‹ XVIIIme [dix-huitième] siècleChapitre 7 sur 27 · ET LES JOURNAUX · texte numérisé non relu

ET LES JOURNAUX

Les premièm publications périodiques : la Jaunud dei SavatUi et h Meraire. — Les journaux impriméi à l'étranger : la GattUt di Hollande. — Les ffaaeellei à la main et Ut Calaaiaa, — Les cafés ; la ca baie contre J.-B. Boossean. — lies critiques de Tollaire : la Beaumelle , Desfontaines, Fréntn. — L'Atntt Uttiraire, — Les joumaui littéraires: !t Pour et le Contre, de l'abbé Freroet. — Le premiei journal quotidien : It Journal de Parti. — Les joornaui , 4 la Teille da la rérolution.

" ^ ' " '~~ 4 critique était née, en France, au XVII*

siècle ; les beaux esprits avaient aidé ses progrès et développé son influence dans les entretiens de leurs réunions ; mais ce qu'on nommait alors les règles du goût j et les arrêts de la critique littéraire se

I trouvait circonscrit et renfermé, en quelque

I sorte, dans les deux premiers journaux de

' science et d'art, de conversation et de lit-

térature, qui eussent paru en Europe, le Journal des savants et le Mercure galant. Ces deux journaux continuaient à paraître en 1700, sans avoir vu s'accroître le nombre de leurs lecteurs et, il est vrai, sans être arrivés au perfectionnement qu'on avait lieu d'espérer, après plus de trente ans d'essai et d'expérience, dans un genre de composition qui convenait si bien à l'esprit français. « Nous avions depuis

longtemps neuf Muses, disait Voltaire dans sa jeunesse : la saine critique est la dixième, qui est venue bien tard, d

Le Journal des savants avait vu le jour en 1665 ; le Mercure galant^ en 1672; accueillis d'abord avec curiosité, recherchés avec sympathie, loués, applaudis même, ils avaient subi des phases diverses de succès et de défaveur. Donneau de Visé s'était incarné dans le Mercure galant^ qu'il avait créé sous le bénéfice d'un privilège exclusif et protecteur; mais, pendant les trente premières années de l'existence de ce recueil périodique qui devait être un jour plus que centenaire, H y avait eu des intervalles de faiblesse et de négligence dans la rédaction d'une feuille légère et spirituelle, qui reflétait tous les aspects mobiles et capricieux des modes, des mœurs, des idées, des œuvres de la littérature. Le Journal des savants avait eu à traverser des vicissitudes encore plus menaçantes pour son avenir, et il s'était transformé à plusieurs reprises, en changeant de voie et de but. La critique âpre et mordante de son fondateur, le conseiller Denis de Sallo, parut d'abord intolérable; la critique terne et banale de l'abbé Gallois, qui lui avait succédé, ne convint à personne, pas même à ceux qu'elle flattait le plus. L'abbé de la Roque , qui prit ensuite la direction de ce journal devenu hebdomadaire, ne lui avait pas regagné les bonnes grâces de ses lecteurs ordinaires ; puis, le président Cousin était venu , par bonheur, inaugurer, dans cette intéressante publication, la critique savante, judicieuse et impartiale. Mais, depuis la révocation de l'édit de Nantes, qui avait fait sortir du royaume une foule d'hommes instruits, intelligents et laborieux, la critique d'érudition était allée, avec^eux, s'établir en Hollande. On y avait vu naître spontanément différents journaux qui, dès leur début, furent supérieurs au Mercure galant et au Journal des savants^ qu'ils avaient imités avec avantage. Les Nouvelles de la République des lettres^ que Pierre Bayle rédigea presque seul à partir du mois de mars 1684, \ Histoire des ouvrages des savants^ que Basnage deBeauval publiait depuis septembre 1687, pour faire une concurrence directe au journal de Sallo et de Gallois, se répandirent par toute l'Europe, et quoique venant d'Amsterdam et de Rotterdam, ils ne firent qu'accroître l'autorité de la critique firançaise.

