‹ XVIIIme [dix-huitième] siècleChapitre 6 sur 27 · LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE

■ Dt>nT«Ba du mot phiintojihie an XV!!!" eiècle. — Bayle et les réfugiés protestonti. ^ L«a JoDsélùtea. — FoDtenelle. — Voltaire. — La FrBDc-ina;oaDeiie. — Les EconomistaB. ^ L'Encyclopédie. - Diderot et d'Alembert. — ConJillac. — Montesquieu. — JesQ- Jacques lionssean.

E qu'on appelait ^AîVosojj/ïî'e, au coniiiiencement du XVIII' siècle, n'était déjà plue cette philosophie sérieuse qui s'enseignait dans les écoles, et qui reposait sur les bases invariables de la logique, de la métaphysique et de la morale. C'était une sorte de scepticisme frondeur et agressif, audacieux et impudent, que n'arrôtaient, que ne retenaient oi les opinions les plus accréditées, ni les vérités les mieux établies; c'était, en quelque aorte, une nouvelle forme, arrogante et capricieuse, du libre-arbitre protestant. Bayle, le savant et ingénieux auteur du Dictionnaire historique et critique^ avait suscité le premier cette philosophie, portée au doute et à la négation, qui s'attachait à tout remettre en cause, à controverser sur tout, à railler, à travestir tous les dogmes, toutes les croyances, tous les principes de la science ancienne et moderne. Les

premiers adversaires, les premiers démolisseurs de la foi et de la loi, qui s'intitulèrent fièrement philosophes^ furent ceux que la révocation de redit de Nantes avait fait sortir de France et qui s'étaient fixés en Hollande, en Allemagne et en Angleterre. Les ouvrages qu'ils publiaient impunément à l'étranger, dans les feuilles périodiques, commencèrent à faire le procès de la société civile et politique, en attaquant la religion. Les attaques, il est vrai, étaient prudentes et déguisées, puisque Jurieu, ministre protestant, ayant dénoncé Bayle comme un impie et un ennemi de l'Etat, le comte de Shaftesbury n'eut pas de peine à justifier le philosophe français auprès du roi d'Angleterre, Guillaume d'Orange, en déclarant qu'il était lui-même le disciple de cet illustre chef d'école. Ce fut donc en Angleterre que la philosophie sceptique et antireligieuse trouva d'abord un centre puissant et des auxiliaires passionnés.

Pendant les dernières années de Louis XIV, la France lettrée soupçonnait bien le mouvement philosophique qui avait lieu en dehors d'elle et dont elle ressentait vaguement l'influence, mais elle n'y prenait encore aucune part active, quoique les belles œuvres de Clarke, de Locke et de Leibnitz ne lui fussent pas inconnues. L'Académie des sciences était, d'ailleurs, un centre lumineux où venaient converger, en quelque sorte, les rayons que la science faisait jaillir de tous les points de l'Europe. Mais les savants français, à cette époque, excepté peut-être Fontenelle, se tenaient humblement et respectueusement renfermés dans les limites de l'orthodoxie catholique : comme Pascal, comme Descartes, ils avaient à cœur de rester bons chrétiens en pratiquant leurs devoirs religieux, sans songer à pénétrer dans les arcanes de la théologie. Les écrits de Bayle et de ses disciples avaient sans doute, par l'enteemise officieuse des colporteurs, fait irruption chez les gens riches et aussi chez les gens de lettres, mais ceux qui avaient pu se procurer ces écrits les lisaient en cachette, sans y prendre goût et surtout sans en accepter les dangereuses théories ; cette lecture ne servait qu'à fournir des aliments passagers à la conversation. Aussi bien, le Dictionnaire historique et critique^ en raison de son étendue et de son format volumineux, se trouvait peu entre les mains des femmes, qui

étaient dès lors les initiatrices de toutes les clioses nouvelles dans la société polie et intelligente. L'autorité ecclésiastique exerçait d'ailleurs une surveillance Mairée sur tout ce qui se produisait dans le vaste domaine de la pensée écrite et imprimée, et, sauf les brochures multi-

TBTure <U> P. Ssiui inU).

pliées que le schisme janséniste enfantait tous les jours k propos de la bulle Uni'gent'tuSj il ne paraissait en France aucun livre, touchant de près ou de loin à la philosophie sceptique et par conséquent antireligieuse. La régence vint, qui donna carrière à bien des révoltes de l'esprit, à bien des débordements du libertinage, longtemps comprimés par les sévérités de la vieillesse de Louis XIV, mais qui ne dé-

chaîna pas encore sur la société française Tépidémie philosophique. Il y eut sans doute des fanfarons de vices, qui se disaient athées, mais qui n'en mouraient pas moins munis des sacrements de l'Église et souvent après avoir fait amende honorable de leurs erreurs et de leurs péchés. Le scandale de leur vie était ainsi étouffé et réparé par le spectacle édifiant de leur mort.

Quelques savants, quelques hommes de mérite supérieur, qui pouvaient bien appartenir à l'école sceptique de Bayle ou plutôt à l'école éclectique de Leibnitz, s'intitulaient déjà philosophes^ ou plutôt se laissaient volontiers donner ce nom , auquel on n'attachait encore qu'une idée vague de libre pensée et de libre discussion, sans aucun caractère d'irréligion ou même d'incrédulité. Fontenelle, un des membres les plus éminents de l'Académie française et de l'Académie des sciences, était un de ces philosophes; mais son âge mûr, sa haute position dans les lettres, l'estime dont il jouissait dans le monde et même à la cour, son caractère circonspect et réservé, tout lui commandait de ne pas se faire le chef du parti philosophique qui se formait presque ouvertement, à la fin de la régence du duc d'Orléans, sous les auspices de ce prince , moins irréligieux que sceptique. Dès ce temps-là, il faut l'avouer, une petite école d'athéisme s'était fondée à Paris, sans bruit et sans propagande ouverte : elle tenait ses assises dans certains cafés et dans certains salons. Fontenelle avait pu y paraître, mais en gardant son rôle d'auditeur muet ou d'observateur neutre. C'est pour répondre à une question indiscrète sur ses opinions personnelles en matière de philosophie, qu'il prononça le mot fameux, rapporté par Duclos : a: Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir! » Au reste, il ne se départit jamais de cette conduite correcte et sage , qui l'empêcha de se compromettre et surtout d'être compromis par des amitiés compromettantes. Son esprit de conduite se résume par cet axiome qu'il avait posé comme règle de ses actes et de ses paroles : (( Tout est possible, tout le monde a raison, d Fontenelle évitait pourtant de se rencontrer avec les beauxesprits incrédules ou athées, que Boindin avait recrutés et endoctrinés. a Boindin était, dit l'abbé de Voisenon dans ses curieux Portraits lit-

téi^atres^ le président des beaux-esprits des cafés et le professeur public de Tathéisme. Il est, pour ainsi dire, le fondateur de l'incrédulité en france. Les encyclopédistes ont embrassé sa règle. Voltaire n'est venu qu'en second. 5) Boindin, à qui ce mauvais renom n'avait pas fermé les portes de l'Académie des inscriptions, continua jusqu'à sa mort ce triste métier de professeur d'athéisme.

Boindin mourut l'année, même (1751) où le premier volume de Y Encyclopédie était mis au jour, et déjà, depuis plus de vingt ans. Voltaire s'était donné la déplorable mission d'attaquer la religion catholique et de tramer contre elle la conspiration des philosophes. François- Marie Arouet de Voltaire avait été, en quelque sorte, incrédule au sortir de l'enfance. Lorsqu'il achevait sa classe de réthorique au collège de Louis le Grand , son régent, le P. le Jay, l'avait flagellé de cette sentence prophétique : ^ Malheureux, tu seras le porte-étendard de l'impiété ! y> Voltaire ne réalisa que trop les craintes de ses premiers maîtres. Il commença par être athée en quittant les bancs du collège, et tant qu'il vécut dans la société de l'hôtel de Vendôme et chez les grands seigneurs de la régence, il étonna, il effraya presque ses commensaux et ses patrons, par l'audace de ses théories antireligieuses ; car les aimables et joyeux épicuriens, qui passaient le jour dans leur lit et la nuit à table, ne songeaient pas à combattre le dogme chrétien, et ressemblaient beaucoup à ces libertins ou sceptiques que Calvin poursuivait jadis comme les plus dangereux sectaires du protestantisme. Dans un souper chez le grand prieur, Philippe de Vendôme, qui habitait le Temple et qui y recevait une brillante élite de vieux débauchés, auxquels Chaulieu et la Fare donnaient un honteux exemple, le jeune Voltaire proposa sérieusement aux convives de faire un pacte pour la destruction du christianisme. Cette proposition monstrueuse fut regardée dans le milieu où elle fut faite comme une innocente plaisanterie.

Mais, dès ce temps-là, Voltaire, qui s'était fait une réputation littéraire éclatante par sa tragédie d' Œdipe et par son poëme de la Ligue^ imprimé à Rouen clandestinement sous la rubrique de Genève {chez Jean Mokpap^ 1723), se trouvait affilié à la secte des francs-maçons

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anglais, créée à la fois en Angleterre et en Ecosse pour le renversement de ce qu'on nommait le papisme. Le but caché de cette société secrète était de faire une guerre implacable à la doctrine et au culte catholiques, dans Tintéret de TEglise anglicane. Plusieurs Anglais de distinction, entre autres lord Derwent, le chevalier Maskelyne, d'Heguerthy, étaient venus à Paris, pour y répandre la franc-maçonnerie, qu'ils représentaient comme une association philosophique en faveur du déisme et de la religion naturelle. Ils établirent la première loge dans une taverne anglaise, tenue par un de leurs compatriotes nommé Hure et située rue des Boucheries, au faubourg Saint-Germain. Là se réunissaient les affiliés, autour des pots de bière et des bouteilles de vin ; ils se reconnaissaient entre eux à des signes mystérieux et à divers mots de guet. La réception des nouveaux adeptes avait lieu à huis clos, avec des cérémonies étranges et solennelles : le néophyte devait s'engager, sous le sceau du serment, à ne jamais révéler les secrets de l'association, renouvelée, disait-on, de celle des rose-croix du XV® siècle. Ces secrets furent si bien gardés, qu'on ne sait pas encore quel avait été dans l'origine le véritable objet de cette association, qui changea de système et de visée en devenant française, et qui cessa d'être une machine de guerre du protestantisme anglais et écossais, lorsqu'en 1738 lord d'Harnouester, qui était grand maître des loges parisiennes, eut cédé sa place au duc d'Antin, sans avoir fait connaître la destination politique et religieuse des francs-maçons. Voltaire était un des maîtres les plus assidus et les plus bruyants de la loge primitive; on est même fondé à croire qu'il faisait partie du conseil secret, qui, sous le nom de Grand- Orient ^ présidait aux travaux de la société en France. Il est permis de supposer que sa présence dans les assemblées des initiés modifia sensiblement ses opinions, car ce fut vers cette époque qu'elles se détournèrent de l'athéisme pour se rapprocher du déisme, qui faisait le fonds de la philosophie anglaise et qui était certainement la base de la franc-maçonnerie.

En cette même année 1726, Voltaire, à la suite d'une querelle cave le chevalier de Rohan, qui l'avait gravement insulté, fut mis à la Bastille, où il avait été enfermé une première fois en 1716. Il en sortit,

au bout de six mois, avec ordre de quitter la France. II partit pour l'Angleterre, où ses amis les francs-maçons lui firent l'accueil le plus empressé. C'est durant cet exil de trois années qu'il eut tout le loi-

' CoDTocatlan d'ua nH-oroIx. Fanimat,

sir d'étudier la nouvelle philosophie anglaise , qui n'avait été qu'une des formes les plus ardentes du protestantisme, lorsque Wolston, Collios et Hobbes s'attaquaient au dogme de la révélation et à la divinité de Jésus-Christ ; cette école intolérante s'était portée à tontes

les exagérations paradoxales, sans encourir la répression de TÉglise ou du gouvernement britanniques, qui jugeaient ces discussions absolument oiseuses et inofFensives au point de vue de Tordre public. Le célèbre Bolingbrocke, longtemps exilé de son pays comme Voltaire l'était du sien, avait pu revenir se mettre à la tête des incrédules, sans rencontrer la moindre opposition de la part de ses anciens adversaires politiques. Voltaire se rangea tout* d'abord du parti de Bolingbroçke, qui posait en principe qu'il fallait détruire toutes les religions ; mais bientôt il inclina davantage du côté d'Addison, de Pope et du docteur Swift, qui s'attachaient de préférence à combattre le papisme avec les armes de la satire, et qui, sans en venir à des hostilités déclarées contre l'autorité des saintes Ecritures , ne s'égaraient pas au delà des régions métaphysiques du déisme. Le déisme allait mieux à l'esprit sceptique de Voltaire, que l'incrédulité, et le poëte français devint exclusivement déiste dans l'intimité des premiers écrivains satiriques de l'Angleterre. <3C C'est là, dit un de ses biographes, c'est là qu'il jura de consacrer sa vie à propager en France les idées philosophiques , et il a tenu parole. x>

De retour à Paris, Voltaire ne mit pas sur-le-champ à exécution son projet; il eut l'air de ne s'occuper qu'à faire fortune, en se livrant à des opérations financières, qui furent heureuses la plupart; mais la place qu'il avait prise dans le monde aristocratique, autant par son merveilleux esprit que par ses grands succès en littérature et au théâtre , lui permettait d'y tenir école de philosophie. Il avait cherché à grouper autour de lui une sorte de consistoire de philosophes, auxquels il aurait fait partager ses vues et qui l'auraient secondé, comme alliés secrets ou apparents , dans la guerre qu'il se proposait d'entreprendre contre le catholicisme; mais les hommes considérables qu'il essaya de gagner et de persuader^ pour s'en faire des appuis et des instruments, Lamotte-Houdard et Fontenellc, arrivés l'un et l'autre au terme d'une carrière brillante et honorée, malgré leur réputation suspecte de philosophes incrédules, Montesquieu, également signalé en raison de ses opinions avancées en philosophie , n'auraient pas consenti à être les soutiens et les agents de la conspiration philosophique.

Voltaire fut donc obligé de s'adresser à des personnages moins connus, à des gens du monde, à des amis, qu'il prit pour confidents de ses coupables projets contre la religion de son pays : il phUosopliait (c'était l'expression qu'il employait sans cesse) avec de Formont, Cideville, Thiriot, Damilaville et autres conjurés de sa coterie; il philosophait aussi , de la même manière, c'est-à-dire en s'efforçant de ridiculiser les croyances religieuses les plus respectables, dans plusieurs salons où la philosophie avait ses coudées franches, chez le comte d'Argental, chez madame du Deffant, chez la marquise de Forcalquier, chez la marquise du Châtelet.

Il y eut un écho fâcheux, dans le public, des propos scandaleux que Voltaire avait tenus çà et là sur le dogme catholique, sur les livres saints, sur les origines du christianisme. Le lieutenant de police Hérault, qui exerçait, par ses espions, la plus minutieuse surveillance sur les salons et les cercles de Paris , et qui se faisait rendre compte de l'état journalier de l'esprit public, savait que Voltaire était revenu de Londres clandestinement, et que, s'il ne publiait pas d'ouvrages impies , il ne se gênait nullement pour faire profession d'impiété dans les réunions privées où l'on se plaisait à l'entendre, à l'encourager et à l'applaudir. De plus, le chef éloquent et spirituel du complot antichrétien avait reparu dans les assemblées de franc-maçonnerie, que le lieutenant de police faisait surveiller avec le plus grand soin, car le nombre des francs-maçons avait beaucoup augmenté depuis plusieurs années : de nouvelles loges avaient été fondées, à Paris, dans des auberges et chez des traiteurs, et les^ères, qui s'y rassemblaient secrètement à jour fixe, étaient en correspondance permanente avec les loges maçonniques de l'Angleterre et de l'Ecosse. On ne pouvait pas douter qu'une pareille association n'eût pour but d'attaquer et de ruiner la religion catholique. Le lieutenant de police manda donc Voltaire, et lui adressa de vifs reproches sur sa conduite et ses discours irréligieux. « Je ne crois pas, répondit Voltaire avec audace, qu'on songe à m'empêcher de parler chez mes amis. Je n'écris rien, je n'imprime rien qui puisse me rendre passible d'un blâme ou d'une poursuite de la part de l'autorité... — Vous avez beau faire, interrompit le magistrat.

quoique vous écriviez, vous ne parviendrez jamais à détruire la religion chrétienne. — C'est ce que nous verrons, monsieur le lieutenant de police ! » repartit vivement Voltaire , qui se sentait soutenu et protégé par son immense renommée de littérateur.

a Dès ce moment, dit Condorcet, Voltaire se sentit appelé à détruire les préjugés de toute espèce dont son pays était Tesclave. Il sentit la possibilité d'y réussir, par un mélange heureux d'audace et de souplesse, en sachant tantôt céder aux temps, tantôt en profiter ou les faire naître, en se servant tour à tour, avec adresse, du raisonnement, de la plaisanterie, du charme des vers ou des effets du théâtre. x> C'était , hélas ! la religion et toujours la religion que Voltaire et ses adeptes désignaient à mots couverts , en parlant de préjugés ou de superstition à combattre. A cette époque, il est vrai, Voltaire s'imposait une extrême réserve dans tout ce qui aurait pu passer pour un acte public, qui eût entraîné, par conséquent, une répression judiciaire contre l'auteur d'un ouvrage hardi ou scandaleux. Il semblait vouloir se consacrer à des œuvres de pure littérature , et ses succès au théâtre étaient bien faits pour le décider à renoncer aux polémiques et aux satires irréligieuses. Mais rien ne mettait un frein à l'audace de ses paroles, et il se posait en toute occasion comme l'ennemi acharné et irréconciliable du christianisme. Il avait pourtant des protecteurs qui l'excusaient, qui lui pardonnaient, en faveur de son esprit et de sa légèreté : le premier ministre, le cardinal de Fleury, M. de Chauvelin, qui fut garde des sceaux et ministre des affaires étrangères, Lamoignon-Malesherbes, premier président delà cour des aides, le duc de Richelieu, et beaucoup d'autres grands personnages de la cour, de là magistrature et de la finance, se montraient pleins de bienveillance et de sympathie pour le poëte et pour l'écrivain. Cette haute position littéraire aurait dû suffire à l'auteur delà jBennacZe, d' Œdtpe^ de Brutus et de Zaïre; mais il aspirait à une plus triste célébrité. Il composait en vers et en prose certains opuscules philosophiques, dans le genre de la fameuse J^î^re à Tirante^ qu'il n'avait pas osé faire imprimer depuis dix ans, mais qu'il récitait volontiers toutes les fois qu'on l'en priait. Il la récita ainsi à J.-B. Rousseau, qu'il était allé visiter à Bruxelles en 1736, et le vieux poëte exilé

rinterrompit brusquement, en disant que les vilains couplets dont il portait la peine depuis vingt-quatre ans, quoiqu'il n'en fût pas Fauteur, n'étaient pas aussi coupables ni aussi dangereux que cette Épître à Uranie^ ou plutôt à V Incrédulité. Telle fut la cause de la brouille et de la haine des deux poètes.

Voltaire avait alors compromis bien imprudemment son repos, par la publication des Lettres philosophiques. Ces lettres, écrites originairement en anglais, parurent d'abord à Londres, en 1728, et n'eurent qu'un faible retentissement hors de l'Angleterre; mais une traduction française, écrite par l'auteur lui-même et augmentée de nouvelles attaques contre la religion et la morale, fut réimprimée plusieurs fois clandestinement en France et à l'étranger. Voltaire avait donné ses soins à l'édition publiée à Paris, sous la rubrique d'Amsterdam. Le 10 juin 1734, à l'ouverture de la séance du parlement, Gilbert des Voisins, avocat du roi, prit la parole pour dénoncer à la cour l'apparition d'un livre intitulé Lettres écrites de Londres sur les Anglais^ livre qui ne se répandait que trop, dit-il, et qui était a propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et pour l'ordre de la société civile, d La cour, après délibéré, ordonna que ledit livre serait a lacéré et brûlé, dans la cour du palais, au pied du grand escalier d'icelui, par l'exécuteur de la haute justice, comme scandaleusement contraire à la religion, aux bonnes mœurs et au respect dû aux puissances, d L'arrêt fut immédiatement exécuté. Voltaire pouvait craindre de retourner, pour une troisième fois , à la Bastille, et d'y rester plus longtemps qu'en 1716 et en 1726. Il eut la prudence de se dérober aux poursuites qui le menaçaient, et pendant que ses amis travaillaient à l'assoupissement de cette affaire, il sortit de France, pour se mettre à l'abri d'une condamnation qui pouvait l'atteindre dans sa liberté et dans sa fortune. Il n'en fut que plus déterminé à continuer, avec persévérance , ses agressions systématiques contre la religion, mais il changea de tactique dans la guerre impitoyable et perfide qu'il allait faire sous le manteau de la philosophie : il n'eut pas honte de se condamner à l'emploi de toutes les ruses, de tous les subterfuges, de tous les mensonges, pour combattre ses adversaires les plus honorables, pour faire triompher ses idées les

plus perverses et les plus malfaisantes. A ses yeux, Timportance du but où il voulait parvenir autorisait , excusait tous les moyens. Il cachait adroitement la main qui faisait le mal ; il niait, il niait sans cesse, avec toutes les subtilités de la plus insigne fourberie , tous ses actes et tous ses ouvrages, que les philosophes de sa secte ne se lassaient pas de glorifier. Il commença par déclarer, avec toutes les voix de la publicité, que ses Lettres philosophiques avaient été indignement travesties par ses ennemis, et que YÉpUre à Uranie^ qu'on lui attribuait, était bien F œuvre posthume de Tabbé de Chaulieu !

a L'art de bouleverser les Etats, a dit Pascal, est d'ébranler les coutumes établies. ^ Voltaire excellait dans cet art funeste ; mais il n'était pas le seul. Une autre école philosophique s'était établie, qui prétendait surtout ramener la société à ses lois primordiales et la réformer. Les questions religieuses ne préoccupaient que médiocrement ces esprits généreux et chimériques, mais ils jugaient la société perfectible, ils croyaient posséder le secret de son perfectionnement, et ce secret, après l'avoir enseigné dans leurs livres, ils prétendaient s'en servir pour l'amélioration du sort de leurs semblables. Le premier qui s'était attribué le rôle de réformateur officieux de la société avait été le digne et vénérable abbé de Saint-Pierre (Charles-Irénée Castel), mort en 1743, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Il avait consacré sa vie au service de l'humanité, et, en croyant faire le bien de tous, il déchaîna sur la France le démon de la politique. Le cardinal Dubois avait dit, des écrits de cet incorrigible utopiste, que c'étaient les rêves d'un homme de bien. L'abbé de Saint-Pierre prit ces rêves-là au sérieux, et il écrivait, avec une conviction naïve, dans ses Observations politiques sur le gouvernement des rots de France : a Mes projets subsisteront; plusieurs entreront dans les jeunes esprits de ceux qui auront un jour part au gouvernement, et pourront être alors fort utiles au public futur. » Les idées de l'abbé de Saint-Pierre, a grand partisan de la populace, » dit l'abbé de Voisenon, devaient passer plus tard dans les ouvrages de J.-J. Roussealu.

