‹ XVIIIme [dix-huitième] siècleChapitre 5 sur 27 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

UathématiquGB. — Qéomélrie. — Métaphjeiqoe. — Astronomie. — Voyage» Bcientifiques. — Physique — ChroDométrie. — Chimie, — Histoire natureUe. — Géologie. — Physiologie. — Botanique. — Voyagea autour du monde. — Méouiique. — Architecture militBire et hydraulique. — Aoatomie. — Chiiurgie. — Médecine.

EPUis la mort de Colbert (1683), depuis la révocation de l'édit de Nantes (1685), les sciences, comme les lettres et les arts, avaient subi, en France, une atteinte profonde qui se manifestait par des signes non équivoques d'indifférence et d'abandon. Plusieurs des savants illustres que la généreuse initiative du grand ministre de Louis le Grand fit venir de l'étranger en leur assurant de fortes pensions et des places honorifiques, étaient retournés dans leur pays natal : Huyghens en. Hollande, Roemer en Danemark ; Roemer, qui détermina la vitesse des rayons solaires; Huygbens, qui découvrit l'aïuieau de Saturne et qui inventa les horloges à pendule. L'Académie des sciences, après avoir subsisté, pendant trente-trois ans, telle que Colbert l'avait fondée en 16C6, comme une association libre, autorisée par le roi, était devenue un corps f constitué et mis en surveillance permanente, sous l'œil du gouver-

nement, depuis que Louis XIV lui avait donné, au mois de janvier 1699, un règlement nouveau, qui l'enfermait dans des limites plus étroites, en lui imposant des lois rigoureuses de prudence et de réserve. On semblait craindre l'influence des membres étrangers, qui avaient dû s'exiler de France et qui, comme Newton et Leibnitz, ne restèrent pas moins associés de cette Académie , dans laquelle on ne devait plus admettre que des catholiques indigènes. L'abbé Duhamel, astronome et physicien, avait alors résigné ses fonctions de secrétaire perpétuel en faveur de Fontenelle, qui les conserva jusqu'en 1740.

Ce fut dans le sein de l'Académie des sciences que se trouva concentré le mouvement scientifique de la France, durant les dernières années du règne de Louis XIV ; c'est dans le vaste recueil des Mémoires de cette Académie, qu'il faut chercher, à cette époque, les plus importants travaux de mathématiques et d'astronomie, de physique et de chimie, d'histoire naturelle et d'anatomie. Les mathématiciens étaient le marquis de l'Hospital, Philippe de la Hire et son fils Gabriel-Philippe, Pierre Varignon, Jacques Ozanam; les chimistes, Homberg, Boulduc, Nicolas Lemery; les astronomes, Joseph-Nicolas de l'Isle, Dominique Cassini et son fils Jacques ; les physiciens, Réaumur, Amontons, Joseph Sauveur ; les botanistes, Tournefort et Antoine de Jussieu. A côté de ces savants distingués, on s'étonnait de voir, il est vrai, au sein de l'Académie, beaucoup de médecins qui n'avaient rien recueilli de leurs observations et de leurs études , avec quelques lettrés et quelques gens du monde qui n'avaient d'autre droit au titre d'académicien que leurs sympathies pour certaines branches de la science.

<ï On avait acquis peu à peu, dit l'auteur du Siècle de Louis XIV ^ des connaissances de toutes les parties de la vraie physique, en rejetant tout système. Le public fut étonné de voir une chimie dans laquelle on ne cherchait ni le grand œuvre, ni l'art de prolonger la vie au delà des bornes de la nature ; une astronomie qui ne prédisait pas les événements du monde; une médecine indépendante des phases de la lune. La corruption ne fut plus la mère des animaux et des plantes ; il n'y eut plus de prodiges, dès que la nature fut mieux connue : on l'étudia dans toutes ses productions. » La méridienne, commencée

en 1669 par Picard, aussitôt que TObservatoire eut été construit, était continuée, vers le nord, par la Hire, et prolongée, au midi, par le vieux Cassini et son fils, qui la tracèrent jusqu'en Roussillon, avant la fin du XVIP siècle. c( C'est le plus beau monument de l'astronomie, dit Voltaire, et il suffit pour éterniser un siècle. » Pitton de Tournefort, né à Aix en 1656, professeur de botanique au Jardin du Roi, était parti, en 1700, pour le Levant. Il y allait recueillir une multitude de plantes exotiques qui ont enrichi ce fameux Jardin Royal, créé sous Louis XIII (1636), mais longtemps négligé et presque abandonné, avant d'être remis en honneur par les soins persévérants du créateur de la botanique française.

Après la mort de Louis XIV, qui avait récompensé la science surtout chez les savants étrangers, et dont les libéralités permirent au célèbre mathématicien Viviani de faire bâtir à Florence un palais où cette inscription en lettres d'or, ^des a Deo âatœ (demeure donnée par Dieu même, ou par un dieu) , faisait allusion au surnom de Dieudonné attribué à son royal bienfaiteur, les savants français surpassèrent quelquefois les plus fameux savants de l'Italie, des Pays-Bas, de l'Allemagne et de l'Angleterre. C'était, entre tous, une noble et fraternelle émulation pour pénétrer plus avant dans les arcanes de la science; les uns procédaient par les mathématiques, les autres par la métaphysique, ceux-ci par l'hypothèse, ceux-là par la physique expérimentale. Descartes, dans son livre de la Méthode, avait posé le premier des règles fixes et certaines pour arriver à la vérité; mais, comme il ne s'était point astreint lui-même à suivre ces règles invariables, on pouvait déjà prévoir le moment où son système, qui n'avait été admis dans les écoles qu'après de vives disputes et de longues résistances, serait tout à fait repoussé et délaissé. Les sciences et l'esprit humain devaient beaucoup, cependant, à ce merveilleux génie, dont les erreurs mêmes étaient au-dessus de son siècle.

Les Français sont plus lents que tous les autres peuples à changer d'opinion, une fois qu'ils en ont adopté une, lentement acquise; aussi, le cartésianisme, qui avait eu tant de peine à s'établir en France, ne cessa d'y être enseigné que vers la fin de la régence, en 1720 ou

1725, alors que depuis plus de trente-huit ans Isaac Newton avait opposé le système de la gravitation à celui des tourbillons. Ce dernier système garda des partisans convaincus jusqu'au milieu du XVIIP siècle, où Roiffé de la Perière eut la prétention et Tespoir de rendre à Descartes toute l'autorité que Newton lui avait enlevée. C'est en 1682 que Newton introduisit la géométrie dans la physique et forma, en réunissant l'expérience au calcul, une science exacte, profonde, lumineuse et nouvelle. Cette science ne s'imposa pas en France sans de sérieuses contestations, puisque le premier savant français qui se déclara ouvertement newtonien fut Maupertuis. Ce savant publia, en 1732, son Discours sur les différentes figures des astres ^ avec une exposition des systèmes de Descartes et de Newton, et il osa proclamer, dans cet ouvrage où il déployait des connaissances géométriques trèsétendues, qu'on ne pouvait plus refuser de reconnaître la supériorité des théories astronomiques du mathématicien anglais. Newton avait expliqué, en effet, par la loi delà gravitation universelle, le mouvement des planètes autour du soleil et celui de la lune autour de la terre, le cours des comètes, le flux et le reflux de la mer.

Maupertuis avait eu besoin d'un vrai courage pour oser prendre parti en faveur de Newton contre Descartes, qui était regardé, par ses compatriotes les plus intelligents, comme Toraclé de la science. Ainsi le chancelier d'Aguesseau professait un tel respect pour le cartésianisme, qu'il refusa d'accorder à Voltaire un privilège pour l'impression de ses Éléments de la Philosophie de Newton. Voltaire était allé en Angleterre une année avant la mort de New^ton, et il avait passé trois ans dans ce pays, ou tout retentissait de l'admiration que le grand homme laissait après lui. De retour en France, encore tout pénétré de cette admiration. Voltaire prit à tâche de faire connaître à la jeunesse française les prodigieuses découvertes de l'inventeur du système de la gravitation universelle. Il ne cessait de répéter, dans ses écrits, que Newton avait changé la face de la science, et il voulut mettre les idées de l'illustre mathématicien à la portée de tous ceux qui auraient seulement une légère teinture des sciences mathématiques. En 1738 et 1739, il était newtonien passionné, exclusif, et dans un

Mémoire sur les forces motrices, mémoire qu'il présenta en 1741 i\ l'Académie des sciences, il se déclara pour Newton contre Leibnîtz et contre les deux Bemoulli, membres associés de l'Académie. Son

r\g. 1. - VulUire;

newtonianisme éloquent gagna bientôt sa docte amie, la marquise du Châtelet, qui traduisit elle-même les Principes mathématiques de la Philosophie naturelle de Newton, que Voltaire publia en 1756, avec des notes de l'académicien Clairaut, sept ans après la mort de l'auteur de cette belle traduction.

A cette époque, d'Alembert, qui n'avait pas peu contribué aussi h

répandre en France la philosophie de Newton, pouvait écrire, sans craindre de démenti : « Qu'on examine avec attention ce qui a été fait depuis quelques années par les plus habiles mathématiciens sur le système du monde, on conviendra, ce me semble, que l'astronomie physique est aujourd'hui plus redevable aux Français qu'à nulle autre nation. C'est dans les travaux qu'ils ont entrepris , dans les ouvrages qu'ils ont mis sous les yeux de l'Europe, que le système newtonien trouvera désormais ses preuves les plus incontestables et les plus profondes. J> D'Alembert, le plus grand mathématicien de son temps, avait fait lui-même, au moyen des mathématiques, différentes découvertes en astronomie et en physique, que Newton lui aurait enviées. Dans son Traité de dynamique^ publié en 1743, il donna une méthode pour appliquer le calcul à la solution des problèmes relatifs au mouvement des corps; il fixa les principes généraux du mouvement des corps solides et des corps fluides; il découvrit les causes générales des vents, et il réussit à résoudre d'une manière définitive, irrécusable, le problème de la précession des équinoxes, problème que Newton n'avait fait qu'aborder, sans arriver au but. C'est encore d'Alembert qui, de concert avec Clair aut, détermina toutes les inégalités du cours de la lune et des autres planètes, en ne procédant que par le calcul poussé à sa dernière puissance. Les mathématiciens n'avaient pas besoin de recourir aux observations astronomiques, pour devenir alors des astronomes presque infaillibles. L'Académie des sciences de France rivalisait alors avec la Société royale de Londres, et quelquefois ces deux associations scientifiques, dirigeant leurs recherches simultanées vers le même point, parvenaient en même temps à des résultats à peu près identiques. « Il est assez difficile, écrivait Voltaire au milieu du siècle, de discerner ce qui appartient aux Français et aux étrangers, car les communications entre les grandes villes de l'Europe étaient si promptes, que Ton signalait souvent la naissance presque spontanée des mêmes découvertes dans deux endroits différents. Les sciences se prêtent un secours mutuel, et ceux qui les cultivent font des progrès presque simultanés. Ainsi, quand les Anglais établissent par des calculs merveilleux la loi

delà gravitation et de Tattraction, les Français, par des voyages et des travaux immenses, vérifient la figure de la terre, d

Les travaux prodigieux des mathématiciens français pendant la première moitié du XVIIP siècle n'avaient pas pour objet unique l'astronomie, mais ils aboutissaient indirectement à Tétude de quelque problème astronomique. Newton et Leibnitz avaient trouvé, chacun de son côté, une forme particulière, un système spécial de calcul différentiel, pour analyser et comparer des quantités infiniment petites, que Leibnitz nommait des différences^ et Newton, des moments ou à^^ fluxions. Les deux frères BernouUi trouvèrent le développement et la clef de ce calcul différentiel , qui devait faciliter la solution des problèmes les plus compliqués et les plus ardus. Avant eux, le marquis de l'Hospital paraissait avoir dit le dernier mot sur l'analyse des infiniment petits, et tandis que son système, dans lequel il avait dévoilé le premier les secrets de l'infini géométrique , donnait lieu à d'intéressants débats entre les géomètres français, il publiait son Traité analytique des sections coniques (1707). Les discussions qui s'élevèrent au sujet du calcul différentiel firent avancer la science , au lieu de la faire reculer ou de l'entraver : après les controverses de RoUe et de son collègue P. Varignon, le jeune Clairaut devait perfectionner le calcul différentiel, au point de pouvoir conn^tre si une quantité différentielle est intégrale ou non, car il s'agissait de remonter des infiniment petits aux grandeurs finies, et de jeter les bases du système de ce qu'on appela le calcul intégral. Bernoulli de Baie et le géomètre Carré firent d'heureux essais , à cet égard , en créant une méthode pour la mesure des surfaces et pour la dimension des solides , ce qui offrait l'application la plus simple et la plus aisée du calcul intégral.

La plupart des grands mathématiciens qui ont honoré le XVIIP siècle par leurs travaux appartenaient en quelque sorte au siècle de Louis XIV , car ils s'étaient inspirés des théories et des œuvres de Viète et de Fermât , de Descartes et de Pascal , dont ils furent les continuateurs. Il suffit de nommer, sans sortir de l'Académie des sciences , Joseph Sauveur, Antoine Parent , Jean Ozanam , Charles

SCIENCK8 ET LETTKES.

Reyneau, Joseph Saurin, Privât de Molières, le P. Castel, etc. Pendant que Nicole, Fontaine et Dugua proposaient des règles nouvelles pour résoudre les équations algébriques, Cassim de Thury et Clairaut inventaient des courbes nouvelles qui représentaient

Flf. 1. — Le Tflescoj». (Figure tin«de I'Bdc; clopËdlc. )

toutes les bizarreries apparentes du mouvement des planètes. Clairaut résolut ainsi le fameux problème des trois corps, eu déterminant la courbe que décrit un corps par l'action de deux autres corps en mouvement. Ses reclierches sur la géométrie pure le conduisirent à d'étonnautes découvertes en astronomie : il dressa des tables de la lune , pour constater la cause des inégalités du cours de cette planète ; il parvint à prédire l'influence des attractions de

Jupiter et de Saturne sur les révolutions de la comète qui avwt paru en 1607 et en 1682 et qui devait, selon ses calculs, reparaître en 1759 , comme elle reparut en effet à la date indiquée , sauf un retard de vingt-deux jours. Cette erreur si minime dans les calculs de Clairaut

aurait été moindre encore , si la masse de Saturne eût été mieux connue qu'elle ne l'était alors. La science des mathématiques semblait avoir atteint son apogée, mais elle était sujette à des erreurs qui résultaient de l'introduction de la métaphysique dans les sciences exactes. La métaphysique, une métaphysique aussi fine que vraie, avait présidé sans doute à l'invention du calcul algébrique et à l'application de ce calcul aux opérations de la géométrie, mais aussi l'abus de la métaphysique.

surtout dans le calcul infinitésimal, pouvait produire d'énormes déviations. C'est par cet abus de la métaphysique que Fontenelle était arrivé, sous la forme la plus séduisante, à développer les principes les plus faux, dans ses Éléments de la Géométrie de V Infini^ en voulant réaliser l'Infini et en faire la base de ses calculs. Aucun savant n'avait encore traité la science avec plus de charme et d'agrément ; mais Fontenelle ne se préoccupait pas toujours assez de l'exactitude de ses démonstrations, et quand il écrivait un livre pseudo-scientifique, comme ses Entretiens sur la pluralité des mondes , il songeait surtout à lui donner l'intérêt d'un roman , en homme qui devait être membre de l'Académie française avant de devenir secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. Il n'eut donc pas , dans le domaine des sciences , la haute et féconde influence qu'il aurait dû se réserver. On a lieu de croire, toutefois, que ses conseils et ses encouragements n'étaient pas sans autorité auprès de ses collègues : c'est à ses côtés et sous ses yeux que Philippe de la Hire trouvait une excellente méthode pour calculer les éclipses; que Pierre Bouguer exposait les lois de la gradation de la lumière; que Nicolas de l'Isle simplifiait les calculs astronomiques, en écrivant V Histoire de V Astronomie; que Lemonnier calculait la période des mouvements de la lune et la marche des comètes, et que l'abbé de la Caille travaillait à compléter le catalogue des étoiles.

