V. L'Après-midi d'un Faune
U Après-midi d'un Faune, comme Hérodiade, est le fruit d'une incubation opiniâtre, qu'attestent de nombreuses ébauches et de multiples versions. L'origine des premières esquisses remonterait, selon A. Thibaudet, au séjour à Londres, où Mallarmé aurait vu un tableau de Boucher représentant Pan contemplant deux nymphes enlacées près d'une source ; l'auteur de Placet ne pouvait manquer d'être attiré par cette peinture gracieuse et lascive. Mais M. Mondor (Histoire d'un Faune, N.R.F,) démontre que le tableau de Boucher, Pan et Syrinx. n'est entré à la National Gallery que 17 ans après le passage de Mallarmé. Il semble donc plus vraisemblable de chercher la source du poème dans une pièce de Théodore de Banville, parue en 1863 : Diane au Bois, où l'on voyait un personnage épisodique, le satyre Gryphon, amoureux de deux nymphes. Mais Mallarmé a complètement transformé le sens de ces données; tout en conservant un élément descriptif, il a voilé la sensualité du Faune sous fies images somptueuses; et les nymphes de chair sont devenues des symboles de la poésie et de l'amour. Le poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef. Toutefois, parmi les hiéroglyphes dont le sens est réservé aux initiés, éclatent, splendides par eux-mêmes, des vers de premier jet, qui ont gardé la chaleur de la vie.
Version primitive. Les premiers projets de Mallarmé semblent bien avoir
été de composer un poème dramatique, la pièce étant construite non comme un monologue, mais comme un dialogue à trois personnages, le Faune et les deux nymphes : le Faune s 'étendant dans la mousse aride , s'endort bientôt pendant que les vierges, Iane et Ianthé font leur entrée. Iane, inquiète, pressentant l'amour, se demande
...si dans le parc enfoui Pe musique et d'oiseaux la rêveuse avalanche N'était que les sanglots de cette lune blanche De dormir sur V encens blanc des roses, ou si La lueur argent ant le feuillage adouci Emanait à la fois du rossignol qui pleure!
(Fragment cité par Les Lettres)
Cette symphonie blanche ne vient pas de la Nature, explique Ianthé, mais de l'ennemi des nymphes, de l'homme, armé du roseau chantant. Curieuse, Iane s'empare de la flûte échappée aux doigts du Faune et se met à jouer; elle refuse de s'enfuir avec Ianthé dans les glaïeuls vermeils et reste sous la sombre ramure des forêts, près du Faune. Celui-ci s'éveille avec ravissement aux derniers sons de la flûte.
Variations.
Quelle est la place de ce dialogue dans la suite des différentes versions, c'est ce qu'il est bien difficile de déterminer avec certitude. Mallarmé a exécuté de si nombreuses variations sur le thème initial que M. Mondor a pu écrire sur elles un livre de 284 pages, V Histoire d'un Faune, sans épuiser la question. D'après cet ouvrage, les étapes du Faune auraient été les suivantes :
• Monologue d'un Faune : Mallarmé écrit ce monologue dans l'espoir de le faire déclamer au Théâtre Français par le célèbre acteur Coquelin. Celui-ci était en relations avec Théodore de Banville, dont la pièce Gringoire est jouée en 1866. Ce projet n'aboutit pas : Coquelin et Banville dénient au poème tout caractère dramatique; c'est cet échec que Mallarmé explique en
disant que ses juges n'ont pas rencontré V anecdote nécessaire. Cette première version était cependant beaucoup plus simple et directe que la rédaction définitive. L'ardeur sensuelle du Faune s'y manifestait clairement et les symboles poétiques ne la voilaient pas.
1875. g Improvisation d'un Faune : Mallarmé, qui a
remanié son texte en le rendant plus dense et plus mystérieux, l'adresse à l'éditeur Lemerre, qui préparait le Troisième Parnasse contemporain. Mallarmé avait figuré en bonne place dans le premier Parnasse ; il pouvait à bon droit, espérer que le Faune serait accepté avec empressement : c'est un nouvel échec. Banville défend timidement V Improvisation d'un Faune, titre du poème refondu, et Anatole France le proscrit.
