‹ XIXe siáecleChapitre 18 sur 19 · Lendemains · texte numérisé non relu

Lendemains

consolidation* dans les ombres du soir et dans l'évocation d'un passé fabuleux où revivent les contes de fées :

Plus rien au cœur que le regret lent du passé,

{Soir) Cependant, l'emploi fréquent du sonnet, la recherche des rimes riches, l'importance des éléments descriptifs indiquent l'influence du Parnasse, qui s'associe gracieusement au rêve, à la mélodie, à la sentimentalité vague. Le vers est à la fois souple et décoratif, musical et net. On en jugera par cette Tapisserie, qui contient les thèmes de prédilection du poète : un palais enchanté, un automne somptueux qui s'éteint dans le crépuscule, un jardin de Le Nôtre, où rêve une belle du temps jadis :

Un magique jardin aux merveilleuses flores Avec des escaliers, des rampes, des bosquets ; Sur les arbres taillés un vol de perroquets Mêle un éclat vivant d'ailes multicolores ;

Et, tout au fond, dans les charmilles compliquées Que V automne piqua de ses parcelles d'or, Se dresse, solitaire, un vieux palais où dcrt Un lointain souvenir de fêtes évoquées.

La dégradation douce d'un crépuscule Enveloppe le beau jardin et s'accumule Sur le luxe défunt des fastes accomplis ;

Dans les arbres les perroquets à vifs plumages Volettent, comme si, troublant les longs oublis, Quelque Belle y traînait ses robes à ramages.

{Apaisement, éd. Mercure de France)

La régularité du sonnet, le pittoresque exotique des perroquets ne sont pas suffisants pour transformer ce poème en tapisserie parnassienne. La description, malgré sa richesse, s'efface progressivement devant la rêverie, qui la complète; Y éclat vivant des perroquets multicolores tire de son sommeil la Belle au bois dormant. Mais cette nostalgie du passé, cette évasion du présent n'a pas l'accent anxieux de Mallarmé en quête de l'azur;

elle rappelle plutôt les réminiscences de Gérard de Nerval : c'est la tristesse d'un grand seigneur qui visite en songe le château ancestral.

Sites et Épisodes.

Poèmes anciens

et romanesques.

Ces deux recueils sont plus nettement symbolistes par la présence de thèmes dominants, l'importance accrue des allégories, la transformation des images en symboles, le passage incessant de la réalité au rêve, que facilitera encore l'emploi du vers libre, ou plus exactement, pour reprendre l'expression du critique Thibaudet, du vers libéré, dont le mètre s'adapte aux nuances du sentiment.

C'est ce symbolisme, rêve d'or, de mensonge et d'ombre, qui se développe dans les Voèmes anciens et romanesques. Les thèmes des légendes wagnériennes, les palais magiques, les joyaux étincelants dont Mallarmé avait paré Hérodiade, les vols blancs de colombes enferment moins une explication orphique du monde que les rêves et la mélancolie du poète. Voici, par exemple, dans Scènes au crépuscule, la rencontre des poètes et des filles de la plaine, trop simples, trop douces pour les retenir :

Nous avons rencontré les filles de la plaine Qui s'en venaient à la fontaine, Qui s'en venaient à perdre haleine, Et nous avons passé...

Les poètes sont séduits par le brillant factice des ballerines, mais ils reprennent le chemin de la ville à la recherche des fiancées...

Les ballerines ont croisé nos chemins

Et nous avons suivi leurs fards, leurs rires, leurs

tambourins Pour les perdre un soir d'ombre au détour du chemin...

Est-ce l'histoire de jeunes gens que la passion et le plaisir entraînent, puis qui reviennent à la joie pure des Fiançailles que chante Verlaine dans la Bonne chanson ? Est-ce le symbole de l'âme de l'artiste égarée par de

faux brillants et qui se découvre seulement dans le jeu subtile des correspondances?

Nos espoirs voletteront en ombres joyeuses

Comme les pétales de fleurs merveilleuses

Que pleut le soir d'avril aux tresses des fileuses...