L'Académie des sciences n'avait pas cessé de s'occuper de la méridienne de France, et Jacques Cassini, fils de Dominique Cassini, lequel avait poursuivi, après Picard, les travaux de cette méridienne, traçait une perpendiculaire qui traversait la France, de Saint-Maloà Strasbourg, en passant par Paris. Dès Tannée 1724, l'académicien Louis Feuillée , de l'ordre des Minimes , avait fait , par ordre du roi, un voyage aux îles Canaries, pour la fixation du premier méridien; ses collègues, flattés et honorés de son succès, avaient à cœur de voir entreprendre des voyages scientifiques du même genre. Ils proposèrent donc au comte de Maurepas, qui était ministre de la marine et qui aimait les sciences, de faire mesurer à la fois un degré du méridien sous le pôle et un autre degré sous l'équateur, afin de constater quelle était la figure de la terre et de vérifier ainsi une des

LES SCIENCKS.

hypothèses principales du système de Newton. Le cardinal de Fleury, premier ministre, se prcta volontiers au désir du comte de Maurepas, agissant au nom de l'Académie des sciences, qui désigna sept de ses membres pour exécuter simultanément ces deux expéditions au nord et au midi. Maupertuis, Clairaut, Camus et Lemonnier ne partirent qu'en 1736, pour se rendre à Tornéo, en Suède, sur les confins de la

' Émeute à Cnena (ri^Toi

Laponie ; Bouguer, Godin et de la Condamine étaient partis, une année avant eux, pour le Pérou. Ce voyage à l'équateur, qui devait durer quatre ans, n'en demanda pas moins de dix, et les savants voyageurs eurent à combattre, pendant ce temps-là, tous les obstacles, toutes les difficultés matérielles que la nature et les hommes opposèrent à leurs efforts et à leurs travaux. Un de leurs compagnons, le chirurgien anatomiste Seuiergues, fut tué sous leurs yeux dans Une émeute à Cueuca. Les académiciens qui voyageaient au nord

n'eurent pas à braver moins de fatigues et de dangers, mais ils vinrent à bout plus promptement de leur audacieuse entreprise. Il n'y eut qu'un cri dans l'Europe savante, lorsqu'on apprit, par le résultat de leurs expériences, que Newton avait exactement déterminé la figure de la terre et que son système ne pouvait plus être contesté sur un seul point. Le retour des voyageurs dans leur patrie fut un triomphe pour eux et pour la science. De ce moment , le cartésianisme n'avait plus le droit de s'imposer.

Ces voyages scientifiques avaient trop bien réussi et avec trop d'éclat, pour que l'Académie ne fût pas impatiente d'en voir entreprendre de nouveaux, sous sa direction. Godin et Joseph de Jussieu, qui l'accompagnait en qualité de botaniste, n'avaient pas encore quitté l'Amérique , lorsque l'abbé de la Caille fut envoyé au Cap de Bonne- Espérance, afin d'y observer la parallaxe de la lune et de mesurer le degré le plus austral du méridien. Les études mathématiques et astronomiques de la Caille achevèrent de démontrer que la terre était un sphéroïde aplati vers les pôles. Il profita de son séjour au Cap pour étudier et dessiner la position de 10,035 étoiles, qu'on ne voit point de l'hémisphère septentrional, et il remporta de son voyage un planisphère austral, qui n'avait pas encore été dressé d'après des calculs certains. Pendant que la Caille observait, au Cap de Bonne-Espérance, la parallaxe de la lune, Lalande faisait, à Berlin, des observations analogues, et le rapport des deux astronomes permettait de mesurer la distance de la lune à la terre , à 50 lieues près. On s'était trompé de mille lieues jusqu'alors, à l'égard de cette distance, qui est de 96,109 lieues dans le plus grand éloignement des deux planètes, et de 80,200 lorsqu'elles se rapprochent le plus l'une de l'autre.

Quant à la distance de la terre au soleil, on se trompait encore de 8 à 10 millions de lieues, lorsque l'Académie des sciences obtint de la munificence de Louis XV l'argent nécessaire pour faire observer, en trois endroits différents du globe, le passage de Vénus sur le disque du soleil. Ce passage périodique, annoncé par le célèbre astronome anglais Halley, devait avoir lieu le 6 juin 1761. Le moment était peu favorable pour des voyages scientifiques : la France soutenait contre

TAngleterre une terrible guerre maritime qui menaçait de lui enlever ses colonies dans l'Inde ; elle avait, en outre, à entretenir une armée dans rélectorat du Hanovre, pendant que la Prusse résistait aux forces combinées de la Russie et de TAutriche. On vit alors trois astronomes français traverser les mers et les continents, pour aller aux extrémités du monde observer le passage d'une planète et mesurer la véritable distance de la terre au soleil. Trois membres de l'Académie des sciences, le génovéfain Pingre, le Gentil de la Galaisière et l'abbé Chappe, partirent en même temps : le premier pour se rendre à l'île Rodrigue, voisine de l'île de France; le second à Pondichéry, que les Anglais assiégeaient déjà ; et le troisième, à Tobolsk, en Sibérie. Le Gentil erra longtemps sur mer, 'des côtes d'Afrique à celles de Malabar, et ce fut sur le tillac de la frégate où il s'était embarqué, qu'il observa tant bien que mal le passage de Vénus sur le soleil. Peu satisfait de cette observation insuffisante, il résolut de rester dans l'Inde jusqu'en 1 769, afin d'attendre le nouveau passage de la planète, au 3 juin de cette année-là. Il devait être bien mal récompensé de sa persévérance et de son dévouement à la science, car un nuage lui caclia le soleil et la planète au moment de leur rencontre superpositive. Le P. Pingre n'avait pas été plus heureux que son collègue, en 1761 : des nuages l'empêchèrent de faire une observation complète du phénomène céleste, l'objet de son périlleux et lointain voyage. L'abbé Chappe, après avoir couru les plus grands dangers en Sibérie, eut seul le bonheur de pouvoir observer convenablement le passage de la planète sur le disque du soleil. Huit ans plus tard, ces trois mêmes savants étaient de nouveau à leur poste, dans la zone torride : le Gentil à Pondichéry, l'abbé Chappe en Californie, et le P. Pingre à Saint-Domingue, pour épier le phénomène, qui semblait vouloir échapper à leurs persévérantes observations. Chappe fut encore le seul qui eut la chance de voir et de bien observer ce phénomène astronomique. Il travaillait nuit et jour dans une contrée où régnait une épidémie contagieuse, dont il fut atteint, et comme ses compagnons, ses amis, le suppliaient de partir : <L Une s'agit pas de vivre, disait-il, mais d'observer avantageusement. j> Personne n'osa l'abandonner, et il mourut à côté de son télescope.

La physique n'avait pas fait moins de progrès que Tastronomie : <îc C'est un art, disait Voltaire, après avoir fait connaître à la France la physique de Newton, c'est un art que l'on ne peut exercer qu'avec des instruments; il faut des lunettes, des microscopes, des machines pneumatiques, des baromètres, pour avoir quelque idée commencée des opérations de la nature. » Euler avait donné la première idée des lunettes achromatiques; Réaumur avait perfectionné le thermomètre; l'abbé NoUet avait fabriqué une foule d'instruments de physique, les uns absolument nouveaux comme ses machines électriques, les autres ingénieusement appropriés à de nouvelles expériences. On pouvait croire cependant que les physiciens anglais ne seraient pas surpassés sous le rapport de la justesse et de la perfection de leurs instruments ; mais l'abbé Nollet, qui fut, avec Pierre Polinière, le créateur de la physique expérimentale, rapporta de son voyage en Angleterre et en Hollande, où il avait été accueilli avec distinction par tous les savants de ces deux pays, tout un système ingénieux sur le choix, la construction et l'usage des instruments de physique. A son retour à Paris (1737), il reprit le cours qu'il avait ouvert en 1735 et qu'il continua jusqu'en 1760. Les ouvrages de physique expérimentale qu'il publia eurent un succès extraordinaire, parce que leur savant auteur s'était attaché à les mettre à la portée de tout le monde. Aussi, un grand personnage, auquel il offrait ces ouvrages, lui ayant répondu qu'il ne les lirait pas : « Permettez, monsieur, que je les laisse dans votre antichambre, dit le physicien avec une poUtesse dédaigneuse. Il s'y trouvera peut-être des gens d'esprit, qui les liront avec plaisir. » Les expériences de l'abbé Nollet sur l'électricité étaient si neuves et si intéressantes, que le roi et la famille royale se plurent souvent à y assister. Avant l'abbé Nollet, Charles du Fay avait reconnu que l'électricité, qu'on croyait seulement particulière à un petit nombre de corps, était commune à tous les corps, qui sont par eux-mêmes électriques ou qui le deviennent par communication. La découverte de ce fluide, dont les parties se lient ou adhèrent les unes avec les autres et s'attachent aux corps qu'elles touchent, devint une des préoccupations de la science : quelques savants cherchaient encore à faire

LKS SCIENCES.

revivre par l'électricité les tourbillons de Descartes, et Privât de Molières s'efforçait, dans sea Leçons de physique, de rectifier à l'aide des idées de Newton celles du célèbre philosophe français , qui était

resté en physique bien inférieur à Galilée. Mais on avait prouvé, à la suite d'expériences nombreuses, que le tourbillon magnétique, longtemps admis comme un fait incontestable par tous les physiciens, n'était qu'une chimère, et que Descartes s'était trompé en donnant plus de force attractive au pôle boréal d'un aimant qu'à son pôle austral. Souvent des découvertes faites hors de France par des savants étran-

gers et tenues secrètes, ne tardaient pas à devenir publiques en France, où les savants français s'appliquaient à leur donner une nouvelle origine. Ainsi le physicien Antheaume n'eut pas besoin de copier une découverte anglaise que ses possesseurs cachaient avec un soin jaloux, lorsqu'il prouva qu'une pièce de fer, placée dans la direction de l'aiguille aimantée, s'aimantait par le simple frottement, ce qui produisait l'aimant sans aimant. Dortous de Mairan, qui avait appelé l'attention de l'Observatoire sur les variations du baromètre dès l'année 1715, trouva le premier les principes de la formation de la glace, bien des années avant que Voltaire, en adressant son Mémoire sur la nature et la propagation du feu, à l'Académie des sciences, oh il concourut pour le prix avec l'illustre géomètre Euler, eût osé proclamer que la véritable physique était celle qui s'occupe des faits et non des hypothèses, celle qui cherche des vérités et non des systèmes. Mairan eut l'honneur de succéder à son ami Fontenelle, en qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; il s'était fait une renommée européenne par son Traité de F Aurore boréale. C'est lui qui conseilla plus d'une fois à l'auteur de la Henriade de renoncer à la poésie , pour se consacrer à la science.

La mécanique, dont la théorie avait été exposée de la manière la plus lumineuse par les grands mathématiciens du XVIP siècle, devait beaucoup aux découvertes successives de la Hire, d'Amontons, de Parent et de Camus, a Les principes essentiels une fois trouvés, dit Fontenelle en parlant des recherches de Varignon sur l'équilibre, les vérités coulent avec une facilité délicieuse ; leur enchaînement est plus simple et en même temps plus étroit ; leur génération, qui n'a plus rien de forcé , en est plus agréable, plus légitime et plus féconde. y> L'Angleterre et la France se disputaient une découverte cherchée, poursuivie pendant longtemps, celle de déterminer la longitude en pleine mer. Clairaut avait indiqué le moyen de la reconnaître par l'observation de la lune, méthode qui n'exigeait pas plus d'une demi-heure de calcul et qui pouvait à peine causer une erreur d'un demi-degré de longitude. L'horloger Leroy inventa une pendule avec laquelle les marins constataient immédiatement la longitude exacte, sans craindre

de Be tromper de quelques lîeues marines. Les inventions de l'horlogerie avaient atteint le plus haut degré de la précision chronométrique, et prêtwent ainsi leur concours aux plus minutieuses observations de l'astronomie. On a droit de s'étonner de ce que les savants et habiles horlogers qui fournirent tant de merveilleux instrumenta pour aider à la connaissance du temps, Julien Leroy et son fils Pierre, André Lepaute, Bâillon et Berthoud, n'allèrent pas, à l'Académie des sciences, s'asseoir à côté d'Amontons, qui avait établi la théorie des frottements ; de Maupertuis, qui étudiait l'action des forces motrices; de Vaucanson, qui dut

Fie. t. — Titn-FmitiMM d'nn tnlU de CAyniK txpMnaUk it ralumiUi ,

pKt 11. Boumé , nuttre «potbioaln à* Paria , dfrmonstntcur tn cb jmle et de l'Acadâmle rojale deo tclr jicm

(cb« P. FnDtoU Didot le jeune ; 17§B ).

plus de célébrité à ses automates méca'niques qu'à ses admirabJes machines industrielles.

La chimie n'était pas restée en arrière de la physique, qui lui traçait sa route ; elle avait fait des progrès réels sous Louis XIV, quoique les chimistes français n'eussent point encore égalé les chimistes allemands, plus audacieux, plus aventureux dans leurs expériences. Guillaume Honiberg, qui perfectionna la fabrication des phosphores, sous les yeux du duc d'Orléans, à qui il apprenait la chimie et la physique, était un Allemand, fixé en France, sans être naturalisé Français. Il se distingua, ainsi que Lémery, son collègue à l'Académie des sciences, par des essais qui furent autant de découvertes. Homberg dirigea les siennes sur diSérentes végétations métalliques, sur le raffinage de l'ar-

geat, sur la vitrification de Tor au moyen du verre ardent. Lémery s'occupa surtout de la nature du fer, de la production de ce métal ; il inventa plusieurs détonations chimiques, entre autres la poudre noire {j^thiops martial) et Y arbre de mars^ composition faite avec de la limaille de fer et du nitre, que le czar Pierre I"' avait pu croire destinée à remplacer la poudre à canon, lorsque l'inventeur en fit Texpérience dans une séance de l'Académie à laquelle assistait l'auguste voyageur. Dès cette époque, Etienne-François Geoâroy, professeur de chimie au Jardin du Roi, avait changé la face de la science, en reconnaissant que tous les effets chimiques s'opéraient constamment et invariablement suivant les lois de rapport et d'aflSnité entre les diverses substances qui sont mises en action. Geoffroy ne se borna pas à la théorie, en dressant une table générale des substances avec leurs corrélations comparées ; il fit des études expérimentales sur les huiles essentielles, comme son confirère Guillaume-François Rouelle sur les sels. Ce dernier chimiste exerça une grande influence sur la chimie, qu'il professait dans la chaire du Jardin du Roi ; son cours eut plus de vogue et de portée que ses ouvrages, dans lesquels il semblait craindre de révéler les découvertes qu'il livrait sans cesse à la curiosité de ses auditeurs, en leur répétant à chaque instant : « Ceci est un de mes arcanes que je ne dis à personne, d Sa vraie gloire fut d'avoir été le maître de Lavoisier. Ses autres élèves, Macquer, Darcet, Lesage, Cadet, etc., suppléèrent à ce qu'il avait oublié de consigner dans ses écrits, ce Quel progrès dans la chimie, devenue une des branches les plus brillantes et les plus étendues de nos connaissances! disait Voltaire, dans son Siècle de Louis XV. On a su découvrir, analyser, soumettre aux expériences ces fluides élastiques connus sous le nom à' airs et dont le sièle précédent connaissait à peine l'existence. »

On ne peut imaginer combien, à cette époque, les expériences scientifiques excitaient d'intérêt passionné, chez les gens du monde comme chez les savants de profession. Une séance de physique' ou de chimie expérimentale attirait autant de curieux que le spectacle le plus nouveau et le plus saisissant. Les femmes elles-mêmes, les plus futiles, prenaient plaisir à voir les démonstrations pratiques de la science.

après avoir entendu les leçons théoriques d'un physicien et d'un chimiste. Le sujet de ces leçons semblait quelquefois choisi exprès pour elles. Par exemple, Tévaporation ou la consommation du diamant par le feu devait être une expérience digne d'intéresser un auditoire féminin. On savait qu'au XVP siècle l'essai de faire évaporer le diamant sous le foyer d'un verre ardent avait réussi. Les joailliers niaient le fait, parce que de tout temps ils avaient pu sans aucun inconvénient exposer les diamants à un feu très-vif. Macquer prouva le premier que le diamant, qui résistait au feu le plus violent lorsqu'il était préservé du contact de l'air, ne subissait pas impunément ce .contact, dès qu'on l'exposait à un feu même modéré, qui le calcinait alors et le réduisait à l'état de cendre. Les expériences de Rouelle, de Darcet, de Cadet, confirmèrent celles de Macquer, et ameiièrent Lavoisier à découvrir l'identité chimique du carbone avec le diamant. Macquer avait fait une découverte plus utile , en constatant la présence du gluten dans la farine , dont deux chimistes de Strasbourg , Kessel et Meyer, avaient extrait l'amidon, pendant qu'un médecin de la Faculté de Paris, Pierre Poissonnier, trouvait un moyen de dessaler l'eau de la mer pour la rendre potable, et que le comte de Lauraguais, un grand seigneur lettré et poëte", inventait l'éther acéteux, pour ne pas rester en arrière des Allemands, qui s'attribuaient la création de toute la famille des éthers, que Froben avait longtemps ténus cachés dans son laboratoire.

