ET LES SOCIÉTÉS. SAVANTES
L'Académie fitotaîBe; l'Ae&démie des icieiiCM ; l'Acadâmia d^ iDBcriptioni et belles-lettres. — Orgtnisation et r^lement. — TUitei et réceptIODS, — DEscoun académiques. — Travaux dca Académies : le Diclù)»nttirt de l'AcadËmie fiBDçaise, ici iftmoirti de l'Académie dei sdeDces et de l'Académie de* inaeriptioas. — Lca Académies des bcauz-arts. — Les Académies de province. — Les Salons lit- (fiuret. — LcB Cours publics de scieuce et de littérature.
OLTÀiHE, qui ne fît partie de l'Académie française qu'à l'âge de cinquante-trois ans, et qui ne réussit jamais à entrer à l'Académie des sciences, fut longtemps aussi injuste que peu bienveillant pour ces établissements scientifiques et littéraires : « Les grands hommes, disait-il en 172C, dans ses Lettres philosophiques, se sont ' tous formés, ou avant les académies, ou indépendamment d'elles... A quoi peuvent donc servir les académiciens? A entretenir le feu que les grands génies ont allumé. » Et neuf ans plue tard, il se montrait encore plus hostile à ces corps savants, qui ne l'avaient point admis dans leur sein. En 1735, il écrivit à l'abbé d'Olivet, qui avait essayé en vain de lui ouvrir les portes de l'Académie française : « Vous savez qu'il y a vingt ans que je
VOUS ai dit que je ne serais jamais d'aucune académie. Je ne veux tenir à rien dans ce monde, qu'à mon plaisir; et puis je remarque que les académies étouflFent toujours le génie, au lieu de Texciter. Nous n'avons pas un grand peintre depuis que nous avons une Académie de peinture ; pas un grand philosophe formé par l'Académie des sciences. Je ne dirai rien de la Française. La raison de cette stérilité dans des terrains si bien cultivés est, ce me semble, que chaque académicien, en considérant ses confrères, les trouve très-petits, pour peu qu'il ait de raison, et se trouve très-grand, en comparaison. Danchet se trouve supérieur à Mallet, et en voilà assez pour lui : il se croit au comble de la perfection. Le petit Coypel trouve qu'il vaut mieux que de Troy le jeune, et il pense être un Raphaël. Homère et Platon n'étaient, je crois, d'aucune académie. Cicéron n'en était point, ni Virgile non plus. Adieu, mon cher abbé; quoique vous soyez académicien, je vous aime et vous estime de tout mon cœur : vous êtes digne de ne Tetre pas, ))
Les trois grandes académies, l'Académie française, l'Académie des sciences et l'Académie des inscriptions et belles-lettres, formaient, à cette époque, un seul corps presque homogène, divisé en trois parties distinctes, absolument différentes d'action et d'objet, placées sous la protection du roi. L'Académie française avait conservé son organisation primitive, mais l'Académie des sciences avait été entièrement réorganisée en 1699, et l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui n'était d'abord qu'une simple commission de huit personnes chargées de préparer les incriptions , les médailles et les devises à faire en l'honneur du roi, ne fut réellement constituée qu'en 1701. C'est le comte de Pontchartrain qui, d'après les conseils de l'abbé Bignon, opéra cette réforme académique. L'Académie des sciences se trouva partagée en quatre classes : V les membres honoraires ; 2"* les membres ordinaires ou pensionnaires ; 3"* les associés ; et 4"" les élèves. Cette quatrième classe devait être totalement supprimée en 1716. La première classe, composée de dix membres seulement, ne contenait que des grands seigneurs ou des savants amateurs ; la seconde et la troisième classe comprenaient chacune vingt membres, que l'Académie choisissait librement, à la majo-
rite des voix. L'Académie des inscriptions et belles-lettres avait été établie sur les mêmes bases , par le règlement que le roi lui donna en 1701 : elle comprenait donc dix membres honoraires, dix membres pensionnaires, dix associés, et dix élèves, qui prirent aussi le titre d^assocîés en 1716. Mais TAcadémie française s'était refusée à toute transformation analogue : (( Lorsque Tabbé Bignon, dit Voltaire, osa présenter, au nom du comte de Pontchartrain , secrétaire d'Etat, un règlement à l'Académie française, pour qu'elle voulût bien admettre la distinction révoltante des honorés, des pensionnaires et des élèves, il fut reçu avec une indignation unanime ; ses collègues les moins opulents furent les premiers à rejeter ses offres, et à préférer la liberté et l'honneur à des pensions. i> L'abbé Bignon, depuis son échec , ne reparut plus aux séances de l'Académie française.
Il n'y avait pas , à vrai dire, de hiérarchie reconnue entre les trois académies ; mais l'Académie française, étant la plus ancienne et ayant eu son siège au Louvre avant les deux autres, prenait le pas sur celles-ci dans les cérémonies pubUques où elles se trouvaient toutes ensemble. Chaque académie avait sa devise, qu'elle inscrivait sur ses publications et qui était gravée sur ses médailles : la devise de l'Académie française était : A F immortalité; celle de l'Académie des sciences : Livenit et perjkit (elle invente et perfectionne) ; celle de l'Académie des inscriptions et belles-lettres : Vetat mon (elle empêche de mourir). Les trois académies tenaient leurs séances ou conférences au vieux Louvre : l'Académie française , trois fois par semaine, les lundi, jeudi et samedi; l'Académie des inscriptions et belles-lettres , deux fois par semaine , les mardi et vendredi ; l'Académie des sciences, tous les jours, en se fractionnant par catégories, selon les études spéciales de ses membres. Plus tard, le nombre des assistants augmenta considérablement, par la nomination des adjoints et des correspondants de l'Académie des sciences ; par l'adjonction des vétérans et des académiciens libres en nombre indéterminé, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. L'égalité la plus parfaite régnait entre les membres d'une académie, quels que fussent leurs titres, leurs rangs, leurs fortunes et leurs charges. « C'est un devoir
établi par Thonnêteté publîque, dit Voltaire, que les membres de ces trois académies se respectent les uns les autres dans les recueils que ces sociétés impriment ; Toubli de cette politesse nécessaire est trèsrare. 3) Il y eut cependant, en plusieurs circonstances, des querelles très- vives, des discussions très-animées , de véritables guerres intestines dans les trois académies, mais l'écho en arrivait à peine au dehors.
(( Le titre d'académicien, écrivait Voltaire en 1760 (alors qu'il était entré enfin à l'Académie française) , n'a été attaché , par l'usage , qu'aux gens de lettres des trois académies. y> Mais, quarante ans plus tard, les choses avaient changé, et Mercier disait, dans son Tableau de Paris : d II faut être de l'Académie française pour être véritable académicien. Les membres de l'Académie des sciences et de celle des inscriptions se nomment aussi académiciens ^ mais ce titre seul est une faible distinction. Il y a une multitude d'académiciens de province qui n'ont rien écrit, et qui sont ridicules dès qu'ils ont quitté leur académie. 3) Souvent le même écrivain, le même savant, le même grand personnage faisait partie des trois académies ou du moins de deux. Mercier ajoute, à ce sujet : « Plusieurs membres passent même d'une chambre pour aller dans la chambre voisine ; ils sont célèbres ici , obscurs là. L'Académie des inscriptions est consacrée à l'antiquité et à l'érudition ; l'Académie française, au goût et à la langue. Le public, ou plutôt l'opinion, a mis entre ces deux corps un grand intervalle. Il serait facile néanmoins d'opposer l'Académie des belles-lettres à l'Académie française, si la première voulait s'humaniser un peu avec les belles-lettres, puisqu'elle en porte le nom, goûter de la littérature moderne, réciter quelques vers français et ne point faire de divorce avec le bel esprit. » Dans ce temps-là, vers le milieu du règne de Louis XVI, l'Académie française tendait à se séparer le plus possible de l'Académie des inscriptions, quoiqu'elles ne fussent séparées, au Louvre, l'une et l'autre , que par une cloison ; et l'Académie des inscriptions ne voulait plus permettre à ses membres de se faire recevoir désormais à l'Académie française, comme si ce fût trop de gloire que de réunir sur une seule tête les titres opposés de savant et de bel esprit.
Au commencement du siècle, il est vrai, l'Académie française avait
bien plus d'éclat que l'Académie des inscriptions, qui ne faisait que de n^tre et qui ne trouvait pas encore sa voie. En 1726, Montesquieu raillait agréablement la première et passait sous silence la seconde, dans sesLetirespersanes : « J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal
FIg. St. — L'AcodémlE CruM*ln, an loiiTn.
Fnmtltfht de* Acadiinklnu , comUla de SKlnE-âTremond ; gnvé pu Fc«u4
d-»prtB Bœiutd Hcart (1710J.
qu'on appelle X Académie Jranqaisc, écrivait-il avant de s'y être présenté. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde, car on dît qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre. Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de figures , de métaphores et d'antithèses ; tant de bouches ne parlent
presque que par exclamation, ses oreilles veulent toujours être Frappées par la cadence et rharmonie. Pour les yeux , il n'en est pas question : il semble qu'il soit fait pour parler et non pas pour voir. Il n'est point ferme sur ses pieds, car le temps, qui est son fléau, Fébranle à tous les instants et détruit tout ce qu'il a fait. y> L'abbé d'Olivet, qui achevait alors V Histoire de F Académie française commencée par Pellisson, donnait une tout autre idée de cette illustre académie, en affirmant qu'elle avait produit, en 1700, c'est-à-dire après soixante-cinq ans d'existence, six à sept cents volumes composés par quatre-vingtsept académiciens morts à cette époque, ce On m'avouera, ajoutait-il, que six ou sept cents volumes, dont la liste, pour venir au temps présent (1728), serait augmentée de plus d'un tiers, font assez voir que cette académie n'est pas une compagnie de gens oisifs. i> Voltaire, en 1760, confirmait ce jugement et reportait sur les deux autres académies une partie de ses éloges : ce L'Académie française, disait-il, a rendu de grands services à la langue; celle des sciences a été très-utile , en ce qu'elle n'adopte aucun système et qu'elle publie les découvertes et les tentatives nouvelles ; celle des inscriptions s'est occupée des recherches sur les monuments de l'antiquité, et depuis quelques années il en est sorti des mémoires très-instructifs. y>
D'Alembert, dans la préface de sa belle Histoire des membres de V Académie française^ a très-habilement justifié l'organisation fondamentale de cette académie : ce Ce serait, dit-il , une grande illusion de croire que cette compagnie doive être exclusivement composée de poëtes et d'orateurs.... L'Académie française est journellement occupée d'un dictionnaire, dont la perfection exige la connaissance approfondie d'un grand nombre d'objets et beaucoup de précision dans la manière de les présenter. Cette compagnie a donc besoin d'ouvrir ses portes non-seulement aux orateurs et aux poëtes, mais aux bons écrivains dans tous les genres, grammaire, métaphysique, histoire, beaux-arts, érudition même et sciences exactes.... Non-seulement l'Académie a be* soin d'écrivains distingués dans tous les genres de littérature; elle a besoin, de plus, et toujours d'après les mêmes principes, de membres distingués par la naissance et par le rang, et dont la cour soit le séjour
ordinaire et naturel. La compagnie doit renfermer des académiciens de cette classe, non à simple titre d'honoraires, mais à titre vraiment honorable d'académiciens utiles, nécessaires même à l'objet principal de l'Académie. En effet, quel est cet objet principal? C'est la perfection du goût et de la langue.... Ce serait donc un préjugé également offensant pour tous les membres de cette compagnie, de croire non-seulement qu'il y aii, mais qu'il puisse y avoir ici deux classes d'académiciens distinctes et séparées , celle des gens de lettres et celle des grands seigneurs. Ces derniers surtout (c'est une justice qu'ils désirent depuis longtemps qu'on leur rende) se tiendraient fort blessés de cette distinction prétendue : ils regarderaient comme une espèce de ridicule dans l'Académie française la qualité à' honoraires ^ qui, dans les autres académies , peut avoir un sens raisonnable.... L'égalité académique n'est donc pas une simple prérogative de l'Académie française, mais un des fondements essentiels de sa constitution et qu'on ne pourrait ébranler sans anéantir l'Académie. »
Dans les premières années du siècle , les nominations à l'Académie française étaient faites, en quelque sorte, spontanément et unanimement, en dehors de toute influence extérieure, sur la présentation d'un candidat recommandé par quelques-uns des académiciens, qui se déclaraient ainsi les patrons et les parrains de leur nouveau collègue.