Autour du bon abbé de Saint-Pierre, que tout le monde estimait et qui ne s'était jamais permis la moindre attaque contre les dogmes

de la religion, il y avait, depuis longtemps, une espèce d'association de grands seigneurs et de savants, la plupart indifférents aux choses religieuses, quelques-uns peut-être incrédules ou sceptiques, mais exclusivement préoccupés des sciences morales, économiques et politiques. C'étaient MM. de Coigny, de Matignon, de Lassay, de Noirmoutiers, de Saint-Contest, de Plélo ; c'étaient les abbés Alary, de Bragelonne, de Pomponne ; et, à côté de ces trois abbés, le chevalier de Ramsay, que Fénelon avait converti au catholicisme. On ne parlait donc jamais de religion, ou Ton en parlait avec respect, dans les réunions de ces philosophes, qui s'intitulaient économistes^ pour éviter toute confusion à l'égard de leurs sentiments et de leur but; mais, en revanche, on s'occupait très-activement de tout ce qui concernait la société civile et le gouvernement de l'Etat. Ces réunions se tenaient, depuis 1724, dans l'hôtel du président Hénault, où l'abbé Alary, de l'Académie française, habitait un modeste entresol. De là le nom de la Société du club de F Entresol, Le marquis d'Argenson, qui fut plus tard ministre des affaires étrangères et qui n'était encore que ministre d'État, faisait partie de cette société, dans l'institution de laquelle il voyait, disait-il, un des premiers symptômes de l'esprit public en France. Ce symptôme, dont il ne pressentait pas les dangers, annonçait déjà une révolution prochaine et inévitable dans tout le système de l'organisation politique et sociale. Quelques discussions hardies, qui eurent lieu dans les conférences de la société, arrivèrent aux oreilles du cardinal de Fleury, lequel s'en émut : le lieutenant de police Hérault reçut l'ordre de surveiller le club de l'Entresol et de savoir très-exactement ce qui s'y passait. Les rapports de police déterminèrent le premier ministre à ordonner la fermeture de ce club, qu'il regardait avec raison comme le berceau des novateurs.

La société des économistes n'en subsista pas moins, et elle fit même des recrues, qui augmentèrent sa force et son autorité, lorsque le docteur Quesnay en devint le chef. Quesnay, appelé de Mantes à Paris en 1727 par la faveur de la reine Marie Leczînska, qui le fit nommer chirurgien du roi, était l'inventeur d'un système philosophique, qu'il cacha sous le nom peu intelligible de Phystoeratie^ ce qui voulait dire, suivant lui, le

gouvernement de la nature et des lois naturelles ou physiques. Ce système devait exagérer celui de Tabbé de Saint-Pierre et favoriser le progrès des doctrines politiques de J.- J. Rousseau. Mais Quesnay ne demandait qu'une réforme complète dans la théorie de Timpôt, et le marquis d'Argenson, secrétaire d'Etat, adoptait absolument cette nouvelle théorie imaginée par le chirurgien du roi. D'Argenson en parla même à Louis XV, qui le renvoya au contrôleur général des finances. Celui-ci se moatra très-peu partisan de la -réforme projetée, et demanda au réformateur ce qu'il comptait faire des receveurs de tailles : ce Bon! s'écria d'Argenson; si l'on trouvait moyen d'empêcher qu'il y eût des scélérats, vous seriez inquiet de ce que deviendraient les bourreaux ! » Le duc d'Ayen, un autre économiste, qui se rangeait à l'opinion du marquis d'Argenson, alla proposer au roi les mêmes réformes financières. Louis XV, étonné et indécis, répondit que les fermiers généraux, dont on lui demandait la suppression, soutenaient l'Etat : ce Oui, sire, repartit le jeune duc d'Ayen , comme la corde soutient le pendu. 3) Ces deux réponses presque menaçantes, faites par des économistes, prouvent assez quelle était l'audace d'une secte qui se regardait comme destinée à corriger tous les abus et à changer de gré ou de force les institutions, les lois et les mœurs. Voltaire n'avait jamais sympathisé avec ces réformateurs politiques, qui n'épousaient pas ses opinions antireligieuses et qui refusaient de servir ses coupables projets contre le christianisme. « L'Europe, disait-il avec dédain en se moquant des économistes, l'Europe est pleine de gens qui, ayant perdu leur fortune, veulent faire celle de leur patrie ou de quelque État voisin. Ils présentent aux ministres des mémoires qui rétabliront les affaires publiques en peu de temps, et, en attendant, ils demandent une aumône qu'on leur refuse, d

Voltaire, éloigné de Paris, s'en rapprochait sans cesse par ses correspondances avec les hommes qu'il jugeait les plus portés à entrer tôt ou tard en lutte avec le christianisme ; mais le moment ne lui paraissait pas venu de donner le signal d'une guerre ouverte, déclarée à la religion ; il se contentait donc d'amasser en silence les armes qu'il comptait employer dans cette guQrre ; il s'attachait surtout à préparer

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des ouvrages écrits et conçus dans Tesprit philosophique, c'est-à-dire hostile à TEglise catholique. Les circonstances lui avaient donné un puissant et redoutable auxiliaire, plus intolérant et plus impie que luimême : c'était le prince royal de Prusse, Frédéric, qui devint son confident et son complice, plusieurs années avant de monter sur le trône. Ce prince avait accepté avec enthousiasme le plan de la conjuration tramée par les philosophes pour détruire la religion , mais comme il Se piquait d'être athée et matérialiste, avant d'être devenu roi luthérien, il se raillait des timidités et des scrupules de son illustre ami, qui persistait à rester déiste. Mais Frédéric changea tout à coup de ton, sinon de manière de voir, quand la mort de son père l'eut fait roi de Prusse (1740) ; il écrivit alors à Voltaire, qui l'invitait à se prononcer hautement contre toute religion révélée : d Je vous avoue, s'il faut s'enrôler sous la bannière du fanatisme, que je n'en ferai rien et que je me contenterai de composer quelques psaumes pour donner bonne opinion de mon orthodoxie. Socrate encensait les pénates ; Cicéron en faisait autant. Il faut se prêter au fanatisme d'un peuple futile, pour éviter la persécution et le blâme. ))

Ces leçons de prudence et d'hypocrisie étaient du goût de Voltaire, qui ne jugea pas l'heure venue de prêcher la guerre sainte des philosophes contre toutes les religions, en voyant que le nouveau roi de Prusse avait l'air d'oublier ses engagements envers la philosophie. Mais les espérances de l'infatigable ennemi du christianisme ne tardèrent pas à renaître, et il se crut plus près du but qu'il se proposait d'atteindre, lorsque le cardinal de Fleury, en cessant de vivre , cessa de le tenir dans une sorte d'exil en Lorraine. Il revint aussitôt à Paris et y retrouva tous ses amis, avec de nouveaux admirateurs enthousiastes. Madame de Pompadour et le duc de Richelieu se déclarèrent les complaisants de la secte philosophique, qui commença dès ce moment à battre en brèche les résistances du clergé et de la magistrature. Voltaire se sentait enhardi par l'indulgence du roi et par les sympathies des courtisans. Il ne rencontra plus même d'opposition à son entrée dans l'Académie française, où il acquit bientôt une prépondérance qui balançait celle du vieux Fontenelle. Là il fit alliance avec les philo-

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90 SOIENCES ET LETTRES.

sophes qui étaient déjà de T Académie , et avec ceux qui allaient en être. Fréret, Montesquieu, Mirabaud et d'autres ne s'offensaient pas de s'entendre qualifier du nom de philosophe^ mais ils refusaient absolument d'entrer, au profit de l'irréligion, dans une ligue périlleuse pour leur sécurité. Mirabaud lui-même, un matérialiste incorrigible, mais trop ami de son repos pour faire parade d'impiété, n'avouait à personne qu'il travaillât, de concert avec son ami d'Holbach, à différents ouvrages de philosophie, destinés non-seulement à combattre la religion chrétienne, mais encore à nier l'immortalité de l'âme, ainsi que l'existence de Dieu. Le baron d'Holbach, riche allemand naturalisé français, avait, pour ainsi dire, le fanatisme de la philosophie athée ; il réunissait à sa table et dans son salon une société choisie de philosophes, auxquels il enseignait presque naïvement l'athéisme. C'est de ce cluh holhachique , comme l'appelle J.-J. Rousseau, que devaient sortir les livres les plus hostiles et les plus odieux contre la religion. Un des habitués du club holhachique, Diderot, qui était tour à tour et même simultanément incrédule, sceptique, athée, prêcha le premier la croisade antireligieuse, antichrétienne, que Voltaire n'avait pas encore osé entreprendre ouvertement. Il fit d'abord imprimer une traduction de Y Essai sur le mériie et la vertu ^ du philosophe anglais Shaftesbury, qui avait voulu faire du théisme une religion. Cet ouvrage passa presque inaperçu; mais Diderot ayant essayé démettre au jour une partie de ses propres opinions dans les Pensées philosophiques ^ ce petit livre, imprimé sans nom d'auteur, fut condamné par le parlement et brûlé par la main du bourreau (1746). Dans cet ouvrage, Diderot paraissait être encore éloigné de l'athéisme; il détestait les faux athées : « Je plains les vrais, ajoutait-il, toute consolation est morte pour eux, et je prie Dieu pour les sceptiques : ils manquent de lumière. 3> La philosophie de Diderot devait faire bien du chemin, en moins de trois ans, car il était athée, quand il publia en 1749 sa Lettre sur les aveugles. Diderot adressa ce livre à Voltaire, qui avait fixé sa résidence en Lorraine. Voltaire, en lisant ce livre ingénieux et profond^ comme il le qualifie, comprit que Diderot, avec sa fougue, son audace, son éloquence, pouvait être le plus formidable antagoniste du

christianisme, mais il aurait voulu le dissuader de faire cause commune avec les matérialistes ; k Je ne suis pas, lui écrivait-il, de l'avis de

Flg. M.— DidBniC^d'apt«9teâ«alnde N.CkKhLo.gnTi pa

Saunderson, qui nie un Dieu parce qu'il est né aveugle... Il est fort impertinent de prétendre deviner ce que Dieu est et pourquoi il a fait ce qui existe, mais il me paraît bien hardi de nier qu'il est. » Voltaire néanmoins encourageait Diderot à poursuivre son rôle philosophique.

La Lettre sur les aveugles avait été signalée comme renfermant des paradoxes impies et aussi des allusions malignes à quelques personnages puissants : une lettre de cachet envoya Tauteur méditer, durant plusieurs mois, dans le donjon de Vincennes.

Diderot médita de telle sorte, qu'il conçut le projet de Y Encyclopédie^ et, en sortant de prison, il présentait à ses amis le plan de ce vaste recueil, qui s'annonça d'abord comme une simple traduction de l'Encyclopédie anglaise de Chambers, appropriée aux idées , aux besoins et au goût des lecteurs français ; mais ce n'était qu'un trompe-l'œil, une adroite supercherie, qui avait pour objet d'obtenir un privilège du roi, sans soulever la moindre opposition. Le but caché de Diderot et de quelques-uns de ses confidents intimes était surtout de faire pénétrer la philosophie, c'est-à-dire le scepticisme et l'impiété, dans les classes élevées, et de mettre entre les mains de tout le monde, à la faveur d'un Dictionnaire universel des sciences, les armes les plus redoutables de la polémique irréligieuse. On ne devait pas craindre, en effet, que ces énormes volumes, dont le prix n'était accessible qu'à la bourse des gens riches, et qui, par leur format comme par leur destination apparente, se refusaient à une lecture suivie, eussent la moindre action sur l'esprit public. Le roi et ses ministres, la marquise de Pompadour, qui réglait alors leurs décisions et qui était soutenue par une coterie de philosophes et d'économistes, les hommes les plus considérables de la cour, concoururent, par leurs souscriptions et par leurs encouragements, au succès de cette œuvre de désorganisation sociale. Le projet primitif de Diderot s'était agrandi, et l'on prévoyait déjà que l'ouvrage dépasserait de beaucoup les bornes qu'on lui avait assignées dans le prospectus. D'Alembert s'associait à Diderot pour diriger l'entreprise, pour revoir tous les articles, et aussi pour imposer un frein à la fougue de son ardent collaborateur. D'Alembert, qui depuis dix ans faisait partie de l'Académie des sciences et qui ne s'était fait connaître que par ses beaux travaux mathématiques, avait plus de mesure et plus d'adresse que Diderot lorsqu'il abordait les questions les plus épineuses de la métaphysique ; mais il nourrissait aussi plus de haine et plus de fiel contre la religion. Diderot se contentait d'être sincèrement maté-

Jl

rialiste et de le dire à mots couverts toutes les fois qu'il en trouvait roccasion. D'Alembert, au contraire, était déiste, et il ne rêvait que la destruction du dogme chrétien et de l'Eglise de Jésus-Christ.

Jj Encyclopédie était annoncée d'avance avec fracas ; on citait complaisamment les noms des rédacteurs estimables qui devaient y coopérer. Le savant médecin Falconet livrait son immense bibliothèque aux recherches des collaborateurs ; Tabbé Sallier mettait à leur disposition les trésors de la bibliothèque du roi ; d' Alembert se chargeait des articles de mathématiques et de physique générale ; J.-J. Rousseau, des articles de musique ; Tabbé Raynal, des articles de théologie. Plus de cent hommes de lettres et savants avaient promis leur concours. Mais Diderot se réservait la plus large tâche et la plus délicate, entre autres les articles de philosophie ancienne et moderne. Les deux premiers volumes ne parurent qu'en 1751 , après plusieurs années d'attente. Parmi une foule d'articles incomplets, vides et insignifiants, on remarquait d'excellents articles remplis de savoir, empreints d'une piquante originalité. Mais quelques-uns de ces articles furent signalés comme attaquant la religion, la monarchie et le gouvernement. Dans l'article Ame^ on crut voir les tendances du matérialisme le moins déguisé. Le clergé et la magistrature s'émurent à la fois de ces attaques audacieuses, que le nom de Diderot ne dénonçait que trop à l'indignation publique. U Encyclopédie trouva pourtant des défenseurs auprès de Louis XV et de ses ministres , qui hésitaient à se prononcer, en donnant satisfaction aux plaintes de l'autorité ecclésiastique. Enfin, le 7 février 1752, un arrêt du conseil supprima l'ouvrage, comme a contraire à la religion et à l'Etat. » Il s'était formé de toutes parts spontanément une sorte de ligue religieuse qui, en présence des périls de la situation, adjurait le gouvernement de faire appliquer les lois destinées à sauvegarder la société. Mais, en même temps, le parti philosophique, qui n'avait pas encore eu de cohésion ni de direction générale, faisait des prosélytes aussi aveugles que passionnés dans tous les rangs de l'aristocratie et de la bourgeoisie. U Encyclopédie^ aux yeux de ces preneurs improvisés , qui ne la connaissaient que par ouï-dire , était un monument national que

le gouvernement devait entourer d'une éclatante protection, dans l'intérêt des sciences , des lettres et des ,arts. La publication n'en resta pas inoins suspendue pendant dix-huit mois, au bout desquels M. de

Kg. II. — Le PUk»oph< ctaultable; d'aprjs !■&. Cnrcitui!.

Malesherbes, fils du chancelier Lamoignoii, autorisa, en sa qualité de directeur de la librairie, la continuation de cette vaste entreprise. Il avait cédé à des influences supérieures, notamment à l'injonction formelle du duc de Choiseul, premier ministre , qui cédait lui-même au désir de la marquise de Pompadour, l'admiratrice complaisante de

Voltaire et la protectrice des philosophes. Il fut seulement convenu que les volumes suivants de V Encyclopédie^ qui en aurait vingt-huit, y compris onze de planches , paraîtraient désormais, quoique imprimés à Paris, sous la rubrique de Neufchâtel.

A côté de Voltaire s'étaient élevés d'autres écrivains, qui partageaient avec lui, à des degrés inégaux, Tattention, la faveur et même l'admiration publiques. L'abbé de Condîllac, disciple de Locke, dépassant les conclusions du célèbre Essai sur V entendement humain^ enseignait, dans son Traité des sensations^ et dans une série d'ouvrages philosophiques destinés à l'éducation d'un prince de Parme, que toutes nos idées viennent des sens et que nos facultés les plus hautes rie sont que des sensations transformées. Son frère, l'abbé de Mably, formé à la même école, appliquait surtout la philosophie à l'histoire, à la législation et à la politique. Le président Montesquieu, l'ingénieux auteur des Lettres persanes^ préparait, dans le silence de la retraite, une œuvre moins frivole et plus digne de la gravité d'un magistrat, V Esprit des lois (1748), le plus grand monument qui eût encore été consacré en France à la science de la législation. On peut y relever des erreurs et des lacunes, et l'influence des climats sur le caractère des peuples et sur leurs institutions s'y trouve exagérée; mais, du moins, l'action salutaire du christianisme sur la civilisation y est clairement reconnue. Qi^e de fois n'a-t-on pas répété ces belles paroles de Montesquieu : « Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'autre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.... Nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens, que la nature humaine ne saurait assez reconnaître. 3) Ainsi le sentiment des bienfaits du christianisme n'était pas étouffé intérieurement chez les esprits les plus libres et les moins dociles, môme en ce siècle, où la philosophie semblait de plus en plus engagée sur la pente qui conduit à l'impiété. Bien moins sage que Montesquieu, Helvétius écrivait son livre De V Esprit (1758), dans lequel la morale est ramenée à l'intérêt personnel, et dont les doctrines égoïstes contrastaient avec le caractère généreux et les habitudes bienfaisantes de l'auteur.

SCIENCES ET LETTBES.

Cependant un nouvel écrivain venait de se révéler, qui allait balancer la renommée de Voltîùre, en exerçant par sa plume ardente et passionnée l'influence la plus profonde sur la marche des esprits. Jean- Jacques Rousseau apparut à ses contemporains, effrayés de ses paradoxes et attirés par son génie, comme le plus audacieux des novateurs. Dans le premier

des écrits qui fondèrent son orageuse célébrité, dans son Discours sur Vinfiuence des lettreit (1750), il dénonce la civilisation comme la source de toutes les misères morales qui désolent les sociétés, et glorifie l'ignorance et la barbarie comme la garantie de toutes les vertus. Dans son Discours sur l'inégalité des conditions^ et dans le Contrat social (1762), il sape les bases de l'ordre civil et se fait l'apôtre véhément des sophismes par lesquels les démagogues de tous les âges les ont ébranlées. Il écrit un roman, la Nouvelle Héldise (1761), dont la lecture porte le trouble dans l'imagination de toutes len femmes. Jl

expose, dans V Emile (1762), ud nouveau système dV'ducation, et il y introduit sa profession de foi philosophique et religieuse, qu'il met dans la bouche d'un vicaire savoyard. Là se retrouvent, sous laforme la plus

FIg. Oï. — Lo Vlc^re nTOTard; iTaprte Hocean. (Tit4 ^ l'^ftr, de Baostna.)

acerbe, toutes les objections qu'une fausse philosophie peut entasser contre la vérité de la religion chrétienne ; mais là aussi, par une étrange et heureuse inconséquence, on rencontre d'admirables élans

de spiritualisme, et la plus éloquente protestation que le XVIIP siècle ait entendue en faveur des principes éternels de la morale, de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Tâme, contre un matérialisme avilissant.

Le génie de Rousseau, sa prose entraînante, la témérité de ses paradoxes, les haines qu'il s'était attirées parmi les écrivains contemporains dont il détestait les doctrines impies, son aversion pour Voltaire, qui le lui rendit d'ailleurs avec usure, mille causes avaient contribué à lui donner des protecteurs puissants, des admirateurs passionnés, qui lui pardonnaient tous ses défauts, qui lui passaient toutes ses folies. Lorsqu'il fut décrété de prise de corps, à cause de son Émile^ que le parlement de Paris avait condamné au feu, cet ouvrage était dans les mains de tout le monde, à la cour. Un soir, M. de Bauflfremont, à qui Louis XV accordait une sorte de confiance intime, demanda au roi la permission de se retirer, ce Oii allez-vous? lui dit le roi. — Sire, répondit le courtisan, je vais m' enfermer chez moi, pendant deux ou trois heures, afin d'achever la lecture à^ Emile. — Est-ce que vous aimez réellement J.-J. Rousseau? reprit Louis XV. — Oui, sire, répliqua M. de Baulremont, il a vraiment de l'originalité et une éloquence persuasive. 3) Le roi devint pensif, et s'écria : « C'est singulier comme ce Genevois tourne la tête à tous mes sujets ! Vous verrez qu'il finira par déranger aussi la mienne, ajouta-t-il. Aujourd'hui on a la fureur de vouloir absolument penser le contraire des hommes célèbres qui nous ont précédés. i> Rousseau était un révolutionnaire , un démolisseur, qui ne laissait pierre sur pierre de l'édifice social. L'admiration que ses ouvrages les plus déclamatoires et les plus faux avaient excitée, se propagea dans les classes bourgeoises et bientôt après dans le peuple ^ qui ne connaissait pas même les titres des ouvrages de J.-Jé Rousseau. Celui-ci fut salué dès lors comme un grand réformateur politique^ qui s'était voué à la recherche des meilleurs moyens de rendre l'homme libre et heureux. On peut dire que Rousseau n'avait en France que des prosélytes et des fanatiques, au moment même où les philosophes de toutes les sectes et de toutes les coteries le regardaient comme leur adversaire le plus irréconciliable.