Tel qu'en songe. La contemplation du rêve intérieur domine encore

dans cet ouvrage. Penché sur lui-même comme le Narcisse de Valéry, son contemporain, le poète s'enivre de sa mélancolie et prend plaisir à la prolonger par l'art. L'inquiétude, la recherche sévère du « Moi pur », qui se devine déjà dans Narcisse parle, n'existe pas chez lui; ses efforts tendent à exprimer des nuances délicates, des effets rares plutôt que des pensées. Le retour au passé est toujours un des thèmes de prédilection, comme dans l'élégie allégorique intitulée La Gardienne : Le seigneur est parti à la guerre avec les illusions de la jeunesse; il s'en revient désabusé au manoir où l'accueille la fidèle gardienne, celle-ci symbolise l'âme du poète, que l'action n'a pu arracher définitivement au rêve; le récit est donc la transposition d'une aventure spirituelle :

...Je t'ouvre le château de songe et de sagesse Où le seuil ruiné disjoint la porte haute y Et, si Vâtre allumé chauffe mal ta détresse, Pense à tes jours perdus et pleur s-en la faute.

Je suis la même encor, si ton âme est la même Que celle que V Espoir aventurait au pli De sa bannière haute, et je reste V Emblème Du passé qui persiste à travers ton oubli...

Les jeux rustiques et divins. Le titre évoque la Pléiade, et par delà, l'Antiquité. Henri de Régnier trouve de nouvelles sources à son inspiration et peut-être sous l'influence de José-Maria de Heredia, son beau-père, il va puiser de plus en plus dans les légendes grecques et latines en les interprétant, d'ailleurs, de façon tout personnelle. Les descriptions sont plus plastiques, la forme plus simple, mais à côté de pièces gracieuses qui semblent un écho de Ronsard,

d'autres sont imprégnées d'une sombre mélancolie qui annonce Paul Valéry. La comparaison entre Y Odette : Un petit roseau m'a suffi et l'Élégie double montre la diversité d'inspiration et d'expression dont était capable le poète :

Un petit roseau m'a suffi Pour faire frémir l'herbe haute Et tout le pré

Et les doux saules

Et le ruisseau qui chante aussi ; Un petit roseau m'a suffi A faire chanter la forêt...

Le poète sans doute a fait pleurer les passants au bord de la fontaine où se mirait l'amour, mais son chant le console. Au contraire, dans l'Élégie double, il succombe d'abord à l'amertune des regrets :

Ami, le hibou pleure où venait la colombe,

Et ton sang souterrain a fleuri sur ta tombe...

Les baisers pour jamais meurent avec les bouches...

L'amour de la vie, de ses plaisirs, l'attachement sensuel au corps, lui font trouver ses accents pathétiques dans leur simplicité :

Laisse la figue mûre et les olives rousses ;

Hélas ! les fruits sont bons aux lèvres qui sont chairs..*

La troisième partie des Jeux rustiques et divins, composée par les Inscriptions pour les treize portes de la ville, évoque aussi le caractère tragique de la destinée humaine. Le poète a imaginé autant d'inscriptions qu'il y avait de portes à une cité grecque fictive et c'est pour lui le prétexte de montrer les différents types humains et les rites qui ponctuent leur existence. Ainsi le cadre est antique, mais la pensée moderne. Ce n'est pas par hasard que de nouveau les colombes se rencontrent avec les tombes :

Toi qui reviens à l'heure où sortent les colombes ! L'aurore douce aux toits est douce sur les tombes...

Les Médailles d'argile. Le recueil est divisé en Médailles votives, amoureuses,

héroïques et marines. La dédicace à André Chénier, le choix fréquent du sonnet apparentent l'ouvrage aux Trophées de Heredia, mais ces Médailles, loin d'être gravées sur le bronze ou le marbre robustes, sont tracées sur l'argile sèche et fragile et retracent les nuances fugitives des roses, de Veau, du vent, de la forêt et de la mer. Le lyrisme intime avec la correspondance entre la description et l'état d'âme est plus rare; exceptons cependant le Jardin mouillé où la dernière strophe montre le poète plongé dans la mélancolie :

// pleut, et, les yeux clos, p écoute, De toute la pluie à la fois, Le jardin mouillé qui s'égoutte Dans V ombre que j'ai faite en moi...