L'élection avait lieu ordinairement dans le plus bref délai, après la mort d'un académicien, pour que l'Académie fût toujours au complet ; et le temps normal d'une vacance ne se trouva prolongé que depuis l'époque où l'usage des visites s'introduisit d'une façon régulière dans les conditions d'une candidature académique. Ces visites étaient si peu obligatoires, du moins avant l'élection, que l'abbé d'OIivet résidait à- Salins lorsqu'il fut reçu académicien, le 25 septembre 1723, a sur ce que les amis qu'il avait dans l'Académie répondirent qu'il serait vivement touché de cette faveur. » L'abbé d'OIivet apprit sa nomination par des lettres à lui adressées avec son nouveau titre, et aussi par une lettre de son ami , l'abbé Fraguier, qui lui mandait seulement : a. Vous avez été nommé pour remplacer M. de la Chapelle ; j'ai été caution pour vous que vous accepteriez avec respect et reconnaissance. y>
L'abbé d'Olivet annonça donc Févénement au président Bouhîer, en disant : <t Vous voyez, monsieur, que le proverbe qui dit que les biens viennent en dormant n'est pas menteur. » Voici comment il raconte lui-même, dans quelle circonstance, en 1733, l'Académie française résolut d'exiger les visites préliminaires et la déclaration écrite des candidatures : a Un fameux avocat fit dire, par l'évêque de Luçon (Michel de Bussy-Rabutin), que si la place vacante n'était pas encore destinée, il désirait passionnément qu'on le nommât pour la remplir. L'Académie, qui est l'école de l'éloquence, ne pouvait qu'être flattée de s'attacher un homme célèbre. Mais l'avocat étant allé à la buvette du parlement , on le plaisanta sur les visites qu'il devait faire. Pour finir, lui, promit qu'il ne verrait personne. L'Académie s'en blessa, et refusa le candidat. Le public alors rappela un prétendu statut, par lequel il est dit que l'Académie ne reçoit personne qui n'ait sollicité. »
On pense bien que le roi et ses ministres étaient toujours consultés d'avance sur le choix que l'Académie se proposait de faire : « Il faut savoir, dit d'Olivet dans la préface de la continuation de l'ouvrage de Pellisson, que l'Académie est obligée, par un ancien statut dont elle ne s'écarte jamais, à ne recevoir personne qui ne soit agréable au protecteur. Ainsi, toutes les fois qu'il y a une place à remplir, l'ordre est qu'il y ait deux scrutins, l'un pour déterminer, à la pluralité des suffrages, quel sujet elle proposera au Protecteur; l'autre, pour consommer l'élection, après que te Protecteur a répondu en faveur du sujet proposé. 3) Montesquieu, qui, en 1728, n'avait encore publié que les Lettres persanes, se trouva seul sur les rangs, pour succéder à un avocat assez obscur, Louis de Sacy; mais les académiciens furent avertis que le roi refuserait sans doute son agrément à l'élection du président de Montesquieu, auquel on reprochait d'avoir parlé du gouvernement et de la religion, dans son ouvrage, avec beaucoup trop de licence. Le cardinal de Fleury avait dit, en propres termes, à l'abbé Bignon : « Le choix que l'Académie veut faire sera désapprouvé de tous les honnêtes g^ns. » Montesquieu , s'il faut en croire le récit de Voltaire (que d'Alembert n'a pas confirmé), ayant appris que les griefs
qu'on faisait valoir contre lui étaient renterméa dans la 73™ lettre des Lettres persanes, fit imprimer, en peu de jours, une nouvelle édition de son livre, dans laquelle on retrancha ou l'on adoucît tout ce qui pou-
vait être répréhensible. Un exemplaire de cette édition fut porté au cardinal par l'auteur lui-même. Le cardinal ne lisait guère, mais il lut une partie du livre, pour y découvrir les passages malséants qu'on lui avait signalés; il ne les trouva pas, et il écrivit au maréchal d'Estrées,
directeur de rAcadémie, a qu'après les éclaircissements que le président lui avait donnés , il n'empêchait plus l'Académie d'élire qui bon lui semblerait. y> Le président de Montesquieu fut élu, mais non sans avoir été repoussé par plusieurs boules noires.
Voltaire avait usé , mais sans succès , du subterfuge qu'il a prêté à Montesquieu. Quand il tenta de succéder à Lamotte-Houdard en 1731, il ne fit pas faire une édition expurgée de ses Lettres philosophiques^ qu'on opposait à sa candidature, comme un scandaleux témoignage d'impiété, mais il alla les lire lui-même au cardinal de Fleury, qui lui accordait quelque indulgence, et il ne lut, de cet ouvrage condamné au feu, que des fragments qui pouvaient passer pour assez inoffensifs. C'est au cardinal de Fleury lui-même que Voltaire voulut succéder en 1743, et il se croyait assuré du succès, grâce à l'appui du duc de Richelieu ; mais le comte de Maurepas, alors ministre de la maison du roi, se prononça hautement contre la nomination de Voltaire, qui fut écarté, Louis XV ayant eu le cçurage de résister à la marquise de Châteauroux, qui soutenait cette audacieuse candidature, et de reconnaître, le premier, que c( la dissemblance était trop marquée entre le cardinal de Fleury et Voltaire, pour mettre l'éloge de l'un dans la bouche de l'autre : ce qui donnerait à rire au public, d
Les élections académiques se préparaient, se brassaient, suivant l'expression usitée, dans différents centres littéraires et philosophiques, oii l'Académie était représentée par quelques-uns de ses groupes les plus influents. Aussitôt après la mort de l'académicien Poncet de la Rivière, évêque d'Angers, l'abbé d'Olivet, qui était un des principaux meneurs de l'Académie, écrit au président Bouhier (août 1730) : « Depuis huit jours que nous le savons, il y aune année de postulants ; le Palais-Royal porte Coypel, peintre et poëte ; le palais Lambertin (le salon de Madame Lambert, au palais Mazarin) porte Ramsay ; l'abbé Gédoyn est pour l'abbé de Sassenage ; tous les Bignon, pour Hardion, de l'Académie des inscriptions ; et moi , tout doucement, je me remue pour Dupré de Saint-Maur, le traducteur de Milton et, qui plus est, le cousin de feu M. de Valincourt. Avec le temps les nèfles mûriront. 3) Deux ans plus tard, la mort du duc de Coislin, évêque de Metz, ouvrit
une nouvelle vacance à TAcadémie, et d^Olivet écrivait au président Bouhier (décembre 1732) : ce Le successeur de M. de Metz n'est point encore désigné, mais il est fortement porté par le comte de Clermont et par M. d'Argenson, du Palais-Royal. Marivaux n'a fait aucune visite que je sache, mais, en tous cas, vous me permettrez d'être assez franc avec vous pour vous dire qu'il n'aura de sa vie mon suffrage, à moins qu'il n'abjure son diabolique style. y> Marivaux n'abjura rien, et d'Olivet l'empêcha sans doute, jusqu'en 1743, d'être nommé académicien. Il y eut, cette année-là, six vacances qui n'étaient que trop prévues, car d'Olivet disait, lors du décès de l'abbé Dubos : a L'abbé de Saint- Pierre est mourant; il relève d'une troisième apoplexie, mais sans espérance d'aller loin. M. de Saint- Aulaire , qui passe, dit-on, cent ans, s'est mis tout à fait à garder le lit. L'abbé Bignon, toujours confiné dans son palais d'Isle-Belle, ne vaut guère mieux. Voilà bien des trous qui vont se faire à l'Académie. Le mal est que je ne vois pas trop quelle cheville nous avons pour les boucher. i>
Au reste, suivant une expression locale, il fallait frapper deux ou trois fois à la porte de l'Académie pour qu'elle s'ouvrît à un candidat. Fontenelle se rappelait bien avoir été refusé trois fois, et il le répétait souvent : a. J'ai fait cette histoire, ajoutait-il en souriant, à tous ceux que j'ai vu s'affliger d'un refus de l'Académie , et je n'ai consolé personne. 3) Les prélats et les grands seigneurs étaient les seuls auxquels, selon l'expression d'un académicien, on n'avait pas le droit de faire faire antichambre. Les successions académiques étaient d'ailleurs assez fréquentes , car on recevait rarement un académicien qui n'avait pas des cheveux blancs. « Quand on voit toutes ces têtes blanches , disait le malin Piron , on peut croire que l'Académie rend les gens immortels. y> Les statistiques des quarante fauteuils ont prouvé cependant que la mort avait frappé plus souvent dans l'un que dans l'autre : le 37* fauteuil fut occupé par huit académiciens, depuis Chapelain jusqu'à Sedaine, mort en 1797, après la suppression de l'Académie ; le 16® fauteuil n'eut que six occupants durant le même intervalle de temps ; et le 14®, où le duc de Richelieu s'était assis en 1720, ne devint vacant, pour la cinquième fois, qu'en 1789, lorsque le vieux maréchal le laissa
au duc d'Harcourt; enfin, le 22* fauteuil n'eut, dans le même espace de temps, que quatre occupants : Servien, Villayer, Fontenelle et Séguier. Ces fauteuils, qui représentaient Tégalité académique, n'avaient pas changé de place depuis que Louis XIV en avait fait don à l'Académie, au commencement du XVIIP siècle, dans des circonstances rapportées par le compilateur la Place , secrétaire perpétuel de l'Académie d'Arras, qui a recueilli cette tradition de l'Académie française , dans les Pièces intéressantes pour servir à Vhistoire de la littérature: <L Le cardinal d'Estrées (mort en 1714), devenu très-infirme et cherchant un adoucissement à son état dans une assiduité aux assemblées de l'Académie , demanda qu'il lui fût permis de faire apporter un siège plus commode que les chaises qui étaient alors en usage, car il y avait seulement un fauteuil pour le directeur. On en rendit compte à Louis XIV, qui, prévoyant les conséquences d'une pareille distinction, ordonna à l'intendant du garde-meuble de faire porter quarante fauteuils à l'Académie , et confirma par là l'égalité académique, d
Les travaux de l'Académie française ne sortaient plus du domaine de son Dictionnaire^ qui était et devait être toujours sur le chantier, puisqu'on prétendait le tenir au courant des changements inévitables de la langue. Il n'était plus question de la Grammaire et de la Poétique, qui en eussent été le complément nécessaire, d'après les vues du fondateur de l'Académie. La première édition du Dictionnaire de ï Académie^ en deux volumes in-folio, avait paru en 1694, et l'Académie s'était mise à l'œuvre immédiatement pour préparer une nouvelle édition, en améliorant la première. Dans celle-ci , en efiet , les mots étaient rangés par racine , ce qui produisait une espèce de chaos. La seconde édition, pour laquelle les mots se trouvaient replacés dans l'ordre alphabétique, avait été soigneusement revue par Régnier Desmarais , et dédiée au roi, comme la première édition ; elle fut imprimée en 1718, formant aussi deux volumes in-folio. On se remit aussitôt au travail pour faire une troisième édition, qui marcha plus lentement que la précédente, a Nous sommes entrés dans la lettre C, écrivait l'abbé d'Olivet en 1737 ; je désespérais de vivre assez pour voir l'impression de notre Dictionnaire si avancée ; cela me fait perdre tout mon temps, car, entre nous.