La philosophie, ou du moins cette mode de scepticisme et d'incrédulité qu'on qualifiait ainsi sans bien se rendre compte du mot et de la chose, avait fait cependant des progrès effrayants.

là Encyclopédie poursuivait sa marche dévastatrice et triomphante, malgré les mandements des évêques, malgré les censures de la Sorbonne, malgré les réquisitoires des parlements. Chaque nouveau volume publié produisait, dans les hautes classes, une sorte d'infatuation philosophique dont elles n'appréciaient ni les conséquences ni la portée. Bien peu de personnes graves lisaient ces énormes in-folios, oh le venin de l'athéisme et de l'irréligion était savamment distillé entre d'inoffensives dissertations scientifiques; mais ce venin, que des complices habiles et perfides avaient le soin d'extraire pour le répandre , se trouvait mêlé aux conversations des salons et des boudoirs, comme aux discussions des bureaux d'esprit. Voltaire avait applaudi, un des premiers, à l'œuvre de Diderot et de d'Alembert; il leur avait oifert, il leur avait prêté sa collaboration^ avec cette chaleur de dévouement qu'il mettait toujours au service de ses haines contre ce qu'il appelait la superstition^ et qui n'était autre que la religion révélée et le culte catholique. « Tant que j'aurai un souffle de vie, écrivait-il à d'Alembert ( 9 décembre 1755), je suis au service de l'illustre auteur de V Encyclopédie ; je me tiendrai toujours honoré de pouvoir contribuer, quoique faiblement, au plus grand et au plus beau monument de la nation et de la littérature. »

Voltaire, depuis la mort de son amie, madame du Châtelet, qui avait été sa bonne conseillère, ne s'imposait plus la même tactique de réserve et d'abstention. II se sentait appuyé, en France, par la marquise de Pompadour, par le duc de Choiseul, par le duc de Richelieu et par toutes leurs créatures, qui formaient une sorte de coalition en faveur des philosophes contre leurs antagonistes et leurs victimes, qu'on aifectait de comprendre sous la dénomination de Jésuites. Les jésuites, en effet , avaient tenté de faire tête à l'orage et de répondre aux calomnies dont les encyclopédistes se faisaient les échos : le haut clergé approuvait, encourageait cette noble croisade d'un corps religieux qui, depuis deux siècles, fournissait tant et de si vaîl-

lants soldats pour la défense de l'Église de Jésus-Christ ; mais les parlements, après avoir longtemps fait obstacle aux menées turbulentes des jansénistes, avaient fini par épouser leur querelle et s'inspirer de leur esprit : la Compagnie de Jésus était condamnée à disparaître, en vertu d'un jugement solennel, au moment même oh Y encyclopédie soufflait le feu de la rébellion antichrétienne et antimonarchique. D' Alembert avait été prophète, quand il s'écriait avec une joie féroce, dans une lettre à Voltaire : <c Je vois les jansénistes mourant de leur belle mort, l'année prochaine ,* après avoir fait périr cette année les jésuites de mort violente, d La philosophie du XVIIP siècle marchait , par différents chemins, vers le but qu'elle entrevoyait vaguement à travers les sinistres lueurs de l'avenir. Il n'y avait pas moins de quatre ou cinq écoles de philosophes qui travaillaient à la fois à la révolution religieuse, politique et sociale. Les économistes étaient conduits par Quesnay et Turgot; les matérialistes, par le baron d'Holbach; les politiques ou les républicains, par J.-J. Rousseau ; les sceptiques et les anti-chrétiens, par d'Alembert, Diderot et Voltaire. De tous ces groupes en révolte contre la société , le plus redoutable , et le plus nombreux, c'était celui de Voltaire et de d'Alembert, qui s'était donné pour tâche principale d'écraser rùifâme^ c'est-à-dire la religion chrétienne, comme ne cessait de le dire Voltaire dans son active correspondance avec d'Alembert, Damilaville, etc.

C'était vers ce temps-là que Voltaire saisissait habilement toutes les occasions d'ajouter à son auréole de gloire littéraire une couronne plus rayonnante encore*, qu'il se fit décerner par acclamation, pour ainsi dire, dans le temple de la Philosophie. Cette couronne était celle de la tolérance et de l'humanité. Voltaire était devenu tout à coup, avec une ardeur généreuse, avec un dévouement infatigable, quoique non exempt de vanité personnelle, le défenseur né de l'innocence opprimée et vaincue, le réformateur suprême des arrêts de la justice aveugle et partiale. Un protestant de Toulouse, Jean Calas, accusé d'avoir tué son fils qui voulait se faire catholique, fut mis en cause avec toute sa famille et condamné à être roué vif (9 mars 1762). Voltaire appela de la sentence à l'opinion publique, et ses écrits éloquents en faveur des Cahis émurent.

BOulevèrept l'indignation de la France entière ; un arrêt du conseil du roi réhabilita la nuilheurense victime d'une erreur judiciaire, « Il est

- D'Alfflnlierl ; d'uprt» lodeBin de Jollaln, gniv* pw HEnriqnei

vrai que la justification des Calas m'a causé une joie bien pure, écrivait Voltaire à M. de Bordes (23 mars 1765) ; cette aventure peut désarmer le bras du faoatisme , ou du moins émousser ses armes. » Bientôt une

affaire crimînelle du même genre învita Voltaire à s'en mêler encore de la même façon. Un autre calviniste de Castres, Sir ven, accusé d'avoir noyé sa fille, par crainte de la voir entrer dans un couvent, eut le bonheur d'échapper à ses juges : il vint trouver Voltaire à Ferney, et Voltaire se fit aussitôt son avocat : « Il faut réussir à l'affaire Sirven comme à celle de Calas, écrivait-il à son ami Damilaville. Ce serait un crime de perdre l'occasion de rendre le fanatisme exécrable, d On ne sait que trop ce que les philosophes entendaient ^sx fanatisme. Grâce à Voltaire et à ses chaleureux plaidoyers, Sirven fut reconnu innocent. Avant cette nouvelle victoire de Voltaire, le jeune chevalier de la Barre, un philosophe, celui-là, et non plus un protestant, avait été condamné à mort pour crime d'impiété et d'outrage public à la religion. Ce fut seulement après l'affreuse exécution d'Abbeville (1766) que Voltaire prit en mains la défense du déplorable auteur cl'un acte de folie irréligieuse : il réussit, sans doute, par ses fougueuses protestations, à exciter la pitié en faveur du triste héros de ses tristes doctrines, mais il ne le justifia pas. II avait été mieux inspiré lorsqu'il avait entrepris la réhabilitation de l'infortuné Lally, qui, à la suite d'un procès inique, avait péri également sur l'échafaud. Cette réhabilitation, il la poursuivit sans relâche pendant plus de douze ans, et il ne l'obtint que sur son lit de mort, où il se ranima un moment pour écrire ces mots, dignes d'un vrai philosophe : a Je meurs content; je vois que le roi aime la justice, d

Quand on juge cette époque à distance , on est frappé de l'inconséquence de cette philosophie du XVIIP siècle, si fortement éprise d'idées humanitaires, et à laquelle on ne saurait refuser certaines tendances généreuses, ne se lassant pas de diriger ses principaux traits contre l'Evangile, oîi toutes les idées de charité, de justice et de dignité humaine ont trouvé leur formule la plus parfaite, pour réaliser le plus grand mouvement d'émancipation sociale qu'offre l'histoire du monde. Trompés peut-être par le spectacle de certains abus, confondant, avec plus ou moins d^^ bonne foi, la cause de ces abus avec ce qui est le fond même et l'essence du christianisme, les philosophes déchaînèrent contre la religion chrétienne des haines aveugles, dont la persécution révolutionnaire fut le plus exécrable instrument, et qui

parurent Farracher un instant du sol national, oh elle ne tarda pas depuis à jeter de nouvelles et puissantes racines.

Malgré les protestations éloquentes de Lefranc de Pompignan, malgré les réfutations savantes et péremptoires de Tabbé Bergier et de Tabbé Guénée, malgré les sarcasmes et les épigrammes de Palissot, qui avait en plein théâtre démasqué la philosophie dans sa comédie des Philosophes^ en 1760, la conspiration philosophique en était venue à son but ou du moins paraissait en approcher. Diderot avait achevé enfin \ Encyclopédie (1772) : « Ily avait de quoi en faire un chef-d'œuvre, dit Voisenon, qui se piquait aussi d'être un peu philosophe, si les gens de lettres qui Font entrepris avaient fait une association au lieu d'une conjuration ; mais les chefs, souvent désunis entre eux, se rallient toujours pour détruire la distinction des rangs. Philosophes despotes, ils veulent être les professeurs des rois : on prononce contre eux l'anathème. Ce sont les Romains delà littérature ; ils veulent asservir l'univers, au lieu de chercher à en être ignorés. Ils croient que les jésuites ont été chassés, parce qu'ils n'ont pas ménagé Y Encyclopédie ; ils haïssent les jansénistes, parce que ceux-ci les accusent de détruire la religion ; ils soutiennent que le parlement n'entend rien à l'administration, parce qu'il a condamné V Encyclopédie ; ils frondent le ministère, parce qu'il a laissé jouer la comédie des Philosophes. 3) Cette comédie, spirituelle et malicieuse, (( a renversé pour un temps, selon l'ingénieuse expression de Voisenon, la monarchie de ceux qui ne veulent pas de monarque. » Mais elle s'attaquait bien moins à la secte des incrédules, à la petite église des déistes, qu'à la redoutable école de J.-J. Rousseau, qui, moins hostile à la religion, prétendait renverser la société pour la reconstruire de fond en comble d'après les lois naturelles. Voisenon n'était que l'écho de la plupart des philosophes contemporains, lorsqu'il disait : a Jean-Jacques est un fou à part. C'est un encyclopédiste qui a fait une secte différente de la secte fondamentale, comme Ali en a fait une différente de celle de Mahomet. C'est un martyr de l'amour-propre mal entendu. 11 a trouvé son vrai talent, qui est celui des inconséquences , des paradoxes et des contradictions : il le Cultive avec soin dans tous ses ouvrages. y>

Le règne de Louis XVI avait donc commencé sous des auspices me-

naçants, aux yeux des hommes sensés et impartiaux qui s'étaient effrayés du triomphe momentané de la ligue des philosophes voltairiens. Déjà les attaques les plus habiles et les plus infâmes contre la religion ne rencontraient que mépris et indifférence. Voltaire, il est vrai, trônait dans sa gloire, mais on ne lisait plus ses livres philosophiques ou plutôt on ne les admirait plus. En revanche, les idées de Rousseau, ses sophismes, ses utopies , ses prophéties se répandaient , comme un poison invisible, dans toutes les théories de la science économique et sociale, qui était devenue une des forces dominantes de la nouvelle philosophie . La marquise du Deffant avait beau dire dans ses lettres, que d le Turgot était un fou qui n'avait pas le sens commun et un sot aniînal, » Turget était premier ministre du roi, qui le laissait mettre à l'essai les systèmes imprudents des économistes. Ce fut là le point de départ de l'application des malheureuses théories de Rousseau. Celui-ci vivait encore, comme un solitaire, dans son ermitage d'Ermenonville; Voltaire vivait aussi, plus qu'octogénaire, comme un souverain entouré d'esclaves et de courtisans. Ils n'étaient pourtant pas plus estimés l'un que l'autre de ceux qui les avaient vus de près, et qui les jugeaient avec connaissance de cause, d On s'afflige , disait le philosophe Chamfort, en songeant que Voltaire et Rousseau, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés et avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d'actions très-condamnables, de sentiments quelquefois très-pervers. » Rousseau, dans un accès de misanthropie, mit fin à ses jours (3 juillet 1778) ; un mois auparavant (30 mai). Voltaire, sur son lit de mort, aurait reçu les consolations de la religion, si ses disciples eussent laissé arriver jusqu'à lui le prêtre qu'il réclamait à grands cris, qu'il attendait av^c une terrible angoisse, a On attendait, après sa mort, dit Mercier, une espèce de testament oh il se fût montré libre et fier, après avoir passé sa vie à être souple et adroit. On a dit que le curé de Saint-Sulpice l'exhortant à reconnaître le nom de Jésus-Christ à son lit de mort, il avait répondu : Au nom de Dieti^ ne m en parlez pas. Il faut se défier des novissima verba (dernières paroles) attribuées aux grands hommes* » La mort de la

plupart des philosophes du XVIIP siècle devait être un terrible enseignement. Voltaire mourut en désespéré, selon le témoignage de sou médecin Tronchin et du maréchal duc de Richelieu. D'Aleinhert fit appeler un prêtre, comme avait fait Voltaire, et Condorcet, qui ne permit pas

au prêtre de parvenir auprès du philosophe mourant, se vanta d'avoir empêché la conversion de son ami : a Si je ne m'étais pas trouvé là, disait-il souvent, il faisait le plongeon ! » Quant à Diderot, il prévoyait sa mort prochaioe, qui eut lieu le 2 juillet 1784, quand il reçut plusieurs fois M. de Tersac, curé de Saint-Sulpice ; mais ces visites, qui

ivtn» BifccLR. — urmiB, nciiscits rr Âim. — 14

inquiétaient les adeptes du créateur àe^V Encyclopédie ^ furent arrêtées avant qu'elles eussent peut-être porté fruit. D'autres philosophes, tels que Marmontel et la Harpe, eurent du moins la liberté de se convertir, en abjurant solennellement leurs erreurs.

Mercier, qui rédigeait au jour le jour son Tableau de Paris ^ bien peu d'années avant la révolution de 1789, constatait avec horreur, lui philosophe, les progrès du matérialisme ou plutôt de l'indifférence religieuse : oc Le matérialisme , disait-il , n'est que trop répandu, non parmi les infortunés, les pauvres , les êtres souffrants , qui auraient peut-être droit de se plaindre du fardeau de l'existence , maïs parmi les riches, les hommes aisés, qui jouissent de la vie. Cette déplorable erreur n'est pas raisonnée chez le plus grand nombre. C'est oubli , insouciance, distraction, amour du plaisir. Chez d'autres, c'est manque de sensibilité. Ceux qui l'affichent ne sont que de misérables perroquets dans la société honnête, et ce scandale est proscrit généralement. L'athéisme est la somme totale de toutes les monstruosités de l'esprit humain. Il y entre de l'orgueil, du fanatisme, de l'ignorance, de l'audace. C'est une manie destructive qui fait un désert du brillant spectacle du monde, et qui avoisine la démence. L'athéiste est un être dangereux, et le peuple, qui juge par instinct, pense que k plus ferme appui de la morale sera toujours dans la connaissance de Dieu, car qui ne croit à rien est bien près de devenir un malhonnête homme. y> Mercier, qui s'exprimait ainsi avec tant d'élévation , était un philosophe de l'école de Rousseau , et pourtant il avait vu un des premiers poindre l'aurore d'une révolution sociale, que le Père Beauregard annonçait en ces termes prophétiques, deux ans avant la mort de Voltaire , dans un sermon prêché à Notre-Dame : « Oui, c'est aux rois et à la religion que les philosophes en veulent ; la hache et le marteau sont dans leurs mains ; ils n'attendent que l'instant favorable pour renverser le trône et l'autel. Oui, vos temples, Seigneur, seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit! ï>

Coodition del gelu ds lettres &u oommeDceineiit dn XTIU* sièvle. — Leur importnnoe DOnretle. — La poésie iTiiqae : J.-B. Rooaseia et Lefrauc de Pomiùgnan. — La poéeïe épiqne : Toltoire et la Htnriade, L. Bacine, Gieseet. — l» poéwe légère : la table, le conte et l'épigramme. -~ la poésie didactique et deacriptire. — La poésie erotique. — La poâeie popnMre. — Le« poi*mes eo prose. — Le roDian ; le Sage, Harivanz, Préroet, madame Riccobooi ; inflaence de BichardsoD. — J.-J. Bouaseaa et la NtmatUt Hibâte. — Contea ea prose : Hamiltoa , Voltaire, Hamontei, — Tradactions et compilations. — L'Éloqaence.

UCUN siècle n'a été plus littéraire que le XVIII"; aucun n'a produit un plus grand nombre d'ouvrages de littérature. On comprend que le nombre des auteurs s'était accru dans la même proportion, et l'on peut attribuer à bien des causes cet accroissement extraordinaire d'écrivains et de livres. î La fureur des Français , c'est d'avoir de l'esprit, disait Montesquieu en 1720, dans ses Lettres persanes, et la fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des livres. » Montesquieu avait un profond dédain pour la plupart des livres qui se publiaient à cette époque, et il supposait que les auteurs de ces livres étaient des sots à qui la vanité avait mis la plume à la main. « La Nature, ajoutait-il semblait avoir sagement pourvu à ce que les sottises des hommes

fussent passagères, et les livres les immortalisent. y> Mais les livres, en ce temps-là comme de tous temps, n'avaient généralement qu'une existence éphémère, quelle que fût leur vogue au moment de leur apparition, et ils tombaient d'autant plus vite dans l'oubli, que leur création avait été moins laborieuse et moins lente. « Ce sont les feuilles des arbres, disait Fontenelle : dès qu'elles commencent à jaunir, on oublie qu'elles ont été vertes et fraîches , et quand on marche dessus , elles ne servent plus qu'à faire du fumier. » Les ouvrages de littérature se multiplièrent à l'envi, lorsque le goût des lettres devint une mode, et cette mode, qu'on voit naître sous la régence, est à peine née, qu'elle se répand et qu'elle s'enracine, pour ainsi dire, dans toutes les zones de la société française, qui s'intéresse à la culture des lettres et qui se plaît à l'encourager. C'est une mode, qui varie sans doute et qui change d'objet comme toutes les modes, mais qui persiste à travers toutes les transformations de l'esprit public et qui exerce plus d'empire, à mesure qu'on voit s'augmenter la quantité des livres de littérature légère, condamnés, par leur caractère même et par leur destination, à tomber bientôt dans l'oubli et à ne pas laisser plus de traces que les feuilles des arbres à la fin de la belle saison.

Cette littérature légère avait été relativement modérée et restreinte dans ses productions, durant les dernières années de Louis XIV : il ne paraissait, à* cette époque, que peu de poésies et fort .peu de romans ; on lisait beaucoup moins que dans la période brillante du grand siècle , ou plutôt on s'était habitué à des lectures plus sérieuses : on relisait surtout les œuvres des auteurs en renom, et ces œuvres étaient souvent réimprimées. La fameuse querelle des Anciens et des Modernes avait été encore un mouvement littéraire, auquel la société polie daigna prendre part un moment, mais qui s'était continué dans les académies, dans les bureaux d'esprit et dans les cafés ; car les cafés , à cette époque , devenaient le rendez-vous ordinaire des auteurs et surtout des poètes, qui avaient été graduellement éloignés des salons, oh la réserve et le rigorisme régnaient à la place de l'aimable facilité des mœurs d'autrefois. Les gens du monde étaient-ils las de lire des vers ou de la prose et d'en entendre parler? Les gens de lettres étaient-ils déchus de

LA.LITTEBATUEE. 109

tout prestige et ne semblaient-ils plus dignes de tenir rang parmi les gens du monde? Quoi qu'il en fût, depuis 1700 jusqu'à la mort du vieux roi, les auteurs ne furent plus admis dans la bonne société, et leurs ouvrages n'y pénétrèrent pas davantage. Les choses changèrent presque aussitôt, sous les auspices de la régence du duc d'Orléans. Les gens de lettres , sans abandonner les cafés où ils avaient élu domicile , ren- ■ trèrent avec les honneurs de la guerre dans les salons dont ils étaient

:; d'aprh If pnrtrdt de H, R[gsud. graT« puDosalci (IIU).

bannis , et les relations sociales se rétablirent sur le meilleur pied entre les gens de lettres et les gens du monde. Écoutons Duclos, dans ses Considérations sur les mœurs de ce siècle ; « Il y a deux sortes de conditions qui ont plus de relations avec la société, et surtout avec les gens du monde, qu'elles n'en avaient autrefois. Ce sont les gens de lettres et les gens de finance; ce qui ne doit s'entendre que des plus distinguas d'entre eux, les uns par leur réputation et leur agrément, les autres par une opulence fastueuse. Autrefois les gens de lettres, livrés à l'étude

et séparés du monde, en travaillant pour leurs contemporains, ne songeaient qu'à la postérité. Leurs mœurs pleines de candeur et de rudesse n'avaient guère de rapport avec celles de la société, et les gens du monde, moins instruits qu'aujourd'hui, admiraient les ouvrages ou plutôt le nom des auteurs, et ne se croyaient pas trop capables de vivre avec eux. Il entrait même dans cet éloignement plus de considération que de répugnance. Le goût des lettres, des sciences et des arts a gagné insensiblement, et il en est venu au point que ceux qui ne l'ont point l'affectent. On a donc recherché ceux qui les cultivent, et ils ont été attirés dans le monde à proportion de l'agrément qu'on trouve dans leur commerce. On a gagné de part et d'autre à cette liaison. Les gens du monde ont cultivé leur esprit, formé leur goût et acquis de nouveaux plaisirs. Les gens de lettres n'en ont pas retiré moins d'avantages : ils ont trouvé de la considération, perfectionné leur goût, poli leur esprit, adouci leurs mœurs et acquis, sur plusieurs articles, des lumières qu'ils n'auraient pas puisées dans les livres. »