La nature était alors, en quelque sorte, aux prises avec la science, qui la contraignait de livrer un à un tous ses secrets. Les savants , après avoir essayé de trouver le système du monde, avec le double concours des mathématiques et de l'astronomie, commençaient^ se préoccuper surtout de son origine et de l'histoire du globe terrestre. Peut-être eût-il mieux valu, comme Voltaire l'avoue lui-même en critiquant la Théorie de la Terre de Buffon, peut-être eût-il mieux valu s'en tenir au premier chapitre de la Genèse, a pour expliquer la formation des montagnes, l'aplatissement des pôles, les bancs de coquilles, les mines de sel, les couches horizontales des terrains. »

Avant Buffon, un simple littérateur, Benoît de Maillet, mort à Marseille en 1738, avait laissé un ouvrage singulier, intitulé TelUamed^ au Entretiens dun philosophe indien avec un missionnaire franqaù; ouvrage romanesque, mais ingénieux, dans lequel il expliquait la formation des continents par la retraite des eaux de la mer, et la création des animaux, même celle de l'homme, par des transformations successives des êtres, au sein des eaux qui avaient couvert la terre pendant des siècles. A la théorie de Teau, Dortous de Mairan opposait déjà la théorie du feu, car, en démontrant que la terre avait par elle-même une chaleur plus considérable que celle qu'elle pouvait recevoir du soleil, il attribuait cette chaleur à un feu central, qui s'exhalait par la bouche des volcans. Buffon ne fit que commenter les deux systèmes, pour composer le sien, auquel il ajouta tout le charme du récit et tout Téclat du style : ce fut un roman grandiose et magnifique, que le public accueillit avec enthousiasme et qui frappa d'étonnement les savants eux-mêmes. Selon cet homme de génie, qui s'était préparé à ses immenses études sur l'histoire naturelle en traduisant Newton, la terre avait été détachée du soleil par le choc d'une planète, et de brûlante qu'elle était, à son origine, elle avait fini par se refiroidir extérieurement et par se couvrir d'eaux profondes, qui formèrent des courants terribles, sous l'action desquels se creusaient les vallées et s'élevaient les montagnes, en formant des couches de roches ou de sable, de coquilles ou de productions marines, à l'état de minéraux et de fossiles. Buffon avait assisté en idée à ces prodigieux spectacles que lui représentait son imagination, et qu'il retraçait d'une manière si émouvante dans des tableaux descriptifs, qu'il semblait avoir dépeints d'après nature.

Mais ce n'était qu'un roman, et Voltaire ne voulait pas en faire une œuvre de science , d'autant plus que Buffon était bien forcé d'admettre le déluge universel, qui venait en aide à son système. Or, Voltaire niait aveuglément, absolument , le déluge, en refusant de reconnaître l'autorité prépondérante des livres de Moïse. Voltaire, cet esprit si juste et si clairvoyant qui arrivait bientôt à l'absurde sous l'influence de ses opinions personnelles , ne pardonnait pas à

BuiFon d'avoir dit, d'avoir prouvé que les coquilles de mer, qui se trouvent 8tir le sommet des plus hautes montagnes, ne peuvent y

I ; d'vprtfl on portrait dneioé pu* Fui« rt gnrù par Vongvlbtj ( I

avoir été déposées que par la mer elle-même ; et quand les g(';ologues eurent constaté que des coquilles, originaires de Syrie , se rencontraient dans la terre, à diverses profondeurs , en Italie comme en

France, Voltaire n'opposa à ce fait avéré que cette fade plaisanterie : (îc Je ne veux pas contester Torigîne de ces coquilles ; mais ne pourrait-on pas se souvenir que cette foule innombrable de pèlerins et de croisés, qui porta son argent dans la terre sainte, en rapporta des coquilles ? 3) Cette question des coquilles fossiles, que le seul fait du déluge explique si naturellement , fut une des préoccupations les plus tenaces de Voltaire, qui s'obstinait, en présence des témoignages matériels que le déluge avait laissés de son passage sur la terre, à soutenir que ces coquilles enfouies dans le sol à de grandes distances de la mer n'avaient été accumulées sur tel ou tel point , au sommet des montagnes comme au fond des vallées , que par des causes accidentelles, telle qu'un repas de voyageurs ou de pèlerins apportant avec eux une provision de coquillages pour leur nourriture! L'inventeur de ces suppositions ridicules était-il donc le philosophe qui écrivait en tête de son Essai sur les mœurs et V esprit des nations : (( N'admettons en physique que ce qui est prouvé, et en histoire que ce qui est de la plus grande probabilité ? »

Les travaux, prétendus philosophiques, qui furent faits alors sur l'histoire du globe et sur ses révolutions historiques, s'égaraient plus ou moins dans le domaine de l'imagination : il s'en détachait çà et là des idées lumineuses qui se perdaient dans des ténèbres insondables. Buffon, en publiant \ Histoire de Vhomme (1749), que Y Histoire des animaux sWait suivre bientôt, obtint un succès de meilleur aloi et moins discuté, malgré ses molécules organiques et ses étranges paradoxes sur la génération. On était déjà loin du système romanesque de Maillet, qui était allé jusqu'à supposer, d'après l'inspection des coquilles marines et fluviales , que les poissons étaient les premiers pères des hommes ! L'imagination, une fois introduite dans la science , ne tarda pas à y faire des progrès inquiétants. Le médecin OfFray de la Mettrie, favori du roi de Prusse, s'empara du système de Maillet, pour le faire passer du roman dans la science: il composa d'abord (1748) son livre sur Y Homme plante ^ puis ensuite son histoire de V Homme machine^ dans laquelle il donnait carrière à son grossier et innocent matérialisme. « Homme d'esprit, mais sans goût, sans instmction solide, » dit de lui son confrère à l' Aca-

demie de Berlin, Etienne Jordan ; « la Mettrie était fou au pied de la lettre, 3) ajoute le marquis d'Argens. Ce fut très-sérieusement, néanmoins, que le matérialiste la Mettrie s'efforça de démontrer que, dans les âges primitifs du globe, une plante était devenue un poisson et que le poisson avait fait un homme qui ne pouvait être qu'une machine vivante, fabriquée et organisée par la nature, et plus parfaite que la machine de l'animal, quoique également dépourvue d'âme immortelle. Le système de la Mettrie fit sourire de pitié les vrais savants et amusa le roi Frédéric IL Le baron d'Holbach eut bien de la peine à en tirer quelques arguments utiles au matérialisme, quand il publia, sous le nom de son ami J.-B.de Mirabaud, mort depuis dix ans, le Système de la Nature (1770) , dans lequel il déifiait la matière, pour se donner le droit de méconnaître l'existence de Dieu; mais, dix-huit ans plus tard, Buffon' publiait à son tour, comme une éclatante réfutation des audacieuses théories de l'athéisme, son admirable ouvrage des Epoques de la Nature^ où il a pressenti et deviné les découvertes inattendues de Cuvier sur les révolutions du globe et sur Thistoire naturelle des premiers âges de la création.

Buffon, le grand Buffon, n'était pas, ne pouvait pas être un matérialiste , et lorsqu'il apprit , cet homme dé génie , que sa Théorie de la Terre^ qui sortait des presses de l'imprimerie royale, allait encourir la censure ecclésiastique , il s'inclina humblement devant le dogme religieux et déclara que, s'il avait été entraîné trop loin dans des conjectures purement spéculatives sur l'origine du monde, il avouait, il regrettait ses erreurs , en se défendant d'avoir jamais eu l'intention d'attaquer ou de contester les saintes traditions de la Genèse. L'œuvre de Buffon , en effet , cette œuvre immense qui devait comprendre dans son ensemble le tableau complet des trois règnes de la nature, et qui ne fut arrêtée que par la mort de l'illustre naturaliste, après la publication de trente-six volumes in-4*' (1749-89), était la plus éloquente, la plus victorieuse protestation en faveur des œuvres de Dieu. Buffon s'était préparé, pendant dix années d'observations et de recherches , consciencieusement poursuivies , à composer , à écrire son Histoire naturelle; il avait pour aide et pour collaborateur l'infa-

tigable Daubenton, qui s'était chargé de toute la partie anatomique de Touvrage, et qui, malheureusement, borna son travail à l'histoire des quadrupèdes.

Daubenton fut remplacé par Gueneau de Montbéliard , Tabbé Bexon et Sonnini , qui contribuèrent à fournir à Buffon les éléments de l'histoire des oiseaux et de celle des minéraux. Ce dernier ouvrage, où Buffon avait négligé de profiter des expériences de Rome de Lisle , de Saussure et de Haûy, pour se jeter dans les plus bizarres hypothèses, n^était pas digne des autres parties de l'œuvre, mais en revanche, le créateur ou plutôt le réformateur de l'histoire naturelle s'était surpassé dans les Époques de la Nature^ oîi son génie se révélait même par les écarts de son imagination.

Antérieurement à Buffon, un autre naturaliste, qui était aussi un physicien, Réaumur, s'était approprié en quelque sorte une branche considérable de l'histoire naturelle, en étudiant les insectes ; mais ses six volumes in-4*^ (1748), qui contiennent divers mémoires particuliers qu'il avait consacrés à cet intéressant sujet , quoique remplis des observations les plus curieuses, représentent à peine la sixième partie de l'entomologie, que Buffon dédaigna d'aborder, à cause de la multitude de travaux microscopiques qu'elle exige. Réaumur avait pourtant décrit les travaux et les mœurs des abeilles, dans un style élégant et pittoresque qui n'était pas indigne de Buffon. Celui-ci ne s'occupa guère de la botanique , qui est surtout une science de méthode et de classification, et qui se fût prêtée malaisément aux descriptions brillantes et ingénieuses de l'éloquent historien de la nature. Depuis Toumefort, qui avait classé le premier les genres et les espèces des plantes, la botanique offrait dans le Jardin du Roi une école permanente d'études aux nombreux adeptes de cette science , si vaste et si compliquée, qui prenait chaque jour de nouveaux développements, à mesure qu'on allait chercher des plantes nouvelles aux extrémités du monde connu. La botanique marchait de front , pour ainsi dire, avec la géographie ; tout botaniste était né voyageur, et les voyages les plus longs, les plus pénibles, les plus périlleux, n'avaient rien qui pût arrêter ou décourager un botaniste véritable. Joseph de Jussieu , le plus jeune des

LKS SCIENCES.

trois frères, à qui )a botanique française dut ses progrès étonnants au XVIIP siècle, accompagna )a Condamine, Bougner et Godin dans le voyage qu'ils firent au Pérou pour mesurer un degré

du méridien ; il était ingénieur habile , mathématicien consommé, mais il était, avant tout, botaniste, et il se mit à étudier la flore de l'Amérique avec tant d'ardeur, avec tant de pereévérance, qu'il se consacra pendant trente-cinq ans à ces études, qui avaient altéré sa santé et qui abrégèrent sa vie.

Les physiciens de T Académie des sciences se préoccupaient de chercher les causes de la végétation, de découvrir le mécanisme circulatoire de la sève dans les végétaux , de prouver que les plantes respirent comme les êtres animés; mais les botanistes, qui ne se piquaient pas de mêler la physique et la chimie à la botanique, songeaient à augmenter le catalogue des plantes connues et à les ranger méthodiquement ou systématiquement par familles , d'après les indications de la fleur et du fruit. Antoine et Bernard de Jussieu, qui avaient succédé à Tournefort dans la direction du Jardin du Roi, travaillaient concurremment à une classification naturelle, que leur neveu Antoine-Laurent de Jussieu appliqua plus tard avec succès à tout le règne végétal. Dès 1730, le célèbre Linné, qui professait la botanique à l'université d'Upsal en Suède, avait proposé une classification différente, d'après le sexe des plantes ; mais cette classification, adoptée dans presque toute l'Europe, fut constamment repoussée par Buffon, Adanson et Haller, qui donnèrent la préférence à la méthode naturelle des Jussieu. Michel Adanson fut un des plus fougueux adversaires d^ Linné ; ses travaux botaniques restèrent pourtant bien au-dessous de ceux d'Antoine-Laurent de Jussieu, qui, à l'âge de vingt-cinq ans, exposait devant l'Académie les principes de cette admirable classification naturelle qu'il avait trouvée dans les notes manuscrites de son oncle, Bernard de Jussieu. Il n'y eut plus dès lors d'autre classification admise par les botanistes français, qui n'éprouvaient aucune difficulté pour y faire entrer successivement les innombrables plantes exotiques qu'on leur envoyait de tous les points du globe. Adanson était allé au Sénégal étudier la flore africaine, et il rapporta de son voyage plus de coquillages que de plantes, après avoir bravé tous les dangers, supporté toutes les épreuves, toutes les souffrances, que son long séjour dans un climat meurtrier pouvait lui faire subir. Aublet alla en Guyane, puis au cap de Bonne-Espérance, et pénétra, de nuit, comme un voleur, dans le Jardin de la Compagnie hollandaise, pour y observer des plantes qu'on y cultivait en secret. C'est ainsi qu'aux Moluques le voyageur Poivre avait dérobé aux Hollandais les plantes à épices, qui, grâce à ce larcin généreux, furent cultivées depuis aux îles de France et de

Bourbon, oh elles contribuèrent à la richesse productive de ces deux colonies. Commerson, un simple amateur botaniste, fit le tour du monde pour recueillir l'herbier le plus riche qui eût jamais été formé. Il mourut d'épuisement, auprès de son herbier et de ses dessins, sans avoir revu sa patrie. Deux botanistes, non moins dévoués à la science,

FIg. 9. — La BoianlqiK , flgniv ftU^gurlque i d^uprès Ltjoue.