1876» # L'après-midi d'un Faune : L'année suivante,
Mallarmé publie enfin le poème malchanceux en modifiant une fois encore le titre et de nombreux passages. C'est le texte que reproduisent les éditions actuelles de Mallarmé, mais il existe encore de nombreuses variantes, qui attestent les repentis de l'auteur et les sens nouveaux, dont il ne cessait d'enrichir le dessein primitif. Le monologue semble l'avoir emporté sur le dialogue, la méditation symboliste sur le plaisir sensuel. Le serein souffle artificiel de V inspiration a triomphé des tumultes du désir amoureux.
Analyse. Le poème s'ouvre sur l'éveil du Faune. Des images
lascives ont charmé son sommeil : il s'interroge : Aimaije un rêve} Deux femmes passent dans son souvenir, l'une chaste et froide, l'autre tout soupirs : cependant, il est seul parmi le silence de la nature que ne trouble aucune brise. Mais il a sous la main l'instrument magique, qui va donner une réalité supérieure au songe fugitif. Grâce à sa flûte, oublieux de la morsure mystérieuse de l'amour, il va connaître le plaisir que procure la création poétique :
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté, Pour bannir un regret par ma feinte écarté, Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers...
L'inspiration évoque alors le tableau gracieux qui a suscité le désir du Faune : les deux nymphes surprises enlacées. Le Satyre a bondi sur sa proie, mais il a commis l'erreur de désunir le couple et les nymphes se sont enfuies. Qu'importe ! Une apparition plus radieuse encore le console : c'est Vénus elle-même qui se montre aux yeux du Faune. Nouvelle illusion : comme les naïades, la reine de l'amour lui échappe. L'ivresse transformera cette seconde déception en souvenir plaisant : le Faune se rendort sur le sable altéré.
Le symbole. Plusieurs interprétations symboliques sont suggérées
par Y Après-midi d'un Faune. Comme l'écrit l'un des plus lucides commentateurs de Mallarmé, M. Hubert Fabureau: Dans cette troublante symphonie d'images, un violent érotisme se dissimule sous la grâce des symboles. Toutefois, ce n'est là qu'un aspect du poème, et à cette explication particulière s'ajoute une question plus générale; les deux nymphes enlacées ne représentent-elles pas, l'une la poésie et l'autre l'amour avec ses ivresses ? La fuite des nymphes lorsqu'elles sont désunies ne symbolise-t-elle pas le lien nécessaire entre l'émotion amoureuse et la création poétique? N'est-ce pas encore une fois le problème posé dans Y Azur et Hérodiade} U Après-midi d'un Faune apparaît comme la réussite la plus parfaite des diverses tendances de Mallarmé : l'union entre les images somptueuses, qui gardent le parfum de la vie et l'aspiration à une poésie de l'idéal. Citons encore M. Fabureau : L'Après-midi d'un Faune montre un Mallarmé vainqueur de l'ossature logique, rivalisant de fluidité avec la musique. L'image ne se présente plus seule, portée par un lourd appareil oratoire. Elle est amenée insensiblement par une série nuancée d'analogies. Les envolées verbales, d'un développement trop faible, se raréfient. La pensée, au lieu d'être exprimée d'un seul coup, se disperse dans une brume de rêve. Que ne pouvait-on espérer de cet art admirable en sa perfection!
Les limites. Malheureusement, cet équilibre entre la vie et l'Ab-
solu se rompit. Dans sa volonté d'atteindre la poésie pure, Mallarmé négligea les sources habituelles du lyrisme et se condamna lui-même au silence, ne l'interrompant parfois que pour des œuvres de circonstance, de plus en plus hermétiques, et dans lesquelles sa virtuosité paraît sans objet, tel le sonnet en yx :
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx...