Ce fut donc l'esprit, ou plutôt la culture de l'esprit, qui contribua le plus à établir une sorte d'égalité entre toutes les classes de la société polie. (?c C'est un des. grands avantages de notre siècle, écrivait Voltaire vers ce temps-là, que ce nombre d'hommes instruits qui passent des épines des mathématiques aux fleurs de la poésie, et qui jugent également bien d'un livre de métaphysique et d'une pièce de théâtre. L'esprit du siècle les a rendus pour la plupart aussi propres pour le monde que pour le cabinet, et c'est en quoi ils sont fort supérieurs à ceux des siècles précédents. i> Voltaire ne reconnaissait pas moins en principe, que a le mot aiUeur est un nom générique qui peut, comme le nom de toutes les autres professions, signifier du bon et du mauvais, du respectable et du ridicule , de l'utile et de l'agréable ou du fatras de rebut. y> L'auteur du Dictionnaire philosophique^ qui ne manque jamais d'exprimer le mépris que lui inspirait la tourbe écrivassière, se plaît à rendre hommage à la dignité des lettres dans la personne de leurs plus honorables représentants : oc Les auteurs véritables , dit-il^ sont ceux qui ont réussi dans un art véritable^ soit dans l'épopée, soit dans k tragédie, soit dans la comédie, soit dans l'histoire ou dans la

philosophie, qui ont enseigné ou enchanté les hommes. Les autres sont parmi les gens de lettres ce que les frelons sont parmi les oiseaux, d Sous Louis XV, comme Duclos nous l'apprend dans ses Mémoires^ « un homme de lettres qui savait vivre était reçu dans les meilleures sociétés... Alors les gens distingués allaient au-devant des lettrés et leur offraient des places lucratives. Les hommes de lettres, pourvu qu'ils soient d'une famille honnête et sans liens de dépendance personnelle, peuvent vivre avec ce qu'il y a de plus grand, si les mêmes goûts et les mêmes idées les associent. » Telle était l'origine de cette égalité morale que les gens de lettres, bien nés et bien élevés, avaient introduite dans toutes les sociétés oîi l'esprit marchait de pair avec la noblesse. Sans doute il y avait des exceptions et d'étranges contrastes chez les personnes mêmes qui se montraient les plus empressées à recevoir des gens de lettres et à les attirer par toutes sortes de politesses et de flatteries. Ainsi la vieille marquise du Deffant , qui avait autour de son fauteuil d'aveugle une cour spirituelle de littérateurs français et étrangers, écrivait en confidence à son ami Walpole : « Soyez sûr qu'il n'y a rien de plus ennuyeux, de plus fastidieux, que tous les écrivains et tous les auteurs. On ne voit, dans la société, que des imbéciles qui ne savent rien, qui ne sentent rien, qui ne pensent rien, ou des gens d'esprit pleins d'eux-mêmes , jaloux, envieux, qu'il faut haïr ou mépriser. y> Voltaire semblait avoir prévu la réponse, que madame du Deffant, malgré tout son esprit, eût mérité de recevoir : « Le plus grand malheur d'un homme de lettres n'est peut-être pas d'être l'objet de la jalousie de ses confrères, la victime de la cabale, le mépris des puissants du monde, c'est d'être jugé par les sots . 5) Les littérateurs, en effet, avaient trop souvent à se plaindre des jugements légers ou injustes des gens du monde, qui s'érigeaient en arbitres du goût et qui tranchaient des questions d'art avec une capricieuse ignorance. Fontenelle, qui fréquentait plus que personne la société des beaux-esprits, en était à regretter quelquefois d'avoir pris la parole devant eux : a Que de bonnes choses, disait-il à ce propos , vont tous les jours mourir dans l'oreille d'un sot ! » On s'explique ainsi pourquoi les littérateurs se trouvaient mieux à l'aise dans les cafés, où ils avaient un auditoire plus littéraire,

sinon plus sympathique. Voici un curieux tableau de cette vie de café, d'après les Mémoires de Duclos : <l Lamotte, dit-il, était qualifié le plus aimable des gens de lettres. Il était le dieu du café Gradot. (Voy. ci-après, le chap. Critique littéraire.) Après avoir vécu dans la meilleure, société de Paris et de la cour, devenu aveugle et perclus, il se faisait porter en chaise au café, pour se distraire de ses maux dans la conversation des savants et gens de lettres , qui s'y rendaient aussi. Là se rencontraient Maupertuis, Saurin, Nicole, de T Académie des sciences. Melon l'économiste et d'autres. Lamotte était le point de réunion de l'assemblée , et personne n'y était plus propre par le ton de politesse qu'il mettait dans la discussion. »

Duclos, qui ne débuta dans les lettres que longtemps après Lamotte et Fontenelle, s'était distingué aussi par sa verve originale, parmi les habitués du café Gradot, avant de devenir un des ornements de la société du comte de Caylus et des sociétés les plus spirituelles de la capitale. C'est là qu'il dut à son titre d'homme de lettres les moyens de faire son chemin dans le monde et d'arriver à la fortune. 'i Les lettres ne donnent pas précisément un état, dit-il dans ses Considéraiions sur les moeurs^ mais elles en tiennent lieu à ceux qui n'en ont pas d'autre, et leur procurent des distinctions que des gens qui leur sont supérieurs par le rang n'obtiendraient pas toujours. L'esprit a l'avantage que ceux qui l'estiment prouvent qu'ils en ont eux-mêmes... Mais, depuis que le bel esprit est devenu une contagion, tel s'érige en protecteur, qui aurait besoin lui-même d'être protégé. Les succès de quelques gens de lettres en ont égaré beaucoup, car les gens de fortune qui ont de l'esprit et des lettres recherchent les gens de lettres et se font honneur de leur amitié : tous se sont flattés de jouir des mêmes agréments, et plusieurs se sont trompés. J) Ces déceptions n'étaient que trop fréquentes, et les malheureux jeunes gens qui venaient de province à Paris pour chercher un Mécène, ne parvenaient pas même à franchir le seuil de ces sociétés intelligentes, où la littérature était en pleine faveur, et qui accordaient tant de sympathie aux gens de lettres. Voltaire, qui avait fait la cruelle satire du Pauvre diable pour peindre le degré d'abjection auquel pouvait conduire le métier litté-

raire, n'hésitait pourtant pas à déclarer que les gens de lettres, en France, n'avaient jamais eu tant de noblesse dans l'esprit, a: excepté,

Flg. 41. - Dédloue d'an pa&ne épliHK ; d'âpre Ig lablpu de WtUe , e

ajoutait-il, quelques malheureux qui se disent gens de lettres, dans le même sens que des barbouilleure se vantent d'être de la profession de Raphaël et que le cocher de Vertaraont était .poëte. »

Les poètes, cela se conçoit, étaient en majorité parmi les auteurs ; ils étaient aussi les plus dédaignés , lors même qu'ils n'étaient pas les plus insupportables, et la plupart végétaient dans la misère, ens'indignant d'être ignorés ou méconnus et en comptant sur l'immortalité de leur nom. On les fuyait en général, et on les laissait croupir, mourir, dans leur orgueil incurable. (( Dites-moi, demande un des hôtes étrangers que Montesquieu a fait venir à Paris dans ses Lettres persanes, dites-moi qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé , qui fait quelquefois des grimaces et a un langage différent des autres ; qui n'a pas d'esprit pour parler, mais parle pour avoir de l'esprit? — C'est, me répondit-on, un poëte et le grotesque du genre humain. Ces gens-là disent qu'ils sont nés ce qu'ils sont, cela est vrai, et aussi ce qu'ils seront toute leur vie, c'est-à-dire les plus ridicules de tous les hommes. Aussi, ne les épargne- t-on point ; on verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine a fait entrer celui-ci dans cette maison, et il y est bien reçu du maître et de la maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à l'égard de personne, d Montesquieu n'aimait pas les poètes, parce qu'il n'avait fait que de mauvais vers. Voltaire, qui était poëte, témoignait plus d'indulgence et de pitié pour ces tristes victimes de la manie poétique : a: Le nombre de ceux qui se perdent par cette passion, dit-il dans les notes de son Apologie du Ivjxe^ est prodigieux ; ils se rendent incapables d'un travail utile ; leur petit orgueil les empêche de prendre un emploi subalterne , mais honnête, qui leur donnerait du pain ; ils vivent de rimes et d'espérances, et meurent dans la misère, d

Les poètes, les romanciers, les compilateurs, les gens de lettres à la solde des libraires , et notamment ceux qu'on généralisait sous les noms de folliculaires ou rédacteurs des journaux littéraires, ne faisaient que pulluler; il en arrivait tous les jours une nichée, par le coche! comme disait Piron. H y aurait eu de quoi fatiguer et dégoûter le public, si le goût des lettres ne fût pas entré aussi avant dans les mœurs, dans les habitudes de tout le monde. La lecture faisait la principale occupation des femmes les plus frivoles. On comprend que tant de gens vivant de leur plume en vivaient mal, et qu'ils

finissaient par mourir de faim, a La pauvreté de l'homme de lettres, disait Mercier, est un titre de vertu, et prouve qu'il n'a jamais avili sa personne ni sa plume. 3) Ailleurs il revient sur ce douloureux sujet qui l'obsède : a La plus déplorable condition, dit-il, c'est de cultiver les lettres sans fortune, et voilà le partage du plus grand nombre des littérateurs. Ils sont presque tous aux prises avec l'infortune. Il en résulte un débat éternel entre la hauteur, la noblesse des idées , et les besoins impérieux et avilissants. C'est un supplice journalier intolérable. Il faut qu'il tue l'homme ou son génie. Que celui qui ne se trouve pas au-dessus du besoin, se garde bien de vouloir fonder sa subsistance sur sa plume ! Eh ! n'ai-je pas vu mourir dans les horreurs de lî indigence quelques gens de lettres timides et honnêtes? Le secours est arrivé le lendemain de leur convoi. » C'est ce qui s'était passé à la mort du poëte Malfilâtre. Sa bière était à la porte , quand on apporta pour lui une somme d'argent qui l'eût peut-être sauvé, si elle était venue deux jours plus tôt. Le nombre des protecteurs, il est vrai, avait beaucoup diminué, mais l'espèce n'en était pas perdue, et quelques gens de lettres obtenaient des pensions ou des places du gouvernement. Ces privilégiés n'étaient pas toujours, bien entendu, les plus méritants. Aussi, la jalousie féroce de confrères déshérités atteignait-elle des proportions homériques. Ce fut là certainement l'origine de cette redouta.ble opposition qui se forma, contre le gouvernement et la cour, parmi les gens de lettres ; opposition qui eut tant d'influence sur la marche des événements politiques, aux approches de l'année 1789.

La poésie et la littérature avaient eu un rôle plus restreint et plus effacé , au commencement du siècle. Boileau rimait encore , mais péniblement et pauvrement. La dernière édition de ses œuvres (1701, in-4** et in-12), qu'il appelait son édition ^i?onlte, ne contenait qu'un petit nombre de pièces nouvelles, entre autres la satire XI et une vingtaine d'épigrammes , et il ne composa depuis qu'une satire sur l'Equivoque , la plus lourde, la plus faible de toutes ses satires, ce qui ne l'empêchait point déjuger avec un profond dédain tous les poètes qui ne se rangeaient pas sous sa férule : « Les Pradon de mon temps, disait-il, étaient des aigles auprès de ces gens-là ! » Ses derniers soupirs littéraires furent toutefois

un écho plaintif de la querelle des Anciens et des Modernes. Il mourut, en 1711, à Tâge de soixante-seize ans, et il n'eut pas le chagrin de voir paraître V Iliade d'Homère, réduite en douze chants, dépouillée de toutes ses beautés poétiques et platement travestie en vers pitoyables par Lamotte-Houdard. Cet essai malheureux fit moins de tort à Homère qu'à Lamotte , qui s'était déjà fait connaître par des odes morales mieux pensées que bien écrites et par des églogues non moins prosaïques. Madame Dacier, qui avait traduit l'Iliade en prose, prit de haut la défense de la poésie grecque et protesta contre la corruption du goût. L'Académie française possédait encore deux poètes de l'école d'Horace et de la Fontaine : Régnier Desmarais et Pavillon; quant à Fontenelle, qui avait fait des poésies pastorales et des. héroïdes à la manière d'Ovide, il n'était que gracieux, élégant et spirituel, sans être vraiment poète. Deux poètes charmants, délicats et vraiment anacréontiques , l'abbé de Chaulieu et la Fare, ne déposaient leurs ouvrages que dans la mémoire de leurs compagnons de plaisir et de table. Lamotte, qui semblait n'avoir fait des odes que pour prouver l'insuffisance du vers français dans le lyrisme, composa des fables, versifiées avec peu de grâce et d'élégance , mais pleines de finesse et de malice : « Homme d'un esprit plus sage et plus étendu que sublime, dit de lui Voltaire dans le Sûch de Louis XIV; écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant de feu et d'élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu'il n'est permis de négliger qu'en faveur du sublime ; mais de beaux morceaux qui nous restent de lui empêcheront toujours qu'on le mette au rang des auteurs méprisables. y> Le rival de Lamotte était Jean-Baptiste Rousseau (né en 1671, mort en 1741). « Avec moins d'esprit, moins de finesse et de facilité que Lamotte, dit Voltaire, mais avec beaucoup plus de talent pour l'art des vers, il ne fit des odes qu'après Lamotte, mais il les fit plus belles, plus variées, plus remplies d'images. Il égala dans ses Psaumes l'onction et l'harmonie qu'on remarque dans les Cantiques de Racine. » Voltaire était l'ennemi irréconciliable de Jean-Baptiste Rousseau, et réloge qu'il fait ici des poésies lyriques de son adversaire le plus déclaré, témoigne de la haute estime qu'il ne pouvait refuser à ce grand

poëte. Quiconque, en ce temps-là, se mêlait de poésie, commençait par fwre une ode, qui en amenait presque toujours plusieurs autres : Roy, Gacon, Robbé, puis Voltaire lui-même, Gresset, Piron aussi, sacrifièrent à cette mode avec plus ou moins de bonheur. La première place en ce genre de poésie fut à peine disputée à Jean-Baptiste Rousseau, qui , dans ses Cantates , surpassa tous ses rivaux. Le Franc de Pompignan, qui ne vint qu'après lui, était digne de se placer au même rang, avec ses Poésies sacrées (1751); il eut la gloire de faire la plus belle ode qui soit peut-être dans la langue française.

PIg. 44. — Pnmtlipiae da ta UniriaiUi d'après Cholhnl (i;S«).

Voltaire était déjà poëte sur les bancs du collège, et sa première œuvre de poëte fut une ode en l'honneur de sainte Geneviève. Dès cette époque, il projetait une épopée, et il en avait choisi le sujet d'après le conseil d'un de ses maîtres : a L'abbé Dubos, dit-il dans les notes du Siècle de Louis XIV, homme d'un grand sens, qui écrivit son traité sur !a Poésie en 1714, trouva que dans toute l'histoire de France il n'y avait de vrai sujet de poëme épique que la destruction de

118 SCIENCES ET LtîTTRES.

la Ligue par Henri le Grand. Il devait ajouter que les embellissements de répopée, convenables aux Grecs, aux Romains, aux Italiens du X VP siècle, étaient proscrits parmi les Français. Les dieux de la Fable, les oracles , les héros invulnérables , les monstres , les sortilèges , les métamorphoses, les aventures romanesques n'étant plus de saison, les beautés propres au poëme épique sont renfermées dans un cercle restreint. 5> Depuis les tentatives infructueuses des poètes du XVIP siècle pour donnera la France une épopée, depuis Féchec littéraire de la Pucelle à^ Chapelain, du Saint Louis du P. Lemoyne, du Charlemagne de le Laboureur, aucun poëte ne s'était hasardé à suivre leurs traces. Voltaire eut le courage de faire tête au préjugé qui déclarait le génie français antipathique à la création d'un poëme épique ; il travaillait en secret à son poëme de la Ligue, et quand ce poëme, encore bien imparfait, fut publié en 1723, par suite d'une infidélité de copiste ou plutôt par ordre de l'auteur, qui gardait l'anonyme. Voltaire se remit à l'œuvre pour refaire son poëme et surtout pour en ôter les parties faibles et défectueuses. La Henriade ne parut avec le nom de Voltaire qu'en 1728, à Londres, dans une belle édition in-i"*, dédiée à la reine d'Angleterre, et dont les souscripteurs étaient la plupart des Anglais ou des étrangers. (L Si, pour l'intérêt des événements, pour la variété, pour le mouvement, la Henriade est inférieure aux poëmes épiques qui étaient alors en possession de l'admiration générale, par combien de beautés neuves cette infériorité n'est-elle point compensée? Jamais une philosophie si profonde et si vraie a-t-elle été embellie par des vers plus sublimes et plus touchants? » En jugeant ainsi la Henriade^ Condorcet répondait aux critiques qui avaient accueilli l'apparition du premier poëme épique de la France. Voisenon avait déjà répondu à ces critiques , en formulant une opinion qui sera celle de l'avenir : « La Henriade^ quoique accusée injustement de n'être pas* un poëme épique, sera l'unique qui restera de la nation. » Voltaire, en effet, a eu des imitateurs qui ne l'ont pas égalé dans un genre où lui-même est loin d'égaler Virgile, qui avait fait ayant lui une épopée nationale. On peut en conclure que la poésie française, qui convient si bien au poëme didactique, au poëme satirique et au poëme descriptif, est impuissante à

u'élever à la hauteur du poëme épique, ou du moins à se. maintenir à cette hauteur. Voltaire, qui était resté loin de Virgile, approcha davantage de l'Arioste. On ne doit que plus regretter, pour sa gloire, l'emploi déplorable qu'il fit de ces rares qualités dans un poëme qu'il n'est pas même permis de nommer, et qui serait peut-être un chefd'œuvre, si l'auteur n'avait pas cherché à tourner en ridicule une des gloires les plus pures de la France, et si cette débauche d'esprit.

pour laquelle le jugement de la postérité ne saurait être trop sévère, n'était pas à la fois un outrage au patriotisme et aux mœurs. Il montra aussi, dans son poëme sur la Guerre civile de Genève, que la poésie satirique et badine était une des formes les plus naturelles de son génie. Il fut pourtant surpassé en divers genres par Gresset, qui, dans son Vert- Vert et son Initrin vivant^ fit deux petits chefs-d'œuvre de plaisanterie poétique; par Palissot, qui a été, dans aa Dunciade , plus piquant et plus mordant que Pope ne l'était dans la sienne ; et par Racine fils, qui, dans ses poèmes calmes et sévères de la Religion

et de la Grâce^ laissa bien en arrière le poëme de la Loi naturelle^ que Voltaire n'avait mis en vers que pour prêter le secours de la poésie à la propagande de ses idées philosophiques. Voltaire, toutefois, ne recueillit que d'honorables applaudissements, quand il consacra son talent de poëte à chanter la Bataille de Fontenoy et à déplorer le Désastre de Lisbonne.

Ce talent de poëte, qu'on retrouve dans la plupart des ouvrages en vers de Voltaire , était toujours plus à Taise dans la satire, dans la poésie familière et dans ce genre si capricieux et si varié qui comprend toutes les formes de la poésie fugitive. C'est là qu'il excellait à manier la langue rhythmée, en aiguisant le trait, et en faisant entrer dans le moule du vers de différentes mesures l'expression nette et précise d'une pensée ingénieuse ou spirituelle. Ses petites pièces de poésie, nées delà circons-r tance et du moment, forment une sorte d'anthologie française, vraiment française, que cinquante poètes contemporains ne pourraient pas fournir ensemble. Ses satires, ses épîtres, ses discours en vers sont admirables, pleins de verve caustique, semés de portraits, de tableaux , de jugements et d'aperçus, qui n'appartiennent qu'à lui et qui revêtent souvent la forme de style la plus délicate et la plus habile. Ses lettres en vers et prose sont des chefs-d'œuvre qui témoignent d'une merveilleuse fécondité d'écrivain et de poëte. a Pendant un demi-siècle, a dit Ducis daus son discours de réception à l'Académie française, M. de Voltaire, presque seul, a soutenu avec éclat la gloire delà poésie française... Il sut attacher par le charme de ses vers toutes les classes de lecteurs, offrant à chacune tout ce qui pouvait lui plaire : aux femmes, les agréments et la molle facilité de leur esprit ; aux sociétés du monde et de la cour, leur ton ; aux philosophes, leurs idées; aux hommes d'imagination, la richesse des couleurs et la variété des tableaux ; aux âmes sensibles , ces passions énergiques et brûlantes qu'il est aussi rare de ressentir que de peindre... C'est ainsi qu'il a conservé cinquante ans et transmis jusqu'à nous ce grand dépôt de la poésie française, que lui avait remis le siècle de Louis XIV. D Ducis, qui succédait à Voltaire, dans l'Académie, en qualité de poëte tragique, n'a pas indiqué, comme l'a fait la Harpe dans son Eloge de Voltaire, a celui de tous les genres oîi il a été

le plus original, qu'il s'est plus particulièrement approprié, dans lequel il a eu un ton que personne ne lui avait donné. 2) « Ce genre, ajoute la Harpe, est celui des poésies que Ton appelle ^^ifeîye^, parce qu'elles semblent s'échapper avec la même facilité, et de la plume qui les produit et des mains qui les recueillent... Ce n'est ni la finesse d'Hamilton, ni la douceur naïve de Deshoulières, ni la gaieté de Chapelle, ni la mollesse de Chaulieu ; c'est l'ensemble et la perfection de tous les tons ; c'est la facilité brillante d'un esprit toujours supérieur, et aux sujets qu'il traite et aux personnes à qui il s'adresse. » Voisenon en avait jugé de même , lorsqu'en proclamant Voltaire « l'homme le plus étonnant que la nature ait produit dans tous les siècles, y> il ajoutait : (3C Ses poésies fugitives, bien supérieures à celles de Chaulieu, passeront à la postérité. »

La poésie française, par son essence même, convenait mieux aux genres familiers et gracieux qu'au caractère noble et pompeux de l'épopée ou de l'ode. La fable et le conte étaient des genres essentiellement sympathiques à l'esprit français : quoique la Fontaine soit resté inimitable , Vergier, Grécourt, Voltaire , approchèrent quelquefois de ce génie unique , dans le conte ; Lamotte , Richer, le duc de Nivemois , et plus tard Florian , dans la fable. Gresset eût peut-être aussi marché sur les traces de la Fontaine, s'il eût essayé d'appliquer au conte et à la fable toutes les ressources du talent souple et varié qu'il déployait dans ses poëmes comiques et facétieux.

L'épigramme, qui n'avait été, pour ainsi dire, qu'une boutade de poëte en colère, à l'époque de Louis XIV, devint, au XVIir siècle, une des formes les plus raffinées de la poésie satirique; et, ce qui est à remarquer, les plus grands poètes lyriques. Racine, J.-B. Rousseau et Lebrun , furent aussi les plus grands faiseurs d'épigrammes. Celles de J.-B. Rousseau sont les chefs-d'œuvre du genre, et Voltaire, qui s'y connaissait, les déclare « mieux travaillées que celles de Marot. » Au reste, en ce temps-là, tous les poètes faisaient des épigrammes et les faisaient bien, a: Piron, si l'on en croit l'abbé Voisenon, faisait tous les matins une épigramme contre l'abbé Desfontaines , qu'il lui envoyait très-régulièrement. L'abbé demanda un armistice. Piron alla

XVIII* BliKTIJe. — LETTRES, 8CIXNCB8 ET ABTS. — 16

chez lui, et contrefit si bien le bonhomme, que par ses discours insinuants il l'amena à transcrire lui-même Tépigramme du matin. Piron alla ensuite porter Tautographe chez tous ses amis. » C'était là le nec plus ultra de Tépigramme.