LES ACADÉH1B8,
il n'y en a pas un de la docte confrérie qui veuille toucher du bout du doigt à la correction des épreuves , accompagnée, pour l'ordlDaire, de la correction du texte. » Cette édition, qui, sauf la suppression des mots vieillis, ne marquait aucun changement notable dans la langue, fut publiée en 1740. Enfin, le siècle ne s'acheva pas sans avoir vu paraître la quatrième édition (Pan'Sj J.-B. Cot(/nard, 1762, 2 vol. in-fol.), k laquelle Duclos avait largement contribué. « Cette édition, dit Ville-
Fl(. SS. — Fnmtiqilce de Ik dMicace M
main, est la seule importante pour l'histoire de notre idiome, qu'elle reprend à un siècle de distance des premières créations du génie classique et qu'elle suit dans une époque de création nouvelle, b L'édition de 1762 n'en était pas moins tr^s-viveraent critiquée, et Voltaire luimême, dans son dernier séjour à Paris avant sa mort (1778), ne put venir à l'Académie sans proposer, pour ce Dictionnaire, un nouveau plan qu'il jugeait indispensable et qui ne fut pas suivi, a II résulta seulement de ces critiques sévères et âpres de Voltaire, dit Cbamfort, que les dernières lettres du Dictionnaire furent travaillées avec plus
de soin; qu'en revenant ensuite avec plus d'attention sur les premières, les académiciens, étonnés des fautes, des omissions, des négligences de leurs devanciers, sentirent que le Dictionnaire ne pouvait, en cet état, être livré au public sans exposer l'Académie aux plus grands reproches et surtout au ridicule, d A ces critiques injustes de Chamfort, il suffit d'opposer une appréciation plus vraie que l'abbé de Voisenon déposait, vingt ans auparavant, dans ses Portraits littéraires ; ce II y a encore des fautes dans le Dictionnaire^ mais, de tous les dictionnaires, c'eSt celui où on en trouve le moins. Il faut convenir qu'il y a peu de compagnies où l'on discute avec autant de finesse et de sagacité les difficultés de la langue. Ce fut longtemps la mode de tourner l'Académie en ridicule ; les épigrammes qu'elle a essuyées ont presque toujours été faites par des auteurs piqués de n'en pas être, d
Les épigrammes contre l'Académie étaient, pour ainsi dire, la contrepartie des fades éloges que les académiciens s'adressaient l'un à l'autre, dans leurs discours de réception comme dans leurs discours d'apparat : a II n'y a pas longtemps encore, écrivait d'Alembert en tête de ses Eloges des Académiciens^ que, dans toutes les assemblées publiques de ces sociétés littéraires si répandues, le directeur ouvrait régulièrement la séance par un discours sur l'utilité des Académies. Ce sujet est usé jusqu'au dégoût. » Cette insipide phraséologie laudative se donnait surtout carrière dans les discours de réception , quoique ces discours fussent d'ordinaire fort courts. On avait eu souvent la pensée de les supprimer tout à fait, mais l'usage l'emporta sur toutes les critiques, et le discours de réception, en assemblée publique, fut conservé comme la consécration flatteuse de l'élection académique. Aussi bien, l'étendue d'une harangue de cette espèce se trouvait réglée par la durée de la lecture, qui dépassait bien rarement un quart d'heure ; la réponse à ce discours demandait moins de temps encore. De là l'insipidité de ces amplifications de rhétorique, redondantes et vides. Un seul académicien , le poëte tragique Crébillon, se distingua de ses confrères , en les remerciant de sa réception dans une épître en vers alexandrins. Un curieux, qui avait rassemblé une nombreuse collection de ces discours académiques, disait plaisamment : a Lorsque j'y jette les yeux,
il me semble voir des carcasses de feu d'artifice après la Saint-Jean. y> Voltaire ne suivit pas la routine ordinaire, lorsqu'il fut nommé académicien, en 1746. « Dans son discours à l'Académie, raconte Condorcet, il secoua le premier le joug de l'usage qui semblait condamner ces discours à n'être qu'une suite de compliments plus encore que d'éloges. Voltaire osa parler, dans le sien, de littérature et de goût, et son exemple est devenu , en quelque sorte, une loi dont les académiciens gens de lettres osent rarement s'écarter ; mais il n'alla point jusqu'à supprimer les étemels éloges de Richelieu, de Séguier et de Louis XIV. i> Ces discours n'étaient pas toujours faits par les récipiendaires. Voltaire nous apprend, dans ses notes sur le Siècle de Louis XIV^ que Lamotte-Houdard fit les discours du marquis de Mimeure et du cardinal Dubois. Le récipiendaire, accompagné du directeur de l'Académie et du secrétaire perpétuel, avait l'honneur de présenter son discours au roi, Frédéric II , ayant demandé à d' Alembert s'il avait jamais vu le roi de France : « Oui, sire, répondît d' Alembert, je l'ai vu, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie française. — Eh bieni que vous a-t-il dit? repartit Frédéric. — Il ne m'a pas parlé, sire, reprit d' Alembert. — A qui donc parle-t-il? ï> s'écria Frédéric, en haussant les épaules.
Le seul académicien qui ne prononça pas de discours de réception fut le prince du sang Louis de Bourbon-Condé , comte de Clermont, lequel, élu en 1754, à la place de Gros de Boze, réclamait un droit de préséance et refusait de siéger sans distinction dans l'assemblée. Le secrétaire perpétuel Duclos s'opposa très-énergiquement à ces prétentions : « Ce ne sont pas les tyrans qui font les esclaves, dit-il en combattant les velléités de soumission qu'il voyait se dessiner autour de lui , ce sont les esclaves qui font les tyrans. 3) Dans une autre circonstance, il eut à défendre la dignité de l'Académie contre le maréchal de Belle-Isle, qui voulait, en posant sa candidature, se dispenser des visites d'usage. Le secrétaire perpétuel André Dacier n'avait pas montré la même énergie, lorsque le digne abbé de Saint-Pierre fut exclu de l'Académie, en 1718, pour avoir critiqué, dans un de ses ouvrages, le gouvernement de Louis XIV. Le cardinal de Polignac était le dénon-
dateur ; le cardinal de Fleury, alors chancelier de T Académie , appuya la dénonciation par une harangue très- violente , et T Académie vota l'expulsion du savant auteur du Discours sur la Polysynodie^ que personne n'avait lu. On comprend que les disputes étaient quelquefois très-ardentes dans le sein de l'Académie, lors même que rien n'en transpirait dans le public, ce La haine était la déesse académique, )) selon Duclos ; ce môme Duclos, qui, dans ses Mémoires^ osait dire de son collègue l'abbé d'Olivet : ce C'est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre, d Un jour qu'on ne s'entendait pas dans une de ces disputes à l'Académie, Dortous de Mairan cria d'une voix de stentor : ce De grâce , messieurs ! Si nous ne parlions que quatre à la fois? i> Souvent le débat allait jusqu'aux injures. Chamfort atteste que Duclos ne se gênait pas pour proférer en pleine Académie les paroles les plus grossières. L'abbé du Resnel, qu'on appelait le Serpent sans venin ^ à cause de sa longue figure livide, lui adressa cette réprimande, avec une extrême douceur : a Mon cher collègue, il me semble qu'on ne doit prononcer à l'Académie que des mots qui se trouvent dans le Dictionnaire. y>
Les souverains et les princes étrangers qui venaient à Paris se montraient toujours fort empressés d'assister à une séance de l'Académie française, mais ils y prenaient peu de plaisir, malgré les discours qu'on y débitait en leur honneur. Le czar Pierre P'', en 1717, ne fit que traverser la salle où les Quarante étaient assemblés, et il alla s'asseoir dans la salle de l'Académie des sciences, où il s'intéressa tellement aux discussions scientifiques, qu'il parut très-sensible à l'offre qu'on lui fit de le nommer, séance tenante, membre honoraire de cette Académie, a qui se para pour lui, dit Voltaire, de tout ce qu'elle avait de plus rare, d En 1778, l'empereur Joseph II, qui voyageait en France sous le nom de comte de Faïkenstein , n'eut qu'à se louer de l'accueil flatteur et délicat que lui firent les membres de l'Académie française, tout en respectant son incognito. Trois ans après (1780), c'était le grand-duc héritier de Russie, le prince Paul, qui vint visiter l'Académie, sous le nom de comte du Nord^ et qui se sentit touché d'y retrouver le souvenir de son ancêtre Pierre le Grand. D'au-
LES ACADËHIES.
très pereonnagea illustres furent admis à voir l'Académie française « travailler à son Dictionnaire. i> Franklin, commissaire des Etats-Unis auprès de la France , ce philosophe ou plutôt ce moraliste qui était aussi un lettré et un savant, ne pouvait manquer de rendre visite aux
trois grandes Académies, dans lesquelles son nom avait été plus d'une fois prononcé avec respect et admiration. C'est dans une séance publique de l'Académie des sciences qu'il se rencontra un jour avec Voltaire, qui venait d'arriver à Paris pour y mourir (1778). Les deux vieillards se placèrent à côté l'un de l'autre ; l'assistance les contemplait en silence : elle fut saisie d'une émotion profonde, qui se communiqua spontanément à ces deux célèbres contemporains sur lesquels tous les yeux étaient fixés : on les vit tout à coup s'embrasser, en pleurant, au bruit prolongé des applaudissements de l'assemblée.
