sont dépassées et ont fait place à une inspiration plus directe et plus mâle. Le poète, selon le mot de Verlaine, se contente d'être absolument lui-même au lieu de refléter ses Maîtres.
Il conserve du Symbolisme et du Parnasse ce qu'ils ont de valable et dominant les procédés d'école, il touche par sa poignante sincérité. Si ses œuvres n'ont pas formé de nouveaux poètes et n'ont pas engagé la poésie dans des sentiers inconnus, du moins ont-elles conquis l'audience du grand public et la conservent-elles encore de nos jours.
SUJETS VOISINS : i. Expliquez et commentez le sonnet Les Colombes :
Partout la mer unique étreint l'horizon nu, L'horizon désastreux où la vieille arche flotte; Au pied du mât penchant l'Espérance grelotte, Croisant ses bras transis sur son cœur ingénu.
Depuis mille et mille ans pareils, le soir venu, L'Ame assise à la barre, immobile pilote, Regarde éperdument dans l'ombre qui sanglote Ses colombes s'enfuir vers le port inconnu.
Elles s'en vont là-bas, éparpillant leurs plumes A travers le vent fou qui les cingle d'écumes, Sûre du vol sublime enfermé dans leurs flancs;
Et, chaque lendemain, au jour blême et cynique, L'arche voit surnager leurs doux cadavres blancs. Les deux ailes en croix sur la mer ironique.
(Au Jardin de VInfante) Vous montrerez comment Samain a fait de la colombe biblique le symbole des aspirations de l'âme, comment les images abstraites et concrètes s'unissent pour donner l'impression finale du dernier vers.
2. En vous appuyant sur une analyse de la pièce Le Marché (Aux flancs du vase), vous montrerez comment le poète a su faire un tableau vivant aussi bien moderne qu'antique.
3. En prenant des exemples dans les deux recueils Aux Flancs du vase et le Chariot d'or, vous montrerez comment Albert Samain a su mettre en oeuvre le rythme musical et les images plastiques.
4. D'après les poèmes familiers d'A. Samain, vous imaginerez l'intérieur aimé par le poète.