Mais les poètes, ceux-là même qui excellaient dans Tépigramme, avaient des visées plus hautes et plus dignes de la poésie : les uns se consacraient à la poésie didactique, les autres à la poésie descriptive. Racine le fils donna aux premiers le modèle du genre dans ses deux poèmes de la Grâce et de la Religion. Les poètes qui se distinguèrent en ce genre, trop souvent froid et ennuyeux malgré son inépuisable variété, avaient choisi des. sujets moins édifiants et moins solennels : P.-Jos. Bernard, que Voltaire a surnommé Gentil Bernard ^ poétisa VArt â!aim&r^ Watelet, VArt de peindre^ et Ton eut bientôt des poèmes didactiques sur les différentes branches des sciences et des arts, que la poésie du XVP et du XVIP siècle avait déjà osé aborder avec moins de sécheresse et d'insipidité. Y! Art poétique de Boileau resta le chef-d'œuvre du genre , et le roi de Prusse , l'élève de Voltaire , ne parvint pas, avec son Art de la guerre^ à relever ce genre frappé à mort que les poètes beaux esprits essayaient de faire revivre, en lui imposant des sujets agréables, tels que le Bonheur^ d'Helvétius; la Déclamation théâtrale^ de Dorât; les Sens^ de du Rosoy, etc.

Les poètes qui s'attachèrent au genre descriptif réussirent mieux et conservèrent plus longtemps la vogue : l'immense succès du poème anglais des Saisons^ par Thompson, engagea Saint-Lambert à faire un poème français sur le même sujet et avec le même titre. On ne fut pas d'accord sur la supériorité de l'un ou de l'autre : a S'il m'appartenait de décider, dit Voltaire, je donnerais sans difiiculté la préférence à M. de Saint-Lambert. Il me paraît non-seulement plus agréable, mais plus utile. L'Anglais décrit les saisons, et le Français dit ce qu'il faut faire dans chacune d'elles. Ses tableaux m'ont paru plus touchants et plus riants. 3) Voltaire aurait dû ajouter que si la versification de Saint-Lambert est élégante, sa poésie manque de chaleur, de force et d'élévation. Ce fut là néanmoins le premier et le plus remarquable essai de la poésie descriptive en France au XVIIP siècle.

Ce genre de poésie plut beaucoup à la société qui se piquait d'être lettrée. Tous les poètes furent pris d'une belle émulation pour se distinguer dans un genre qui avait été inauguré avec tant d'éclat par Saint-Lambert ; ils rivalisèrent entre eux , afin de donner à la poésie descriptive un caractère plus didactique et plus pittoresque à la fois. L'abbé de Bemis composa les Quatre saisons^ ou les Géologiques franqaises^ et les Quatre points du jour; l'abbé Delille traduisit en vers, d'yne manière inimitable, les Géorgiques de Virgile (1770), comme s'il eût obéi à un conseil de Voltaire , qui a dit : « Les Géorgiques de Virgile feront toujours les délices des gens de lettres. y> Delille , avec sa traduction , obtint plus de succès et de renommée que tous les poëtes descriptifs avec des ouvrages originaux, et pourtant il attendit douze ans, douze années de travail dans le silence du cabinet, avant de publier son premier poëme descriptif, les Jardins (1782). D'autres avaient profité de la vogue que sa traduction des Géorgiques donna tout à coup à la poésie descriptive et champêtre. Rosset fit paraître en 1774 son poëme de V Agriculture^ et Voltaire lui écrivit , après la lecture de ce poëme : « J'y ai trouvé l'utile et l'agréable, la variété nécessaire, et la difficulté presque toujours heureusement surmontée. 3> Cinq ans après, Roucher mettait au jour son poëme des Mois^ qui avait d'avance , par des lectures dans les salons, fatigué tous les échos de la Renommée. On l'avait élevé si haut alors, qu'on le fit descendre trop bas quand il fut imprimé. Jamais pareille chute, depuis la Pucelle de Chapelain, n'avait arrêté l'essor d'un poëte. Delille eut donc bien de la peine, malgré son incontestable mérite de versificateur brillant et magnifique, à remettre en faveur la pauvre poésie descriptive.

Les poëtes s'étaient multipliés et se multipliaient sans cesse ; parmi cette foule prétentieuse, qui croyait avoir à sa dévotion un public enthousiaste et enivré, on pouvait à peine signaler trois ou quatre poëtes véritables, qui n'étaient pas même parvenus à sortir des rangs et à se faire acclamer par tout le monde : Malfilâtre avait fait paraître son charmant poëme mythologique de Narcisse dans TUe de Vénus (1769), et il était mort dans le dénûment ; Gilbert avait appelé sur lui l'attention et la critique, par sa belle et courageuse satire du Dùc-huitihme siècle^

dédiée à Fréron (1775), et il était allé mourir à l'hôpital; Colardeau avait créé l'héroïde, dans sa traduction libre de la fameuse Lettre amoureuse d'Héloïse et Abailard, composée par Pope, et ce genre taux et languissant ne vécut pas même autant que son créateur, mort

Flg. 47. — La Daim

à quarante-quatre ans; Boufflers, Pamy et Bertin furent mieux inspirés en ressuscitant la poésie erotique, et en imitant à la française Ovide, Tibulle et Properce.

On pouvait cependant croire que la poésie, principalement la poésie galante et langoureuse, avait de nombreux partisans, surtout dans la société des jeunes femmes et des jeunes gens, quand on voyait chez les libraires tant de brochures nouvelles oît le crayon gracieux des plus habiles dessinateurs et le burin des graveurs les plus séduisants prêtaient un charme inusité à des vers fades ou maniérés, que les Dorât, les

Pezay {voy. page 127), les Sainniore, les Imbert avaient la précaution de placer 8ons la sauvegarde des beaux-arts. (Voy. le chap. Gravure.) On ne doit pas s'étonner que des gens de goût et de bonne compagnie préférassent à ces bagatelles et à ces platitudes agrémentées la poésie

burlesque et triviale , que Vadé allait retremper aux sources populaires. Le poëme de la Pipe cassée:, avec son langage des halles, avait plue de saveur et de ragoût que toutes les afféteries de l'école de Dorât. Une chanson de Vadé, empruntée à la muse des Percherons, trouvait plus d'échos, même dans le beau monde, que les indécences de la poésie erotique. « Les Parisiens , dit l'auteur du Tableau de Paris {en 1782) , sesont amusés, pendant quelques années, des expressions burlesques etdesjurements des poissardes : on copiait leur ton. Mais les calembours sont venus et ont tout anéanti. On ne se souvient plus de Vadé ; on

ne parle que du marquis de Bièvre et de Jeannot. J'ai vu s'éclipser la gloire de Fauteur de la Pipe cassée; je tremble pour celle de Tauteur de la Comtesse Tation. » La poésie n'avait été en bonne odeur à la cour que sous la régence du duc d'Orléans, qui composait des vers et qui les aimait ; Louis XV en faisait peu de cas , et ne semblait pas même goûter ceux qu'on imprimait en son honneur, mais du moins il n'avait aucune aversion pour les poètes. Louis XVI, au contraire, eut toujours en grande antipathie la poésie , les poëtes et les beaux esprits. A son avènement au trône, quand il fut question de désigner un premier ministre, Madame Adélaïde lui proposa le cardinal de Bemis : a Non, répondit brusquement le roi; il a fait des vers, c'est un poëte; je n'en veux pas. y> Le nom du comte de Maurepas étant prononcé : a: C'est un bel esprit, objecta Louis XVI, et j'ai ouï dire qu'il composait des chansons? — Chansons ! reprit Madame Adélaïde, qui avait beaucoup d'amitié pour cet aimable et spirituel vieillard. En tout cas, ce n'est pas un poëte, puisque c'est l'homme de France le plus profondément instruit en matière d'étiquette et de cérémonial. — Oh ! réparation d'honneur ! » répliqua le roi. Et Maurepas fut premier ministre. Turgot fit aussi partie du ministère , et quand on apprit au roi que son contrôleur général des finances avait rimé aussi et fait imprimer un essai de traduction en vers de Virgile, d'Horace et de Tibulle : ce Turgot poëte! c'est impossible, dit Louis XVI. Un économiste serait incapable de faire un seul vers. » Malgré les préjugés du roi contre les poëtes, la poésie avait repris faveur à la cour, sous les auspices de la reine et du comte d'Artois , et cependant jamais la poésie, en France, n'avait été plus faible ni plus insignifiante.

Ce n'est pas le XVIIP siècle, mais le XVIP qui inventa les poëmes en prose. La Fontaine, tout grand poëte qu'il fut en vers, avait donné, dans ses Amours de Psyché^ un exemple que Fénelon, avec son Télémaque^ fit admettre comme une ingénieuse et agréable exception dans la littérature française. Fénelon avait écrit, en prose, au courant de la plume, ce poëme moral, pour l'éducation du duc de Bourgogne, et son élève favori, l'Irlandais Ramsay, auquel il en confia le manuscrit, ne pouvant faire usage du privilège qu'il avait obtenu pour l'imprimer à

LA LITTERATÏÏBE.

Paris, dut le faire pamtre, en 1699, à Amsterdam, sous le titre de Suite du qiuUnème livre de V Odyssée d'Homère. L'ouvrage eut cinq ou six éditions anonymes en Hollande avant de pouvoir être publié à Paris, lorsque la régence eut levé l'interdiction qui l'empêchait de circuler en France. Fénelon avait voulu certainement faire un poëme, et même une épopée, en prose ; « La poésie, dit-il dans ses Réflexions sur la

poétique^ perd plus qu'elle ne gagne par les rimes; elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie. » Voltaire, qui avait écrit en bons vers son poëme de la Henriade, ne voulut pas accepter la prétention exorbitante de Féuelon, qu'il persistait à considérer comme un prosateur et non comme un poëte ; « Fénelon fit son Télémaque en prose, disait-il, parce qu'il ne pouvait le faire en vers, s Grâce à Télémaque

cependant, les poèmes en prose étaient naturalisés dans la langue française. La première imitation qu'on en fit ne fut pas heureuse : les Voyages de Cyrus (1727), par le chevalier de Ramsay, ne se placèrent pas à côté des Aventures de Télémaque. Le Temple de Gnide (1725), par Montesquieu, quoique écrit en prose, avait fait meilleure figure poétique, et Ton regretta que Fauteur n'eût pas versifié son charmant poëme. Montesquieu, de parti pris, s'était déclaré l'ennemi de toute espèce de poésie rimée , et Yoltaire , qui lui en gardait rancune , ne lui pardonna jamais d'être, suivant son expression, <l coupable de lèsepoésie. 5) L'abbé Terrasson écrivit aussi, à la manière de Fénelon, l'histoire de Séthos^ qu'il présenta comme traduite d'un manuscrit grec (1731). Son succès encouragea malheureusement Marmontel à composer, dans le même style , une sorte de poëme épique , sans merveilleux, intitulé les Incas {illl)^ lequel trouva nombre d'admirateurs. Voltaire , qui lui écrivait alors , « Donnez-moi les Incas pour mon viatique, » avait dit, l'année précédente, peut-être avec intention : ce Voyez comme Sétkos^ malgré quelques beaux passages, et les Voyages de Cyrus, sont tombés dans l'oubli, tandis que le Télémaque est toujours l'instruction et le charme de tous les jeunes gens. » La vogue des Incas fut contagieuse ; le poëme en prose devint désormais un genre de littérature à la mode. Florian , le neveu de Voltaire , avait préludé, par les pastorales d'J?5teZ/e et de (raZafee, au poëme historique de Gonzalvede Cordoue^ et le lourd Bitaubé, qui préparait aussi une épopée en prose, les Bataves^ voyait déjà son petit poëme biblique de Joseph (1786), eu prose, et quelle prose! traduit dans toutes les langues.

Les ouvrages en prose poétique avaient autant de lecteurs que les romans, qui paraissaient en si grand nombre depuis la régence et prenaient, dans la faveur du public, la place de ces Histoires et Aventures amoureuses, qu'on imprimait à l'étranger vers la fin du règne de Louis XIV. Le plus grand succès de cette époque avait été pour les Mille et une nuits (1704), contes arabes traduits ou plutôt imités par l'orientaliste Galland. Cette amusante publication se trouvait préparée par les contes de fées que M"^* d' Aulnoy, de Murât et autres avaient fait lire par toute la bonne société. Les délicieux contes écrits par Hamil-

ton, pour un choix- d'amis de cour, ne furent mis en lumière qu'après sa mort ; mais de son vivant le comte de Grammont, son beau-frère, avait publié en Hollande les Mémoires de sa propre vie, arrangés par Hamilton sous la forme d'un roman historique. « Ces Mémoires,

t\%. II. — Le DUM8 bdiWui ; ImJU d'oiw gnTun de WkUut, d'iprta Btotturd.

dit Voltaire, sont de tous les livres celui oh le fonda le plus giince est paré du style le plus gai , le plus vif et le plus agréable. C'est le modèle d'une conversation enjouée plus que le modèle d'un livre. » Un autre conteur, un autre romancier, auquel Voltaire portait envie et qu'il évitait d'apprécier à son juste mérite, c'était le Sage,

qui apprit à faire des romans espagnols en étudiant la littérature de l'Espagne , que personne alors ne connaissait plus en France, Le Sage publia d'abord le Diable boiteux^ qui, pour être une imitation d'un livre espagnol, n'en est pas moins un livre essentiellement français par l'observation, par l'esprit, par le style. Le Diable boitevx fut si bien accueilli (1707), que le Sage se mit sur-le-champ à écrire Gil Bla^^ qui est son chef-d'œuvre et qui est aussi le chef-d'œuvre de notre littérature romanesque. GilBlas vit le jour en 1715, et ne fut pas jugé aussi vite et aussi bien qu'on devait s'y attendre. Voltaire affecta de le traiter sans conséquence , en disant, dans ses notices sur les écrivains du siècle de Louis XIV, et avec une souveraine injustice : « Son roman de Gil Bios est demeuré , parce qu'il a du naturel ; il est entièrement pris du roman espagnol- intitulé la Vida de lo escudero don Marcos d' Obrego. y> Personne aujourd'hui ne se permettrait de soutenir que Gil Blas a été tiré d'un roman espagnol. L'ouvrage de le Sage est immortel ; c'est la peinture la plus fidèle et la mieux étudiée de l'homme dans toutes les conditions de la vie sociale.

Les autres romans de le Sage sont plus ou moins imités de l'espagnol, mais revêtus d'un brillant vernis d'esprit français. Son rival, non moins habile et cinq fois plus fécond que lui, était l'abbé Prévost, qui traduisit aussi, non de l'espagnol mais de l'anglais, plusieurs beaux romans, entre autres Clarisse Ilarlowe^ Pamela et Grandisson^ les chefs-d'œuvre de Richardson. Il composa lui-même beaucoup d'autres romans, qui ne sont pas inférieurs à ceux qu'il a traduits avec un art et un charme admirables. Cleveland^ le Doyen de Killerine^ les Mémoires dHun homme de qualité^ les Mémoires de M, de Montcal^ V Histoire d'une jeune Grecque^ sont des œuvres remarquables et tout à fait neuves ; la plus exquise est Y Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. On a prétendu que c'était la propre histoire de l'auteur. L'abbé Prévost, né en 1697, mort d'apoplexie en 1763, fut novice jésuite, deux fois militaire, devint bénédictin de Saint-Maur, puis aumônier du prince de Conti. « Ce fut à cette époque, ajoute l'abbé Voisenon , que commencèrent ses travaux ; il s'appliqua à peindre le torrent des passions dont il avait éprouvé l'empire ; ses couleurs fii-

rent d'autant pins fortes qu'elles étaient vraies et prises dans son cœur. y> Il n'y eut, auprès de Tabbé Prévost, qu'un romancier qui mérita de lui être comparé : c'était Marivaux, dont la réputation s'était faite au théâtre, avant qu'il songeât à l'augmenter en composant des romans métaphysiques et bourgeois. On y retrouve sans doute le style maniéré et affété, qu'il s'était fait pour exprimer toutes les nuances du sentiment, mais la Vie de Marianne et le Paysan parvenu n'en sont pas moins des histoires très-intéressantes et très-agréables. C'est sans doute par allusion aux romans de Marivaux, que Voltaire a dit « qu'on mourrait de vieillesse avant d'avoir lu la centième partie des romans métaphysiques y> qui existaient alors. Au surplus, Montesquieu n'était pas plus indulgent que Voltaire pour les romans à sentiments : « Vous voyez ici, dit-il dans ses Lettres persanes^ des faiseurs de romans qui sont des espèces de poètes, et qui outrent également le langage de l'esprit et du cœur ; qui passent leur vie à chercher, la nature et la manquent toujours, et qui font des héros qui y sont aussi étrangers que les dragons ailés et les hippocentaures. » Le vulgaire des romans était, en effet, assez peu digne d'être relevé de cette condamnation en masse, ceux du chevalier de Mouhy et du marquis d' Argens, aussi bien que les Anecdotes historiques de M"® de Lussan et les Cent nouvelles nouvelles de M"® de Gomez. Les romans de M™ de Tencin, entre autres le Siège de Calais^ n'étaient pourtant pas inférieurs à ceux de M°*® de la Fayette, qui avaient fait les délices de la cour de Louis XIV. Le roman semblait être le genre privilégié des femmes, et M™* Riccoboni, qui n'avait été qu'une actrice médiocre au Théâtre-Italien , fit une romancière de premier ordre : a Elle s'était toujours piquée d'être une femme à sentiment, dit Voisenon ; elle essaya d'être bel esprit ; elle était déjà quelque chose de plus rare, elle était femme d'esprit. Elle composa les Mémoires du marquis de Crécy^ qui eurent du succès. Les Lettres de Juliette Cateshy lui donnèrent avec raison une grande célébrité. t> W^ de Graifigny ne fit qu'un roman, les Lettres d'une Péruvienne (1749), a qui sont noires et brûlantes, y> dit l'abbé de Voisenon; mais ce roman, dont les envieux voulurent lui contester la création, a suffi pour la rendre célèbre par toute l'Europe. On ne pouvait moins faire que d'applau-

dir un ouvrage à la fois décent et aentimental , dans nu temps où le roman se traînait dans les fanges du libertinage. Le roman était alors le miroir honteux des mœurs de la cour et de ce qu'on nommait le beau monde. Crébillon fils, le censeur royal, le romancier favori de la mar-

Pl|. n. — Jtataua ti Ooltin,- d'tprtm le deadn de Horean , gani pu Trlhe. (ConUi de Voltaln.)

quise de Pompadour, avait consacré toutes les finesses de son esprit à peindre d'après nature la dépravation au milieu de laquelle il vivait en homme de bonne compagnie. Le roman de Crébillon fils, sur lequel devaient renchérir encore les malsaines productions de Laclos et de Louvet, était le mauvais livre, dans toute l'acception du mot. Ce dévergondage d'idées , de sentiments et d'actes malhonnêtes se

donnait ample carrière dans le roman et surtout dans le conte. Diderot n'avait pas échappé à ce travers, et Voltaire lui-mCme, bous prétexte de faire des romans philosopliiques, ne s'imposait aucune règle de décence et de moralité. Zadig, Candide^ ringémi, sont des chefs-d'œuvre littéraires, mais qui blessent trop souvent les cœurs honnêtes.

Voltaire pensait, d'ailleurs, que la philosophie sceptique et railleuse se trouvait bien à sa place dans le cadre du roman : x II a mis la raison même en romans ; elle parle et fait toujours rire dans Zadig^ Memnon et Candide^ » disait Voisenon, qui , moins philosophe que Voltaire , n'a rais dans ses contes de fées que du Hbertinage , enveloppé de l'esprit le plus raffiné. On n'eu voulait pas d'autre dans la littérature romancière. Marraontel eut l'incroyable idée de composer des Contes moraux, où tout était immoral, sauf quelques exceptions, et la bonne société eut l'étrange idée d'y chercher des modèles de vertu sous une forme

aimable et gracieuse. Mannontel était un philosophe de Fécole de Voltaire, et il s'efforçait de glisser le plus de philosophie, à sa manière, dans ces Contes moraux et immoraux, qui firent plus de bruit que le meilleur livre. Marmontel, gonflé de son succès, essaya d'être plus sérieux dans Bélisaire et ne fut qu'ennuyeux, en se faisant doctoral et solennel.

J.-J. Rousseau ne pouvait rester neutre dans cette campagne des romanciers philosophes : il fit Julie ^ ou la Nouvelle Héloïse^ qu'il écrivit dans une sorte d'extase et de démence : a Si je voulais caractériser J.-J. Rousseau par un de ses ouvrages, a dit le philosophe Azaïs, je choisirais la Nouvelle Héloïse; là se trouvent tous les mouvements de l'âme portés à l'extrémité; c'est le faux, l'invraisemblable, le déréglé, l'impossible. )) L'apparition de ce roman, qu'on ne lit plus, qu'on ne peut plus lire, fut un événement public : les libraires avaient peine à satisfaire aux demandes des acheteurs, quoique l'édition (1761) eût été tirée à un nombre considérable d'exemplaires. On louait donc le livre à raison de douze sous l'heure, et les quatre volumes étaient distribués à la fois entre quatre lectrices, qui se succédaient l'une à l'autre. Jamais le poison et l'ennui n'avaient été distillés à plus haute dose, et l'auteur se persuadait avoir fait un ouvrage moral et utile. L'auteur des Confessions entreprit, dans son Emile ^ qui n'est pas un véritable ro»man, mais une longue déclamation romanesque, de faire la leçon aux philosophes ; et, grâce aux séductions de son style enchanteur, il se fit lire et relire par les hommes, comme il avait été lu par les femmes, que la Nouvelle Héloïse tint longtemps sous son prestige. Les romans par lettres, ces longs et fastidieux romans, dont l'invention appartenait à l'Angleterre, avaient été si bien adoptés par la société française, qu'elle n'en voulait plus d'autres. On lui donna force imitations de la Nouvelle Héloïse^ et quelques-unes des plus originales, comme le Paysan perverti Qi la Paysanne "pervertie^ deRestifde la Bretonne, outragèrent audacieusement les mœurs, sous prétexte de les peindre avec sincérité. Les femmes du monde, effrayées et dégoûtées de cette licence, revinrent tout naturellement aux romans imités ou traduits de l'anglais; la sensibilité , que Rousseau avait mise à la mode, tournait à la sensiblerie,

LA LITTEEATUEK.

et ce beBoio de répandre des larmes sur des maux imaginaires, qui avait donné une vogue passagère aux Épreuves du sentiment du lu-

gubre et monotone Aroaud de Baculard , trouva bientôt un aliment plus sain dans te chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre,dans la touchante histoire de Paul et Virginie (1787).