étaient morts aussi dans leurs voyages, Granger en Perse, et Simon en Turquie, où il se faisait passer pour musulman, afin d'être plus libre d'herboriser, en soignant les malades.

Les voyages autour du monde, qui se faisaient aux frais de l'État et par ordre du souverain, étaient toujours utiles aux progrès des sciences naturelles, physiques et astronomiques. Les Anglais avaient effectué onze de ces longs voyages d'explorations et de découvertes ; les Hollandais en avaient fait six, lorsque Bougainville , en 1766, eut le bonheur d'être chargé, par Louis XV, d'exécuter le premier voyage autour

SCIENCES Eï LETTHES.

du monde entrepris bous les auspices du gouvernement français. Ce voyage iut accompli, avec le plus heureux succès, dans l'intervalle de deux ans et quatre mois. Bougainville,qui s'était embarqué sur la frégate fe-Bowffouse accompagnée de la flûte fi'toï'fc, découvrit, danslamer du Sud, un grand nombre d'îles, entre autres celle de Taïti, que les Européens n'avaient jamais visitée avant lui. La guerre maritime, qui re-

commençait sans cesse sous le règne de Louis XVI, empêcha de penser à des voyages de circumnavigation, jusqu'en 1785. A cette époque ce prince éclairé, qui se préoccupait depuis longtemps de renouveler l'expédition de Bougainville en montrant le pavillon de laFrance sur toutes fes mers du globe, fît lui-même le plan du grand nouveau voyage, qu'un des meilleurs officiers de la marine française, le comte Galaup de la Pérouse, devait entreprendre pour continuer les découvertes qui avaient fait tant d'honneur à Bougainville, mais que la France n'avait pas su mettre à profit dans l'intérêt de son commerce. L'objet principal

LES SCIENCKS.

de l'expédition était de recherclier le passage au pôle Nord, que les uavigateurB anglais Cook et Clarke n'avaient pas trouvé. La Pérouse devait, en outre, explorer les côtes encore peu connues de l'Amérique

occidentale, du Japon et de la Nouvelle-Hollande, en reconnaissant les principales îles de l'Océanie. Ce voyage, auquel plusieurs savants distingués allaient prendre part, était destiné surtout à l'accroissement des connaissances humaines en géographie, en astronomie, en physique et en botanique. La Pérouse s'emtarqua, le l*'août 1785, sur la frégate la Boussole, et suivit l'itinéraire que lui avait tracé Louis XVI, mais non sans éprouver plusieurs accidents de mer, qui ne firent que ralentir sa navigation dans les mers du Nord. La dernière lettre qu'on eut de lui portait la date du 7 février 1738 ; il était alors dans le port de Botauy-

Bay. Depuis cette époque, on ne reçut plus de nouvelles de son expédition, et toutes les enquêtes qui eurent lieu pour retrouver la trace du navire de la Pérouse restèrent sans résultat. Le sort de ce navire et de r Astrolabe^ qui naviguait de conserve avec lui, ne fut révélé que trente-huit ans plus tard, en 1826. Les deux frégates avaient fait naufrage sur les récifs de Tîle de Vanikoro, dans le grand Océan équinoxial, et quelques hommes seulement étaient parvenus à gagner la terre. Le voile funèbre qui couvrit si longtemps la destinée dé la Pérouse n'avait pas été soulevé par d'Entrecasteaux, qui fut envoyé à la recherche du malheureux navigateur, en 1791, et qui ne fit que constater la certitude de sa perte, en rapportant de ce voyage inutile les renseignements les plus précieux pour l'histoire naturelle. Le savant Houton de la Billardière était le botaniste de l'expédition, comme l'avait été de celle de la Pérouse le jeune Robert de Paul Lamanon, assassiné par les sauvages dans une île de l'archipel des Navigateurs.

Le règne de Louis XVI, qui donna une active impulsion à toutes les sciences et qui devait produire Y Encyclopédie méthodique ou par ordre de matières, encyclopédie bien supérieure à celle de Diderot et d'Alembert, bien différente aussi à tous égards; ce règne, qui semblait annoncer une ère nouvelle de grandeur et de prospérité pour la France, vit tout à coup les classes intelligentes se tourner avec une sorte d'enthousiasme vers les éludes scientifiques : la société la plus frivole se passionne pour les expériences de physique et de chimie ; on ne parle que d'électricité, de paratonnerre, d'aérostat, de magnétisme. Les savants ont bouche en cour, et leur nombre se multiplie dix fois plus que celui des poètes. Ce sont eux qui remplacent les philosophes du règne de Louis XV. Parmi ces savants, les plus nombreux, les plus infatigables, ce sont les naturalistes et les botanistes. Autour de Bufifon, qui marche dans sa voie à pas de géant, Lacépède prépare Y Histoire des poissons^ Daubenton celle des minéraux, Dolomieu celle des volcans ; Valmont de Bomare perfectionne et complète son Dictionnaire raisonné de Vhistoire naturelle; Cels crée un jardin botanique qui rivalise avec le Jardin du Roi; Duhamel du Monceau, malgré

son grand âge, est toujours jeune pour contribuer aux progrès de Tarborî culture et de l'agriculture ; Lamarck publie la Flore franqaise (1778) , et Bulliard, la Flore parisienne ; Thouin s'occupe des plantes exotiques, Lhéritier de Brutelle décrit les espèces peu ou point connues, et le célèbre Antoine-Laurent de Jussieu met enfin au jour son immortel ouvrage Gênera plantarum (1789), livre admirable, « qui fait, dit Cuvier, dans les sciences d'observation, une époque aussi importante que la chimie de Lavoisier dans les sciences d'expérience. »

Lavoisier n'était pas seulement un chimiste éminent, qui changea la face de la science, en lui imposant, de concert avec Guyton de Morveau, une nomenclature absolument nouvelle : il fit d'importantes découvertes en physique et en histoire naturelle, en même temps qu'il améliorait la fabrication de la poudre et la fonte des métaux, perfectionnait l'agriculture, et rendait les plus grands services à l'industrie ainsi qu'au commerce. Cet homme de bien, cet homme de génie devait être une des premières victimes du tribunal révolutionnaire. Une autre victime, non moins illustre, du même tribunal de sang, ce fut le vertueux Bailly , qui fit aussi des découvertes remarquables en astronomie et qui avait rêvé l'existence préhistorique d'une civilisation très-avancée dans cette région imaginaire de l'Atlantide, que les révolutions du globe auraient fait disparaître sous les eaux d'un déluge partiel. L'astronomie n'avait pas dit son dernier mot : Charles Messier, après avoir dressé le catalogue des nébuleuses, découvrait et observait des comètes ; Lalande s'appliquait à populariser les notions astronomiques ; Cassini de Thury corrigeait la méridienne qui passe par l'Observatoire, pour achever sa prodigieuse carte de la France ; et le P. Pingré, qui avait fait plusieurs voyages de long cours afin d'essayer les montres marines de Ferdinand Berthoud, mettait au jour sa Cornétographie^ ou traité historique et théorique des comètes (1784).

Bailly écrivait alors V Histoire de T Astronomie (1775-87), en cinq vol. in-4**, comme Montucla avait écrit, dix-sept ans auparavant, Y Histoire des Mathématiques; mais ces deux historiens n'avaient pas donné à la science contemporaine la place qu'elle méritait. Diderot et d'Alembert lui avaient fait une plus large part dans V Encyclopédie. Les

32 scip:nces et lettres,

jeunes astronomes, il est vrai, qui commençaient à se faire connaître, sous le règne de Louis XVI, étaient loin encore de montrer tout ce dont leur génie était capable : Delambre n'avait fak que dresser les tables d'Uranus, nouvelle planète découverte par Herschel en 1781 ; la Place n'avait publié que sa belle Théorie du mouvement des planètes. Mais les vieux astronomes nef se résignaient pas volontiers à quitter l'arène scientifique : Lemonnier, le rival de Clairaut et de Maupertuis, le premier maître de Lalande, travaillait à réformer les tables du soleil ; Maraldi, qui avait rédigé pendant vingt-quatre ans l'annuaire de \à, Connaissance des temps ^ publiait toujours d'excellents mémoires astronomiques, parmi lesquels on remarque celui qui traite du mouvement apparent de l'étoile polaire vers les pôles ; Messier ne se lassait pas d'étudier les taches du soleil, et l'abbé Rochon, qu'on supposait plus âgé qu'il ne l'était, en raison des précieuses découvertes qu'il avait faites en optique, s'appliquait à perfectionner les lunettes d'approche employées dans la marine, et continuait ses recherches sur les lois de la lumière et sur la théorie de la vision. Les mathématiques, qui avaient tant contribué aux progrès des autres sciences, étaient représentées alors par des hommes de haute valeur, tels .que Borda, l'inventeur du Cercle à réflexion; l'abbé Bossut, que d'Alembert et Camus avaient fait nommer professeur à l'Ecole du génie de Mézières ; Legendre, qui fut regardé comme le premier géomètre de son temps et qui consacrait aussi sa vie à l'enseignement. Les bons mathématiciens étaient devenus, selon leurs aptitudes et aussi selon les circonstances , tantôt des astronomes, tantôt des ingénieurs, tantôt des stratégistes militaires, comme Vauban et son neveu, comme Antoine de Ville et Louis de Cormontaîgne. Ce dernier, qui avait régénéré fe génie militaire, n'eut pas de successeur, et la plupart de ses travaux sur l'art de fortifier les places ne virent le jour que longtemps après sa mort. Bélidor, le créateur de l'architecture hydraulique, et Frézier, plus connu par son Traité des fevx d^ artifices que par ses beaux ouvrages théoriques sur la coupe des pierres et des bois, furent moins oubliés que Cormontaigne. Le génie maritime eut à refaire des flottes sous Louis XVI, et les hommes spé-

ciaux ne manquèrent pas à cette vaste entreprise, qui ramena parfois la victoire sous le pavillon français. Les icgénieurs civils eurent plus d'occasion d'utiliser leurs talents : Vaucanson était toujours prêt à construire une machine pour l'industrie; Constantin Perier ' construisait aussi des machines intelligentes et inaugurait à Chaillot le système des pompes à feu; Perronet et Prony s'entendaient ensemble pour renouveler l'organisation des ponts et chaussées. Tous les savants sont animés de la même émulation. C'est à qui se distinguera par ses découvertes ; c'est à qui complétera, étendra les découvertes de ses prédécesseurs. Rome de Lisle avait porté une observation plus attentive sur le phénomène de la cristallisation; mais ce fut Haiîy qui eut la gloire de créer la crùtallographw, et d'en faire une science nouvelle. La minéralogie avait fait de tels progrès, que Louis XVI, jugeant nécessaire d'augmenter le nombre des classes qui représentaient les travaux (Hgm ur<t8 d> rsncfchpAUf.) oo 1 Académic des sciences en 1785, décida qu'elle comprendrait une classe de minéralogistes. Les physiciens, qui avaient de tout temps fait partie de l'Académie, y formèrent alors également une section spéciale. Brisson, qui occupait la chaire de l'abbé NoUet et qui était, comme lui, professeur de physique des Enfants de France, contribua aussi, par ses belles expériences, à mettre la science à la portée des gens du monde, ce qui fut à cette époque la préoccupation des savants mondains. La présence de Franklin à Paris pendant sept années consécutives (1778-1785) avait donné à la physique expérimentale une vogue extraordiniùre; l'électricité et les paratonnerres, le magnétisme et les aérostats se partageaient l'intérêt, la curiosité, l'enthousiasme de la société polie, qui, sans être toujours instruite, faisait parade d'instruction. Le physicien Charles, lequel eut la plus grande part à l'in-

vention des ballons en employant le gaz hydrogène au lieu de l'air raréfié à la chaleur d'un foyer portatif, enchantait ses auditeurs par ses démonstrations physiques. Les expériences publiques étaient moins favorables à la chimie, qui travaillait en silence dans le secret des laboratoires. Bayen analysait les eaux minérales de France ; J. Darcet avait réussi à extraire des os et des débris animaux, par l'action de l'eau bouillante, la gélatine, qu'on employa d'abord à une foule d'usages dans l'industrie ; BerthoUet, Fourcroy, Vauqueliu annonçaient déjà

Flg. II. — L'£kEctniniètn. (Flgnn

qu'ils devaient être les réformateurs de la chimie ; maie quelques chimistes se préoccupaient, avant tout, des avantages qu'on pouvait tirer de la science au point de vue de l'utilité publique : voilà comment les deux frères Cadel Gassicourt et Cadet de Vaux appliquèrent la chimie à l'hygiène, à l'économie domestique, à l'agriculture ; Pelletier, aux arts et à l'industrie. Ces chimistes, de même que le savant Baume, n'étaient pourtant que de simples pharmaciens.

Si la pharmacie conduisait à de tels résultats scientifiques par les voies de la chimie et des sciences naturelles, la médecine, eu marchant appuyée sur l'anatomie et la chirurgie, sur la physiologie et même sur

les sciences exactes, ne s'attardait pas dans les anciens errements de la routine ; elle avait, auXVIIP siècle, substitué généralement les leçons de l'expérience et les fruits de l'étude rationnelle à des systèmes empiriques, àdes méthodes tyranniques et exclusives, qui ne servaient qu'à

rSg. U. ~ Le Uéàtcin, 1s CMnugien « l'Apottilcmln, d'uprta la OMuma IviitaU de Suiin.

rendre la science plus obscure et plus conjecturale. Dès la fin du règne de Louis XIV, les sarcasmes de Molière contre les médecine tombaient k faux et n'avaient plus cours Lors de la comédie. La plupart des médecins en renom étaient d'habiles physiologistes et des anatomistes distingués. Ce fût en France que naquit l'anatomie comparée, qui fit sortir

de la dissection des animaux tant de lumières nouvelles pour la physiologie et la médecine humaines. Les études anatomiques donnèrent l'élan à la chirurgie française, qui se fit connaître dans toute l'Europe par des succès vraiment merveilleux. L'anatomie cependant n'avait pas trouvé, si ce n'est à l'Ecole de Montpellier, les facilités qu'elle était en droit de réclamer pour ses travaux ; car vers la fin du XVIIP siècle, comme Mercier le déclare dans le Tableau de Paris, l'Hôtel-Dieu refusait encore des cadavres à l'amphithéâtre de l'Ecole de Médecine, et ces cadavres, nécessaires à la pratique de l'art, il fallait les acheter dans les hospices de Bicêtre et de la Salpétrière ou les voler au cimetière de Clamart. L'Académie de chirurgie n'en existait pas moins depuis 1731, oîi elle fut créée par les soins de Maréchal, chirurgien du roi, et de son illustre élève la Peyronie, qui devait être son successeur à la présidence de cette nouvelle académie.

Les principales découvertes en anatomie avaient été faites avant 1700 ; maisDuverney et Littré perfectionnèrent l'ostéologie et lamyologie ; Vieussens, qui avait fait la meilleure description du cerveau, de la moelle épinière et des nerfs de l'homme, composa un curieux Traité (les Iviueurs du corps humain (1715); Win slow, originaire du Danemark, mais naturalisé français, reconnut les fonctions de tous les muscles ; Hérissant signala le premier les causes de la dureté ou du ramollissement des os; Lieutaud, qui fut médecin de Louis XV, devait sa réputation à ses essais anatomiques, et Senac, autre médecin du même roi, à son ouvrage sur la structure du cœur. Pendant que Daubenton, dans son laboratoire du Jardin du Roi, se consacrait à l'anatomie comparée, pour venir en aide aux descriptions de Y Histoire naturelle de Buffon, Ferrein découvrait les vaisseaux lymphatiques dont Boerhaave avait soupçonné l'existence. Ce sont les chirurgiens qui profitent des lumières de la science anatoraique, pour s'éclairer dans les opérations qu'ils osent tenter : le vieux Dionis et le vieux Fagon avaient à peine laissé un souvenir en chirurgie et en médecine, lorsque le chirurgien Antoine Louis constatait à des signes infaillibles la certitude de la mort; lorsque Morand proposait un meilleur appareil pour l'opération de la taille ; lorsque Petit inventait un ingénieux procédé pour

la compression des vaisseaux dans les amputations. Mais le plus habile, le plus célèbre des chirurgiens du XVIII' siècle fut certainement Desault, qui créa une science nouvelle et qui en confia le dépôt à ses élèves, et, entre tous, à l'illustre Bichat.