Les séances publiques des Académies étaient ordinairement moins imposantes. On n'y applaudissait pas toujours, on y bâillait souvent, on y sifflait même quelquefois. L'abbé d'Olivet avait voulu décider ses collègues à protester contre les applaudissements ; il leur répétai sans cesse que l'Académie française n'était pas un théâtre. « On sifflait assez souvent aux séances publiques, dit l'auteur de Dzogène à Parts (1787). Je savais qu'on sifflait au théâtre, qu'on huait sur les places, mais je ne croyais pas qu'on pût pousser l'impertinence jusqu'à siffler, à l'Académie, des auteurs qui sont chez eux et qui ont la bonté de vous recevoir... y> Ces actes de grossière insolence témoignaient des compétitions et des ressentiments que faisaient naître les candidatures et les élections académiques. Le moindre écrivassier se croyait digne d'entrer à l'Académie ; ceux qui avaient échoué manifestaient leur dépit ou leur colère par des épigrammes ou des satires. Piron, par exemple, ne pardonna jamais son exclusion, à l'Académie française ni aux académiciens, qui n'avaient fait qu'obéir aux ordres du roi, en le punissant d'avoir, dans sa jeunesse, composé des vers infâmes. Montesquieu avait été chargé de transmettre à ses confrères la volonté du roi : a Piron est assez puni pour les mauvais vers qu'on dit qu'il a faits! d écrivit-il alors (1752) à la marquise de Pompadour, en lui demandant d'obtenir au moins, comme dédommagement, une pension pour le vieux poëte « aveugle et infirme, pauvre et marié. » Piron n'en attaqua pas moins, en vers et en prose, l'Académie, qu'il nommait YHôpitalj et les académiciens, qu'il appelait les Invalides de V esprit II disait, pour se consoler de n'être pas académicien : ce Je ne pourrais pas, si j'étais de l'Académie, faire penser trente-neuf personnes comme moi, et je pourrais encore moins penser comme trente-neuf, d
Les deux autres grandes Académies excitaient moins de convoitises ; elles devaient être aussi d'un accès plus facile ; on parlait moins d'elles, et elles faisaient plus de besogne. L'incomparable collection des Memoires de V Académie des sciences (164 volumes in-4°, de 1699 à 1793), le précieux recueil des Mémoires de V Académie des inscriptions et helles-leftres (50 volumes in-4°, de 1701 à 1793), représentent seulement une partie des travaux de ces deux Académies , oii les élections
étaient rarement l'œuvre de Tintrigue et de la faveur. Lorsque le régent réorganisa F Académie des sciences sur les bases que Fontenelle, Vordcle de la science (c'est ainsi qu'on le qualifiait), lui avait indiquées, ce prince tenait à lui donner la présidence de l'Académie : <r Monseigneur, lui dit Fontenelle en refusant la distinction qui lui était offerte, ne m'ôtez pas la douceur, de vivre avec mes égaux, d Le duc d'Orléans exprima le désir de voir to\is les membres de l'Académie et de se mettre en relation avec eux ; la compagnie était alors rassemblée au Louvre ; sur l'invitation du duc d'Orléans , elle se rendit au Palais- Royal, ayant à sa tête l'abbé Bignon. a Son Altesse royale, raconte un témoin oculaire (Dubois de Saint-Gelais) , la reçut avec beaucoup de bonté et ne dédaigna pas d'entrer dans les détails des occupations de l'Académie. On vit alors le régent d'un grand royaume, occupé des affaires importantes et difficiles de l'État, paraître, dans l'instant, académicien, parler le langage de toutes les sciences, ne point hésiter sur les matières les plus abstraites, enfin expliquer la nature comme ceux qui l'ont étudiée toute leur vie. i> Dans l'Académie des sciences, comme dans celle des Inscriptions et belles-lettres, les savants se montraient généralement indifférents et inoffensifs vis-à-vis les uns des autres , en raison de la spécialité et de la variété de leurs études ; là, du moins, les rivalités étaient moins apparentes et les luttes plus restreintes. Malheureusement, dans ces deux Académies, ainsi qu'à l'Académie française, il s'était formé deux partis hostiles , qui ne perdaient pas volontiers l'occasion de mesurer leurs forces rivales et d'accuser leurs opinions divergentes. On s'explique pourquoi le parti des philosophes et celui des antiphilosophes étaient totyours en guerre dans les trois Académies, alors même que la paix semblait se faire sur le terrain de la science et de la littérature. Au surplus, les académiciens, qui livraient de véritables batailles rangées pour la réception d'un nouveau confrère, daignaient à peine sortir de leur indifférence quand il s'agissait de décerner les prix annuels, que diverses fondations successives avaient remis à la discrétion de chaque Académie» Ainsi l'Académie française distribuait trois prix tous les ans : le jour de Saint-Louis, un prix d'éloquence fondé par Bakac j deux prix de poésie ^ fondés paf
Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, et par un sieur Gaudron; T Académie des inscriptions et belles-lettres avait deux prix, fondés par le président de Noin ville et par le comte de Caylus, Tun sur un sujet de rhistoire grecque ou égyptienne, l'autre sur quelques questions relatives à rhistoire de France ; T Académie des sciences n'avait qu'un seul prix, fondé par Rouillé de Meslay, conseiller au parlement, pour une dissertation sur le commerce ou la marine. Ces différents prix ne donnaient naissance, en général, qu'à des œuvres médiocres.
Outre les trois grandes académies, au XVIIP siècle, trois autres académies, qui ne furent pas sans éclat et sans influence, avaient aussi leur siège à Paris. L'Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648 par le cardinal Mazarin ; l'Académie de Saint-Luc ou des Peintres (voir la gravure, p. 254), dont l'origine remontait au XIV® siècle et qui devait céder tout à fait la place à l'Académie royale en 1776 ; et l'Académie d'architecture, créée par Colberf en 1671. A ces trois académies consacrées aux beaux-arts, il faut ajouter une quatrième académie scientifique, l'Académie de chirurgie, fondée en 1731, et reconnue par lettres patentes du 2 juillet 1748. Autour de ces diverses académies rayonnaient encore, à Paris, cinq ou six Sociétés autorisées par le roi, sinon protégées, qui, sans avoir le titre ^ Académies^ se composaietitd'un certain nombre de membres honoraires et associés, réunis en corps pour s'occuper de science , d'art et de littérature. Mais ces Sociétés, entretenues par des souscriptions ou par des dons volontaires, ne pouvaient pas avoir l'action prépondérante des académies, qui se multipliaient, en se localisant, dans les principales villes du royaume. « Il a fallu, disait l'abbé Coyer en 1748 (dans ses Bagatelles morales) ^ donner une académie à chaque province ; bientôt chaque bourgade aura la sienne. Lorsque la reine des académies appuya son trône sur quarante colonnes, elle crut que ce petit nombre cadrerait avec tous les siècles ; elle ne prévoyait pas la fécondité du nôtre. Que d'apprentis frappent à sa porte! Elle avait des idées qui n'étaient propres qu'à décourager les talents : elle disait que l'éloquence devait persuader et toucher, la poésie instruire et plaire. Combien d'orateurs et de poètes n'osaient se produirel Ils ont vécu trop tôt. 3)
On comptait, en 1700, six académies dans les provinces : àCaen , à SoiBsons (1674), à Angers (1685), à Arles (1668), àNîmes
(1682); mais, à partir des premières années du siècle, il y eut partout, dans chaque province, une eorte d'épidémie académique; chaque ville,
qui était fière de son parlement, voulait avoir son académie, et les villes de second ordre se contentaient à peine de sociétés littéraires, qui affectèrent de se donner des airs d'académie. De ces académies, de ces sociétés, les unes s'intéressaient plus spécialement à T agriculture et au commerce ; les autres étaient plus portées pour les sciences historiques; la plupart accordaient à la poésie une faveur particulière; toute académie, toute société littéraire avait sa devise, son cachet ou sceau , sa bibliothèque, et souvent son musée. Les séances publiques de ces sociétés ou académies avaient lieu tous les ans, avec une pompe et une solennité qui témoignaient des sympathies locales pour les belles-lettres. Voltaire eut donc à se repentir d'une plaisanterie trèsdéplacée qu'il s'était permise, lors de son passage à Soissons, oîi il fut complimenté par l'Académie de cette ville : «Notre Académie, lui dit le directeur, a l'honneur d'être la fille cadette de l'Académie française — Oui, vraiment, interrompit Voltaire, c'e^ une bonne et
honnête fille qui n'a jamais fait parler d'elle. J> Voltaire faisait acte d'ignorance, car non-seulement l'Académie de Soissons avait été, peu de temps après sa création, reconnue par lettres patentes du roi, mais encore ses académiciens avaient composé d'excellents mémoires d'histoire et de littérature ; aussi Voltaire fit-il amende honorable , en disant plus tard dans son Dictionnaire philosoj^hique : (( Les académies dans les provinces ont produit des avantages signalés. Elles ont fait naître l'émulation, forcé au travail, accoutumé les jeunes gens à de bonnes lectures, dissipé l'ignorance et les préjugés des petites villes , inspiré la politesse , et chassé autant qu'on le peut le pédantisme. ))
Les concours poétiques de l'Académie des jeux floraux, à Toulouse, de l'Académie de l'Immaculée Conception, à Rouen, de la Société du Palinod de Caen, étaient toujours célébrés avec autant de splendeur qu'aux XV® et XVP siècles : c'étaient des fêtes provinciales auxquelles s'associaient d'intention tous les habitants du pays. On n'avait pas idée, dans la capitale, de ces solennités littéraires, qui eurent le privilège d'exciter, en quelque sorte, l'orgueil de toute une population. Le jour où les mainteueurs des Jeux floraux distribuaient des fleurs en or et en
Indulgence piqûre donnée à perpétoiU, par le pape Clément XI à l'Académie de Saint-Luc, en 170fi. (D'apK's un dii>lâme graTé poni les membres de l'Académie, pai Eieen.)
argent, comme du temps de Clémence Isaure, aux auteurs des meilleures pièces de poésie, les marchandes d* olives et les portefaix de Toulouse, vêtus de leurs habits du dimanche, dansaient aux chansons, sur la place du Capitole. Les choses ne se passaient pas ainsi à Paris, et le jour où Voltaire prononça son discours de réception à l'Académie française , on n'en savait rien aux Halles ni aux Porcherons ; mais la société des salons n'en était pas moins curieuse et friande des séances académiques, quoique les gens de lettres eussent à qui mieux mieux décrié les académies. Les gens de lettres, en effet, qui désiraient le plus en faire partie, ne s'étaient jamais privé de railler les académies et surtout l'Académie française ; ce qui faisait dire à un académicien , auquel on conseillait de se marier : « J'ai tant plaisanté l'Académie, et j'en suis! J'ai toujours peur qu'il m'arrive la même chose pour le mariage. 3> L'abbé Desfontaines avait été poursuivi judiciairement pour avoir fait imprimer une violente satire contre l'Académie française ; mais les épigrammes les plus mordantes, non imprimées, ne tiraient pas à conséquence : on les répétait, on en riait, même à l'Académie, et leurs auteurs devenaient tôt ou tard académiciens , sans avoir à se repentir de ces malices innocentes. On est forcé de reconnaître pourtant que l'Académie française avait perdu beaucoup de son autorité à la fin du XVIIP siècle ; Mercier la malmenait alors avec assez d'irrévérence : «L'Académie française, disait-il en 1782, n'a de considération et ne peut en avoir qu'à Paris. Les épigrammes qu'on lui lance de toutes parts contribuent même à la sauver de l'oubli. Ce goût exclusif, qu'elle s'arroge, est d'ailleurs bien fait pour éveiller le ridicule... L'Académie établit ensuite une différence injurieuse entre les gens de lettres; ils paraissent , pour ainsi dire, n'avoir pas de rang, s'ils ne jouissent du fauteuil. Les pensions et les récompenses, qui vont chercher de préférence les académiciens placés à la source des grâces, achèvent de jeter, au milieu de la littérature, un sujet de plainte et de discorde. 3> C'était l'envie, c'était la vanité des gens de lettres non-académiciens, qui prononçaient dès lors la condamnation des Académies, que la révolution devait supprimer, en 1793, au nom de l'égalité.