Plus caractéristique du recueil est le sonnet La Fileuse, sobre, précis et nuancé comme un dessin de vase grec. Le premier quatrain évoque l'intérieur d'une maison où le bourdonnement d'une abeille rappelle qu'il n'est pas encore nuit; la fileuse, elle, fait tourner son rouet, dont le bruit succède au bourdonnement de l'insecte. Le second quatrain nous entraîne au dehors; reprenant un thème déjà utilisé dans ses premiers poèmes, Henri de Régnier évoque la vigne et sa grappe mûre livrée à V essaim qui la mord, tableau ensoleillé qui annonce les travaux du lendemain : cette vigne, c'est celle du potier qui travaille près de la fileuse. Dans les Jeux rustiques et divins, le poème Le Vase était consacré tout entier à un potier attendant dans l'ombre les apparitions qui devaient former l'ornementation de son vase. Ici, le premier tercet suffit à caractériser l'art du potier, sa maîtrise habile sur l'argile douce. Le tableau se termine non plus sur des images plastiques, mais sur une impression auditive, qui reprend, à peine modifié, le thème musical des premiers vers. Ainsi la confidence du potier, faite à lui-même plus qu'à la fileuse, s'intercale entre le bourdonnement du rouet et l'envol de l'abeille, le bruit du rouet fait songer aux guêpes qui pillent la grappe. Les images successives s'accordent entre elles pour former un ensemble harmonieux; il ne s'agit plus

d'impressions juxtaposées, mais d'un ensemble composé. Cette simplification et cette concentration annoncent les plus belles réussites de la Cité des Eaux (1902).

U CMé *■ '""v T7 H- à* Régnier trouve dans le parc du château de

Versailles le décor idéal pour sa mélancolie; les thèmes épars dans ses œuvres antérieures : attirance de l'eau, appel de la forêt, voyage dans le passé mythologique ou royal se fondent dans une rêverie subtile que suscite le parc délaissé, plus émouvant dans sa détresse que dans sa splendeur. Le poète en évoque les aspects caractéristiques, allées solitaires jaunies par l'automne, bassins a sec, fontaines plaintives, statues tombées de leur socle, tout ce qui révèle les atteintes du temps et l'oubli des hommes. Versailles n'est plus la cour du roi Soleil, mais le domaine du songe, du silence et de la solitude, dont le poète, selon l'heureuse expression de M. Guy Michaud, est le Prince sans sceptre.

Les contrastes du parc : lignes géométriques des massifs et des perspectives, qui satisfont la raison, somptuosité des couleurs et fantaisie des formes à demi ruinées, qui parlent à l'imagination, sont en harmonie avec la pensée et l'art du poète. L'unité de lieu et l'unité d'atmosphère de l'ensemble du recueil, la composition soignée de chaque pièce, la régularité de la forme, font penser aux classiques et aux Parnassiens, tandis que la mélancolie aux nuances délicates, le passage continuel du réel au rêve, l'emploi persistant des termes abstraits, la mélodie du vers, témoignent de la survivance du symbolisme.

Nous prendrons comme exemple de cet art arrivé à maturité, la pièce célèbre : Vende ne chante plus..,

1. Vende ne chante plus en tes mille fontaines, O Versailles, Cité des Eaux, Jardin des Rois ! Ta couronne ne porte plus, ô souveraine, Les clairs lys de cristal qui V ornaient autrefois !

La nymphe qui parlait par ta bouche s'est tue Et le temps a terni sous le souffle des jours Les fluides miroirs où tu t'es jadis vue Royale et souriante en tes jeunes atours.

3. Tes bassins endormis à V ombre des grands arbres Verdissent en silence au milieu de l'oubli,

Et leur tain qui s'encadre aux bordures de marbre Ne reconnaîtrait plus ta face d'aujourd'hui,

4. Qu'importe ! ce n'est pas ta splendeur et ta gloire Que visitent mes pas et que veulent mes yeux ;

Et je ne monte pas les marches de l'Histoire Au-devant du Héros qui survit en tes Dieux.

5. // suffit que tes eaux égales et sans fête Reposent dans leur ordre et leur tranquillité Sans que demeure en leur noble défaite

De ce qui fut jadis un spectacle enchanté.

6. Que m'importent le jet, la gerbe et la cascade Et que Neptune à sec ait brisé son trident,

Ni qu'en son bronze aride un farouche Encelade Se soulève, une feuille morte entre les dents.

7. Pourvu que faible, basse, et dans l'ombre incertaine, Du fond d'un vert bosquet qu'elle a pris pour tombeau, J'entende longuement ta dernière fontaine,

O Versailles, pleurer en toi, Cité des Eaux !

(Ed. Mercure de France)

Ce poème illustre le recueil entier, dont il reprend le titre dans la première et la dernière strophe : Versailles, cité des eaux, épigraphe empruntée à Michelet.