Quant aux médecins fameux qui ont paru avec éclat dana le cours

de ce siècle, leur "nombre est si considérable que la nomenclature seule de ces grands praticiens, aujourd'hui oubliés la plupart, semblerait fastidieuse. Les uns devaient leur réputation à leurs études spéciales et à leurs ouvrages imprimés ; les autres se bornaient à l'exercice de leur art dans les hôpitaux et chez les particuliers. Astruc, Tissot, Buchoz, publièrent des livres de médecine usuelle, écrits avec beaucoup d'agrément et même de talent littéraire; c'était

la médecine domestique appropriée à l'usage de tout le monde. « Autrefois, disait l'abbé Coyer dans ses Bagatelles morales, cherchait-on une science, on fouillait laborieusement dans les sources pour l'embrasser tout entière. Les journaux, les dictionnaires, les almanachs nous la donnent en découpure : en prend qui veut et d'un air désoccupé. » La traduction française de la Médecine domestique de l'Écossiùs Buchan était alors le vade-mecum de toutes les mères de famille. On ne

Flg. H. — Va OcoUslo opérant, (Figura tirte de l'EMfclap^dlt.1

manquait pas d'ailleurs de traités savants sur toutes les parties de la médecine. On avait la Nosologie latine de Boissier de Sauvages; V Histoire anatomico-médicale, en latin, de Lleutaud; les BecJterches sur le Pouls, par Bordeu ; les Nouveavx éléments de la science de l'homme, par Barthez, etc.; mais de grands médecins, tels que Bouvart, Helvétius, Tronchin, Lassone, trouvaient à peine le temps de consigner leurs observations et leurs découvertes dans quelques bons mémoires qui allaient grossir obscurément les recueils académiques.

Plusieurs de ces médecins firent des découvertes utiles pour le traitement de certaines maladies qui affligent l'espèce humaine : Brossard reconnut la propriété de l'agaric pour arrêter les hémorrhagies ; Hel-

Allégorie en rhooneiir du cbirurgien DaTiel, qni pratiqoa le picmiet en France l'opëratioD de la Gravi par le Uire, d'apri-a de Voge (conunnniqaé par la famille DavEel).

LES fiCIÈNCES.

vétius, les effets purgatifs de l'ipécacuanha, et il reçut de Louis XIV mille louis de récompense. D'autres maladies , qu'on avait longtemps regardées comme incurables, furent traitées et guéries par des opérations chirurgicales. Petit opéra la fistule lacrymale ; Faget, l'anévrisme ;

Soulier, les abcès au foie; Daviel, la cataracte. Mais il faut béuir les médecins philanthropes qui osèrent se déclarer en faveur de l'inoculation, que repoussait un préjugé presque invincible. La petite vérole enlevait en France la huitième partie de la population : Voltaire revint d'Angleterre, en 1729, enthousiasmé des résultats miraculeux de l'inoculation, qu'il ne cessait de recommandera la Faculté de médecine de

Paris. On lutta contre le préjugé pendant plue de soixante ans, c'està-dire jusqu'à la découverte de Jenner, qui devait voir s'élever contre la vaccine un nouveau préjugé. Les médecine philanthropes lee plus estimés essayaient vainement de combattre les déplorables habitudes de la routine. Ainsi J.-C. Deseesartz, dans un Traité de l'éducation maternelle des enfants en bas âge, publié en 1760, n'eût jamais réussi à triompher de cette routine pernicieuse, qui enlevait tant d'enfante au berceau ou qui lee affligeait d'infirmités incurables, si Jean-Jacques Rousseau ne s'était pas emparé des idées du médecin moraliste, pour les encadrer dans son Emile et se les approprier, sans déguiser ce hardi plagiat.

- Benurd <]« JusbIw.

INVENTIONS ET DECOUVERTES

L'électricité. — Lea paratonnerrcB. — Le magnétiame. — Lo baquet de Steamer. — Caglioetro. — L> bagnette diviontoire. — Les ballons. — Len 1ot«riei et les tontines. — L'abbé de l'Épée et les soutiIbmnetB. — HaUj et lea «venglea. — L'enseignement mutuel. — Le scaphandre et l'homme volant. — Les pompea à fea et les pompes & incendie. — Lea automates. — Eacamotears et figures en cire. — Lea inTentionn utiles.

ES grandes découvertes scientifiques appartiennent à l'histoire des sciences et constatent leurs progrès, qui ne se ralentirent pas pendant tout le cours du XVIIP siècle. On a pu suivre ces progrès dans le chapitre précédent, dont les limites, forcément restreintes, se refusaient à ouvrir un plus vaste cadre à une multitude de découvertes curieuses et intéressantes, qui accompagnèrent les heureux développements des mathématiques, de l'astronomie, de la physique, de la chimie, de la chirurgie et de la médecine. Il ne s'agit pas ici de revenir, avec plus de détails, sur des découvertes qui ont été déjà mentionnées, mais il faut en rappeler quelques-unes, qui appartiennent essentiellement aux deux règnes de Louis XV et de Louis XVI, et qui ont eu dans toute l'Europe un immense retentissement. Plusieurs de ces découvertes, celles

qui touchent aux effets de Félectricité comme à ses applications, n'ont encore, même aujourd'hui produit qu'une partie de ce qu'on était en droit d'en espérer ; d'autres qui avaient été accueillies avec plus d'enthousiasme et d'espérance, telles que le mesmérisme, le somnambulisme et diverses théories du fluide magnétique, tombèrent bientôt dans le dédain et dans l'oubli. Outre diverses découvertes plus ou moins importantes par leur objet et par leur résultat, il importe de remettre en lumière beaucoup d'inventions remarquables que la science ou le hasard a fait naître à la même époque, et qui ont été utiles à l'industrie, comme aux arts et métiers. A côté des inventions industrielles et artistiques qui méritent d'être mentionnées avec leur date, il y eut aussi beaucoup d'inventions originales et singulières qui n'avaient peut-être pas de caractère pratique, mais qui ne témoignaient pas moins de la prodigieuse activité de l'esprit inventif du XVIIP siècle.

L'existence du fluide électrique avait été reconnue dès le XVP siècle par un médecin anglais nommé Gilbert, mais les expériences d'un autre savant anglais nommé Gray, sur l'électricité de différents corps, furent bien surpassées par celles qu'un savant français, Charles du Fay, membre de l'Académie des sciences, poussa beaucoup plus loin, en trouvant le moyen de transmettre l'électricité à de longues distances et de lui faire parcourir un intervalle de plus de douze cents pieds. Ce fut en France qu'on perfectionna la machine électrique, de manière à lui^ faire produire des phénomènes surprenants, entre autres le coup foudroyant de la bouteille de Leyde (1746), le clavecin électrique de P. Laborde (1756), le drap à aigrettes électriques de Villette, les girouettes et tournebroclies électriques, la roue et le carillon, et mille autres jeux de rélectricité, qui devaient servir de point de départ à bien des découvertes surprenantes. La première expérience qui prouva le rapport du fluide électrique avec la matière de la foudre eut lieu à Marly-la- Ville, près Paris, le 10 mai 1752. Le physicien Dalibard, à l'approche d'un orage, avait fait planter une barre de fer, longue de quarante pieds, dans un gâteau de résine; le nuage orageux se forma au-dessus de la barre de fer, qui fut électrisée de telle sorte, qu'on en tira plusieurs étincelles jusqu'à ce que le nuage fût passé. Ainsi se

INVENTIONS ET DÉCOUVERTES

trouva confirmé un fait scientifique, révélé par Franklin, en Amérique, peu d'années auparavant, et dès lors le paratonnerre était découvert. Franklin n'avait imaginé que le cerf-volant électrique, au moment même où un physicien gascon, M. de Romas, faisait l'expérience d'un procédé analogue; cependant, dt'-s 1757, Franklin fit établir des tiges

% f&lHAJLt probKbl«Deiii

de fer sur les maisons de Philadelphie, pour les préserver de la foudre, et ce fut seulement vingt ans plus tard que le paratonnerre, perfectionné par le médecin Bertholon, fit son apparition en France. On vit aussitôt se dresser sur tous les édifices ces paratonnerres, que la mode multiplia de la façon la plus inutile; on en comptait plus de vingt, en 1782, sur un hôtel que certain financier faisait bâtir aux Champs-Elysées. On comprend que l'usage de l'électricité, mieux connue ou plutôt soumise à d'innombrables expériences, devait être l'origine des aberrations de

la science, qui s'efforça de l'appliquer à la médecine, d'après le système de Mesmer.

L'Allemagne fut le berceau du magnétisme animal : depuis le milieu du siècle, on lui attribuait des cures miraculeuses, auxquelles le charlatanisme avait eu la plus grande part. Antoine Mesmer, né à Mersbourg (Souabe) en 1733, groupa en corps de doctrine les résultats qu'il avait obtenus sur ses malades par l'emploi méthodique du magnétisme animal ; il s'était servi d'abord d'aimant artificiel ; bientôt il se vanta de guérir toutes les maladies névralgiques par la puissance de sa seule volonté, et sans le moindre contact avec le malade. A la suite d'une vive polémique qu'il avait soutenue contre les principaux médecins de l'Allemagne, au sujet du traitement empirique et charlatanesque d'une jeune malade, il fut forcé de quitter Vienne, en 1778. Il vint à Paris, et n'y trouva que peu de sympathies jusqu'à ce qu'il eût fait connaissance avec Deslon, médecin du comte d'Artois. Ce médecin devint alors le plus chaleureux apôtre du magnétisme animal, qui fut accueilli, comme la plus belle découverte des temps modernes, par la société aristocratique. La Faculté de médecine se prononça contre la nouvelle thérapeutique, qu'on nommait le mesmértsme^ et Deslon, mis à l'index par ses collègues, n'osa plus défendre ouvertement les théories de Mesmer. Celui-ci, combattu et repoussé par la Faculté, s'appuyait sur les protecteurs qu'il s'était faits à la cour et dans les classes riches. Il faisait mine de vouloir quitter Paris, mais la reine l'invita, sous main, à y rester, et un ministre .du roi, le baron de Breteuil, lui promettait une pension de 30,000 fr., s'il consentait à former des élèves. Quarante personnes notables s'associèrent dans le bût de retenir Mesmer en France, et lui payèrent chacune cent louis pour qu'il leur apprît les secrets du magnétisme, qu'elles s'engageaient sur l'honneur à ne jamais révéler. Cette association, qui prit le nom d' Ordre de F Harmonie, se constitua selon le rite de la franc-maçonnerie. Mesmer crut pouvoir appliquer lui-même le magnétisme animal au traitement des maladies de nerfs. Dans une salle demi-obscure , où l'air respirable se trouvait saturé de parfums, une grande cuve fermée, remplie d'eau sulfureuse, était traversée par des tiges de fer recourbées qui servaient de conduc-

INVENTIONS KT DÉCOU VERTES

teurs au fluide et qui le transmettaient aux malades par dee anneaux métalliques que cliaque patient attachait à quelque partie de son corps. Les malades venaient s'asseoir en cercle autour de ce baquet magnétique (c'est ainsi qu'on l'appelait), les pieds posés sur un coussin de paille, et

se teoaient silencieusement immobiles, quelquefois formant ensemble, par le contact réciproque des mains, une chaîne non interrompue, pendant qu'une musique mélodieuse s'élevait d'un orchestre invisible. Les assistants, sous l'influence d'une étrange surexcitation des sens, éprouvaient des sensations spasmodiques extraordinaires, qui se termi-

naient souvent par des convulsions et des accès de folie. La Fa<;ulté s'émut des dangers d'une pareille médication, si contraire à tous les principes de la science, et deux commissions, composées de physiciens et de médecins de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, furent chargées, par ordre de Louis XVI, d'étudier le magnétisme animal dans ses causes et dans ses effets (12 mars 1784). Les deux commissions présentèrent leurs rapports, qui repoussaient la doctrine de Mesmer par des conclusions identiques, en déclarant que les phénomènes magnétiques devaient être attribués à l'imagination des personnes faibles et crédules, et que les cures dites magnétiques, étant dues à l'imagination et à l'esprit d'imitation, ne pouvaient être que suspectes et dangereuses. Cet arrêt de la science renversa le baquet magnétique, et Mesmer, considéré dès lors comme un audacieux charlatan, quitta le royaume. à la hâte, dans la crainte' d'avoir à restituer les 340,000 livres de souscriptions qu'il avait reçues des quarante dupes de V Ordre de T Harmonie. Il alla mourir obscurément, le 5 mars 1815, dans sa ville natale, non sans avoir essayé de faire revivre un système que la science avait condamné.

Mais si le mesmérisme était mort en France, où l'on ne daignait plus même le mettre en chansons, le magnétisme lui avait survécu, et, dans l'année où le fondateur du baquet magnétique disparaissait honteusement, poursuivi de huées et de récriminations acerbes, en 1784, le marquis de Puységur établissait, dans son château de Buzancy, près Soissons, de concert avec son frère le comte Maxime de Puységur, un nouveau système de magnétisme animal appliqué au traitement de toutes les maladies. Ils rassemblaient leurs malades sous un vieil orme garni d'un épais feuillage, et là, par l'imposition des mains, par des attouchements sympathiques , par la communication du regard, ils procuraient à ces malades une sorte de sommeil extatique, pendant lequel toutes les facultés de l'âme, en s'exaltant, arrivaient à une clairvoyance surnaturelle, qui donnait à certains sujets la connaissance intime de l'état intérieur de leur corps. Grâce à cet état de sommeil lucide, qu'on nomma somnamhnlisme, un malade pouvait se guérir lui-même ou du moins indiquer les moyens d'obtenir

INVENTIONS ET DECOUVERTES. 47

sa guérison. Les deux Puységur renouvelèrent cent fois les mêmes expériences, avec les mêmes résultats, sans parvenir à former un corps de doctrine sur le magnétisme animal. Le comte de Puységur avait créé pourtant, à Strasbourg, en 1785, une société, qui constata plus d'une fois Tétonnante clairvoyance des somnambules. Dans une autre société que le docteur Ostertag dirigeait aussi , à Strasbourg, vers le même temps, on employait, pour obtenir le sommeil magnétique, des boules de verre auxquelles étaient fixés des chaînes de fer et des fils métalliques, ce qui produisait moins de lucidité que d'agitation chez les sujets magnétisés. C'était toujours l'imagination qui agissait le plus dans ces expériences souvent très-singulières et inexplicables, et la science, qui ne pouvait nier les effets, ne parvenait pas à découvrir les causes.