Le sonnet en yx : Le sonnet évoque le poète dans son appartement,
dans le silence et la solitude de la nuit : quelques objets surgissent de la pénombre, moins propres au rêve que l'absence d'objets inconnus, purement imaginaires. Les principaux thèmes mallarméens s'y trouvent rassemblés : la Nuit, l'Angoisse, le Néant, le désir d'évasion, symbolisée par la croisée; ils sont volontairement enveloppés d'obscurité, ce qui leur confère pour les profanes un caractère sacré, dont le Maître a dû sourire plus d'une fois. La correspondance de Mallarmé montre que le poète n'entendait pas faire du sonnet en yx un nouvel art poétique. Une lettre à Lefébure éclaire d'un jour familier les origines de l'énigme : Il faut que vous obteniez de Cazalis l'adresse du magasin où il a acheté son hamac... Parce que j'en voudrais suspendre un pareil dans les lauriers de ma cour... Enfin, comme il se pourrait toutefois que, rythmé par le hamac et inspiré par le laurier, je fisse un sonnet et que je n'a*' que trois rimes en ix, concertez-vous pour m' envoyer le sens réel du mot ptyx ; on m'assure qu'il n'existe dans aucune langue, ce que je préférerais de beaucoup afin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime.
Ce badinage fait allusion au vers :
... Nul ptyx Insolite vaisseau d'inanité sonore
qui deviendra dans la version définitive : Aboli bibelot d'inanité sonore.
On voit que Mallarmé, charmé par la sonorité du mot onyx, a cherché une rime rare et neuve, à laquelle il a donné lui-même un sens. Le son existe en grec, le mot 7TTO signifiant repli, anfractuosité. Nadame et Hugo, comme l'a remarqué E. Noulet, l'avaient déjà utilisé. Mais Mallarmé, visant l'effet de l'ensemble, l'a entendu dans le sens de vase x ou de coquillage, comme le précisait la première rédaction. Exemple typique de la création poétique : du son, il remonte au mot, du mot à l'unité réelle, le vers, puis, sans que cela soit indispensable, à un sens vague, mais en harmonie avec l'impression dominante : le bibelot n'existe pas, il n'est qu'un vide sonore, symbole de l'absence mélodieuse, soulignée par la double et singulière allitération aboli1 bibelot. Faute de renouveler son inspiration aux sources communes, il aboutit à une stérilité et à une impuissance désormais involontaires. Les rares œuvres de circonstances ne seront plus que des reflets subtilisés des thèmes antérieurs, de plus en plus vides de substance et rendus toujours plus obscurs par d'audacieuses analogies.
Conclusion. Les remarques de Lefèbure mettent en lumière fort
exactement les mérites et les limites de l'art de Mallarmé ; elles reflètent les inquiétudes de ses meilleurs amis et de ses admirateurs les plus fervents : la poésie de l'Absolu mène au Néant, et lorsque Mallarmé redescendra sur terre, il se sentira emprisonné par le souvenir de l'idéal entrevu et n'aura plus l'ingénuité suffisante pour s'épancher en des poèmes moins parfaits. Sans doute, cette fréquentation de l'absolu lui laissera une marque, mais peut-être n'avait-il plus la force d'en faire un sacre.
2. M. Chassé {Lueurs sur Mallarmé, éd. N.R.C.) explique ce vers avec beaucoup de vraisemblance.
1. Aboli est vraisemblablement un souvenir de Gérald de Nerval : Le prince cT Aquitaine à la tour abolie.
SUJETS VOISINS. i. Vous expliquerez et commenterez ce fragment
d'une lettre de Paul Valéry à Mallarmé (18 avril 1891) :
Une dévotion toute particulière à Edgar Poë me conduit... à donner pour royaume au Poète l'analogie. Il précisa l'écho mystérieux des choses et leur secrète harmonie, aussi réelle, aussi certaine qu'un rapport mathématique à tous esprits artistiques, c'est-à-dire, ... idéalistes violents... L'Après-midi d'un Faune est seule en France à réaliser cet idéal...
2. A l'aide d'exemples précis, vous montrerez comment les thèmes de l'azur, de l'angoisse et de l'absence s'entrelacent dans la plupart des poèmes de Mallarmé
3. Vous expliquerez et commenterez cette définition de la poésie par Mallarmé : La poésie est l'expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l'existence; elle doue ainsi d'authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle.
N. B. — Cette définition comprend trois idées essentielles : La nécessité de ramener le langage à sa fonction originelle et de lui conserver un rythme — l'obligation de dépasser la simple apparence de l'univers et de relier par les symboles cette apparence à la réalité supérieure des idées. Cette recherche de l'idéal constitue la seule récompense du poète et le distingue de tous ceux qui tirent profit de leur plume.