puisqu'ils étaient écrits par des réfugiés français. Malheureusement , le scepticisme de Bayle et Tintolérance protestante de Basnage diminuèrent beaucoup Timportance des jugements qu'ils portaient sur les livres et sur les auteurs contemporains. ^C'était de la critique raisonnée sans doute, mais elle dépassait sans cesse le but, en touchant à des questions de foi et de doctrine. Un de leurs plus estimables concurrents, Jean Leclerc, qui voulut entreprendre, sous le titre à^ Bibliothèque universelle et historique (depuis 1686), un journal de critique plus grave et plus sévère que celui de Pierre Bayle, ne se dépouilla point assez de son caractère de théologien calviniste; les lecteurs toutefois ne lui faisaient pas défaut et lui restèrent fidèles pendant plus de quarante ans, qu'il consacra sans interruption à écrire les 82 volumes in-12 qui composent sa Bibliothèque universelle et historique (1686-1693), sa Bibliothèque choisie (1703-1713), et sa Bibliothèque ancienne et moderne (1714-1727), oii sont entassés des trésors de savoir, de raison et de sagacité.

Grâce aux réfugiés français, la critique s'était acclimatée et naturalisée dans les Pays-Bas; la critique sous toutes ses formes et dans toutes sea acceptions, avec autant de force et de raison qu'en France, mais avec moins d'élégance et d'impartialité. Cette critique, d'origine française, devait bientôt se dégager de l'élément protestant et devenir exclusivement scientifique, philosophique et littéraire. Les excellents recueils périodiques qui furent publiés en Hollande dès le commencement du XVIir siècle, le Journal littéraire du libraire du Sauzet, etc. (1715-37), Y Histoire critique de la République des lettres^ par Philippe Masson (1712-18), les Nouvelles littéraires (1715-19), V Europe savante (1718-20), et beaucoup d'autres, eurent autant de vogue et de crédit en France, où ils arrivaient librement, que dans le pays même où ils étaient rédigés et publiés avec la plus grande liberté. On devait voir bientôt plusieurs de ces recueils littéraires, entre autres la Bibliothèque franqaise (1723-46), paraître en Hollande, quoiqu'ils fussent entièrement écrits par des critiques et des savants catholiques résidant à Paris. Dans les Pays-Bas, la presse politique avait naturellement pris un essor qu'elle n'avait pas, qu'elle ne pouvait avoir en France, où la Gazette

était, depuis 1634, le seul journal qui eût le privilège de donner aux événements politiques une publicité pour ainsi dire ofiBcielle, car le gouvernement se réservait de choisir les nouvelles qui pouvaient être portées à la connaissance de tout le monde. Il en était autrement dans les Pays-Bas , où chacun avait le droit de faire imprimer et colporter une gazette politique. Dès Tannée 1639, Amsterdam avait eu sa gazette particulière, écrite en français sous le titre de Nouvelles des divers quartiers (in-folio à deux colonnes) ; et depuis cette époque, d'autres gazettes, contenant les nouvelles locales et étrangères, avaient été imprimées, dans le format in-4®, non-seulement à Amsterdam, mais encore à Utrecht, à Leyde, à Rotterdam et à la Haye. Le principal rédacteur de ces feuilles volantes était un Français, nommé Nicolas de la Fond, qu'on doit régarder, -au même titre que notre Théophraste Renaudot, comme le véritable créateur du journalisme politique.