Les littératures étrangères avaient exercé une influence parfois fâcheuse sur la littérature française et même sur Tesprit français, qui se passionne toujours pour le nouveau. Shakespeare , traduit ou paraphrasé par Letourneur, avait été une révélation; l'engouement fut encore plus fanatique, quand le même Letourneur traduisit plus littéralement les Ninh d'Young et les Méditatiom d'Hervey, qui jetèrent un reflet sombre et mélancolique sur la poésie française. Le Gulliver de Swift et le Trùtram Shandy de Sterne, ainsi que son Voyage s^jobimental ^ avaient trop d'analogie avec les contes et les romans de Voltaire pour n'être pas les bienvenus en France. Wîeland, qui n'était qu'un imitateur de Voltaire et qui se trouvait un peu dépaysé en Allemagne , avait aussi tout ce qu'il fallait pour plaire à des lecteurs français, l'esprit, la malice et l'audace. Les Souffrances du jeune Werther (1776), de Goethe, étaient bien faites pour toucher vivement « les âmes sensibles, y) comme on disait alors, que la lecture de la Nouvelle Héloise avait si profondément émues. Les poésies champêtres de Gessner excitèrent un véritable enthousiasme dans les familles honnêtes, où l'on ignorait l'existence des Idylles de Théocrite et des Bucoliques de Virgile. En somme, les traducteurs ne manquaient pas d'occupation en tous genres : on avait publié presque simultanément plusieurs traductions différentes du Tasse, de l'Arioste et même du Dante ; on ne se lassait pas de réimprimer la traduction de Don Quichotte^ par Filleau de Saint-Martin.

Si l'époque était bonne pour les traducteurs, elle était meilleure encore pour les compilateurs , et tous ne méritaient pas les dédains de Montesquieu, qui ne les épargne guère dans les Lettres persanes. Ces laborieux vulgarisateurs, qui, comme Caylus et Tressan, remaniaient et popularisaient nos vieux romans de chevalerie, ou qui, comme Contant d'Orville et le marquis de Paulmy, analysaient des milliers de volumes hors d'usage dans la Bibliothèque universelle des romans (224 parties in-12) et dans les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque (71 volumes in-S*"); ces modestes ouvriers littéraires ne songeaient qu'à rendre service aux lettres; ils n'aspiraient pas à prendre rang parmi les maîtres de la langue et les écrivains de génie. Leurs utiles

travaux n'empêchaient pas les gens de goût de s'attacher de préférence ans œuvres de style, qni seront la gloire étemelle de notre litté-

rature, et de passer avec indifférence devant ces rangées immohilea de volumes plus ou moins instructifs, plus ou moins intéressants, pour aller étudier sans cesse l'éloquence sacrée dans le Petit Carême

de Massilion, l'éloquence judiciaire dans les Discours de d'Aguesseau, l'éloquence polémique et satirique dans les Mémoires de Beaumarchais, l'éloquence académique dans les Éloges de Thomas et de Chamfort, l'éloquence politique dans le Contrat social de J.-J. Rousseau et X Esprit des lois de Montesquieu.

»da la litWratare dramatique k la fia au XYTI" siècle. — Lh tragédie ; Crébillon, Voltaire, dn B«lloj, la Harpe. — La comédie de mœurs : Regnard, Danconrt, Vatnraj, Deatonchec , Gr«a«et, HioD. — Le drame boorgeoia : Diderot, Sanrin, Beanmarcbiiii. — La oomédie aBtiriqne : Itt Fhilolopha de PaliMot et TÉcouam de Voltairs. — La comédie italienne : Hariranx, FaTart, FloriaD. — — Le théâtre de la Foire et l'Opéra- Comiqne : le Sage, Sediine, CoUé, — La comédie politique et sociale : BeaumnrchaiB : U Barbitr île Sèri/le et le Mariage de Fxgam.

Ei'uia la mort de Molière (1673), la comédie, la vraie comédie n'existait plas en France, quoique beaucoup de pièces , plus ou moins faibles , en ce genre , si l'on en excepte celles de Brueys et Palaprat, fussent représentées journellement par les comédiens ordinaires du roi , qui avaient transporté leur théâtre de la rue Guénégaud dans la rue des Fossés- Saint-Germain des Prés (18 avril 1689), nommée aujourd'hui rue de rAncienne-Comédie. Depuis la représentation de la dernière tragédie {Phèdre, 1677) que Racine avait composée pour la scène d'un théâtre public, une multitude de tragédies, assez mauvaises ou insignifiantes, n'avaient fait, aussi, que passer et disparaître au milieu de l'indifférence ou des bruyants dédains du parterre. Cette décadence de l'art, dramatique, à la fin du XVII' siècle,

coïncidait avec ropinion à peu près générale des honnêtes gens, qui condamnaient alors les spectacles et qui en eussent volontiers demandé la suppression absolue. Cette suppression, cependant, Louis XIV ne Teût pas ordonnée; il se bornait à ne plus faire jouer la comédie en sa présence, par ses comédiens ordinaires ; il leur avait toutefois laissé ce titre, mais il le leur fit payer, en quelque sorte, malgré eux, par de bonnes œuvres, en signant un arrêt du conseil (l"" mars 1699) qui leur enjoignait de donner aux pauvres de T Hôpital-Général le sixième de la recette brute de chaque représentation. Il n'est pas indifférent de remarquer que cet arrêt du conseil, qui a encore force de loi aujourd'hui, précéda de deux mois à peine la mort de Racine (26 avril 1699), que la représentation de ses tragédies, restées au répertoire, avait mis au supplice pendant vingt-deux ans, en troublant sa conscience de chrétien et sans lui rapporter des droits d'auteur qu'il aurait sans doute employés en aumônes. L'espèce de réprobation qui s'attachait à l'art dramatique remontait à l'anathème que Bossuet avait jeté sur la comédie, à l'occasion du Festin de pierre et du Tartufe de Molière. Les moralistes s'étaient prononcés, à cet égard, dans le sens des écrivains religieux. La Bruyère, avec sa prudence habituelle, avait seulement indiqué ce moyen terme de conciliation entre les adversaires et les défenseurs du théâtre : c( Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont dangereux. i> Mais son continuateur, l'avocat Alleaume , dans la Suite des Caractères de Théopliraste (1697) , ne voulut pas admettre de transaction sur un sujet aussi délicat, dans un temps oii les spectacles étaient abandonnés par ceux-là même qui ne les condamnaient pas généralement : a: Quand même la comédie recouvrerait sa première pureté, elle serait, à parler chrétiennement, dangereuse. Quelque modeste qu'elle devienne, se prescrira-t-elle des bornes ? N'exercera-t-elle pas avec une fureur égale cette liberté de censurer les mœurs ? Quelque honnête qu'elle puisse être, n'y verra-t-on plus d'intrigues amoureuses, de paroles équivoques, de gestes lubriques? Une pièce dépouillée de ces ornements, dénuée de ces mots licencieux, piquants, impies même, flatterait peu le mauvais goût des spectateurs. »

Toutes ces colères, toutes ces défiances s'adressaient particulièrement.

L'ART DBAMATIQUE. 141

on n'en saurait douter, à la comédie proprement dite, à cette comédie qui se souvient de ses origines , en tombant par moment dans la farce, et qui côtoie sans cesse les régions malsaines de la satire et du scandale ; mais on regardait comme absolument inoffensive la tragédie, quin'întéressait, qui ne passionnait le spectateur que pour des situations dramatiques, terribles ou touchantes, pour des caractères héroïques et supérieurs, pour des sentiments élevés et nobles. Cette tragédie, en effet, n'était qu'une imitation banale de la tragédie de Corneille et de Racine.

Flg. 31. '- Ia Comédie ; composlUon allégoriqus , d'après Cochln.

L'ennui et le dégoût des habitués du théâtre en faisaient justice, et bien rarement une tragédie nouvelle obtenait plus de cinq ou six représentations devant une salle presque vide. Thomas Corneille, qui avait eu de si brillants succès du vivant de son illustre frère, avait pu croire encore à la réussite de sa dernière tragédie, Bradamante, qui fut jouée douze fois de suite, en 1695. Mais les tragiques de cette époque, Abeille, la Chapelle, mademoiselle Bernard, ou plutôt son collaborateur Fontenelle, Lagrange-Chancel, plus connu aujourd'hui par ses haineuses Philippiques que par ses œuvres théâtrales, le vieux Boyer et le vieux Pradon, assistaient à la déchéance de l'art et y contribuaient par leurs ouvrages, qui n'étaient que des redites éternelles sur un thème usé et fastidieux.

C'est à peine s'il est permis de citer quelques tragédies, jouées ou reprises avec succès, qui renferment des scènes. remarquables et qui ont mérité de rester au théâtre jusqu'à nos jours: Pénélope^ de l'abbé Genest (1684) ; Médée^ de Longepierre (1694) ; Manlius^ de la Fosse (1698) .; Amasîs, de la Grange-Chancel (1701). La Médée^ de Longepierre, quoique inégale et remplie de déclamations, est fort supérieure à celle de Pierre Corneille, suivant Voltaire, qui ajoute : ce Longepierre fit beaucoup d'autres tragédie^ d'après les poëtes grecs, et il les imita en ne mêlant point l'amour à ces sujets sévères et terribles. » La critique dramatique, dans les dernières années de Louis XIV, ne voulait reconnaître qu'un seul poëte contemporain qui fût digne de prendre place à côté de Racine. C'était Campistron (né en 1656, mort ignoré en 1723) , qui fit représenter une dizaine de tragédies, et qui dut une partie de sa réputation au comédien Baron, que ces tragédies n'avaient jamais mieux inspiré. « Il y a des choses touchantes dans ses pièces , dit Voltaire ; elles sont faiblement écrites, mais au moins le langage est assez pur; après lui, on a tellement négligé la langue dans les pièces de théâtre, qu'on a fini par écrire d'un style entièrement barbare. » Voltaire, en parlant ainsi, lançait une épigramme contre Crébillon, qui, malgré les incorrections de style qu'on peut lui reprocher avec raison, occupa encore le second rang sur la scène tragique, lorsque Voltaire se fut emparé du premier. Les imitateurs de Racine, en dépit du succès de YAndronic de Campistron (1685) et de YAbsalon de Duché de Vancy (1712), avaient cédé la place aux imitateurs de Corneille. Voltaire dit à ce propos , en rappelant les tragédies de J. de la Chapelle , qui eurent du succès en leur temps : « Il était un de ceux qui tâchaient d'imiter Racine, car Racine forma, sans le vouloir, une école, comme les grands peintres : ce fut un Raphaël qui ne fit point de Jules Romain; mais aumoins ses premiers disciples écrivirent avec quelque pureté de langage, et dans la décadence quia suivi, on a vu de nos jours des tragédies entières où. il n'y a pas douze vers de suite dans lesquels il n'y ait des fautes grossières. » Voltaire s'attaquait toujours à son rival Crébillon, qui avait inauguré au théâtre un nouveau genre où il a excellé, et qui mit en œuvre tout ce que la tragédie peut tirer de la terreur et de la pitié. Jolyot de Crébillon, né à Di-

jon en 1674, vint se fixer à Paris, pour y suivre la carrière du barreau, comme son père; mais la première cause qu'il gagna, ce fut à la Comédie française, où il fit représenter sa tragédie (ïldoménée^ en 1705. Le cinquième acte de cette pièce ayant déplu, Fauteur en composa un nouveau, qui fut joué dix jours après la première représentation et qui ne rencontra que des applaudissements. A deux ans de là, il obtenait, avec Atrée et Thyeste^ un véritable triomphe ; il donna successivement ^/ecfre (1708), Rhadamisie etZénohie (1711), X&rxh (1714), Sémiramis (1717). On est autorisé à supposer que l'éclatant début de Voltaire, qui, à l'âge de vingt-quatre ans, avait abordé la scène tragique avec un chef-d'œuvre, Œdipe {18 novembre 1718), empêcha Crébillon de compromettre sa réputation acquise et incontestée, en essayant de soutenir la lutte contre un rival aussi heureux et aussi redoutable. Il céda pourtant une seule fois aux insistances de ses amis et aux excitations de ses admirateurs aveugles, lorsqu'il consentit à faire jouer, en 1726, sa tragédie de Pyrrhus^ qui fat applaudie, mais qui n'arriva pas sans peine à la seizième représentation. C'était rester loin des quarante-cinq représentations d' Œdipe^ et Crébillon ne sortit que longtemps après de la retraite silencieuse à laquelle il avait lui-même condamné sa muse, lorsque, obéissant contre son gré au désir de la marquise de Pompadour , sa protectrice, et à la volonté tacite du roi, qui le pensionnait, il subit, en quelque sorte, la représentation de ses deux dernières tragédies : Catilina (1748) et h Triumvirat (1754). La représentation de ces tragédies, pâles reflets du génie rude et sauvage qui s'était révélé dans Atrée et Thyeste un demisiècle auparavant, fut un double triomphe pour Voltaire, auquel appartenait désormais sans partage le sceptre du théâtre tragique.

Crébillon n'assistait pas sans tristesse, sinon sans envie, aux succès de son jeune rival, qui était possédé d'une implacable jalousie à l'égard de ce vieux rénovateur de la tragédie antique. Quand Voltaire, obstiné dans sa manie de refaire tous les sujets que Crébillon avait traités, eut composé une tragédie d' Oreste^ avec l'intention de faire oublier V Electre de Crébillon, qu'on représentait toujours à la Comédie française, il poussa la cruauté jusqu'à venir lui-même présenter sa pièce à l'examen de l'auteur ô! Electre^ qui était encore censeur dramatique en 1.750.

a J'ai été content de mon Electre^ répondit doucement Crébillon à Voltaire, qui s'excusait d'avoir traité le même sujet que lui : je souhaite, mon cher collègue, que le frère vous fasse autant d'honneur que la sœur m'en a fait. 5) La mort de celui qu'on a surnommé Y Eschyle franqais n'apaisa pas l'envieuse rivalité de Voltaire, qui continua de faire la guerre à la mémoire littéraire de Crébillon, après lui avoir une seule fois rendu cet hommage public en pleine académie : <c Je vois ce génie véritablement tragique ; je le regarde avec une satisfaction mêlée de douleur, comme on voit sur les débris de sa patrie un héros qui l'a défendue. » Les défauts des ouvrages de Crébillon sont sans doute aussi nombreux et aussi saillants que leurs beautés ; il n'a jamais eu la préoccupation d'être un écrivain , mais il resta pénétré de cette idée, que la tragédie avait atteint soii but lorsqu'elle frappait les spectateurs d'une grande émotion de terreur ou de pitié : a L'impulsion de son génie et la lecture de tous nos grands romans le portèrent vers le tragique, dit Voisenon dans ses Portraits littéraires. Son pinceau était mâle, hardi et plein de nerf. Il ne ressembla ni à Corneille, ni à Racine : il fut lui. Rousseau disait qu'il était un des trois. Mais il n'avait ni goût ni délicatesse dans l'esprit. » Le jugement de Montesquieu est encore plus exact et plus impartial : « Nous n'avons pas, dit-il, d'auteur tragique qui donne à l'âme de plus grands mouvements que Crébillon, qui nous remplisse plus de la vapeur du. Dieu qui l'agite. Il vous fait entrer dans le transport des bacchantes. On ne saurait juger son ouvrage, parce qu'il commence par troubler cette partie de l'âme qui réfléchit. C'est le véritable tragique de nos jours, le seul qui sache bien exciter la véritable passion de la tragédie, la terreur. » Cependant Crébillon était loin d'être d'humeur sombre ou mélancolique ; il vivait très-retiré, au milieu de ses chiens, lisant des romans et fumant du matin au soir, n'allant jamais au théâtre et s'imaginant qu'on jouait fréquemment ses tragédies, qui avaient disparu del'aflSche, sinon du répertoire, depuis que Voltaire avait renouvelé la scène tragique et changé à son profit le goût des spectacles.

La première tragédie de Voltaire, Œdipe, avait été reçue avec enthousiasme (18 novembre 1718) : « Elle eut, dit Maupoint, qui assistait à la représentation, un de ces succès extraordinaires si peu communs au

théâtre, et cela sans le secours des épisodes et des scènes tendres, et privée d'ailleurs du grand acteur qui n'aurait pas manqué de la faire valoir, je veux dire le sieur Ponteuil, qui mourut en ce temps, d Le régent alla voir la tragédie nouvelle ; le lendemain il se fit présenter Tauteur, qui venait de faire un assez long séjour à la Bastille, et lui remit une gratification de mille écus. « Je remercie Votre Altesse royale, répondit ce dernier, de ce qu'elle veut bien se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus s'occuper de mon logement. y> Dans une lettre au P. Porée , qui avait été son professeur d'humanités au collège de Louis-le-Grand, Voltaire raconte comment il avait fait sa pièce : <( J'étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, dit-il, et je connaissais fort peu le théâtre de Paris, et je travaillai comme si j'avais été à Athènes... J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs, qui paraissent deux ou trois fois dans la pièce ; et j'en eus bien davantage à faire recevoir une pièce presque sans amour... En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps-là petits- maîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage. J'étais extrêmement jeune : je crus qu'ils avaient raison. Je gâtai ma pièce, pour leur plaire... On se moqua de Sophocle et de son imitateur... J'employai des amis ; enfin, ce ne fut qu'à force de protections que j'obtins qu'on jouerait Œdipe. J> Ce brillant début n'eut pas d'abord les suites qu'on devait en attendre : la seconde tragédie de Voltaire, Artémire^ représentée en 1720, ne réussit pas ; la troisième, itTanam/ie, jouée quatre ans plus tard, fut si mal reçue, comme l'avoue l'auteur lui-même, qu'à peine put-elle être achevée ; mais, au moyen de quelques changements, elle reparut l'année suivante et fut cette fois accueillie trèsfavorablement : (H C'était, dit Condorcet, le sujet d^Artémire sous des noms nouveaux, avec une intrigue moins compliquée et moins romanesque, mais c'était surtout le style de Racine, d La persévérance que Voltaire avait mise à se corriger et à perfectionner son ouvrage prouve qu'il se rendait bien compte des difficultés de l'art dramatique, auquel il voulait consacrer toutes ses aspirations. On ne le vit néanmoins tenter la fortune du théâtre que six ans plus tard : il avait imité Ra-

XVm* SlàcLK. — LETTIU», SCIRNCX8 ET ARTS. — 19

ciiie dans Martamne^ et quarante représentations consécutives n'avaient pas épuisé son succès. II imita Corneille, dans ^rw^ws (1730), sans rester trop loin de son modèle, et ce chef-d'œuvre n'eut que seize représentations. Après ces représentations, aussi froides que peu suivies, Fontenelle , qui avait fait aussi de méchantes tragédies quarante ans auparavant, dit à Fauteur, assez mécontent de la froideur du public, qu'il n'était peut-être pas propre à la tragédie ; que son style était trop fort, trop pompeux , trop brillant : « Je vais donc relire vos Pastorales ! » reprit Voltaire, en lui tournant le dos.

Voltaire avait au plus haut degré le génie tragique, et de tous les genres de littérature dans lesquels il excella, ce fut toujours la tragédie qui eut ses préférences : a: De tous les genres de poésie , dit-il dans son Dictionnaire philosophique, celui qui charme le plus les esprits instruits et cultivés, c'est la tragédie. 3) Il regardait le style comme indispensable à toute œuvre dramatique : a: Dans le siècle passé, disait-il, il n'y eut que le seul Racine qui écrivit des tragédies avec une pureté et une élégance presque continues, d II s'étonnait donc que la tragédie d'Inès de Castro (1723), « l'une des plus intéressantes qui soient restées au théâtre, 3) disait-il, eût obtenu tant d'applaudissements, malgré la manière sèche et prosaïque dont cette pièce est écrite. Un jour, la Motte-Houdard , par distraction sans doute, dit à Voltaire que le sujet d' Œdipe était certainement le plus beau que pût traiter un auteur tragique : a: Il faut que j'en fasse une tragédie en prose, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. — Faites cela, repartit Voltaire, et moi je mettrai en vers votre Inès de Castro. y> Pendant sa vie entière, Voltaire travailla sans cesse à multiplier lés formes et les caractères de la tragédie, qu'il avait le droit de considérer comme sa conquête et son domaine, d II fit naître de nouveaux fruits dans un champ que tant de moissons semblaient avoir épuisé, J> dit l'auteur des Deux âges du goût et du génie français (1770). M. de Voltaire enfin eut mille obstacles à vaincre et semble n'en avoir pas même eu à combattre. Sa marche est libre, hardie ; sa manière n'est d'aucun autre. Il n'est ni Corneille, ni Racine, ni Crébillon ; il est tous les trois ensemble. Il réunit leurs différents genres, et y joint un caractère qui

lui est propre. Nul ne l'égalera jamais dans l'art d'embellir la morale, de l'adapter au sentiment, de la rendre aussi touchante que le sentiment même. Tout dans ses drames tourne au profit de l'humanité

Éloquent et sublime dans Briitus et îa Mort de César; touchant et

- TW de ta Mon ât Cùar pw TolUlm, m

naturel dans ^(ïïre,- magnifique, élevé, dans Sémiramis; métaphorique dans Alziree,t Mahimiet; uohXe et simple dans Tancrède, il change !\ son gré de pinceau. » La Dixmerie, dans cette nomenclature éloquente des principales tragédies de Voltaire, ne cite pas toutes celles qui eurent le secret de passionner la foule et de la ramener, toute frémissante

d'émotion, au théâtre qu'elle avait abandonné. On ne saurait oublier Merope (1743), « la seule tragédie où des larmes abondantes et douces, suivant l'expression de Condorcet , ne coulent point sur les malheurs de l'amour, » et dont le succès fut tel , que le parterre demanda à voir l'auteur, honneur inusité jusqu'alors. Or este (1750) et Rome sauvée (1752), qui furent le dernier effort de son impitoyable rivalité contre Crébillon ; Adélaïde du GuescUn (1734), qui était bien de la famille du Cid de Corneille ; V Orphelin de la Chine (1755), qui ne fut qu'un brillant plaidoyer philosophique, et ses trois dernières tragédies représentées : Zulime^ les Scythes, Olympie^ qui accusaient sans doute la vieillesse du poëte, mais qui n'annonçaient pas encore la décrépitude de son talent.