Au reste, pendant tout le XVIIP siècle, malgré l'invasion irrésistible du scepticisme et du matérialisme, la passion du merveilleux entretenait dans beaucoup d'esprits distingués une sorte de curiosité maladive, qui les portait à s'intéresser à tout ce qui semblait en dehors des lois du monde réel. Duclos, dans ses Mémoires, parle d'un chevalier de Saint-Maur, qui prétendait être en commerce avec les génies élémentaires. Dans une salle, volets fermés, à la lueur de deux bougies, en présence des assistants, Saint-Maur, qui se qualifiait de ministre du génie Alael, adressait à ce génie une invocation cabalistique : chacun écrivait sur un papier le vœu qu'il formait, et, les papiers brûlés, Saint-Maur se chargeait des réponses. Quant à lui, il demandait de l'or pour des usages inconnus, et l'or lui était remis aussitôt. Ce chevalier d'industrie, qui remplissait un emploi lucratif à la Compagnie des Indes , avait trouvé pour dupe un homme riche, très-sage et très-sensé d'ailleurs, qui lui donna plus de 500,000 livres et qui aida sans doute à le faire sortir de Bicêtre oîi on l'avait enfermé. En 1729, le ministre du génie Alael était retiré à Rouen, où il menait un train de prince : (( l'Astrologie judiciaire, ajoute Duclos, la pierre philosophale, la médecine universelle, la cabale, ont toujours leurs partisans secrets à Paris ; il n'y a point de genre de folie qui n'y conserve son foyer, qui éclate plus ou moins loin, suivant la mode et les circonstances. »

Les sciences occultes, qui n'étaient plus cultivées que par un très-petit nombre de rêveurs, ne pouvaient amener aucune découverte intéressante, depuis que la physique et la chimie reposaient sur des bases certaines. Cependant ces sciences illusoires et fantastiques eurent encore, sous le règne de Louis XVI, un retour de vogue et de faveur, quand le fameux charlatan sicilien Joseph Balsamo , qui avait pris le titre de comte de Cagliostro, vint s'établir à Paris, en 1785, après avoir rempli le monde du bruit des cures merveilleuses qu'il opérait par des procédés empiriques. Le fermier général Benjamin de la Borde, premier valet de chambre du roi, l'avait proclamé, dans les Lettres sur la Suisse, (c homme admirable par sa conduite et par ses vastes connaissances, d En Suisse, Cagliostro ne traitait que des maladies physiques ; en France, il ne contribua pas peu à propager les maladies de l'esprit, qui se manifestèrent avec tant de variété aux approches de la Révolution. Il avait disposé, dans un hôtel de la rue Saint-Claude, un appartement aménagé et orné de la manière la plus bizarre. C'est là qu'il fonda la loge de la Maçonnerie égyptienne, dans laquelle il s'attribuait les fonctions de grand cophte. Le but avoué de cette espèce de société était de procurer aux adeptes le don de l'immortalité, à l'aide de certain élixir magique, que Cagliostro promettait à ses dupes, en les leurrant de l'espoir de parvenir à faire de l'or. La seule pierre philosophale que cet audacieux imposteur avait trouvée ne consistait que dans les sommes considérables qu'il faisait sortir, à son profit, de la bourse des initiés. Le procès du Collier, dans lequel Cagliostro fut compromis et accusé, mit fin à cette comédie, que les plus grands personnages n'avaient que trop encouragée. Mais, après l'arrêt du parlement, qui acquittait Joseph Balsamo en l'exilant du royaume, cet imposteur conserva encore des partisans enthousiastes qui cherchaient toujours la pierre philosophale. Mercier, dans son Tableau de Paris (1788), constatait avec pitié la persistance de ces nouveaux adeptes : (( L'ignorance de la chimie en faisait jadis un grand nombre, dit-il; les découvertes nouvelles ont redonné quelque vogue au désir de tenter le grand œuvre. Cela ne doit pas étonner, dans un siècle où l'esprit humain, audacieux et avide de s'instruire, est retombé

INVENTIONS ET DÉCOUVERTES

dans les sciences occultes de la chiromancie, de la magie , de l'astrologie, de l'alchimie. La philosophie hermétique, qui chatouille l'avarice de l'homme, ne pouvait pas manquer d'avoir des partisans , car l'or a

Flg, 31, — lALautenu tnAgiqne; d'iprËa Babonaa.

de nombreux adorateurs. » La fantasmagorie, dont le physicien belge Etienne-Gaspard Robert, dit Robertson, s'attribua l'invention, parce qu'il fit, à Liège, en 1787, la première expérience de cette ingénieuse application de la lanterne magique à des illusions d'optique eflrajantes, avait été inventée en Allemagne ou en Suisse ; mais Cagliostro l'ap-

porta le premier en France et s'en servit avec succès dans les séances mystérieuses de sa Maçonnerie égyptienne. Cet art nouveau , que les charlatans s'étaient approprié et qu'ils n'avaient garde de révéler aux profanes, favorisa certainement les tromperies de différentes sectes mystiques qui apparurent dans lès loges des francs-maçons dès le temps de Louis XV. Une de. ces sectes, celle des Illuminés, avait été foiidée par un Portugais nommé Martinez de Pasqualis, qui en fut le chef reconnu et qui introduisit dans la franc-maçonnerie une sorte de rite cabalistique. Les disciples de Martinez s'appelèrent MarttntsteSj après la mort de leur maître, qui avait laissé son évangile aux loges maçonniques du Languedoc et de la Provence. Ils ne furent connus à Paris que dix ans plus tard, et, à l'exception de Saint-Martin, qui s'intitulait le Philosophe inconnu^ ils n'y firent pas de prosélytes. c( Qui l'eût dit, s'écrie Mercier, qu'après les encyclopédistes viendraient les martinist^s ! » « C'est, ajoute Mercier, une secte toute nouvelle, qui, tournant absolument le dos aux routes ouvertes par la saine physique, par la solide chimie, et faisant divorce avec tout ce que nous dit l'histoire naturelle, s'est précipitée dans un monde invisible qu'elle seule aperçoit. Lesmartinistes ont adopté les visions du Suédois Swedenborg, qui a vu les anges, qui leur a parlé, qui nous a décrit de sangfroid leur logement, leur écriture, leurs habitudes, qui a vu enfin de ses yeux les merveilles du ciel et de ï enfer. D Mercier reconnaissait pourtant que ces sectaires étaient les plus doux des hommes, les plus inoffensifs, et ne cherchaient qu'à se rapprocher de l'Être suprême par l'exercice des vertus.

Ces systèmes d'illuminisme, accompagnés ordinairement de tout l'appareil fantasmagorique, produisaient une impression profonde sur les natures nerveuses et sur les imaginations passionnées, mais la science n'en pouvait tirer aucun fait certain, aucune démonstration pratique. Par exemple, en 1788, on avait vu se former une secte de spiritualistes, qui croyaient se mettre en communication avec les esprits du monde invisible et qui prétendaient avoir la puissance d'évoquer les morts. La crédulité des gens d'esprit, à cette époque, était toujours prête à s'émouvoir pour de pareilles innovations merveilleuses. Il est permis de

INVENTIONS ET DECOUVERTES

supposer pourtant que certains phéHomènes électriques, non encore caractérisés, se mêlaient à ces dernières tentatives de la philosophie occulte. Ainsi l'électricité et le magnétisme animal furent plus d'une fois les causes inconnues de différents faits mystérieux, que la science essayait vainement d'expliquer et que le vulgaire considérait comme des découvertes admirables ou comme des actes surnaturels. Il faudrait donc

Flg. 31. — JOKph Bulumo, dit CatU'Mro.

peut-être faire remonter aux curieuses expériences du sourcier Bleton, la première constatation de l'existence d'un fluide ou agent invisible que Galvani devait plus tard (1789), à Florence, découvrir d'une manière scientifique. Bleton était un paysan du Daupliiné, où les propriétés miraculeuses de ta baguette divinatoire n'étaient pas mises en doute depuis les prodiges opérés, à la fin du siècle précédent, par le fameux sourcier Jacques Aymar. Cette baguette divinatoire, qui aidait à trouver les mines métalliques, les trésors cachés , les sources et les cours d'eau souterrains, se composait d'une baguette de coudrier à deux branches, que le rabdoman ou Vhydroscope (on appelait de la sorte ceux qui en faisaient usage) interrogeait, en silence, pendant qu'elle tournait

entre ses doigts. Bleton avait remplacé cette baguette de bois par une verge en argent, qu'il plaçait sur sa main ouverte et dont le mouvement rotatoire accusait avec plus ou moins de rapidité la présence des sources, au-dessus desquelles il se produisait, selon leur volume et leur profondeur. Bleton était, en outre, averti de leur présence par des sensations étranges et par une sorte de pressentiment convulsif,

PIg. ît. — UultH dinnu de tniUr !■ bii«umi« dlrlnikiln.

quand il s'approchait de l'endroit oîi l'eau devait se trouver. On ne parlait que de lui et de son talent de sourcier, dans toute la Bourgogne, théâtre de ses premiers succès depuis l'année 1778!, On assurait qu'il avait indiqué, à l'aide de sa baguette, au moins deux mille sources plus ou moins abondantes, sur des terrains qui semblaient en être dépourvus. Il fut invité à venir à Paris montrer son savoir-faire, et à son arrivée, au printemps de l'année 1782, il devint pendant plus de deux mois l'objet constant de la curiosité publique, car il ne se refusait à aucune expérience devant les témoins désignés pour surveiller ses opérations et pour en constater les résultats. C'est ainsi

INVENTIONS ET DÉCOUVERTES. 63

que Bleton, accompagné de ces témoins, se rendit au jardin des Tuileries, puis au jardin du Luxembourg, et là, sous les yeux d'une foule énorme, il désigna, sa baguette tournant sur ses doigts, la place où Ton rencontrerait Teau à quelques mètres du sol. Ses expériences se renouvelèrent, avec le même bonheur, dans plusieurs châteaux des environs de Paris. Les incrédules et les malveillants lui -suscitèrent des défiances , qu'il essaya en vain de détruire , en se laissant bander les yeux pendant ses expériences, qui n'en réussirent que mieux. On lui tendit des pièges, on chercha même à le tromper, lorsqu'on le conduisit, les yeux bandés, sur le Pont-Royal et dans la nouvelle église de Sainte-Geneviève, en lui demandant d'y trouver des sources ou d'y reconnaître un cours d'eau souterrain. Bleton sortit à son honneur de ces épreuves périlleuses , et malgré la mauvaise foi ou la partialité de quelques savants, il manifesta les singuliers effets de la baguette divinatoire. Il fut appelé, par ordre de la reine, dans les jar.dins de Trianon, et par ordre de Madame Adélaïde, au château de Bellevue, et les sources répondirent à l'appel de sa verge d'argent. La science théorique ne put rien arguer contre ces expériences, qui furent mises au compte du hasard, et le sourcier dauphinois, déjà oublié à Paris, retourna obscurément en province, avec sa baguette divinatoire.

La découverte des ballons, attribuée aux frères Montgolfier (1783), et les perfectionnements ingénieux que les physiciens Charles et Pilatre de Rozier avaient apportés à cette invention (voy. le vol. Institutions,

Usages et Costumes, chap. Fêtes et Plaisirs de Paris) ^ eurent une vogue de plus longue durée et suscitèrent de plus vives sympathies. Pendant plus de vingt mois , la préoccupation publique fut tenue en éveil par les espérances chimériques de l'établissement régulier dfes voyages aériens. On avaitmême construit un grand aérostat qui de vait remplacer la diligence de Lyon à Paris, mais on ne s'était pas inquiété des moyens de le soutenir en l'air et de le diriger. Depuis que Charles avait imaginé de gonfler les aérostats avec de l'air inflammable, qui n'était autre que le gaz hydrogène, plusieurs aéronautes nourrissaient l'espoir de rendre possible la direction des ballons. Blanchard était un de ces hardis inventeurs. A l'âge de dix-neuf ans, il avait imaginé un vaisseau vo-

lant qui s'élevait de terre au moyen d'un contre-poids. Il construisit un ballon sur le modèle de celui qui avait servi aux expériences de Charles et de Robert, et le transporta en Angleterre, où il fit deux ou trois ascensions, dont le succès Tencourageait à en tenter une plus téméraire. Le 7 janvier 1785, il monta dans la nacelle de ce ballon, avec le docteur anglais Jefïreys, et traversa la mer entre Douvres et Calais. Il n'avait fait que profiter d'un vent favorable , mais il ne prétendit pas moins que la réussite de son audacieuse entreprise était due à de nouvelles combinaisons aérostatiques. Le roi récompensa son heureux essai par un don de 12,000 livres et une pension de 1,200. L'émulation fiit grande parmi les aéronautes, qui voulaient imiter Blanchard et le surpasser. Pilatre de Rozier et Romain annoncèrent qu'ils iraient en ballon de Boulogne à Douvres ; ils préparèrent, à cet effet, une montgolfière surmontée d'un ballon qui devait être rempli de gaz hydrogène. Toute la France s'intéressait à cette expérience et le gouvernement l'avait prise à cœur. Les deux voyageurs s'étaient transportés à Boulogne, avec leur machine, mais leur départ fut retardé par les difficultés des préparatifs du voyage aérien et contrarié par les vents. Enfin, le 15 juin 1785, ils s'embarquèrent dans la nacelle, où un fourneau allumé remplissait d'air chaud la montgolfière que le ballon supérieur enleva rapidement à une hauteur de 500 toises. Un coup de vent renversa le réchaud, le feu prit à la montgolfière et fit détoner le gaz du ballon. Les deux aéronautes furent précipités, de cette effrayante élévation, sur le rivage, à cinq quarts de lieue de Boulogne. Cette horrible catastrophe mit fin tout à coup à la mode des ballons, au moment où l'infatigable Blanchard venait d'inventer le parachute, destiné à faciliter la descente, jusqu'alors si difficile %t si dangereuse, des aéronautes.

L'indifférence et le dédain succédaient bien vite, en France, à l'enthousiasme et à l'engouement, mais en revanche le préjugé et la routine protestaient longtemps contre toute espèce d'innovation. Les tontines , qui avaient été inventées par un Napolitain nommé Laurent Tonti, s'étaient si* bien appropriées aux mœurs et aux habitudes des Français depuis 1656, que le gouvernement eut beaucoup de peine à les modifier et à les supprimer ; mais lorsque l'aventurier vénitien Jacques de

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CasaDova vint proposer au ministère d'établir le système des loteries permanentes", cette nouveauté fiit accueillie avec une sorte de fureur, qu'entretenait la passion du jeu. On n'avait guère eu d'abord que des loteries de bienfaisance , telle que la loterie des Enfants trouvés (décembre 1754). La véritable loterie, inventée par Casanova, fut intro-

duite en France, sous le nom de Loterie de l'ëcole militaire (1758), et cette loterie rapporta des sommes éuormes à l'État. Il y eut aussi une Loterie de l'hôtel de ville de Paris, dont les gros bénéfices devaient augmenter le revenu de la ville ; maïs, le 30 juin 1776, le roi supprima toutes ces loteries et les remplaça par la Loterie royale de France , fondée sur des bases que la science mathématique avait solidement établies dans l'intérêt du trésor. Les hommes d'État, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, s'ingéniaient à trouver des inventions financières pour faire arriver l'argent dans les coffres du roi.

Les tontines avaient été reconnues ruineuses pour TÉtat ; la création des rentes viagères était beaucoup plus avantageuse, si TEtat eût été mieux administré et s'il avait eu des fonds en réserve ; mais il aurait fallu changer entièrement le système des rentes viagères, en se conformant exactement aux règles que le savant mathématicien Déparcieux avait tracées dans son Essai sur la probabilité de la me humaine (1746 et 1760). Ce beau livre, dans lequel Tauteur a recherché les lois qui déterminent Tépoque probable de la mort de l'individu, en raison de sa naissance, de son âge et de sa profession, peut être considéré comme une des plus ingénieuses découvertes de la science moderne. Déparcieux avait fixé pour la première fois la durée ordinaire de la vie de rhomme, et selon ses calculs, appuyés de ceux de Halley , il n'y avait alors, sur 700 enfants nés dans la même année, que cinq chances pour ceux qui pouvaient atteindre l'âge de quatre-vingt-dix ans.