Mais si les académies se voyaient déjà, sous le règne de Louis XVI,
attaquées et presque condamnées ; si les salons littéraires, tels que ceux de M™® GeofFrin ou de M"® du Deffant (voirie vol. Institutions, usages ET costumes), perdaient de leur importance , les sociétés libres scientifiques, artistiques ou littéraires, étaient fort à la mode ; les fondateurs, les souscripteurs, les amateurs ne leur manquaient pas; une salle de séance, où Ton faisait des cours et des expériences, ne semblait jamais assez grande pour la foule qui s'y précipitait. Par malheur, Tengouement ne durait guère,'et dès qu'il se refroidissait rien ne pouvait le réchaufifer. Après le Musée de Court de Gebelin (1780), on eut le Salon de Con^espondance de la Blancherie ; puis, enfin, le Lycée de Pilastre de Rozier, lequel obtint une existence plus longue, mais non plus prospère. Le savant Court de Gebelin, auteur d'un grand ouvrage resté inachevé, le Monde Pnmttîf {177 5-84:^ 9 vol. in-4°), engagea toute sa fortune dans la création du Musée^ qui n'eut qu'une vogue éphémère: le succès de cet établissement d'instruction générale fut bientôt compromis par la mauvaise foi des associés , que le malheureux fondateur avait choisis. Le public, qui payait sa place à des conférences et à des lectures scientifiques, se permettait de manifester bruyamment son improbation. ce Des coups de sifflets doivent se lancer, dit l'auteur de Dtogène à Paris^ et se lancent, en effet, plus souvent et plus hardiment, dans les musées qu'on a prétendu établir comme des écoles de toutes les sciences et de tous les arts , parce qu'on y craint moins d'y lire des ouvrages savants en présence de femmes, d
Les conférences que la Blancherie avait créées dans son Sahn de Correspondance^ qu'il appelait le a rendez-vous de la république des lettres et des arts, 3> attirèrent d'abord la société aristocratique et bourgeoise, qui s'y trouvait confondue, et qui ne parvint pas à se plaire dans les salons de l'hôtel Villaret (rue Saint- André des Arts), où l'on avait des expositions de tableaux et des concerts à côté des salles de conférences littéraires. Mercier avait prédit que l'entreprise ne réussirait pas, ce parce que, disait-il , la capitale a des goûts et des fantaisies plutôt qu'un amour réel et constant pour les sciences et les arts. 3) Pendant plus de huit ans, la Blancherie poursuivit son œuvre sans pouvoir lui donner une base solide : c: Son Musée, dit l'auteur du Tableau
LES ACADBMIIC8.
de Paris ^ s'ouvrait, se fermât, tombait, se relevait; il le promenait daos tous les quartiers, en appelant des souscriptionB qui ne venaient pas. B Le Li/cée de Pilastre de Rosier s'ouvrit du moins sous de meil-
u la iftlDa d* jnaAuD» GfioffiiD i d'mpi
leurs auspices, et les désœuvrés qui s'y donnaient rendez-vous avaient l'air de se passionner pour les expériences de physique expérimentale. Après la mort tragique du fondateur, qui pént dans une ascension aérostatique (1T85), le Lycée, ouvert depuis quelques mois à peine, au coin de la rue de Valois et de la rue Saint-Honoré , était assuré de vivre et de prospérer, avec l'appui d'un grand nombre d'abonnés des deux
sexes. Le cours de littérature que la Harpe y fît pendant cinq ou sis ans, eut surtout une vogue extraordinaire, justifiée, à certains égards et dans une certaine mesure, par l'autorité qu'il a conservée dans la critique littéraire, quoique les ennemis de l'éloquent professeur ne lui épargnassent pas. alors les railleries, a Les auditeurs , disait le brutal Mercier, ne sont pas moins ridicules que celui qui parle. On perd le temps devant des arrangeurs de phrases vagues. Que reste-t-il de ce déluge de paroles?... Ce sont des fadaises académiques, et pourtant les femmes y vont, parce qu'elles y sont en déshabillé, parce qu'elles y trouvent des hommes en chenille, et qu'elles arrangent là le souper du jour et du lendemain. Quel barbare mari pourrait empêcher sa femme de se rendre au Lycée, au temple des beaux-arts? »
Fl^. 83. — DcTlte dç l'Acad^anic francnlK.
Itégime rigonnmi de l'imprimenc et de In libi^rle, à la En du ligne de Lonia ZIT. — Bèglementi de la profession d'imprimeur. — La régence; réglementa de 1723, rédigea pai d'Âgneneto. — La prene clandestine ; les brochurea jantêniete* et politiques. — L'industrie libelUste k l'étnuiger. — 1a libnùrie sérienie et les grandes publications, — Les arrêta du Conseil de 1777 et lean toDeslce effets. — Iiirrea à grarures et Ncuveauté: — État de U librairie h la veille de U léTolntion,
EPUis la révocation de l'Édit de Nantes (1685), rimprimerie et la librairie, en ' France, étaient soumises à un régime de surveillance et de rigueur, que semblaient motiver l'audace et la violence de la i presse & l'étranger et surtout dans les Pays-Bas, oti s'étaient réfugiés tant d'écrivains, d'imprimeurs et de libraires protestants, qui ne pouvaient plus exercer leur talent et leur industrie dans le royaume de Louis XIV. Ces malheureux exilés cherchaient à vivre de leur métier, dans les pays qui leur avaient donné asile, et si beaucoup d'entre eux se consa- . craient à des œuvres honnêtes et décentes au profit des sciences et des lettres, beaucoup d'autres, d'un caractère plus vindicatif et de mœurs moins estimables, ne cherchaient que le scandale, en publiant une multitude de pamphlets politiques, de satires religieuses, de mémoires
et d'histoires apocryphes, et même de livres licencieux, parce que ces sortes d'ouvrages se vendaient toujours à grand nombre et à haut prix, non-seulement par toute l'Europe, mais encore à l'intérieur de la France, et à Paris plus que partout ailleurs. On s'explique ainsi comment cette invasion croissante de livres dangereux, qui circulaient et se vendaient en cachette, avait dû exiger de la part de la police française un redoublement de surveillance à l'égard des imprimeurs et des libraires en exercice , dont la profession avait été depuis le X VP siècle enchaînée et emprisonnée, pour ainsi dire, dans un réseau de lois si arbitraires et si redoutables. Ces lois étaient encore appliquées, avec la plus terrible sévérité, à la fin du règne de Louis XIV. Ainsi , Antoine Bruneau, avocat au parlement, raconte, dans son Journal manuscrit, la douloureuse histoire de quelques ouvriers imprimeurs , libraires et relieurs, qui avaient osé entreprendre la publication clandestine d'un libelle contre le roi et M"® de Maintenon. Sur les six heures du soir, par sentence de M. de la Reynie, lieutenant de police, un compagnon imprimeur, nommé Rambault, et un garçon relieur, nommé Larcher, furent pendus en place de Grève. L'honorable communauté des imprimeurs et libraires, il est vrai, ne s'exposait pas à de pareilles aventures, mais ceux-ci n'étaient pas moins soupçonnés d'avoir fermé les yeux sur les actes répréhensibles de leurs ouvriers, car les deux pendus avaient travaillé dans l'imprimerie de la veuve Charmot, rue de la Vieille-Boucherie, et dans l'atelier de reliure de Bourdon, bedeau de la communauté des libraires. L'affaire du libelle r Ombre de M. Scarron n'en resta pas là, et trois semaines après l'exécution de Rambault et de Larcher,' un garçon libraire, nommé Chevance, fut encore condamné, par sentence du lieutenant de police, à être mis à la question et pendu ; mais, au moment de l'exécution, l'ordre vint de le ramener en prison, où était toujours un nommé la Roque, qui avait fait la préface du libelle incriminé. Il y eut encore d'autres victimes de la même affaire : la veuve de Cailloué, imprimeur à Rouen , mourut à la Bastille ; la veuve Charmot et son fils, qui s'étaient prudemment absentés au début des poursuites, furent cî^-iés à ban, c'est-à-dire sommés de comparaître au tribunal criminel du lieu-
tenant de police. Ce procès, dans lequel tant de personnes avaient été impliquées, donne une idée de ce qu'était la législation draconienne de la police de Paris, en matière d'impressions clandestines et de livres défendus.