Voltaire avait fait entrer dans le cadre uniforme de la tragédie toutes les époques historiques, tous les peuples, toutes les expansions de l'âme, tous les caractères des passions, toutes les nuances des sentiments. Condorcet a parfaitement défini la tragédie telle que Voltaire l'avait comprise : ce Une tragédie est une expérience sur le cœur humain, et cette expérience ne réussit pas toujours, même entre les mains les plus habiles. » Voltaire, en effet, ne réussit pas toujours avec les conceptions les plus neuves, avec les inspirations les plus belles : souvent les cabales troublèrent, empêchèrent ses triomphes les mieux mérités. Il ne fallait qu'un mot malicieux, lancé par quelque spectateur, pour compromettre un succès, pour amener la chute d'un admirable ouvrage. A la première représentation de Mariamne^ lorsque la reine approchait de ses lèvres la coupe empoisonnée, un plaisant du parterre se mit à crier : La reine boit! La pièce finit au milieu des éclats de rire, et l'auteur dut changer son dénoûment. Sémiramis faillit tomber, par suite d'une circonstance absolument étrangère à la tragédie qu'on représentait : le théâtre était alors encombré par les spectateurs , qui s'y trouvaient assis et debout; quand le tombeau de Ninus s'ouvrit, la sentinelle qui avait son poste dans les coulisses se mit à crier : « Messieurs, place à l'Ombre, s'il vous plaît! d Et l'Ombre, qui ne parvenait pas sans peine à se faire jour dans la cohue, fut saluée par des éclats de rire que son apparition tardive ne fit que redoubler. Adélaïde

du GhiescUn eut encore plus de malheur : les applaudissements n'avaient pas fait faute à la pièce, dans tout le cours de cette sympathique représentation, quand le duc de Vendôme adressa au sire de Coucy ce noble et généreux appel : a Es-tu content, Coucy? d Un des assistants répéta d'un ton moqueur : Couct-coud^ et la salle entière répondit en écho : Couci. La pièce tomba, et Voltaire fut obligé de la remettre au théâtre, sous le titre d! Amélie^ ou le Comte de Foix^ en supprimant le mot sublime et le nom malheureux qui avaient été cause de la chute ^Adélaïde du Chiesclin. Ce grand homme, qui avait doté la scène française de tant de chefs-d'œuvre, obéissait humblement aux arrêts du parterre ; mais il se soumettait avec moins de docilité aux caprices des comédiens, car dans ses tragédies il ne suivait pas d'autre poétique, il n'avait pas d'autre règle ni d'autre but que de peindre rhom'me d'après nature : « C'est ce grand secret delà tragédie, dit Marmontel dans ses Eléments de littérature , secret presque oublié depuis Euripide, qui a valu à Voltaire l'honneur d'être mis à côté de Corneille et de Racine, ou plutôt la gloire d'être élevé au-dessus d'eux , comme ayant mieux connu ou plus fortement remué les grands ressorts du cœur humain. »

On peut dire que Voltaire n'eut pas, en son temps , de rivaux dans la tragédie. C'est à peine si, de son vivant, dix ou douze pièces, bien inférieures aux siennes, furent jugées dignes de rester au répertoire et de reparaître de temps à autre sur la scène. Cet honneur ne fut accordé qu'à VInhs de Castro de la Motte-Houdard, au Marias de de Caux (1715), au Gustave Wasa de Piron (1733),à lai)2t/o/i de Lefranc de Pompignan (1734) , à Y Edouard III de Gresset (1740), aux Troyennes de Châteaubrun (1754), à YIpMgénie en Tauride de Guimond de la Touche (1757), au Spartacus de Saurin (1760), et surtout à sa belle tragédie de Blanche et Guiscard^ etc. Mais aucune de ces tragédies, où l'on avait applaudi de belles scènes et de beaux vers, ne méritait de prendre rang auprès des chefs-d'œuvre de Voltaire. Il faut aussi remarquer que ces différents auteurs, après des essais plusieurs fois renouvelés avec des chances alternatives de bonne et de mauvaise fortune, n'avaient pu, chacun, sauver de l'oubli qu'une seule pièce, qui n'était même pas

comparable aux plus faibles de Voltaire. Cependant plusieurs poètes tragiques avaient profité de Téloignement et de l'absence continue de Voltaire, retiré dans son château de Ferney, pour s'emparer du théâtre et s'y faire une position, assez enviable sans doute, par des œuvres estimables, mais dont les qualités dramatiques n'étaient pas soutenues par un style élégant et correct. Lemierre et de Belloy écrivaient mal et manquaient de goût : leurs tragédies, auxquelles le Kain et les excellentsacteurs de la Comédie française prêtaient le secours de grands talents réunis, obtinrent de brillants succès, que l'engouement, la circonstance et l'esprit de parti opposèrent aux succès durables des pièces de Voltaire. La première tragédie de Lemierre, Hypermnestre (1758), était la meilleure de toutes celles qu'il fit représenter ; mais Guillaume Tell (1766) et la Veuve du Malabar (1770), malgré le langage barbare de l'auteur, avaient réussi avec plus d'éclat. Buirette de Belloy eut des succès encore plus retentissants, après ses deux premières pièces imitées de Métastase : Zelmire et Titus. Il avait créé, en quelque sorte , la tragédie nationale et patriotique , en s'inspirant ^Adélaide du Guesclin et de Tancrede de Voltaire ; il fit représenter successivement, de 1765 à 1772, le Siège de Calais^ Gaston et Bayard^ Gahrielle de Vergy^ et Pierre h Cruel ^ la seule de ses pièces qu'il eut le chagrin d'entendre siffler. La représentation du Siège de Calais (1765) avait été presque un événement politique, et de Belloy, comblé d'éloges et d'honneurs, fut mis tout à coup au-dessus de Voltaire, par l'enthousiasme exagéré de ses partisans. Voltaire, à cette époque, était malade à Femey, et le dépit qu'il ressentit de se voir préférer un nouveau venu, un écolier, comme il l'appelait, se formula dans cette épigramme : a Vous pouvez annoncer ma mort prochaine à la Comédie française, écrivait-il à le Kain; mais ce qui me console de quitter la vie, c'est que je laisse après moi M. Lemierre et M. de Belloy. 2) Lemierre, qui n'était pas, suivant l'opinion d'un de ses confrères, le premier des poètes, mais qui en était le plus glorieux, eût été satisfait du compliment de Voltaire, s'il ne l'avait pas partagé avec l'auteur du Siège de Calais, a Je parierais, dit-il, que ce pauvre de Belloy ne s'apercevra pas que M. de Voltaire a voulu se moquer de lui. d

Voltaire avait pu voir, avant sa mort, entrer dans la carrière deux ou trois jeunes concurrents, qu'il pouvait croire plus capables de marcher sur ses traces : c'était son élève favori, laHarpe, lequel s'annonçait du moins comme un écrivain qui ne paraissait pas devoir s'arrêter au succès de son Comte de Wanoick (1763), et à qui plus tard, en effet (1776), sa tragédie de Mélanie ouvrit les portes de l'Académie française; c'était Chamfort, que la réussite complète de son unique tragédie, Mustapha et Zéangir (1776), ne décida pas à rester fidèle à la muse tragique ; c'était enfin Ducis , qui avait montré le premier comment on pouvait introduire Shakespeare sur la scène française, et qui pourtant eut le regret de n'avoir jamais obtenu le suffrage sincère et public de Voltaire, auquel il devait bientôt succéder à l'Académie. Ducis n'avait encore, il est vrai, fait jouer que Hamlet (1769) et Bornéo et Juliette (1772), mais on savait qu'il se préparait à traduire ou plutôt à imiter à la française les principaux drames du créateur de la tragédie anglaise.

Dès lors la tragédie classique , qui ne subsistait plus en France que d'après les traditions et l'exemple de Corneille, de Racine, de Crébillon et de Voltaire, cette tragédie, que l'imitation servile des maîtres rendait insignifiante et monotone, était bien déchue de sa splendeur : son dernier triomphe, à la représentation solennelle à^ Irène (16 mars 1778), ressemblait à un dernier soupir, car, si Voltaire avait été couronné de lauriers à cette représentation, la pièce, moins applaudie que l'auteur, n'était qu'un reflet décoloré de tant de chefs-d'œuvre immortels. Aussi, la plupart des tragédies représentées depuis la mort de Voltaire jusqu'à la Révolution, qui allait faire revivre un moment la muse républicaine de Corneille, ces tragédies, fades et insipides comme celles de Dorât et du chevalier de Cubières , ne semblaient pas devoir donner naissance à la tragédie mâle et sévère de Marie-Joseph Chénier, qui sonna, pour ainsi dire, le tocsin révolutionnaire, quatre mois après la prise de la Bastille, en mettant au théâtre Charles ZZ, ou V Ecole des rois (4 novembre 1789).

La tragédie avait fait son temps, mais la comédie, dont les destinées n'avaient pas été aussi brillantes que celles de la tragédie depuis le

commencement du siècle, paraissait vouloir se mettre au niveau de sa fière et imposante rivale. C'était un préjugé, accepté par tout le monde, que, dans Tordre des genres dramatiques , la comédie était, par sa nature même, sinon par son objet, tenue à distance de la tragédie. Celle-ci représentait la noblesse, en quelque sorte; l'autre, la bourgeoisie et le peuple, dans la hiérarchie théâtrale. Molière était venu sans doute changer, pour un temps, ce parti pris d'injustice, et Ton avait vu, grâce aux œuvres inimitables de ce grand maître, la tragédie, délaissée et dédaignée, céder le pas à la comédie triomphante. Les choses avaient repris leur ancien courant, après Molière, et cela faute d'avoir un auteur comique qui fût capable de le suivre dans la^ voie qu'il avait ouverte.

Le genre de la tragédie supportait mieux, en effet, la médiocrité que le genre de la comédie. Boursault, Hauteroche, Brueys et Palaprat, rentraient dans le néant dès qu'on les comparait à Molière ; aussi, Dancourt, qui avait le génie comique, mais qui ne savait pas faire une* bonne comédie de caractère, se borna-t-il à produire quantité de petites pièces gaies et spirituelles, sans intrigue et sans combinaisons scéniques, mais danâ lesquelles on retrouvait quelques éléments de la vieille farce gauloise. Il excellait surtout à faire parler les paysans et les gens du peuple ; il improvisait des pièces de circonstance , qui rappelaient l'événement du jour et le caprice de la mode, a Ce que Regnard était à Tégard de Molière dans la haute comédie, a dit Voltaire dans ses notes sur les écrivains du siècle de Louis XIV, le comédien Dancourt l'était dans la farce. Beaucoup de ses pièces attirent encore un assez grand concours ; elles sont gaies , le dialogue en e^ naïf La quantité de pièces qu'on a faites dans ce genre facile, ajoute Voltaire, est immense; elles sont plus du goût du peuple que des esprits délicats, mais l'amusement est un des besoins de l'homme, et cette espèce de comédie , aisée à représenter, plaît, dans Paris et dans les provinces, au grand nombre, qui n'est pas susceptible de plaisirs plus relevés. ï> Florent Carton Dancourt était comédien dans une troupe de province quand il fit jouer ses deux premières pièces, à Lille et à la Haye ; les suivantes, dont le nombre s'élève à plus de cinquante, furent repré-

sentées à Paris, et toujours avec succès. Les spectateurs qui les avaient applaudies revenaient plus d'une fois les applaudir encore, et ne tardaient pas à les savoir par cœur. Quelques-unes de ces pièces étaient tout entières en style villageois, et ce n'étaient pas celles qui plaisaient le moins. Dancourt essaya pourtant de composer plusieurs grandes pièces en cinq actes, dans lesquelles il avait voulu traiter la comédie de caractère , sans songer à faire une excursion dans le genre noble, quoique ce genre-là convînt de préférence à son talent de comédien : il donna donc le véritable modèle de la comédie bourgeoise dans le Chevalier à la mode (1687), dans les Bourgeoises à la mode (1692), dans la Femme d! intrigues (1692), dans Madame Artus (1708), et dans quelques autres amusantes comédies en trois actes. Dancourt, comme la plupart des auteurs comiques, avait fait d'abord sa tragédie, parce que l'ambition d'un jeune écrivain, qui aspirait à se distinguer dans l'art dramatique, tournait naturellement vers la tragédie, que le public d'alors estimait beaucoup plus que la comédie.

Regnard, au contraire, est peut-être le seul des auteurs comiques, qui ait eu l'idée de finir par une tragédie sa carrière théâtrale, et cette tragédie, nommée Sapor^ ne fut pas même représentée : a II sentit, dit l'abbé de la Porte, que la route de Corneille lui était moins familière que celle de Molière. Heureusement pour l'auteur, la pièce n'a jamais paru au théâtre. y> Jean-François Regnard (1657-1709), fils d'un marchand épicier de Paris, était devenu trésorier de France à l'époque oh il commença de travailler pour lascène. Il s'occupait de littérature et s'adonnait à la poésie , pour son amusement. Le hasard le mit en rapport avec un homme de lettres qui avait une prodigieuse facilité pour tout ce qu'il entreprenait, et qui pourtant, par défaut de conduite, ne s'était pas tiré de la situation précaire oîi il vivait, quoique valet de chambre du roi et contrôleur de ses jardins. Charles Rivière du Fresny connut sans doute Regnard en dessinant pour lui les jardins de son château de Grillon, près de Dourdan, car du Fresny n'avait pas moins de talent pour faire des plans de jardins que des plans de pièces de théâtre. On s'explique ainsi comment Regnard fut le collaborateur de du Fresny pour l'ancien Théâtre italien de l'Hôtel de Bourgogne, avant de pré-

xvin* siÀcue. — LBinuES, bciencss itp arts. — 20

senter, sous son nom, à la Comédie française, une première comédie à laquelle du Fresny avait eu part. Il ne s'était pas fait nommer pourtant avec du Fresny, à la représentation de différentes petites comédies mêlées de vaudevilles, qui furent applaudies, à T Hôtel de Bourgogne, depuis 1692 jusqu'en 1695, époque de la fermeture de ce théâtre. Les comédies qu'il y avait fait jouer n'étaient pas indignes néanmoins d'une scène plus relevée, et l'on y voyait poindre ce génie comique qui allait briller avec tant d'éclat dans les pièces représentées, sous le nom de Regnard, à la Comédie française, quoiqu'elles fussent aussi, disait-on, dues en partie à la collaboration de du Fresny. Celui-ci était trop indifférent à toute chose, pour revendiquer ce qui paraissait lui appartenir dans ces ouvrages, que Regnard signait seul. Du Fresny se contentait de toucher, par provision, l'argent que semblait devoir rapporter une pièce dont il avait fourni le plan. C'est à peine s'il réclama timidement son droit de paternité pour la petite comédie intitulée : Attendez-moi sous Forme (1695), qu'il avait vendue bel et bien à Regnard; et lorsqu'il se brouilla bruyamment avec ce dernier, à cause de la comédie du Joueur^ que Regnard avait changée de fond en comble, il se crut autorisé à reprendre son plan primitif et à l'exécuter à sa manière, sous le titre du Chevalier joueur. Voltaire n'a peut-être pas été tout à fait clairvoyant et impartial en disant de Regnard : a Né avec un génie vif, gai et vraiment comique, sa comédie du Joueur est mise à côté de celles de Molière. Il faut se connaître peu aux talents et au génie des auteurs, pour penser qu'il ait dérobé cette pièce à du Fresny. 3) Voltaire professait, au reste, la plus grande sympathie pour les ouvrages de Regnard, que ses contestations avec du Fresny, au sujet de la comédie du Jotieur^ avaient fait déchoir dans l'estime de ses contemporains : a. Depuis 1073, année dans laquelle la France perdit Molière, dit-il dans son Dictionnaire philosophique^ on ne voit pas une seule pièce supportable, jusqu'au Joueur du trésorier Regnard, qui fut joué en 1696; et il faut avouer qu'il n'y a eu que lui seul, après Molière, qui ait fait de bonnes comédies en vers. » Ce qui suggère à Voltaire cette réflexion : « Rien n'est si difficile que de faire rire les honnêtes gens. »

Outre h Jotieur, Regtiard fit représeuter quatre grandes piècL-s en cinq actes et en vers, que du Fresny ne lui a jamais disputées : le Distrait (1697), Démocnte (1700), hs Méncclimes (1705) , et k Légataire universel (1708;. Deux de ses petites pièces en prose, la Sérénade et

ir, ds Kfgnanl. acte IV, Boine 1; A

Attendez-moi SOUS Vorme^ sont probablement de du Fresny, ainsi que les Souhaits et les Vendanges^ qui n'avaient pas été jouées et qui furent trouvées dans ses papiers. Ses autres petites comédies en vers, le Bourgeois de Falaise^ ou le Bal^ le Retour imprévu et les Folies amoureuses iV^d^) ^ lui appartiennent incontestablement, comme ses grandes pièces. Regnard avait eu avec Boileau un démêlé littéraire, à propos de la satire contre les femmes , loraqu'il s'était fait le défenseur du beau

sexe, en publiant une satire contre les maris ; quelqu'un s'imagina que Boileau lui en gardait rancune, et se permit de dire, devant le redoutable satirique, que Regnard était un auteur médiocre : (C II n'est pas au moins médiocrement gai, répliqua Boileau; il est plus plaisant que comique , mais assez comique pour être en ce genre le premier poëte d'une nation qui n'aurait pas eu Molière, d Voltaire se rangeait donc à l'avis de Boileau, quand il disait : « Qui ne se plaît pas avec Regnard n'est point digne d'admirer Molière. » L'abbé Sabatier de Castres , un excellent juge dont Voltaire n'a pas réussi à casser les jugements, reproche à Regnard de n'avoir pas eu soin d'unir la morale à la force comique, de n'avoir pas suivi les règles indispensables de la comédie, qui est destinée par son institution à instruire et à corriger, et surtout de ne pas donner aux travers qu'il expose les couleurs qui en font sentir et détester la difformité ; mais a: dans les pièces d'intrigue, ajoute-t-il, Regnard est supérieur à tous ceux qui l'ont suivi; personne n'a su mieux manier un sujet, le conduire et le terminer par un dénoûment agréable et piquant. y> Palissot n'a fait que confirmer ce jugement : « Tant que nous conserverons le caractère français, dit-il dans ses Mémoires pour servir à F histoire de notre littérature, il est à croire que le genre triste et sombre ne prévaudra pas sur la gaieté pleine de sel et de grâces de ce poëte comique. Personne n'a écrit avec plus de verve et de saillie, et n'a fait un usage plus heureux du ridicule. On peut lui reprocher seulement de n'avoir observé que très-peu de caractères, de jouer trop souvent sur le mot, et d'allier quelquefois la mauvaise à la bonne plaisanterie. Toutes ses pièces d'intrigue, dans lesquelles il faut placer le Légataire au premier rang, sont dialoguées de la manière la plus vive, la plus naturelle, la plus piquante, d

Du Fresny survécut plus de quinze ans à Regnard, qui était mort (1709) sans avoir été reçu à l'Académie française, car on ne l'appréciait point, de son vivant, à sa valeur réelle, et l'on n'estimait pas ses pièces beaucoup plus que celles de du Fresny. Celui-ci n'écrivit des comédies en vers qu'après la mort de son ancien collaborateur, et l'on se demanda si ces pièces en vers, la Réconciliation normande (1719), le Dédit (1719), le Mariage fait et rompu, et même le Faux 5^V^cèr6, joué

sept ans après sa mort (1731), lui appartenaient aussi légitimement que ses comédies en prose, le Négligent^ la Malade sans maladie^ le Double veuvage^ le Jaloux honteux^ etc. Voltaire avait dit de ces comédies : (3C II n'y en a guère oîi Ton ne trouve des scènes jolies et singulières; » mais ce n'était pas en dire assez sur un auteur d'un esprit aussi brillant, d'une imagination aussi ingénieuse et aussi féconde. Le jugement de l'abbé Sabatier de Castres est encore le plus exact : « La plupart de ses comédies offrent des caractères neufs, peints avec finesse et parfaitement soutenus. Le dialogue est juste et concis, le comique des personnages est tiré de la pensée , quelquefois de la situation, et ne consiste point dans des jeux de mots ou de froides saillies , ressources ordinaires des auteurs médiocres. Les portraits qu'elles présentent tirent leur principal agrément de la critique et de la satire, comme ceux de quelques poètes comiques qui sont venus après lui. d Toutes les pièces de du Fresny avaient réussi et devaient rester au répertoire, mais on ne les jouait déjà plus à l'époque de sa mort (1724), et il était alors tellement dégoûté du théâtre, qu'il fit brûler sous ses yeux, par sa famille, cinq comédies qu'il n'avait pas encore fait représenter : une seule, le Faux sincère^ comédie en cinq actes, échappa par hasard à la destruction et obtint un succès posthume qui jeta un dernier rayon de gloire dramatique sur le nom de son auteur, déjà presque oublié.