La Gazette de Paris, qui ne s'intitula Galette de France qu'en 1762, puisait sans doute une partie de ses matériaux dans les gazettes étrangères; mais elle conserva toujours, malgré ses emprunts sagement combinés, la confiance qu'on n'accordait pas à celles-ci, dépourvues de toute garantie morale et gouvernementale. Bayle avait eu la bonne foi de le reconnaître, en disant : ce On s'est mis sur le pied, au Bureau d'Adresse (où se rédigeait la GazeM) , de ne rien dire que sur de bons mémoires. D'ailleurs, le style de la Gazette est fort beau et fort coulant. 5) Le comte de Guilleragues et M. de Bellizani revoyaient alors exactement les épreuves. Longtemps après , Voltaire , dans son Dicfionnaire philosophique^ n'hésitait pas à confirmer le témoignage de Bayle : a Les gazettes de France, disait-il, ont été revues par le ministère; ces journaux publics, qui peuvent fournir de bons matériaux pour l'histoire, parce qu'on y trouve presque toutes les pièces authentiques que les souverains mêmes y font insérer, n'ont jamais été souillés par la médisance et ont toujours été correctement écrits. )) La Gazette , excepté dans quelques cas extraordinaires, ne contenait aucun morceau d'histoire et de littérature. C'était une lacune que Claude Jordan essaya de remplir, en inventant une nouvelle espèce de journal, c'est-à-dire le journal historique et littéraire, qu'il publia d'abord, hors de France,

à Luxembourg, en 1704, sous le nom un peu ambitieux de la Clef du cabinet des princes de t Europe. Dans ce jouraal, paraissant tous les mois par cahier de cinq feuilles d'impression in-12, le rédacteur se

proposait de rassembler les meilleurs documents historiques, en les accompagnant de ses observations personnelles, et en ajoutant toutes les Douvelles spéciales qui seraient de nature à intéresser ses lecteurs. Son entreprise réussit de telle sorte, en France comme à l'étranger,

qu'il obtint la permission de transporter à Verdun le siège de la publication, qui, à partir du 1^ volume, prit le titre de Journal historique sur les matières du temps^ et qui redevint en 1717 la Suite de la Clef du cahinet des princes. Ce journal, utile et très-estimé, qui était destiné à fournir une longue carrière (jusqu'en 1776), ne tarda pas à s'enrichir d'une quantité de dissertations savantes, qu'on n'eût pas trouvées déplacées dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belleslettres. Ce fut l'unique journal qui conserva, pendant la plus grande partie du XVIII* siècle , le privilège de donner des nouvelles politiques, en France, concurremment avec la Gazette.

Les deux seuls journaux littéraires qui fussent publiés à Paris à la fin du XVIP siècle, le Journal des savants et le Mercure galant ^ languissaient donc et soutenaient à peine la concurrence que leur faisaient les feuilles de critique imprimées en Hollande. Le comte de Poni chartrain, qui était alors chancelier de France, eut l'idée de régénérer le Journal des savants^ en achetant aux frais de l'Etat la propriété de ce journal (1702), et en chargeant une compagnie de gens de lettres de le rédiger sous la direction d'un d'entre eux. Ellies du Pin eut cette direction pendant deux ans et fut remplacé par l'abbé Bignon en 1704. Les rédacteurs, à l'exception de l'abbé de Vertot, étaient peu connus, mais ils suffisaient pour la tâche qu'on leur demandait ; ils ne manquaient ni de goût ni de littérature , et chacun traitait habituellement les matières qui convenaient le mieux à ses aptitudes ; ils se bornaient à examiner les livres nouveaux qu'on jugeait dignes d'être soumis à cet examen critique. Bientôt l'abbé Bignon fit entrer dans la compagnie des rédacteurs ordinaires quelques savants plus capables, tels que Fraguier, Burette, Saurin et Terrasson. La réputation du journal se releva et se maintint au même degré dans tout le cours du X VHP siècle. Les articles n'étaient pas signés, mais on reconnaissait ceux qui sortaient des meilleures mains ; on savait, d'ailleurs, que le P. Menestrier, Baluze, Malebranche, Bernoulli, avaient fourni des mémoires à la rédaction, qui ne se départit jamais de ses habitudes de critique bienveillante et impartiale. Voltaire, qui tint aussi à honneur de faire insérer deux ou trois mémoires scientifiques dans le Journal des savants^ dé-