De toutes les corporations de Paris , la librairie formait la plus importante, sinon la plus nombreuse, car le nombre des maîtres ou titulaires en exercice était limité et fort restreint, bien que celui des ouvriers compagnons et apprentis fût assez considérable, ce Un tableau imprimé en 1701, sous le syndicat de Pierre Trabouillet, dit M. Louandre dans une note du Journal de Barbier^ donne les noms de 179 maîtres libraires en exercice, de 36 non établis, de 27 veuves de libraires tenant boutique de librairie, de 36 imprimeurs et de 19 veuves d'imprimeurs en plein exercice. 3> Libraires et imprimeurs formaient entre eux, depuis deux siècles, une sorte d'alliance fraternelle, que resserraient sans cesse de nouveaux liens de famille : c'était une sorte de noblesse bourgeoise qui, de même que la noblesse proprement dite, pouvait prouver ses quartiers depuis dix ou douze générations. Chaque fils aîné tenait à honneur de succéder à son père dans une profession oîi ses ancêtres avaient laissé les plus honorables souvenirs. Tous ces imprimeurs n'imprimaient que de bons et beaux livres ; tous ces libraires ne vendaient que des livres imprimés avec privilège du roi ou permission du garde des sceaux. Le métier d'imprimeur en exercice comptait à la fois parmi les arts libéraux et les arts mécaniques ; ce métier imposait à ceux qui l'exerçaient dignement une responsabilité morale et littéraire, qui exigeait autant de savoir et d'intelligence que de prudence et déraison. Tout libraire, tout imprimeur était, devait être un lettré, nourri d'études classiques , comme on peut en juger par les ouvrages d'érudition grecque et latine , qui sortaient alors des presses parisiennes en plus grande quantité que les ouvrages de littérature française. Un maître imprimeur, quel qu'il fût, avait qualités requises pour faire un bon correcteur, et tout libraire, en vendant un livre grec ou latin, pouvait formuler son opinion personnelle, vis-à-vis d'un acquéreur sérieux, sur l'objet et sur le mérite même du livre qu'il avait dans sa boutique. Son commis le remplaçait, à cet égard, en vertu de l'article 20 du règlement
général de 1723, article renouvelé des anciennes ordonnances : « Nul ne pourra être admis à faire apprentissage pour arriver à la maîtrise de libraire ou d'imprimeur, s'il n'est congru en langue latine et s'il ne sait lire le grec. 3> La vie de l'imprimeur et du libraire se trouvait donc confinée dans sa boutique ou dans son atelier ; il ne s'occupait que des travaux de son industrie ou de son commerce ; il se désintéressait presque complètement des choses de la vie extérieure, des événements du monde politique et même des soins de l'administration urbaine , car, ce qui est un fait significatif, on ne rencontre que fort peu d'imprimeurs et de libraires dans les listes des échevins et des conseillers du corps de ville, aux XVP et XVIP siècles. La condition d'un imprimeur ou d'un libraire était bien différente en province, excepté dans les grandes villes : les 267 imprimeurs que l'on comptait alors en France, outre les 36 imprimeurs de Paris, n'avaient la plupart qu'une chétive existence et une pauvre industrie ; ces imprimeries de province, où l'on trouvait à peine dans chacune deux vieilles presses en mauvais état et quelques casses de caractères usés, ne servaient qu'à des travaux de ville, à l'impression des actes publics, des affiches locales et des factums judiciaires.
La régence du duc d'Orléans amena un changement subit dans les habitudes de l'imprimerie et de la librairie, non-seulement à Paris, mais encore dans les provinces. Ce fut d'abord comme un affrancliissement des anciennes servitudes ; beaucoup d'imprimeurs et de libraires qui avaient été autrefois attachés secrètement à la religion réformée, se bornaient à paraître assez tièdes catholiques ; mais la bulle Unigenitus avait créé parmi eux bon nombre de jansénistes, qui n'attendaient que la mort de Louis XIV et là suspension ou la fin des rigueurs de police contre la presse, pour coopérer à la publication des écrits théoriques et polémiques du jansénisme. Il y eut dès lors une multitude d'impressions subreptices, qui avaient pour objet de combattre la Bulle et le Formulaire; ces impressions étaient faites secrètement dans les imprimeries les plus respectables de Paris, et quoiqu'elles parussent sans permission du lieutenant de police ou du garde des sceaux et sans aucune adresse de libraire, on ne daigna
pas en arrêter la circulation et en poursuivre les auteurs. Le gouvernement, à cette époque, avait trop d'occupation avec la Compagnie des Indes, la Banque de Law et les négociations diplomatiques en Angleterre, pour prendre à cœur les luttes, déjà implacables, des jésuites et des jansénistes. Aussi, écrits jansénistes, si violents qu'ils pussent être, se répandaient-ils de Main en main, sans qu'on songeât à s'y
te u XVin' ilidis. (TM de l'EiurclopUle.)
opposer, et cela par la connivence de tous les affiliés à la secte qui faisait du jansénisme une affaire de religion et de foi. Ce fut le bon temps des colporteurs : ils n'avaient rien à craindre, lorsqu'ils distribuaient sous le manteau les productions les plus scandaleuses et les plus insolentes des presses étrangères.
Le chancelier d'Aguesseau, qui avait dans ses attributions l'imprimerie et la librairie, fut frappé de ces abus et se fit fort d'y remédier, après les avoir signalés au conseil de régence, présidé par le duc d'Orléans. Il s'agissait de faire une législation de la presse, législation qui n'existait pas encore et qu'il fallait tirer du chaos des anciennes ordonnances relatives à la communauté des imprimeurs et des libraires.
D'Aguesseau ayant rédigé lui-même, avec un soin tout particulier, un nouveau règlement en 123 articles, le présenta au conseil d'État et le fit approuver par le roi, le 28 février 1723. Les parlements, qui étaient alors en lutte ouverte avec le conseil du roi, se refusèrent à Tenregistrement de ce règlement, que le roi avait signé, et qui eut force de loi jusqu'en 1789, après qu'un arrêt du conseil, en date du 24 mars 1724, l'eut rendu obligatoire pour toute la France. Voici quelles en étaient les principales dispositions. Les imprimeurs restaient séparés des artisans méchaniques^ et, suivant leurs antiques privilèges, faisaient partie du corps de l'Université de Paris. Ceux de ces imprimeurs, qui n'auraient pas le temps de corriger les épreuves des livres à imprimer chez eux, seraient obligés d'avoir des correcteurs habiles, de telle sorte que les feuilles mal corrigées ou mal imprimées fussent réimprimées aux frais du patron. Il y avait exemption de tous droits pour les livres fabriqués en France, même pour les livres sortant du royaume ou revenant de l'étranger. Les prescriptions anciennes pour la réception des libraires et des imprimeurs avaient été maintenues : nul ne devait être reçu maître qu'après avoir fait quatre années d'apprentissage et avoir servi les maîtres, en qualité de compagnon, pendant quatre années consécutives : il fallait , en outre , subir un examen sur le fait de la librairie et faire « épreuve de capacité, au fait de l'imprimerie et choses en dépendantes. » Les rapports des apprentis et des compagnons avec les maîtres étaient réglés de la manière la plus précise : l'ouvrier ne pouvait quitter une imprimerie sans avoir prévenu de son départ, deux mois à l'avance, les maîtres qui l'employaient; les maîtres ne pouvaient renvoyer un ouvrier sans l'avoir averti un mois d'avance. Rien n'était changé aux garanties que l'autorité exigeait contre les impressions clandestines : toute copie qui aurait servi à une impression quelconque devait être conservée par l'imprimeur; le local de l'imprimerie serait toujours indiqué par une enseigne publique ; il fallait que la porte d'entrée ne fût jamais fermée, aux heures de travail, sinon par un simple loquet, et que la maison n'eût aucune porte de derrière. La vente et le colportage des livres étaient soumis à une réglementation plus sévère qu'elle ne l'avait encore été : nul ne pouvait être colporteur s'il ne savait
L'IMPRIMERIE ET LA LIllUAIRIE. 265
lire et écrire; le nombre des colporteurs, pour Paris et sa banlieue, demeurait fixé à 120, dont chacun était tenu de porter un écusson ou médaille de cuivre avec ce mot, colporteur. Ils ne pouvaient avoir ni boutique ni magasin ; tous les ouvrages qu'ils auraient à vendre seraient renfermés dans une malle portative , et ils ne vendraient pas de brochures au-dessous de huit feuilles d'impression, imprimées à Paris même. La vente des mauvais livres était absolument interdite. Les libraires-jurés ne devaient, d'ailleurs, rien vendre en dehors de leur boutique, et notamment dans les foires. On ne pouvait rien imprimer sans avoir obtenu un privilège ou lettre du grand sceau; on ne pouvait rien publier sans la permission du lieutenant de police.
Ce règlement général ne comprenait pas la pénalité que pouvaient encourir les imprimeurs convaincus d'avoir imprimé des écrits sans privilèges ou permissions, sur des disputes en matière religieuse. Cette pénalité, rappelée dans une déclaration du roi du 10 mai 1720, ne se bornait pas à la prison et à l'amende ; la peine de mort subsistait en principe, mais elle ne fut appliquée que deux ou trois fois, au début du XVIIP siècle; la peine du fouet semblait tombée en désuétude ; la peine du carcan était seule maintenue, pour la première contravention, mais, en cas de récidive, on pouvait y adjoindre la marque; en outre, le délinquant était condamné aux galères pour cinq ans.
Ces rigueurs effrayantes de la loi restèrent, en général, à l'état de menaces pendant le règne de Louis XV, même lorsqu'à la suite des excès de la propagande janséniste et sous le coup de l'émotion produite par l'attentat de Damiens, une déclaration du roi, en date du 20 avril 1757, édicta de nouveau la peine de mort et celle des galères contre les auteurs ou imprimeurs d'écrits qui attaqueraient la religion ou l'État. L'application d'une aussi terrible législation se bornait le plus souvent à des emprisonnements, à quelques condamnations par contumace au carcan ou au bannissement, comme celles qui atteignirent le libraire janséniste Osmont, ou enfin aux admonestations avec amende, prononcées par les parlements contre les imprimeurs et libraires convaincus d'avoir imprimé et publié des livres sans privilège du roi ou sans permission du lieutenant de police.
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266 SCfENCES ET LETTRES.
Quant aux censeurs royaux, ils étaient placés directement sous les ordres ou la coulpe du chancelier ; leur nombre, pour Paris et les principales villes de province, s'élevait à 120 environ, divisés par catégories, pour les différentes branches des connaissances humaines. Us ne recevaient que de faibles honoraires, mais leur titre de censeur royal leur donnait droit à des pensions littéraires. L'auteur déposait son manuscrit ou son ouvrage imprimé à la police, qui le transmettait au directeur de la librairie, chargé de choisir le censeur qui devait Texaminer. Ce dernier renvoyait Touvrage, avec un rapport, concluant à en permettre ou à en interdire la publication. En cas de corrections exigibles, il fallait un second rapport, après l'exécution des cartons demandés par la censure. Les censeurs n'étaient pas et n'avaient pas besoin d'être des esprits supérieurs : on n'attendait d'eux que de l'impartialité, du bon sens et de la prudence. Leur rôle était souvent difficile. Les plus prudents se contentaient de déclarer brièvement, dans leurs rapports, que rien ne s'opposait à l'impression ; les plus hardis énonçaient une opinion personnelle, pour motiver leur approbation.
La police saisissait journellement une foule de livres défendus, de pamphlets et de libelles. Cette énorme masse de papier noirci était transportée à la Bastille, ou l'on en faisait un état, avant d'en opérer la destruction : 20 exemplaires de chaque ouvrage étaient réservés pour le Dépôt, et 12 ou 15 pour les distributions d'usage à certains fonctionnaires. Le reste passait dans les mains des déckireurs^ qui, en présence du garde des archives et d'un préposé, lacéraient ces imprimés, qu'on livrait ensuite au cartonnier à raison de 7 livres 10 sous le quintal. Le même sort attendait les estampes jansénistes et satiriques qu'on avait saisies, avec les cuivres, qui étaient brisés devant témoins et vendus au fondeur. Les presses et ustensiles des imprimeries clandestines étaient détruits de la même manière. On ne peut se faire une idée de la quantité de livres et d'estampes qu'on détruisait de la sorte à la Bastille. Lors de la prise de cette forteresse en 1789, le Dépôt, dans lequel on avait fait entrer 20 exemplaires de chaque ouvrage saisi, formait un immense amas de livres reliés et brochés, qui furent déchirés, brûlés ou enlevés par le peuple.