Gomme du Fresny, comme Regnard, un auteur comique, Alain-René le Sage (mort en 1747), qui pouvait être le premier de son temps, gaspilla et sacrifia tout ce que la nature lui avait donné de talent pour la comédie , en improvisant, de compagnie avec des auteurs de dernier ordre, une multitude de petites pièces populaires pour le théâtre de la Foire; ce que ne dédaignèrent pas non plus Piron et Fuzelienllfut un des créateurs de l' opéra-comique, mais il était digne de devenir le successeur, le riv^rl de Molière, a N'eût-il fait que Turcaret (1709) et Crispin rival de son maître (1707), dit Sabatier de Castres, ces deux comédies le mettraient au-dessus de tous les petits comiques de notre siècle, et à côté des meilleurs du siècle précédent. Ses pièces de théâtre annoncent l'observateur, le critique, le peintre habile du ridicule; son talent principal est de saisir la nature , de la développer avec adresse et de la

peindre avec une piquante précision. » T^rcarrf, cette vivante peinture du caractère et des mœurs de l'odieuse race des financiers qui s'épanouissaient alors autour de leur type le plus accompli , Samuel Bernard, fit grand bruit, àsonapparitioo, et suscita de telles hostilités contre l'auteur, que les portes de la Comédie française lui furent désormais fermées. « Le Sage avait jeté son feu , » disaient les ennemis de ce grand écrivain, qui

Flg. GO. — Piron tt BK vaa, ColU «t QtUel; d'iprèa BoUly.

se vit obligé de mettre dans ses romans admirables tout ce qu'il réservait de finesse, d'observation etde génie comique pour ses pièces de théâtre. On ne comprend pas que les comédiens aient préféré à l'auteur de Turcaret^ les médiocrités de second ou troisième ordre, qui se partageaient alors la possession de notre première scène comique, Jean-Baptiste Rousseau, Boindin, Autreau, d'AUainval, qui a laissé deux bonnes pièces, r École des Bourgeois (1728) et V Embarras des richesses. Il y eut cependant, à cette époque, deux poètes comiques qui savaient écrire en

vere la grande comédie de caractère, Piron et Destouches. Piron ne fit qu'une seule comédie, la Métroviam'e (1738), qui est un chef-d'œuvre; Desf oucheSj de 1710 à 1754, mit au théâtre quinze pièces en cioq actes, la plupart en vers, et quelques petites comédies très-agréables. Phi-

lippe Néricault Destoucbes (1680-1754), qui était un homme du monde, et qui fut de l'Académie, avait étudié d'après nature les caractères qu'il voulait peindre avec le pinceau du moraliste : il a fait entrer dans sa galerie, TIngrat, Vlrrésohi, le Médisant, h Glorieux^ le Dissipateur, î'Amhîti'euXy etc. ; il a composé, en outre, des comédies d'intrigue, telles que le Curieux impertinent^ V Obstacle imprévu; des comédies divertissantes, telles que h Triple mariage^ la Fausse Agnès, l'Amour ttsé, etc. « Quand il n'aurait fait que la comédie du Glorieux et celle du Phi-

losophe marié ^ dit Sabatier de Castres dans les Trois siècles de la littérature franqaise^ il n'en mériterait pas moins un des premiers rangs parmi les poètes comiques... Le Glorieux (1732) peut être mis à côté des bonnes pièces de Molière : plan, ordonnance, action, caractères, comique, dialogue, style, versification, tout y annonce un peintre habile à saisir les nuances du ridicule... Le Philosophe marié est d'un autre genre de mérite : il prouve combien Destouches avait de ressources dans l'imagination. i> Sabatier le compare à Molière et à Regnard à la fois : « Sans avoir la force comique de Molière, ni la gaieté de Regnard, il a plus tiré de son propre fonds que ces deux poètes. MoUère a plus de génie, Regnard plus de vivacité : Destouches a pour lui la sagesse et la régularité. » C'est l'abus de ces qualités que critique justement l'abbé de la Porte : « Trop de sagesse et de régularité. » Palissot reconnaît aussi que le Glorieux est une des meilleures comédies qui aient paru depuis Molière, mais il ne constate pas moins que Destouches est un des premiers par qui la comédie a dégénéré sur notre scène : (sc II l'a rendue froide, dit-il, sous prétexte de l'épurer; et il a été le précurseur de la Chaussée , qui en a fait une bourgeoise sérieuse et triste. y>

Voltaire se montra encore plus sévère contre Nivelle de la Chaussée, qui avait inventé le drame bourgeois, ou plutôt la comédie larmoyante : c'était surtout au succès immodéré des pièces de la Chaussée qu'il ne pardonnait pas : « La comédie larmoyante n'est qu'un monstre ! » écrivait-il à son ami d'Argental. Voltaire, malgré son antipathie contre un genre qu'il avait ridiculisé en l'appelant œmèdie larmoyante^ ne dédaigna pourtant pas de s'y essayer, en donnant lui-même une comédie de ce genre, Nanine^ ou le Préjugé vaincu (1749), au moment où la Chaussée, découragé par les critiques dont ses pièces étaient l'objet, se refusait à faire imprimer ses dernières comédies. La vogue extraordinaire que ses premières pièces avaient eue diminuait de jour en jour, il est vrai : ses comédies les mieux accueillies arrivaient rarement à plus de seize ou dix-sept représentations dans la nouveauté ; mais on les reprenait souvent, et elles figuraient toujours au répertoire. La Chaussée avait eu l'espoir de faire passer dans sa comédie

Fintérêt pathétique de la tragédie, en créant le drame bourgeois, et les larmes qu'il fit répandre aux représentations du Préjugé à la mode (1735), de Mélanide {n41\àQV École des J/ères (1744), de la Gouvernante (1747) , pouvaient lui laisser croire que la comédie attendrissante allait remplacer la tragédie; mais la réaction ne fut pas longue à se produire : on avait pleuré, en voyant représenter ces pièces, dans lesquelles des personnages appartenant à la classe moyenne exprimaient les mêmes sentiments que les héros ordinaires de la tragédie classique ; on se révolta bientôt de la confusion des genres et de ce qu'on regardait comme l'abâtardissement de la muse tragique. Voltaire, qui s'élevait de toutes ses forces contre la Chaussée et son école , déclara que la comédie larmoyante était née de l'impuissance de faire une comédie et une tragédie véritables : « On ne travaille dans ce goût , disait-il , que parce que le genre est plus aisé à faire. » La Chaussée ne méritait pas ces dédains : il savait l'art d'intéresser, de toucher, d'émouvoir ses spectateurs ; il faisait parler à ses bons bourgeois une correcte et belle langue, frappée en beaux vers que la muse tragique n'eût pas désavoués. La comédie larmoyante fut déshonorée par les drames à sentiments de d'Arnaud-Baculard, et ne fut réhabilitée que par Diderot, qui écrivit eu prose le Fils naturel et le Père de famille (1761), pour servir de pièce justificative à la poétique théâtrale, qu'il prétendait faire triomj)her sur le terrain même de la tragédie. Il n'eut qu'un imitateur digne de lui, Sedaine, qui connaissait mieux la scène et qui le surpassa dans le Philosophe sans le savoir (1 765), un des drames les plus émouvants qu'on ait vu paraître sous le titre trompeur de comédie. Dès ce moment, le drame ou la tragédie bourgeoise, comme on l'appelait, avait pris possession du théâtre : il empruntait quelquefois, comme dans le Beverley (1768) de Saurin et V Honnête criminel (1765) de Fenouillot de Falbaire, les allures trompeuses du vers tragique, mais il se trouvait plus à l'aise en ne faisant usage que de la prose la plus simple et la moins déclamatoire. Cependant Sébastien Mercier, qui se regardait comme le créateur du drame en prose, le destinait moins au théâtre, oîi on l'avait dédaigné, qu'à la lecture, qui convenait mieux à des histoires dramatiques, formant chacune un volume in-S*", tels que la Destruction de la Li()V£^ Portrait d^ Philippe 11^ etc. Quel-

XVI1I« BlicCLB. — UriTIlKH, SCIKNCEM KT ADTS. — SI

ques-uns de ses drames, mieux appropriés à la scène, la Brouette du Vinaigrier^ V Indigent^ furent joués en province et y obtinrent un succès de larmes. Beaumarchais, qui devait composer la plus fameuse comédie du XVIIP siècle, avait débuté par deux drames fort intéressants, Eugénie (1767), et les Deux amis^ auxquels il ajouta, beaucoup plus tard, la Mire coupable^ comme un lugubre dénoûment du Mariage de Figaro. Voltaire, que la moindre concurrence théâtrale rendait impitoyable, ne pardonnait pas à Marivaux la vogue permanente de ses spirituelles comédies. Pierre Carlet Chamblain de Marivaux, né en Auvergne et mort à Paris (1691-1763), avait été, pendant plus de quarante ans, l'auteur favori de la Comédie française, et la société polie en raffolait, car il s'était appliqué à peindre les idées, les sentiments, le langage même des gens du monde. Marivaux n'a écrit que deux comédies en vers, pour le Théâtre-Italien, qui, depuis le 18 mai 1716, avait rouvert ses portes à l'Hôtel de Bourgogne, et qui rivalisait avec la Comédie française ; mais il se faisait applaudir à la fois, sur les deux scènes, par les mêmes spectateurs. La plupart de ses pièces en prose sont charmantes ; presque toutes réussirent avec éclat, excepté peut-être Vile de la raison^ ou les Petits hommes, que les comédiens français avaient reçue par acclamation, en déclarant unanimement que cette jolie pièce ce était le chef-d'œuvre de l'esprit humain. » Il suffit de citer, parmi les meilleures comédies de l'auteur, la Surprise de Vamour (1722), le Jeu de V amour et du hasard {nSO)^ les Serments indiscrets (1732), le Legs (1736), les Fausses confidences (1736), VEpreuve (1740), et le Préjugé vaincu (1746). Marivaux, que ses succès au théâtre firent entrer à l'Académie, fut en butte aux jalousies de tous ses rivaux, qui affectaient de ne pas reconnaître sa supériorité, en l'accusant de gâter la langue et le cœur du public : « Il se fit un style à lui, dont personne n'aurait voulu faire le sien, dit Voisenon, qui avait cherché à l'imiter et qui en resta bien éloigné. Il est le premier qui ait mis la métaphysique en comédies. Il connaissait le cœur humain , mais il avait le défaut d'alambîquer trop le sentiment, et d'avoir recours à des brouilleries de valet pour former le nœud de presque toutes ses pièces. )) Voltaire, qui, dans sa correspondance, a donné carrière si librement à ses haines littéraires.

L'AllT PRAMATIQUE.

y nomme à peine Marivaux, avec autant de réserve que de malveillance ; il ne craignait rien tant que de se brouiller avec ce roi de la scène, mais il ne pouvait s'empêcher de critiquer son style, qu'il appelait a: le poison de M. de Marivaux. »

FIg. 6!. — UurlTuu; d'iprta la portnlt de PouglB de BaJnt-Anbln . gnii pu Ingant (n^i)-

Une bonne comédie ne réussissait pas sans désoler Voltaire, qui n'avait point le génie comique et qui s'obstinait à faire des comédies que les comédiens refusaient de jouer. Il gardait donc rancune à Piron et à Gresset, pour avoir fait les deux meilleures comédies en vers de son temps, fa Afètrnmanîe, et le Méchant (1747), « petite pièce un peu froide, dit-il

(notes de la satîre du Pauvre diable)^ mais dans laquelle il y a des scènes extrêmement bien écrites. » Son Enfant prodigtie (1736), grande comédie en cinq actes et en vers de dix syllabes, avait bien eu vingt-huit représentations, parce que la comédie y tournait au drame; mais sa Nanine (1749), où Ton pleurait davantage, n'avait été représentée que douze fois, et VÉcueil du sage^ trois ou quatre. Voltaire ne prit sa revanche que dans F Écossaise (1760), comédie en prose, oùil avait mis en scène le folliculaire Frelon, dans lequel tout le monde reconnut Fréron, le rédacteur de V Année littéraire. Cette comédie aristophanesque, qui ne fut jouée que douze fois, n'était rien moins que gaie et comique, mais elle était originale et satirique. On ne saurait pourtant accuser le vindicatif auteur de V Ecossaise d'avoir introduit le premier sur la scène française la comédie d'Aristophane, car, trois mois auparavant (2 mai 1760), Charles Palissot de Montenoy avait fait représenter les Philosophes^ comédie' en cinq actes et en vers, où la coterie des philosophes était livrée à la risée du parterre : <ic A l'imitation d'Aristophane, qui ne respectait rien et qui divertissait les Grecs aux dépens du niérite envié , lisait-on dans les Nouvelles à la main de M™* Doublet, on a tâché, dans la pièce française, de couvrir d'opprobre des gens qui, s'ils "sont réellement philosophes, ont les plus grands droits à l'estime publique. Tout a paru surprQpant dans cette comédie, l'idée de la pièce, l'exécution, le style nerveux et correct, le ton satirique, le succès prodigieux, etc. » Palissot s'était attaqué à trop forte partie ; il n'obtint pas de l'autorité la permission de continuer à poursuivre les philosophes dans la comédie de V Homme dangereux^ et son agréable comédie des Méprises (1762), qui ne renfermait aucune personnalité, fut sifflée, comme si les philosophes y fussent encore en cause. Palissot, averti, sinon découragé, ne poussa pas plus loin sa carrière dramatique.

Les comédies ne faisaient que passer au Théâtre-Français, et laissaient à peine une trace dans la littérature dramatique. Louis de Boissy, qui fit jouer avec succès plus de trente pièces, la plupart en vers, et dont une seule, les Dehors trompeurs (1740), lui a survécu, végéta dans l'indigence et dans l'obscurité, quoique faisant partie de

l'Académie française. Bret, qui avait au répertoireplusîeurs jolies comédies, se fit plus de réputation, par son Commentaire sur les œuvres de Molière. Barthe ne donna que des espérances, avec sa comédie des

Flg. a. — Ciiipla ï quMn fite» (•oène », ute III des ftakao/ilia de Pallnot ) ; d'iprèi Uéon.

Fausses infidélités (1768). Roclion de Chabannes n'eut que des succès d'estime, à la scène. Poinsinet, auteur de nombreuses comédies, n'est plus guère connu que par U Cercle^ ait la Soirée à la mode^ pièce assez agréable, qui est restée longtemps au répertoire. On ne voyait que nouvelles pièces et nouveaux auteurs : auteurs de

troisième et quatrième ordre, pièces vulgaires et prétentieuses, qui n'avaient trop souvent qu'une seule représentation, troublée par les sévérités du parterre. L'harmonie ne régnait pas toujours entre les auteurs et les comédiens. L'orgueil des uns et des autres ne s'accordait guère, et il fallait que l'auteur se soumît, bon gré mal gré, aux caprices des comédiens qui jouaient ses pièces, après les avoir plus ou moins mutilées. Voltaire lui-même n'avait pas été à l'abri de ces mutilations , .contre lesquelles il protestait sans pouvoir y échapper. Dans ses lettres au marquis d'Argental, il ne parle de la Comédie française qu'en la nommant un infâme tripot C'étaient les comédiens seuls qui lisaient les pièces et qui les recevaient ou les rejetaient, dans leurs assemblées hebdomadaires. Mais plus de la moitié des pièces reçues et affichées au foyer avec la date de leur réception, n'étaient jamais représentées. L'histoire de la Comédie française est pleine des démêlés qui naissaient à ce sujet entre auteurs et comédiens. Ceux-ci mettaient quelquefois en interdit les auteurs «et leur fermaient le théâtre. Mercier, Cailhava et bien d'autres, quels que fussent leurs droits et leurs protecteurs, durent remettre leurs ouvrages en portefeuille. Diverses causes amenèrent les mêmes querelles, et tous les auteurs lésés n'eurent pas l'énergie et la persévérance de Beaumarchais, qui, après l'immense succès de son Barbier de Séville (1775), se vit obligé, pour le règlement de ses droits d'auteur, de faire appel à la décision des gentilshommes de la chambre, qui avaient la haute main sur le Théâtre-Français, et ne vint à bout de l'obstination passive des comédiens ordinaires du roi qu'en fondant la Société des auteurs dramatiques. Les comédiens, à cette époque, n'accordaient aux auteurs qu'une rémunération dérisoire ; ils ne communiquaient à personne le compte exact des recettes journalières du théâtre, et, de plus, ils avaient établi, par tradition, que toute pièce tombée dans les règles^ c'est-à-dire qui n'avait produit à la dernière représentation qu'une somme inférieure à certain taux, était acquise au répertoire et restait leur propriété perpétuelle. Aussi les droits d'auteur étaient-ils moindres à la Comédie française qu'au Théâtre-Itahen.

Les comédiens avaient aussi leurs préférences et leurs préférés.

L'ART DRAMxVÏIQUE. 167

Plusieurs auteurs, Saint-Foix, Dorât, André de Mur ville, étaient sûrs d'obtenir un tour de faveur pour tout ce qu'ils apportaient, bon, mauvais ou détestable, à la Comédie française. Il ne fallait qu'un protecteur ou une protectrice qui favorisât la réception et la mise en scène d'une pièce de théâtre. Collé, lecteur ordinaire du duc d'Orléans, n'eut pas beaucoup de peine à faire recevoir et jouer sa jolie comédie ou plutôt son drame touchant de Dupuis et Des- Tonais (1763), qui fut très-applaudi et très^-apprécié ; mais il né trouva pas les mêmes facilités pour faire représenter la Partie de chasse de Henri IV. On avait fait entendre aux comédiens que cette pièce déplairait au roi, la comparaison entre lui et Henri IV n'étant pas à l'avantage de Louis XV. Collé n'insista pas, et fit imprimer sa comédie, qui fut jouée en province,' avec le succès le plus flatteur, un succès de larmes et d'enthousiasme. Après la mort de Louis XV, les comédiens réclamèrent aussitôt la Partie de chasse de Henri IV ^ et s'empressèrent de lajouer (16 novembre 1774), pour faire allusion au nouveau règne, qui commençait sous d'heureux auspices. Le succès fut plus grand encore à Paris qu'il ne l'avait été en province, et la pièce se soutint au théâtre avec plus d'éclat que les meilleures comédies du répertoire. c( C'est, dit Palissot, une espèce de comédie nationale, dont nous n'avions pas encore d'exemple. On y trouve toute la gaieté de l'auteur, réunie à la sensibilité la plus touchante. C'est un monument populaire élevé à la mémoire du meilleur roi qu'ait eu la France. » Pouvait-on prévoir que, dix ans après la représentation triomphale de cette pièce, qui était une sorte d'apothéose de la royauté, on verrait représenter (27 avril 1784), par les comédiens ordinaires du roi, le Mariage de Figaro^ qui était le prologue de la révolution de 1789, et qui commençait à battre en brèche le gouvernement monarchique, la noblesse, la vieille société française? Caron de Beaumarchais déploya plus d'intrigue, et presque autant d'esprit et de talent, pour faire jouer cette comédie que pour la composer et l'écrire. Pendant deux années entières, il avait assiégé, miné et contreminé la volonté du roi, qui, s'étant fait lire la pièce, s'écria qu'elle ne serait jamais jouée sous son règne. Elle fut jouée pourtant, grâce à la protection de la reine, qui s'était laissée gagner par

j^me jç Polignac , et qui leva tous les obstacles à force de persévérance et d'adresse. Les 180 censeurs royaux avaient été consultés et ne purent s'entendre. Enfin Louis XVI prit la peine d'écrire lui-même au lieutenant de police Lenoir : a II faut que vous nommiez un ou deux autres censeurs, pour avoir leur avis. D'après ce qui m'en est revenu, il y a plusieurs choses qui ne peuvent pas passer, et il sera aisé à l'auteur de les ôter, car la pièce est d'une longueur terrible. » Beaumarchais offirit de faire tous les changements qu'on voudrait, et ne changea pas un traître mot dans son ouvrage, où tout était à changer, au double point de vue de la convenance politique et de la morale. Le Mariage de Figaro^ par un succès sans exemple , se maintint près de trois ans sur les affiches et n'eut pas moins de cent représentations, a On peut faire le tour du monde et revoir, à Paris, sur l'affiche, le Mariage de Figaro^ disait Mercier dans son Tableau de Paris. Cette comédie est tout entière dans Gil Blas. C'est un imbroglio assaisonné de traits pris à droite et à gauche. Elle a eu cent représentations, à la barbe de Molière et de Piron ; elle n'est ni gaie ni intéressante. Elle n'était pas bonne surtout à jouer sur le théâtre national, en ce qu'elle respire une odeur de corruption morale, et voilà ce qui fait son succès. Les auditeurs ont été plus coupables que le poëte. » Nonobstant ce succès prodigieux , unique dans l'histoire du théâtre, la comédie était en pleine décadence sur la scène française, malgré les efforts que faisaient, pour la ramener dans la voie des maîtres anciens , CoUin d'Harleville avec V Inconstant (1786), et Andrieux avec la jolie pièce des Étourdis (1787). <jc La comédie, disait alors Mercier le dramaturge, en cessant de peindre des bourgeois, a perdu sa gaieté et son naturel.... On rit moins qu'on ne riait, parce qu'on raisonne davantage, et l'on ne vit plus sur le vieux fonds de gaieté de nos pères. »

Mais il y avait d'autres théâtres que la Comédie française, et dans ces théâtres on riait encore; on y jouait des comédies très-gaies, trèsdivertissantes, qui sentaient parfois la farce gauloise, mais qui n'en étaient pas moins bien accueillies. C'étaient ordinairement les mœurs de la petite bourgeoisie, c'étaient aussi les mœurs du peuple, qu'on voyait ordinairement représentées dans ces comédies, qui ne déplaisaient pas

L'ABT DRAHATigUE.

à la eociété la plus polie et la plus difficile. « Le comique bas, dît Chamfort , ainsi nommé parce qu'il imite les mœurs du bas peuple ,

?((. M. — Li J/ariagr lU Figaro ie BeauMuchiis ; iicte III, Kèna II; d'^pr^ Bdnt-QDCoUn.

peut avoir, comme les tableaux français, le mérite du coloris, de la vérité, de la gaieté ; il en a aussi la finesse et les grâces, et il ne faut pas le confondre avec le comique grossier, n Le Ïliéâtre-Italien faisait d'ail-

leurs sérieuse concurrence au Théâtre- Français, auquel il empruntait les auteurs en T/ogue, tels que Marivaux, le Sage, Saint-Foix, Florian, etc. Ce théâtre, dont les représentations étaient aussi brillantes, aussi suivies que celles de la Comédie française, avait, en outre, des auteurs comiques, qui ne travaillaient que pour lui et pour le Théâtre de la Foire ou de T Opéra-Comique : Romagnesi, Avisse, Anseaume, Panard, Vadé, et une foule d'autres, improvisaient des

scènes galantes, grivoises, joyeuses, et toujours variées, que la musique animait de ses plus spirituelles compositions. Le Théâtre de la Foire ou de l'Opéra-Comique, qui avait eu aussi ses auteurs attitrés, en fit naître, en forma deux, qui l'emportèrent sur tous leurs rivaux : Favart excella surtout dans la comédie en musique , Sedaîne dans le drame en musique. Favart, né à Paris en 1710, « poussé par son génie, dit son ami Voisenon, imagina une nouvelle forme pour l'opéra-comique, et d'un spectacle très-libre il en fit un spectacle anacréontique. B La Chercheuse d'esprit (1741) fut regardée comme le chefd'œuvre du genre. Favart , qui était né paresseux, n'en composa pas

moîiiB une foule de pièces channantes, grâce à des collaborateurs plus actifs que lui. Voisenon , un de ceux-ci , lui reprochait pourtant d'avoir « fait le tort au bon goût, d'introduire les pièces à ariettes. » Sedaine, après avoir été maître maçon, devint auteur dramatique, sans

Flg. «. — Bo«iM Mite dafOu-di J/n-Hx.dalB Usge<Tb«ttn de U Foin); d'iprte k dwln d« UutlUB, gnri pw FstM.

être jamais poëte ni écrivain ; mais il fit jouer sur tous les théâtres de musique une foule de pièces intéressantes, pathétiques, par les situations plutôt que par le dialogue , et c'était à lui seul que le musicien devait ses plus touchantes, ses plus gracieuses inspirations (voyez ci-après, au chap. Musique, ce qui concerne la tragédie et la comédie lyrique).

■ Le nombre des auteurs s'augmentait en raison du nombre des théâtres : les Variétés amusantes^ le Théâtre de Nicolet, celui d'Audinot, eurent leurs auteurs, parmi lesquels on distingua quelques hommes de talent fourvoyés sur les scènes secondaires. Dorvigny, Desforges , Pigault-Lebrun et d'autres, auraient mieux fait de continuer leurs heureux essais dans la comédie bourgeoise : ils avaient de l'invention, de la verve, de l'esprit. Le public intelligent semblait alors avoir honte des succès retentissants , inépuisables, que la mode avait faits à des farces grossières, à des bouffonneries stupides, telles que les Battus payent Vamende et la Famille des Pointus, qui eurent plus de deux cents représentations, follement applaudies.

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