C'était à la science médicale d'augmenter le nombre de ces chances de longue vie, en diminuant les chances de la mortalité. Jean Bernoulli avait fait des calculs analogues à ceux de Déparcieux, pour déterminer les chances favorables et défavorables de l'inoculation, qui fut si lente à se propager en France. « Celui qui se fait inoculer, disait Bernoulli, est dans le cas d'un joueur qui risque 1 contre 100 de perdre son bien dans la journée, pour l'espérance d'ajouter à ce bien une somme inconnue et même assez petite, au bout d'un nombre d'années fort éloigné. » L'inoculation était d'importation anglaise ; c'était là ce qui mettait en défiance les praticiens français , à l'égard d'une découverte qu'ils n'avaient pas faite. Enfin , une commission de la Faculté de médecine de Paris se rendit à l'évidence, et déclara, dans son rapport définitif, que « l'inoculation doit sauver la vie d'une quantité prodigieuse de citoyens; qu'elle empêchera que beaucoup d'autres ne soient défigurés ou mutilés ; qu'ainsi elle est utile à la société en général et par conséquent aux particuliers. y> Malgré la tolérance que lui accordait la Faculté, l'inoculation ne parvenait pas à triompher des répugnances et des hostilités de ses antagonistes. Ce fut seulement en 1750 que le duc d'Orléans fit inoculer ses deux enfants et que le succès de l'opération accré- , dita, en France ou plutôt à Paris seulement, un préservatif presque

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certain contre les dangers et les complications de la petite vérole. Ce préservatif, il est vrai, n'était pas sans inconvénients, et les résultats qu'on en attendait se produisaient rarement d'une manière satisfaisante. Le docteur Jenner, qui découvrit la vaccine et qui ne révéla son secret qu'en 1798, était peut-être dès lors à la recherche de quelque autre préservatif qui pût remplacer l'inoculation , mais ses travaux à ce sujet n'ont pas laissé de traces scientifiques , tandis qu'un Français , Rabaut- Pommier, ministre protestant, avait eu la première notion de la vaccine dès 1780. Il avait observé, avant cette époque, aux environs de Montpellier, le claveau des moutons et les pustules du pis de la vache, que les gens du pays regardaient comme. des maladies identiques et qu'ils appelaient Isl picote. Un bergeY, qui s'inoculait la picote par hasard, en soignant les moutons ou les vaches qui en étaient atteintes, se considérait comme préservé naturellement de la petite vérole. Deux Anglais, le docteur Pugh et James Ireland, négociant de Bristol, se trouvèrent en rapport avec Rabaut-Pommier, qui leur communiqua ses observations relatives à la picote, et le docteur, qui retournait à Londres, promit de les transmettre à son ami Jenner, lequel s'occupait de perfectionner les procédés de l'inoculation. Ce fut vers ce temps-là sans doute que Jenner étudia le cow-pox ou bouton du pis de la vache, au point de vue de la préservation variolique ; mais cependant on ne saurait nier que vers 1784 Rabaut-Pommier avait fait, à Montpellier, oh il était ministre de la religion réformée, quelques tentatives d'inoculation vaccinale. A la France appartiendrait donc la découverte de la vaccine , quoique le fait en lui-même ait donné lieu à diverses interprétations ; mais c'est à la France qu'appartient, sans aucune contestation possible, la découverte des premières méthodes imaginées pour compenser chez les aveugles-nés la perte de la vue, et chez les sourds et muets la privation de l'ouïe et de la parole. Un jeune juif espagnol, Jacob Rodrigue Pereira, dit Perdre^ avait cherché, dès l'année 1734, le moyen d'instruire les sourds et muets ; il inventa, dans ce but, une dactylologie complète, à l'aide de laquelle on pouvait obtenir un langage muet presque aussi rapide que la parole. Il vint s'établir à Bordeaux avec sa faAille, et le premier essai qu'il fit de son système réussit complètement pour l'éducation du

ZYin* aïkJLB. — LETTRES» B0IIMGX8 ST ABT8. — 8

fils de M. d'Étavigny, directeur des fermes de la Rochelle. L'élève de Pereire fut amené à Paris par son instituteur, qui eut l'honneur de le présenter à T Académie des sciences (11 juin 1749). Le rapport de TAca^ demie sur l'invention de Pereire fut rédigé par Buffon, Mairan et Ferrein : « Nous jugeons, disaient les rapporteurs, que Tart d'apprendre à Hre et à parler aux muets, tel que M. Pereire le pratique, est extrêmement ingénieux ; que son usage intéresse beaucoup le bien public, et qu'on ne saurait trop encourager M. Pereire à le cultiver et à le perfectionner, d Louis XV et la famille royale voulurent voir le maître et l'élève, qui, en présence de toute la cour, fut interrogé sur les différents points que comprenait son éducation. Après cette brillante expérience, le roi accorda au créateur de la langue des sourds et muets une gratification de 800 fi-., qui fut convertie en pension viagère l'année suivante (1751). Depuis l'épreuve de sa méthode, Pereire en fit lui-même l'application, en se chargeant d'instruire plusieurs sourds et muets appartenant à des familles riches. J.-J. Rousseau, qui eut l'occasion d'assister à plusieurs séances dans lesquelles l'inventeur expliquait les procédés de sa belle invention , citait Pereire comme le seul homme de son temps qui fît parler les muets. Malheureusement, Pereire, dont l'esprit de recherche s'était tourné vers d'autres découvertes scientifiques (témoin son Mémoire sur la manière de suppléer à V action du vent sur les vaisseaux en mer^ Mémoire distingué par l'Académie des sciences en 1753) , avait renoncé lui-même à perfectionner sa dactylologie, et s'était toujours refusé à la publier. Son admirable invention était donc tombée dans l'oubli, quand l'abbé de l'Épée (né à Versailles, en 1712) inventa de toutes pièces une méthode nouvelle pour l'instruction des sourds et muets. Cette méthode consistait d'abord, dit-il, ce à faire entrer par les yeux, dans l'esprit des sourds et muets, ce qui est entré dans le nôtre par les oreilles. » A l'aide du dessin et d'un alphabet manuel, il parvint ainsi à offrir aux yeux de ses élèves la nomenclature grammaticale, qui devait plus tard contribuer à la création de la langue des signes méthodiques. Il n'avait fait, dans l'origine, que^suivre 1q système d'un prêtre de la Doctrine chrétienne, le P. Vanin , qui était parvenu à instruire deux sœurs sourdes et

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muettes, au moyen d'estampes combinées pour leur instruction. L'abbé de l'Epée fît davantage, il s'empara des signes que la nature semblait enseigner elle-même à des êtres déshérités, qui s'en servaient instinctivement pour se mettre en communication directe avec leurs semblables ; il essaya différentes manières d'assujettir ces signes naturels à une méthode artificielle, et c'est en 1774 qu'il publia son iTistitution des

sourds et muets, par la voie des signes méthodiques. Il avait dès lors , avec une abnégation toute chrétienne, consacré à l'éducation des sourds et muets, pour lesquels il fut un véritable saint Vincent de Paul, sa petite fortune, qui lui assurait un revenu de 7,000 livres. L'établissement qu'il avait créé avec ses propres ressources n'était soutenu que par des dons particuliers ; il se privait de tout pour ses pauvres élèves, et ceuxci, dans an rude hiver, vinrent le supplier, en pleurant, d'acheter du bois pour ne pas mourir de froid. Il mourut, consolé, au milieu de ses chers élèves (1789), en apprenant que la maison qu'il avait fondée avec tMit de peine devait lui survivre, et ^ue le roi prenait sous sa protection cet établissement, pour en faire une institution de l'État.

Valentin Haûy (né à Saint-Just en Picardie, en 1745), frère cadet du célèbre minéralogiste, trouva un appui plus efficace et des sympathies plus généreuses, lorsqu'il entreprit de faire pour les aveugles ce que Tabbé de TEpée avait fait pour les sourds et muets. L'idée lui vint, en 1784, de perfectionner et de s'approprier une invention qu'une habile pianiste aveugle, mademoiselle Paradis, avait fait connaître dans des séances publiques qu'elle donnait à Paris. Cette pianiste, élève d'un aveugle ingénieux de Manheim nommé Weissembourg, répondait à toutes les questions géographiques , en promenant ses mains sur des cartes de géographie exécutées en relief, et déchiffrait facilement les notes de musique marquées par des épingles sur des pelotes. Haûy conçut aussitôt le plan d'une méthode nouvelle pour l'instruction des aveugles de naissance ; il rassembla des lettres et des chiffres en relief de divers modèles, mais il cherchait un sujet qui fût capable de profiter promptement de ses leçons. Le hasard lui fit rencontrer un petit aveugle, qui mendiait à la porte de l'église de Saint-Germain des Prés ; l'air intelhgent de cet enfant décida Haûy à le choisir pour élève , et , en moins de six mois, celui-ci avait appris à lire , à calculer, et à connaître les éléments de la géographie et de la musique. Haûy présenta un mémoire sur sa méthode à l'Académie des sciences, qui voulut être témoin des exercices intéressants du jeune aveugle. Il y eut plusieurs autres séances publiques, en 1784, à la suite desquelles la Société philanthropique se chargea de tous les frais d'une maison d'éducation pour les jeunes aveugles. Cette maison était située dans la rue Notre-Dame des Victoires, et Haûy en eut la direction. Il fut appelé, avec ses élèves, à Versailles, par ordre du roi, qui accorda un intérêt tout particulier à la méthode nouvelle et qui voulut en être le protecteur. L'établissement de la rue Notre-Dame des Victoires fut alors entretenu aux frais de l'Etat, pour l'éducation de cent vingt pensionnaires. Haûy avait fait imprimer, en 1786, par des enfants aveugles, son Essai sur V éducation des aveugles^ dont les caractères reproduits en relief sur un papier solide étaient faciles à reconnaître sous les doigts exercés qui les parcouraient. L'institution des Jeunes Aveugles fut transportée depuis dans les bâtiments de l'ancien couvent des Célestins, et

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Haûy alla créer des établissements analogues à .Berlin et à Saint- Pétersbourg.

Toutes les découvertes qui avaient un caractère philanthropique étaient les bienvenues, et Topinion publique se prononçait avec enthousiasme en leur faveur. C'était, chez les esprits les plus frivoles, une sympathie généreuse pour tout ce qui tendait à servir Thumanité ; m|tis souvent aussi on se lassait, on se dégoûtait vite de ces belles intentions. Ainsi le premier essai de la méthode d'enseignement mutuel eut lieu en France veis 1747. Un instituteur, nommé Herbault, avait ouvert, dans Thospice de la Pitié, une école de trois cents enfants pauvres, qu'il instruisait gratuitement, d'après ce système ingénieux, dont les bons résultats étaient aussi rapides qu'économiques. L'idée de donner à l'enfance une instruction graduée, que le plus âgé se chargeait de transmettre au plus jeune, cette idée tout à fait nouvelle et vraiment pratique fut accueillie de la manière la plus flatteuse ; on loua beaucoup l'inventeur, on l'encouragea, on lui envoya même des dons en argent et en vêtements destinés à ses élèves; mais ce n'était point assez pour faire réussir une pareille entreprise. Elle était donc abandonnée depuis longtemps, lorsqu'un Irlandais fixé en France, le chevalier Paulet, voulut appliquer, en 1772, un système analogue à l'éducation des fils de militaires morts ou blessés au service de l'État. Il y avait, entre les deux essais d'enseignement mutuel, la différence qui devait exister entre une institution essentiellement militaire et un établissement charitable placé sous une règle religieuse. Herbault ne donnait qu'une instruction élémentaire à des petits enfants ; Paulet avait le projet de faire des hommes, et surtout des officiers pour l'armée, en enseignant à ses élèves les mathématiques, les langues et les arts d'agrément. Ces jeunes gens devenaient à leur tour professeurs de leurs camarades, qu'ils avaient mission de gouverner militairement. Louis XVI, qui avait la passion de toutes ces œuvres d'amélioration sociale, étendit sa protection sur cette école militaire, où des familles distinguées firent élever leurs enfants. Le fondateur, un peu trop infatué de son système , se refusait à des perfectionnements qui en auraient assuré la durée ; il se laissait trop aller aussi à la vio-

lence, au despotisme de son humeur orgueilleuse. Il forma sans doute des sujets recommandables, qui se distinguèrent dans Tarmée et dans différentes branches de l'administration ; mais l'école se ferma, dès que le roi ne fut plus là*pour subvenir aux dépenses de cet établissement, qui eût mérité de devenir national.

La philanthropie, qui avait en quelque sorte des courants électriques dans tous les rangs de la société , émanait souvent du cœur du souverain. Pendant que la France soutenait une guerre désastreuse contre les Anglais, sous le règne de Louis XVI, un savant retrouva le secret de l'ancien feu grégeois et offrît de le vendre à l'État. L'expérience se fit sur le grand canal de Versailles , en présence du roi et de ses ministres, et réussit parfaitement : en un instant , l'inventeur mit le feu, sous l'eau, à des bateaux qui achevèrent de se consumer au fond du canal. Louis XVI, ayant fait venir dans son cabinet cet inventeur, lui défendit, avec menace, de révéler son secret, en ajoutant qu'il croirait commettre un crime s'il se servait, même contre ses ennemis, d'une invention aussi épouvantable; puis il le congédia, après lui avoir remis le brevet d'une pension de mille écus. Ce fait, raconté par le comte de. Montesquiou à la comtesse de Genlis [Souvenirs de Félide)^ a beaucoup d'analogie avec celui que rapportent les auteurs de la Bastille dévoilée. Brun de Condamines avait inventé des boulets inflammables qui, lancés dans la voilure d'un navire ou dans ses œuvres vives, allaient y mettre le feu, sans qu'il fût possible de l'éteindre. Il communiqua son projet à M. de Sartines, ministre de la marine à cette époque. Celui-ci en référa au roi, et le lendemain, 19 février 1779, l'inventeur était arrêté et conduit à la Bastille, pendant qu'on saisissait tous ses papiers. Il ne sortit de prison qu'en 1782, à la suite de plusieurs tentatives d'évasion. Les auteurs de la Bastille dévoilée ajoutent, que le malheureux prisonnier n'apprit pas sans étonnement qu'on avait voulu l'empêcher de porter à l'ennemi le secret d'une invention qui était contraire aux lois de la guerre. On est fondé à croire que son arrestation avait été motivée justement par des démarches qu'il aurait tentées dans le but de céder son secret à l'Angleterre, qui n'eût peut-être pas fait tant de façons pour l'acquérir. On comprend.

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d'ailleurs, que la guerre maritime que la France eut à soutenir contre les Anglais, de 1778 à 1782, excitât l'imagination des inventeurs de feu grégeois et de machines infernales, que le gouvernement avait le bon sens et rhonnêteté de ne pas employer dans une lutte qui fut souvent inégale, mais toujours honorable pour lui. On n'était pas en peine alors de proposer des projets de représailles moins redoutables que bizarres. Ainsi , Peyssonnel raconte, dans son spirituel ouvrage des Numéros^ qu'un homme fut assez fou pour présenter sérieusement un projet qui , suivant lui, devait servir à l'anéantissement de la nation anglaise. Cet homme, ayant lu dans une vieille chronique que les loups firent autrefois d'aifreux ravages en Angleterre, en concluait que le loup était naturellement très-friand de la chair des Anglais. Il avait donc calculé qu'un loup de bon appétit mangeait un homme en deux jours, et qu'il ne faudrait que dix mille loups pour venir à bout, en moins d'une année, des sept millions d'habitants du pays. Malgré ce plan de campagne original, la France n'envoya pas une armée de loups en Angleterre.