En aucun temps, cependant, les imprimeries clandestines n'avaient été aussi nombreuses, et jamais les mauvais livres n'avaient été plus répandus, quoiqu'ils n'arrivassent pas par l'entremise des libraires dans les mains des lecteurs. Ces impriiueries se composaient, d'ordinaire, d'une petite presse silencieuse ou de quelques rouleaux, et d'une ou
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deux casses à demi remplies de caractères usés : un ou deux ouvriers apprentis suffisaient au travail. L'appât du gain invitait une foule d'individus de toute condition à se mêler du colportage et de la vente des livres défendus. On allait jusqu'à confier ces livres à des gardesfrançaises, qui descendaient la garde de Versailles pour rentrer A. Paris. Le colporteur le i)lus adroit pour « faire passer des marrons, » suivant un terme du métier, était un nommé François Bourgeois, demeurant rue de la Limace : il -s'enrichissait à vue d'oeil, et la police
ne parvenait jamais à le surprendre en flagrant délit de marronnage. Les auteurs et les éditeurs de ces honteuses publications résidaient, en général, à Londres, à Bruxelles, à Neufchâtel, à Francfort, où ils s'embusquaient comme des bandits sur les grands chemins. C'est de là qu'ils faisaient pleuvoir sur la France non-seulement des journaux, des brochures abominables, mais encore des collections volumineuses, telles que les Mémoires secrets^ dits de Bachaumont , la Correspondance secrète de Neuwied , etc. La librairie clandestine de l'étranger avait inventé, dès le règne de Louis XV, une industrie aussi malhonnête que lucrative. Les Goudar, les Thévenot de Morande, les Pellepore et d'autres espions en rupture de ban préparaient d'atroces satires contre les ministres et les hommes d'État, contre les femmes surtout, que leur beauté, leur crédit, leur haute position auprès du roi et des princes, avaient mises en évidence, et, le pamphlet imprimé, ils faisaient savoir à la personne intéressée qu'il lui en coûterait tant pour acheter l'édition et empêcher le livre de paraître. C'était alors une négociation délicate dont la police chargeait quelque intrigant habile, qui allait en Angleterre, ou en Belgique, ou en Allemagne, traiter avec le pamphlétaire ou son agent, et qui rapportait toute une édition, acquise à grands frais et destinée à être brûlée ou pilonnée , pendant que des éditions nouvelles , réimprimées de tous côtés, inondaient l'Europe. La marquise de Pompadour, la comtesse du Barry, avaient été dupes de ces impudents chantages, et les sommes énormes qu'on avait consacrées à la suppression préventive de certains livres imprimés à cent lieues de la Bastille^ ne servirent qu'à multiplier les • éditions de ces turpitudes. Sous le règne de Louis XVI, ce fiit Beaumarchais qui vint à Londres, en 1781, pour faire disparaître à tout prix un libelle infâme contre Marie- Antoinette : il acheta l'édition en feuilles au libraire Boissière, moyennant dix-sept mille livres, et il l'envoya sur-le-champ à la Bastille. Au moment où les ballots arrivaient d'Angleterre, le libelle, relié en maroquin rouge aux armes de France, était adressé, par des mains inconnues, à Louis XVI et au comte d'Artois !
Mais ces excès déplorables, cette invasion continuelle d'hnpressions clandestines, ce déluge de mauvais livres, n'ayaient pas la moindre cor-
relation avec les hommes et les choses de la véritable librairie, qui restait absolument étrangère à des abus qu'elle déplorait, en souffrant du préjudice que lui causaient souvent ces abus; la vente des livres défendus faisait tort à la vente des bons livres, et les grandes entreprises de librairie, dans lesquelles il fallait engager les capitaux de plusieurs libraires, rencontraient de T indifférence chez les personnes riches, qui s'habituaient à des lectures frivoles, et qui n'achetaient plus que des ouvrages de littérature légère, des romans, dos poésies, des pièces de théâtre, et tous ces petits livres qu'on désignait sous le nom générique de nouveautés. Toute bonne librairie, cependant, qui mettait en vente un gros livre d'histoire ou d'érudition, dans les formats in-folio et in-quarto, ' pouvait compter sur l'achat presque immédiat de quatre à cinq cents exemplaires, malgré l'élévation du prix de vente ; car les communautés religieuses, les magistrats, les hommes d'Etat, les hauts dignitaires du clergé avaient des bibliothèques importantes qu'ils se faisaient un devoir d'accroître et de tenir au courant des meilleures publications historiques et littéraires. Ainsi, quand les libraires associés firent paraître, en 1759, les dix volumes in-folio de la nouvelle édition du Dictionnaire de Moreri, revu et complété par les abbés Goujet et Drouet, deux mille exemplaires reliés de ce volumineux ouvrage furent vendus, en moins d'une semaine, au prix de 400 livres chacun. On peut se rendre compte des dépenses énormes qu'entraînait une publication de cette importance ; aussi fallait-il que huit ou dix libraires s'associassent pour en faire les frais. Quelquefois, un seul libraire ou plutôt une seule famille de libraires osait entreprendre, avec ses propres ressources, une publication considérable, dont le débit semblait assuré d'avance. Jean Vincent publia ainsi, en quinze ans, V Histoire générale de la province de Languedoc^ par dom Vaissette (1730-46, 5 vol. in-fol., avec cartes et figures). La grande Bible hébraïque du P. Charles Houbigant, en quatre volumes grand in-folio, fut exécutée dans l'imprimerie de Ch.- Fr. Simon, en 1763. Ch. Osmond publia, en 1746, les trois volumes in-folio des Preuves de V Histoire de Bretagne^ par dom Morice ; quant à cette Histoire^ qui ne formait que deux volumes, il laissa à son confrère Delaguette le soin de la publier, en 1760 et en 1756.
François Didot, le chef de la famille des savants imprimeurs de ce nom, entreprit pourtant, en 1745, V Histoire générale des Voyages^ rédigée par Tabbé Prévost, et ce grand ouvrage, dont Tannonce seule avait appelé plus de deux mille souscripteurs, continua de paraître, pendant vingt-cinq ans, de manière à former vingt-et-un volumes in-é"", ornés de cartes et de figures. La belle édition des Œuvres de Gidron^ préparée par Fabbé d'Olivet, fiit livrée aux souscripteurs, en trois années (1740-42), par les libraires J.-B. Coignard et Guérin. Les bonnes maisons de librairie, accrues et illustrées par plusieurs générations de libraires de la même famille, possédaient en magasin une richesse accumulée de livres de fonds, qu'elles réimprimaient, en vertu d'un droit de propriété fondé sur d'anciens privilèges. Cet état de choses, établi par un long usage, sans trouble et sans- contestation, fut tout à coup modifié par les arrêts du conseil, que Malesherbes, en sa qualité de directeur de la librairie, crut devoir soumettre, en 1777, à la sanction du roi. Ces différents arrêts avaient pour objet de remplacer, par un nouveau régime de réglementation et de fiscalité, le règlement de 1723, tombé en désuétude. Tous les anciens privilèges furent annulés, bien qu'ils représentassent la fortune héréditaire des libraires et imprimeurs de Paris et des provinces. Le roi avait certainement cédé aux réclamations des gens de lettres. « Le privilège en librairie, écrivait-il en 1776 à Turgot, nous l'avons reconnu, est une grâce fondée en justice; pour un auteur, elle est le prix de son travail ; pour un libraire, elle est la garantie de ses avances, mais la différence du motif doit naturellement régler la différence d'importance du privilège. L'auteur doit avoir le pas. 5) La plupart des libraires et imprimeurs adressèrent des plaintes et des requêtes au directeur de la librairie, au roi et à ses ministres. « Comme tous les libraires de Paris, disait Laurent-François Leclerc, dans un Mémoire oîi il exposait la situation désastreuse qui lui était faite par les arrêts du conseil, je ne possède le droit d'imprimer aucun livre ou partie d'icelui, que par acquisition... S'il fallait que je perdisse mon fonds de librairie, la seule chose que je possède au monde, je regarderais comme un bienfait la mort d'un sixième enfant que j'ai perdu depuis la publication des arrêts du 30 août dernier. )>
Les arrêts du conseil de 1777 eurent les plus tristes résultats pour la librairie française. Leur objet principal était sans doute de créer des ressources au Trésor, en exigeant le renouvellement immédiat de tous les privilèges, et en soumettant les permissions d'imprimer à un droit exorbitant : ainsi, un seul volume iii-12, tiré à 1,500 exemplaires, ne devait que 30 livres à TÉtat, mais le droit s'élevait à 60 livres pour un in-8^, à 120 pour un in-4**, et à 240 livres pour un in-folio. Ce n'est pas tout : sous prétexte d'empêcher la recherche rétroactive des contrefaçons qui existaient chez les libraires de province, un arrêt du conseil ordonnait que ces contrefaçons fussent présentées à l'estampille dans le délai de deux mois. Un des libraires les plus savants et les plus honorables de Paris, Guillaume Debure, fut chargé d'office de faire exécuter cet estampillage, de concert avec Cardonne, inspecteur de la librairie. Debure s'y refusa, en déclarant que cette commission répugnait à sa conscience, et la Bastille même n'eut pas raison de cette honorable résistance.
C'est depuis les prétendues réformes de 1777 que la librairie, l'imprimerie et la papeterie, qui avaient eu déjà tant à souffrir de la concurrence des impressions faites à l'étranger et introduites en France par la contrebande, se trouvèrent arrêtées dans leurs progrès. L'abolition des jurandes, si imprudemment réclamée par Turgot, avait été surtout fatale à la communauté des libraires. Deux ou trois des principaux imprimeurs, Panckoucke, François- Ambroise Didot, Delalain, ne se décourageaient pas et s'efforçaient de relever la librairie, en essayant de faire réussir quelques grandes entreprises, qui exigeaient l'emploi de tous leurs capitaux et qui sollicitaient en vain la sympathie d'un nombre suffisant de souscripteurs. La plupart des imprimeries étaient bien déchues alors de ce qu'elles avaient été au commencement du siècle, lorsqu'une déclaration du roi, en date du 23 octobre 1713, obligeait tout maître imprimeur en exercice à avoir dans ses ateliers, au moins quatre press.es et huit sortes de caractères romains avec italiques, « à peine de déchéance à toujours, d On n'imprimait presque plus de livres dans les formats in-folio et in-4° ; on se rejetait sur les petits formats, depuis l'in-S** jusqu'à rin-24, en rehaussant le peu
d'importance des publications nouvelles, dites nouveautés^ par des estampes, des vignettes et des culs-de- lampe eu taille-douce. Là était la mode avec son engouement passager. Un auteur n'eût pas fait
l< UBrUllcr, gnTt pu Hilbon iHjiii-iil, dt BMBlara d'Arunuil, ITÎi).
imprimer une li^'-roïde ou un poi-me, sans y ajouter quelques figures dues au crayon de Gravelot, d'Eisen,de Morean, de Marillier ou de SaÎTit-Aubin. Une école de graveurs pour les estampes de livres s'était
formée parmi les élèves de Lebas, et l'on crut voir renaître les beaux
19 ; d'aprbi le d«ilii i'OaiiJ,
jours de la librairie, lorequ'on ofifrit aux amateurs, et surtout aux femmes du monde, une série de collectionB volumineuses accompagnées
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de charmantes gravures , telles que le Cabinet des fées^ les Voyages imaginaires^ etc.