La pièce se divise en deux parties : la première comprend les 3 premières strophes, du vers 1 à 12; c'est la description du parc abandonné et le contraste entre cette désolation et son passé fastueux. La seconde se subdivise en deux éléments de deux strophes et forme une méditation. Au premier Qu'importe... répond : // suffit que tes eaux et au second mouvement, symétrique du premier, Que m'importent... correspond : Pourvu que... Les abstractions de la strophe 4, ta splendeur et ta gloire prennent corps dans la strophe 6 : le jet, la gerbe et la cascade, cependant que le tableau morne et

silencieux de la strophe 5 : tes eaux égales et sans fête chante sa plainte dans la strophe 7. Le plan du poème peut être représenté par le schéma suivant : A (a, b, c) — B(d,e d'é). Cette construction géométrique s'assouplit par la reprise dans la strophe de conclusion des motifs introduits dans la première strophe.

Explication. 9 La première strophe dépeint le déclin de Versailles

dans ce qui faisait sa gloire : les pièces d'eau artistement dessinées et dont les conduites savamment agencées composaient de merveilleuses féeries d'eau et de lumière; on sait que Le Nôtre et l'ingénieur François de Francène avaient voulu surpasser la splendeur des parcs italiens qui, depuis le xvie siècle, étaient célèbres par leurs machines hydrauliques. Or, si de nos jours, les yeux sont encore éblouis par les « grandes eaux » de Versailles, en revanche rien n'est plus triste que les bassins à sec, les statues couvertes de mousse, les canaux envahis par les herbes. La mélancolie ressentie par le poète provient donc d'une impression directe, celle qu'éprouve tout visiteur; mais elle est aussitôt transformée par l'imagination, qui du présent remonte au passé et se représente Versailles dans toute sa splendeur. Le parc de Versailles n'est pas un parc quelconque, c'est l'œuvre des Rois, leur bien, leur jardin. La cité personnifiée ne porte plus la couronne décorée de fleurs de lys, emblème du Roi, et qui symbolisent ici les bassins et les fontaines comme l'indiquent les qualificatifs clairs et de cristal : c'est une reine détrônée.

• La seconde strophe reprend le même mouvement : Vonde ne chante plus est complété par La nymphe... s'est tue. L'onde chantait en jaillissant de la bouche des statues de bronze représentant des divinités antiques : la fontaine a été arrêtée, la nymphe n'est plus qu'une statue muette. De la même façon les clairs lys de cristal reparaissent sous la forme de miroirs, symbole transparent des vastes bassins où se mire le châtau. L'image se développe harmonieusement : de même que la buée de la respiration suffit à ternir une glace, le souffle du temps,

personnifié lui aussi, a détruit le miroir fluide constitué par le bassin.

Le dernier vers continue l'allégorie en évoquant la cité comme une princesse du Temps jadis, l'épithète Royale mise en relief au début du vers insistant sur la majesté du personnage, aussitôt nuancée d'un sourire.

• La troisième strophe est plus descriptive : la nymphe s'est tue, la princesse n'a plus de miroir, il ne reste que le cadre usé comme un décor d'opéra. L'impression de silence est reprise par les deux termes en harmonie, l'un concret, l'autre abstrait : endormis; oubli; les atteintes du temps sont exprimées par le verbe verdissent, précis et évocateur, dont la sonorité plaintive s'accorde avec celle & oubli et Rendormis. Les deux derniers vers sont inspirés par ceux du quatrain précédent : le tain est amené par l'idée de miroirs et suggère les glaces vieillies, dont le fond ressort par l'effet de l'âge. Ainsi les bassins verdis, incapables de reproduire une image nette, celle-ci ayant d'ailleurs perdu son sourire et ses falbalas.

• La deuxième partie de la pièce montre l'acceptation résignée du poète : il n'est pas historien et ne retrace pas les fastes du grand règne; c'est l'artiste qui s'émeut en lui et qui trouve dans ce paysage l'inspiration mélancolique qui convient à son âme.

La première strophe évoque les cortèges magnifiques qui se déployaient sur les escaliers, qui mènent à la terrasse; on imagine au sommet le Roi dans sa dignité souveraine attendant sa cour. Les deux mots abstraits ta splendeur et ta gloire nous rappellent l'apostrophe de Bossuet aux jeunes seigneurs pleurant Henriette d'Angletterre : La grandeur et la gloire ! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans le triomphe de la mort} N'est-ce pas la grandeur et la gloire qui ont guidé Louis XIV dans sa politique, quibnt fait de lui le bâtisseur non seulement de Versailles, mais des Invalides, et qui lui ont donné dans les épreuves une fermeté et une dignité, qui ont inspiré le respect à toute l'Europe? Le Roi

mérite donc le titre antique de Héros et l'hommage des sculpteurs qui reproduisaient ses traits dans les statues des dieux ornant le parc.