Parmi les découvertes et les inventions multiples qui attiraient un moment l'attention publique , on a surtout conservé le souvenir des plus utiles et des plus importantes, telles, par exemple, que le bateau à vapeur du marquis de Jouifroy, qui navigua sur le Doubs en 1776 et à Lyon en 1780, avec plein succès, ou encore, dans un ordre d'idées analogue, la voiture à vapeur de l'ingénieur Cugnot, construite vers la fin de 1780 aux frais de l'Etat, laquelle coûta 20,000 livres, et qui existe encore au Conservatoire des Arts et Métiers ; mais on en peut rappeler d'autres non moins singulières, qui n'amenèrent aucun résultat effectif et utile. Différents inventeurs avaient cherché les moyens de marcher sur l'eau : ils créèrent en conséquence des appareils plus ou moins ingénieux qui s'adaptaient à la chaussure de l'expérimentateur. Au commencement du règne de Louis XVI , la population de Paris put voir un de ces marcheurs sur l'eau traverser la Seine, entre le Pont- Neuf et le Pont-Royal : il était soutenu par une mécanique pédestre qu'on ne distinguait pas, et qui l'empêchait d'enfoncer à chaque pas qu'il faisait lentement avec plus d'adresse que d'assurance ; il s'arrêta, debout au

milieu de la rivière, pour sonner de la trompette et pour tirer un coup de fusil. L'expérience réussit bien et se renouvela deux ou trois fois, puis il n'en fut plus question. Plus tard, en 1784, un mystificateur, M. de Combles, magistrat de Lyon, écrivit au Journal de Paris^ sous le nom d'un horloger lyonnais, qu'il avait trouvé un moyen ingénieux pour traverser les rivières à pied sec, et qu'il ferait une expérience publique de son procédé, en traversant la Seine entre le Pont- Royal et le Pont-Neuf. Une souscription fut ouverte ; le prévôt des marchands s'inscrivit le premier sur la liste des souscripteurs ; on construisit des tribunes au bord de la Seine, pour les souscripteurs, mais on apprit tout à coup que la prétendue invention n'avait jamais existé. On eût fait un mauvais parti au mystificateur, si le roi ne l'avait pris sous sa sauvegarde, en décidant que le produit de la souscription serait distribué aux pauvres. L'invention du scaphandre ou vêtement nautique servant à soutenir un homme à la surface de l'eau, était plus réelle, mais n'était pa? encore d'un usage commode, ni pratique. Le chevalier de Lanquer avait, un des premiers, inventé un appareil composé de vessies remplies d'air, qu'il gonflait et dégonflait à volonté. Cet appareil ne fut pas appliqué , à la guerre , pour le passage des fleuves , comme l'entendait l'inventeur, qui n'obtint pas moins une récompense de Louis XVL En 1756, le comte de Puységur imagina une ceinture de liège avec laquelle il fit des expériences dans la rade de Granville : il se jeta dans la mer et fut ramené par les flots au rivage , sans fatigue et sans danger. L'abbé de la Chapelle perfectionna depuis le système ancien, déjà perfectionné au XVIP siècle par un nommé Borel, de Nîmes. En 1772, un perruquier, ayant appris qu'un vaisseau chargé d'or avait sombré sur les côtes d'Espagne, eut l'idée d'exécuter le sauvetage de ce trésor : il imagina une boîte imperméable qui enfermerait la tête d'un plongeur et qui permettrait à celui-ci de rester longtemps sous l'eau, en lui fournissant l'air respirable au moyen d'un ventilateur. Cette machine était ingénieuse, mais ne valait rien. L'inventeur confia son idée à un habile mécanicien, nommé Perier, qui fabriqua une nouvelle machine, avec laquelle il descendit sous les arches du Pont-Royal et travailla au fond de l'eau , en présence d'une

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foule sympathique. Perier alla ensuite essayer sa machine en pleine mer, et il retira deux vieilles ancres fichées dans le sable, à cinquantedeux pieds de profondeur. Le véritable scaphandre était trouvé.

Si le XVIII* siècle s'est occupé d'offrir aux plongeurs les moyens de rester sous l'eau sans être asphyxiés, il a cherché aussi un pro-

cédé mécanique pour voler dans les airs à la manière des oiseaux. Cette dernière invention, qui s'est présentée sous toutes les formes depuis l'antiquité, reparaissait sans cesse avec de nouvelles combinaisons que la science condamnait d'avance. En 1772, un chanoine d'Étampes, nommé Desforges, fit annoncer, par les papiers publics, qu'il s'élèverait dans les airs à l'aide d'une machine de sa composition, qu'il appelait un cabriolet volant. Il tint parole ; sa machine, très-compliquée, munie d'ailes artificielles, qu'il faisait mouvoir à volonté, tomba lourdement, et l'inventeur en fut quitte pour quelques légères contusions. Le mauvais succès de cette expérience n'empêcha pas le marquis de Bacqueville de la renouveler, d'une manière aussi mal-

heureuse ; il avait fabriqué des ailes qu'il attachait sur ses épaules et qu'il manœuvrait à l'aide d'un ressort : vêtu d'un maillot emplumé et pourvu de ses ailes mécaniques, il s'élança bravement, d'une fenêtre de la maison qu'il habitait sur le quai, au coin de la rue des Saints- Pères, se soutint à la même élévation jusqu'au milieu de la rivière, et là, par une fausse manœuvre dans le jeu de ses ailes, il fut précipité, d'une hauteur de trente à quarante pieds, sur un bateau de blanchisseuses, où il se cassa la cuisse. La mécanique produisait, avec moins de fracas et plus d'habileté, diverses machines mieux combinées que les ailes du marquis de Bacqueville. Dionis, académicien de Bordeaux, avait perfectionné l'invention du bateau-plongeur, due à Corneille Drebbel, en inventant une eau artificielle, qui suppléait à l'absence d'air atmosphérique pour les personnes renfermées dans ce bateau sous-marin. Le 28 mai 1772, il fit l'essai de la nouvelle machine, dans la baie de Biscaye, où il navigua sous l'eau pendant quatre heures consécutives ; mais depuis on ne parla plus de lui, ni de son bateau.

C'était la mécanique qui créait à la fois les machines les plus ingénieuses et les plus utiles. L'eau de la Seine étant infectée par les immondices qu'on y jetait sur tout son parcours à travers Paris , plusieurs savants proposèrent différents moyens pour purifier cette eau malsaine ou pour la remplacer par une eau pure et bienfaisante. Déparcieux voulait amener l'eau de l'Yvette par un canal de sept lieues et la distribuer dans tous les.quartiers de la ville, mais on recula devant une dépense trop considérable, et l'on se contenta d'une prise d'eau de Seine à la pointe orientale de l'île Saint-Louis. Dufaud fabriqua une machine hydraulique qui faisait monter l'eau en la filtrant, et Leroy imagina de l'envoyer toute clarifiée dans un vaste réservoir, où on allait la prendre dans des tonneaux qui parcouraient tous les quartiers (1768). Le progrès ne s'arrêta pas là; les frères Perier établirent à Chaillot, en 1781, des pompes à feu pour faire arriver l'eau filtrée, dans des réservoirs immenses, à cent seize pieds au-dessus des basses eaux de la Seine. Ces pompes à feu, il est vrai, n'étaient qu'un perfectionnement de celles qui fonctionnaient à Londres depuis cinquante ans. Bien avant les pompes à feu et les machines hydrauliques, on avait eu des pompes à incendie

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très-habilement ordonnées. Ce ne fut pas l'Angleterre, mais l'Allemagne qui en fournit le modèle. Ces pompes à incendie, fabriquées par un ingénieur nommé Dumouriez du Perier, n'avaient rien coûté à la ville : une loterie, autorisée par le roi,* en avait fait les frais, mais il

fallut plu8 d'une fois les réparer et les renouveler, depuis 1705 jusqu'en 1722, et, à cette époque, on en confia le service à soixante hommes vêtus d'un uniforme et payés par les fonds de la police. Telle fut l'origine du corps des sapeurs pompiers. Mais, durant tout le cours du siècle, malgré la triste expérience qu'on avait pu acquérir dans les grands incendies du Palais de Justice (1776), de l'Hôtel-Dieu (1772),

de r Opéra (1763), on ne paraît pas s'être préoccupé d'améliorer scientifiquement le système des pompes à incendie. Les mêmes motifs d'incurie et de routine empêchèrent aussi de perfectionner les machines à moudre le blé : les moulins à vent et à eau restèrent donc dans le même état d'insuffisance. En 1770, un mécanicien du roi, Antoine Macary, demanda et obtint du conseil d'Etat l'autorisation de construire des moulins à farine mécaniques, qui n'auraient pas besoin, pour fonctionner nuit et jour sans interruption, du secours de l'eau ou du vent. Un seul de ces moulins pouvait, avec le travail d'une année, assurer la nourriture de soixante mille individus ; mais l'inventeur ne publia pas son secret, qui fut abandonné, parce qu'il ne semblait convenir qu'à des places de guerre. La science économique était alors beaucoup plus intéressée à chercher le moyen de conserver les céréales que celui de les réduire en farine. Le savant agronome Duhamel du Monceau imagina de construire des étuves destinées à sécher les grains et à les rendre ainsi susceptibles d'être gardés indéfiniment dans des greniers de conservation publics et particuliers, dont il donnait le modèle. Au reste, la méthode de Lorraine, qui cousistait simplement à couvrir les blés d'une croûte formée de chaux vive, pour les préserver de l'action de l'air, paraissait préférable à toutes les inventions nouvelles, et l'on se rappelait que Louis XIV et plusieurs personnes de sa cour avaient mangé, en 1707, du pain fait avec la farine du blé conservé sous une enveloppe de cliaux, depuis cent trente-deux ans, dans la citadelle de Metz.

On peut dire que les chefs-d'œuvre de la mécanique et des combinaisons mathématiques n'étaient trop souvent que des inventions inutiles ou inapplicables. Tel est, par exemple, ce concert mécanique^ dont l'aspect singulier fut reproduit par la gravure, et qui fit courir tout Paris, dans un pur intérêt de curiosité. Dans un autre ordre d'idées, le P. Castel inventa le clavecin oculaire (1735), destiné, suivant lui, à donner à l'âme, par les yeux, des sensations d'harmonie et de mélodie de couleurs ; sensations non moins agréables que celles qui lui sont communiquées par l'oreille , à l'aide des sons du clavecin musical. Dans le clavecin du P. Castel, l'instrument devait être composé d'octaves de

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couleurs, par tons et par demi-tons, comme les octaves de sons dans le clavecin ordinaire. L'abbé Poncelet rencbérit encore sur la singulière invention du P. Castel; il inventa le clavecin des saveurs, instrument semblable à un buffet d'orgue et mis en jeu par deux soufflets qui en-

u-BIchud; jAéa tuiUnnaUqiie.

voyaient un courant d'air continu dans une rangée de tuyaux, vis-à-vis desquels étaient disposées des fioles remplies de liqueurs odorantes représentant les saveurs primitives et correspondant aux tons de la musique, depuis l'acide-îi^ jusqu'au doux-TBî'.

Les sphères mouvantes, inventées par des mathématiciens et fabriquées par des horlogers , paraissaient du moins être d'un usage plus pratique. L'astronome Passemant avait fait ainsi exécuter, en 1749, par l'horloger Danthiau, une pendule astronomique, couronnée d'une

sphère mouvante qui représentait tout le système planétaire de Copernic, perfectionné par l'astronomie moderne : cette pendule fut placée dans les appartements du roi, à Versailles, par ordre de Louis XV. Une autre sphère planétaire, qui n'avait pas moins de huit pieds de diamètre et dont toutes les pièces se mouvaient dans une rotation proportionnelle à chacune d'elles, avait été imaginée par le P. Lot,

jésuite, pour servir à l'éducation du jeune comte de Lévis. Cette sphère, que l'on faisait marcher h volonté, représentait avec une rare précision les différents mouvements des planètes autour du soleil.

Une pareille mécanique était encore plus compliquée et plus savante que les automates de Vaucanson, le flûteur qui jouait douze airs de flûte, et le canard qui digérait ce qu'il avait mangé. Ces deux automates, célèbres entre tous, n'offraient peut-être pas un mécanisme aussi étonnant que celui à\x joueur d'échecs, du conseiller aulique de Kenipelen (1783), celui de la tête parlante, de l'abbé Mica! (1783), et enfin ces étonnantes pièces de mécanique et d'horlogerie des frères Droz, de la Chaudefond, que leurs inventeurs promenèrent dans toute l'Europe. La description détaillée qu'on trouvera à la page ci-contre est empruntée à la légende des gravures qui représentaient ces curieuses inventions.

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C'est à ce même besoin de curiosité inquiète, à cette passion de l'ingénieux et de l'extraordinaire qu'on peut attribuer le grand succès

LU pajMgfl AVflQ flgara, eiteulée par In ErAm Dm

des escamoteurs ou prestidigitateurs en renom qui, à la même époque, attirèrent la foule.

Le souvenir du Jameux Romain nous a été conservé par des estampes populaires. Decremps, non moins célèbre, auteur de la Magie blanche dévoilée (1784), avait deviné tous les tours d'adresse de l'Ita-

lien Pinetti, qui paraissaient tenir du merveilleux et reposaient cependant sur des lois bien observées de physique , de chimie et de mécanique.

Dans un ordre d'idées moins pratique encore, on peut citer les figures de cire de Curtius, dont la vogue dura jusqu'au commencement de ce siècle.

Quant aux inventions vraiment utiles qui se succédaient l'une à

l'autre dans le domaine des arts industriels, il faudrait un volume entier pour les passer en revue. Ici, un naturaliste, Eéaumur, inventait l'art de faire éclore les poulets, en plaçant des corbeilles d'oeufs dans un tonneau rempli de fumier de cheval ; là, un autre naturaliste, de Lyon, qui a gardé l'anonyme, inventait la taxidermie, ou l'art d'empailler les animaux en leur conservant leur fourrure, leur peau ou leur' plumage (1758). L'art de fondre des stat::es équestres en bronze était à peu près perdu depuis cinquante ans, lorsque l'architecte Boffrand le retrouva ou le recréa de toutes pièces, pour fondre la statue équestre de Louis XV exécutée par Lemoyne. La fabrication de l'acier, que les

INVENTIONS ET DÉCOUVERTES

Anglais et les Allemands avaient portée au plus haut degré de per- ■ fection, était très-imparfaite en France, avant que le savant Réaumur eût indiqué la meilleure manière de le fabriquer, sans penser à tirer avantage de cette découverte scientifique. Clément, peintre vernisseur, à Paris, imita les ouvrages en tôle vernie d'importation anglaise, et ne sut pas les égaler, mais Framery, marchand bijoutier, trouva le secret de les surpasser, en fabriquant des objets en tôle à couverte de

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faux laque et de fausse porcelaine, avec dessins en relief d'or et d'argent.

A côté de certaines inventions presque futiles qui faisaient grand bruit, on signalait à peine des inventions d'un intérêt majeur: par exemple, la fabrication du papier avec toutes sortes de matières textiles et végétales; le forage des canons pleins et massifs, inventé par Maritz (1752); la création de l'anatoinie artificielle, par mademoiselle Biberon, etc. Un inventeur obtenait assez difficilement un privilège du roi, mais très-facilement une approbation de l'Académie des sciences, approbation qui n'était pas toujours gratuite. En 1788, un

industriel fit approuver ainsi, par le docte aréopage, un vernis brillant pour la chaussure des hommes, et ce vernis, qu'il appelait cite œquette, était vendu partout sous les auspices de l'Académie royale

des sciences!

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