L'art typographique, néanmoins, était en voie de perfectionnement continu , malgré la diminution des affaires de la librairie : on avait fabriqué des presses plus légères, d'un mécanisme plus ingénieux et plus simple; on exécuta, au moyen de ces presses, un tirage plus régulier, avec des encres meilleures; on obtenait des papiers plus blancs et moins épais, sans être moins solides, et la papeterie de Johannot, à Annonay, fut la première qui fabriqua, en 1780, pour la maison de François- Ambroise Didot, un papier vélin^ imité de celui que Jean Baskerville avait employé, vingt-cinq ans auparavant, dans son imprimerie de Birmingham. La [fonte des caractères n'était pas restée en arrière de ces notables améliorations. Fournier jeune avait gravé en acier toutes sortes de caractères qui rendaient sa fonderie célèbre dans toute l'Europe. En même temps, François- Ambroise Didot faisait graver et fondre, par son élève Wafflard et par son fils Firmin Didot, les nouveaux types de son imprimerie, en prenant pour base de son invention la ligne de pied de roi, divisée en six points typographiques ou mesures égales servant à graduer et à dénommer les différents caractères. En 1780, Franklin, qui avait été imprimeur à Philadelphie avant de devenir ambassadeur des États-Unis de l'Amérique, visita l'imprimerie des Didot, transportée alors au quai des Augustins, et il voulut tirer lui-même plusieurs feuilles à la presse, en disant aux ouvriers stupéfaits : a Ne vous étonnez pas, messieurs, c'est mon ancien métier ; mais, ajouta-t-il, mon imprimerie était bien peu de chose auprès de cet admirable établissement. 3) Louis XVI, qui se glorifiait d'avoir appris aussi le métier d'imprimeur, récompensa, en 1 783, les travaux de François- Ambroise Didot, et le chargea, par brevet, d'exécuter, dans les trois formats in-4*, in-8° et in-18, la collection de tous les ouvrages destinés à l'éducation du Dauphin.
Dès cette époque, Joseph Hoffmann et son fils arrivaient d'Alsace, avec un procédé de clichage qu'ils avaient inventé et qu'ils nommaient logotype ou polytype; ils obtinrent un privilège de quinze ans pour
Texploîtation de leur procédé, qui rencontra, de la part des imprimeurs en taille-douce et des imprimeurs en lettres, une invincible opposition : l'imprimerie polytype fut supprimée, en 1787, par arrêt du conseil. Cette utile invention devait être renouvelée, dix ans plus tard, et avec un plein succès, par Firmin Didot, qui la mit en œuvre sous le nom de siéréotypie. Le plus riche et le plus entreprenant des imprimeurs-libraires de Paris, Charles-Joseph Panckoucke, ne contribua en rien à perfectionner Tart auquel il. devait son immense fortune, mais il osa tenter les plus grandes entreprises de librairie scientifique et littéraire qui aient honoré le XVIIP siècle : ses relations journalières avec tous les philosophes et tous les écrivains de son [temps lui permirent de publier, à grands frais, deux éditions in-4^ et iu-12 des Œuvres complètes de Buffon^ le Qrand Vocabulaire franqais^ en 30 volumes in-4^; X^Répertoire de junsprudence^ en 27 volumes in-4^; le Voyageur frari(]ais^ en 42 volumes in-12; et enfin, Y Encyclopédie Tnéihodique^ dont lui-même avait fait le plan en 1781 et qui, suivant son projet, n'aurait pas formé moins de 200 volumes in-4^, avec plus de 7,000 planches. Les prudentes hésitations du gouvernement l'empêchèrent seules de publier une édition des Œuvres complètes de Voltaire^ d'après les manuscrits et les notes autographes de l'auteur, qui eût lui-même dirigé cette édition, si la mort lui en avait laissé le temps ; mais Panckoucke céda ses droits à Beaumarchais, ainsi que les matériaux qu'il possédait, et Beaumarchais entreprit, à ses risques et périls, l'édition qui devait être imprimée hors de France. L'association financière que Beaumarchais avait formée sous le nom de Société littéraire typographique^ ne réalisa pas les espérances de succès et de bénéfices qu'on avait lieu de croire certaines : le hardi créateur de l'entreprise avait payé 200,000 francs les manuscrits de Voltaire, confié la direction du travail d'éditeur à Condorcet et à Decroix, acheté en Angleterre les poinçons et les matrices des fameux caractères de l'imprimerie de Baskerville, loué le fort de Kehl, vis-à-vis de Strasbourg, pour y établir une vaste imprimerie, où les meilleurs ouvriers de France et de Suisse allaient être employés, et enfin, remis en activité les papeteries des Vosges, dans lesquelles devaient être fabriquées les diverses sortes
de papier destinées à l'édition. Les souscripteurs affluaient de toutes parts, lorsque cette édition, annoncée avec fracas par toute l'Europe, commençait à paraître en 1784 : elle était imprimée simultanément dans les deux formats in-8^ et in-12, chaque format sur cinq papiers différents, au nombre énorme de 43,000 exemplaires. Ce prodigieux travail fut exécuté dans Tespace de six ans, mais Tédition, qui comprenait 70 volumes dans le format in-8^ et 92 dans le format in-12, était faite avec peu de soin et de critique; le papier était commun et mauvais, le tirage défectueux, le texte fautif et souvent altéré. Aussi, malgré une vente considérable, cette immense affaire de librairie fut-elle à peu près nulle.
L'état de souffrance de la librairie, pendant les dernières années du règne de Louis XVI, se trouvait dissimulé par le nombre des publications en tous genres, qui se succédaient sur les étalages des marchands de nouveautés du Palais-Royal. Ces publications éphémères ne rapportaient aucun profit à leurs auteurs ou les faisaient à peine vivre, quand ils se mettaient à la solde d'un libraire, qui demandait surtout des compilations, ce Les imprimeurs ne veulent plus rien acheter, écrivait Mercier en 1782, et quand les auteurs impriment à leurs frais, les libraires ne donnent aucun cours à leur livre. Les contrefacteurs de province s'emparent de l'ouvrage et l'auteur perd ses avances. Un libraire de Paris disait naïvement : d Je voudrais tenir dans mon <:( grenier Voltaire, J.-J. Rousseau et Diderot, tous trois sans culottes. Je (( les nourrirais, mais je les ferais travailler. i> Les gens de lettres étaient moins payés, toutefois, dans un temps où l'on n'employait pas encore à Paris, année commune, 160,000 rames de papier pour l'impression. Le chevalier de Grammont avait vendu lui-même, moyennant 1,500 livres, les Mémoires dont il était le héros et que son beau-frère Hamilton lui donna inédits; mais Diderot, en 1746, demandait 400 livres de ses Pensées philosophiques^ qu'il avait improvisées en quatrejours. J.-J. Rousseau n'avait encore tiré de ses ouvrages aucun droit d'auteur, avant de vendre 6,000 livres le manuscrit de VÉmile^ au libraire Duchesne, par l'entremise de la duchesse de Luxembourg, qu'on pouvait soupçonner d'avoir fourni la moitié de la somme. Delille eut beaucoup de peine
à obtenir du libraire Bleuet 400 livres pour la traduction des Géorgiquesy mais il se dédommagea bientôt, en se faisant payer un petit écu par vers pour tous ses poëmes didactiques. Mercier constatait, en 1788, que la librairie étant devenue à peu près libre, le nombre des libraires détaillants avait presque triplé : de là cette conclusion peutêtre erronée : a: On lit cent fois plus à Paris qu'on ne lisait il y a cent ans. d Parmi ces libraires étaient compris bien des bouquinistes, car le commerce des vieux livres et des livres rares avait pris des développements, en raison de l'accroissement du nombre des bibliophiles. On avait toujours aimé les livres en France, mais, à cette époque, on tenait moins à les lire qu'à les posséder.
La famille royale avait, en tout temps, donné l'exemple de ce goût pour les livres. Louis XV lisait encore moins que ses prédécesseurs, mais il s'intéressait instinctivement au progrès de l'art typographique, dont l'imprimerie royale n'avait pas cessé d'être la meilleure école. La gravure des types nouveaux de cette célèbre imprimerie des galeries du Louvre n'avait pas exigé moins de quarante-cinq ans de travail, et quand elle fut terminée en 1745, Louis XV indiqua lui-même certains signes ou marques qui devaient distinguer les caractères de l'imprimerie royale et que les autres imprimeries n'auraient pas le droit d'imiter. La direction de l'imprimerie royale était confiée, en survivance depuis 1701, à un membre de la famille de Jean Anisson, de Lyon, et les travaux typographiques qu'on y exécuta pendant le XVIII* siècle , ne furent pas inférieurs en nombre et en importance à ceux qui avaient porté si haut, dans le siècle précédent, la réputation de cet établissement, unique au monde. Les dépenses annuelles ne s'élevaient pourtant pas à plus de 90,000 francs, sur lesquels il y en avait 60,000 pour les impressions du département des finances et 24,000 pour celles de la maison du roi. Quant aux impressions des départements de la guerre, de la marine et des affaires étrangères, elles étaient faites à Versailles, dans l'imprimerie spéciale établie, en 1768, à l'hôtel même de la Guerre. Quand le roi visita cette imprimerie, de fondation récente, il aperçut un petit papier placé sur une presse et contenant son éloge imprimé en caractères microscopiques ; on lui pré-
senta une loupe, avec laquelle il pouvait lire ces caractères minuscules; mais le roi, peu sensible à ce genre de flatterie, se détourna, en disant froidement : a: Cette loupe est trop forte pour mes yeux ; elle grossit trop les objets. » Louis XV se souvenait d'avoir imprimé lui-même,
Flg. ÏT. — Portnit it Lonli XV, non tigni , qui Bgnn: m Ute da Um Imprimé di u railn eo ins.
dans son cabinet, en 1718, un petit in-4'' de 72 pages, intitulé : Cours des pnndpaux fleuves et rivières de VEîirope. Cette Imprimerie du Cabinet de S. M. n'est pas la seule qu'on ait vu fonctionner dans le palais de Versailles. Le dauphin, duc de Bourgogne, et sa mère, Marie- Josèphe de Saxe, eurent chacun leur imprimerie particulière, l'une di-
rigée par Vincent et l'autre par Delespine : ces deux imprimeries ue produisirent que deux ou trois livres de prières et de dévotion, entre