C'est la strophe 6 de l'édition définitive
2. On se rendra compte facilement de la différence de facture en comparant le poème de Mallarmé et celui (Je Gautier, Fantaisies d'hiver, qui évoque un cygne pris dans la glace du bassin des Tuileries.
le poète suggère l'image d'un trait sans la développer. Le présent est évoqué dans sa rapidité par un coup d'aile, victorieux qui déchire le passé. Mais déjà le présent a fui : à la place de l'oiseau envolé il ne reste plus, gelé et inconscient, qu'un lac glacé. Présent et passé, rêves libres du poète et prison du réel sont rassemblés dans le double symbole :
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui...
Les efforts du cygne, jadis libre, et maintenant les ailes enfermées dans la gangue de glace, s'opposent à la blanche monotonie du stérile hiver. Le cher ennui qu'appelait le poète impuissant pour chasser l'azur est suggéré par l'étendue du lac glacé; le dédain du poète pour son siècle s'exprime par l'image du cygne qui ne secoue même plus cette blanche agonie, et meurt immobile, sublime exilé :
// s'immobilise au songe froid de mépris Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne...
Correspondances entre les couleurs, les mouvements et les sons, personnifications de sentiments et de sensations, associations de symboles en apparence incohérents, mais cependant fondus dans une même impression de blancheur, emploi répété des adjectifs substantivés, assouplissement du vers, toutes les ressources d'un art subtile ont été mises en œuvre pour rendre sensible au lecteur le destin tragique du poète à partir d'une double impression : une plainte modulée sur le timbre i, une vision blanche illimitée, ces deux harmonies de son et de couleur se renforçant pour évoquer la mort du cygne symbolique.
I IV. Hérodiade I • A Tournon, malgré les difficultés et les ennuis de sa
' ■ vie de professeur, Mallarmé ne restait pas prostré dans
l'impuissance; il ébauchait deux poèmes très différents de nature, Hérodiade, symbole de la stérilité et l'Aprèsmidi d'un Faune, gonflé de sève. Peu après son arrivée, la correspondance apprend à Cazalis et à Lefèbure le projet de la pièce et ses difficultés : J'ai commencé,
dit-il, mon Hérodiade. Avec terreur, car j'invente une langue qui doit nécessairement jaillir d'une poétique très nouvelle, que je pourrais définir en deux mots : Peindre non la chose, mais V effet qu'elle produit. Le vers ne doit donc pas... se composer de mots, mais d'intentions, et toutes les paroles s'effacer devant les sensations... (Octobre 1864). Pendant des années , Mallarmé s'acharnera sur son poème sans le terminer.
Analyse. Dans l'édition complète, Hérodiade se présente divisé
en deux parties; la première Scène est constituée par le dialogue de la princesse et de sa nourrice; la seconde, sur le rythme léger d'une odelette du xvie siècle, est formée par le Cantique de Saint-Jean. A. Thibaudet en attribue l'origine aux vers de Baudelaire, qui évoquent une beauté inhumaine, scintillante et minérale :
Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants Et dans cette nature étrange et symbolique Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,
Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants. Resplendit à jamais comme un astre inutile La froide majesté de la femme stérile...
Il est certain que le dialogue d'Hérodiade et de sa servante insiste à la fois sur la stérilité de la jeune fille qui se refuse à aimer et sur la splendeur d'un décor rutilant d'or et de pierreries, qui rappelle l'éclat des mosaïques byzantines :
Oui, c'est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte! Vous le savez, jardins d'améthyste, enfouis Sans fin dans de savants abîmes éblouis, Ors ignorés, gardant votre antique lumière Sous le sombre sommeil d'une terre première, Vous pierres où mes yeux comme de purs bijoux Empruntent leur, clarté mélodieuse, et vous Métaux qui donnez à ma jeune chevelure Une splendeur fatale et sa massive allure !
Belle, pure, inaccessible comme la Salammbô de Flaubert, Hérodiade symbolise non seulement la Beauté idéale, mais la Poésie. Les diverses rédactions qui en subsistent montrent que l'idole, encore vivante par certains traits, dans les premières ébauches devenait toujours plus abstraite et inhumaine. Quelle aurait été sa rencontre avec le prophète du désert, il est difficile de le conjecturer dans l'état actuel des textes. Il serait, en tout cas, inexact d'attribuer à une soumission aux doctrines parnassiennes les vers somptueux du poème : la description magnifique est remplie de symboles, qui suggèrent au lecteur de multiples méditations. La manière de Mallarmé se rencontre donc avec l'idéal cherché par Flaubert dans un travail acharné : Le comble de l'art, disait ce dernier, c'est de faire rêver.