# L'évocation de la cour gravissant les escaliers s'efface; un spectacle aussi morne, aussi uni qu'il est possible de l'imaginer lui succède : les eaux dormantes des canaux. Tous les termes contribuent à donner l'impression de calme, de tristesse, d'uniformité; les fêtes ne troublent plus l'immobilité des eaux de leurs reflets changeants; les jets ne fonctionnent plus pour animer la nappe lisse, mais la disposition des pièces d'eau a été si heureusement calculée que cet ordre suffit à contenter le poète. Les aspects chatoyants du siècle ont disparu, mais il reste l'ordre et l'harmonie, leçon durable du grand siècle.

# Nouveau contraste et nouvel effet du temps non plus sur les canaux, mais sur les bassins décrits par leurs trois mouvements principaux : le jet, la gerbe et la cascade : dans le bassin asséché, le dieu des eaux, ne brandit plus qu'une arme dérisoire et mutilée. Le tour n'est plus plaintif, mais ironique dans le raccourci : Neptune à sec... et franchement comique dans la description du farouche Encelade géant (foudroyé par Zeus et secouant encore l'Etna qui l'écrase), qui dans son bassin, lui aussi à sec, ne soulève plus qu'une feuille morte !

# Cependant dans ce royaume des ombres, une nymphe survit et pleure. Si un petit roseau a suffi à faire chanter la for et , pourquoi une seule fontaine ne serait-elle pas capable d'éveiller l'imagination créatrice du poète et de lui inspirer ce chant funèbre pour la cité défunte? De nouveau l'impression de silence à peine troublée par la plainte de la fontaine si modeste {faible, basse, incertaine), domine : elle traduit la tristesse du poète toujours digne, mesuré et noble.

Conclusion: \\ est facile de discerner dans ce poème l'application

de la versification classique, l'emploi des figures traditionnelles comme la métonymie (le tain signifiant le miroir), les effets de symétrie, le jeu de l'abstrait et du

concret, notamment dans les vers 13 et 14, l'emploi des mots dans leur sens étymologique {aride pour sec), mais cette énumération des artifices poétiques ne rend pas compte de V effet d'harmonie produit par leur disposition ingénieuse; ces vers ont une solidité digne de Malherbe, une fluidité comparable à celle de Racine et un accent personnel si caractéristique qu'il ne viendrait l'idée à personne de les attribuer à un autre qu'à Régnier, pas même à Samain, qui cependant l'avait devancé dans l'évocation de Versailles. Cette poésie est véritablement une incantation qui provoque chez le lecteur l'état de satisfaction totale de la raison, de l'imagination et des sens.

SUJETS VOISINS : i. Vous expliquerez, discuterez et commenterez cette

affirmation de Rémy de Gourmont en 1901 : Si H. de

Régnier n'est pas le plus poète de nos poètes, il est le plus parfait, celui qui à cette heure représente le mieux la tradition du vers français considéré comme la mesure du goût esthétique, de notre sensibilité verbale.

{Promenades littéraires, 1901)

2. Que pensez-vous de cette opinion sur l'art de H. de Régnier : Tout à la fois ferme et liquide, sonore et mystérieux, son vers, rien qu'en sa musique, se révèle de lui : mais plus encore la composition de chacun de ses poèmes est d'une sûreté et d'une discrétion où l'on retrouve la suprême vertu du génie français.

(G.-Jean Aubry, Mercure de France, février 191 1)

3. Albert Thibaudet {Histoire de la Littérature française de 1789 à nos jours) a-t-il eu raison d'écrire : Henri de Régnier nous paraît la personnalité poétique la plus complète, la plus souple et la plus variée du mouvement symboliste. Avec un vocabulaire pauvre, de la monotonie dans les tours, de la nonchalance, du hasard ou du remplissage dans ses thèmes, il séduit par sa musicalité continue, son don extraordinaire de rendre moelleuse et sensuelle la substance verbale. Un opportunisme intelligent, sans abdication ni concession, lui a permis de passer d'un gracieux vers libéré, plutôt que libre, aux plus belles et aux plus nobles formes du sonnet et de la stance...

4* On a pu dire que H. de Régnier et Paul Valéry étaient des classiques égarés dans le symbolisme. Expliquez et discutez.

5. Expliquez ce jugement de Guy Michaud {Message poétique du symbolisme) : Chez Henri de Régnier, nul grand tourment... Avec lui la métaphysique se dissout, se résout en esthétique, et l'esthétique elle-même en sensibilité et en impressions d'âme.

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Ottawa

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