clara que ce journal, ce père d'une multitude de journaux, enfants trèspeu semblables à leur père, y> s'était assez bien préservé de la contagion des cabales. Il n'en fut pas de même d'un journal de critique littéraire qui n'eut pas moins de vogue et qui, malgré le mérite incontestable de sa rédaction, devait exciter de vives polémiques parmi les lettrés. Depuis 1701, la Compagnie de Jésus avait créé ce journal, sous le titre de Mémoires pour servir à Vhistoire des sciences et des lettres; il s'imprimait à Trévoux, sous les auspices du duc du Maine, qui en avait provoqué la création : a Le grand cours des journaux hérétiques, comme il est dit dans un numéro de ce journal (janvier 1712), fit naître à Monseigneur le duc du Maine l'idée d'un journal où l'on eût principalement en vue la défense de la religion, d Par une singulière coïncidence, le père Tournemine, qui avait été le professeur de Voltaire au collège de Louis-le-Grand, fut le premier directeur de ce journal, que Voltaire devait avoir à combattre plus tard comme le plus terrible de ses adversaires. Dès son origine, cette feuille nouvelle, qui adoptait le plan du Journal des savants avec de notables perfectionnements, avait promis de donner souvent des pièces manuscrites, des explications de médailles curieuses, des découvertes concernant les sciences, et des éclaircissements sur certains passages de l'Ecriture sainte. Le comité de rédaction, qui avait son siège au collège de Louis-le-Grand, à Paris, s'était engagé à garder une stricte neutralité dans les contestations scientifiques et littéraires, « excepté, disait-il, quand il s'agira de la religion, des bonnes mœurs, de l'Etat, en quoi il n'est jamais permis d'être neutre, d Les rédacteurs se montrèrent généralement fidèles à ce programme; mais quand la secte philosophique se déchaîna dans ses écrits contre la religion , la morale et le gouvernement , ils se crurent autorisés à prendre en main la défense de la société, et à repousser avec des armes moins courtoises les attaques audacieuses qui s'adressaient aux dogmes, aux opinions, aux sentiments les plus respectables. Le Journal de Trévoux devint alors une espèce de forteresse, où la critique religieuse dominait les sciences et les lettres. Pendant plus de soixante ans, c'est-à-dire jusqu'à l'expulsion des jésuites, il y eut ainsi, au collège de Louis-le-Grand, suivant les expressions de l'abbé Maury,

a une espèce de tribunal permanent de littérature, que le célèbre Piron, dans son style emphatique, avait coutume d'appeler la chambre ardente des réputations littéraires ^ toujours redoutée par les gens de lettres comme la source principale et le foyer de l'opinion publique à Paris. y> Au nombre des principaux rédacteurs qui travaillèrent à cette publi7 cation intéressante, où Tesprit de critique le plusjuste et le plus éclairé s'élevait sans cesse au-dessus des querelles littéraires, il faut citer les PP. Gatrou, Ducerceau, Brumoy, Charle voix , Daniel , Berthier, etc. On peut dire, pour être équitable, que ce journal, inspiré et rédigé par les meilleurs écrivains de la Compagnie de Jésus, rendit les plus grands services à la cause de la religion, en évitant presque toujours d'être l'organe particulier des jésuites, tandis que le journal des jansénistes, qui commença seulement à paraître en 1728 sous le titre de Nouvelles ecclésiastiques^ ne fat jamais qu'une œuvre de parti et du parti le plus aveugle, le plus violent et le plus intraitable. Ce journal, qui paraissait clandestinement à des époques indéterminées, et qui s'imprimait en secret, ne renfermait que des articles de discussion religieuse, empreints de haine et d'acrimonie , dans lesquels la critique littéraire n'avait guère l'occasion de se produire. C'étaient, comme l'annonçait le second titre du journal, des Mémoires pour servir à V histoire de la Ccmsiitutian Unigenitus. La police tenait sans cesse ses yeux ouverts, pour découvrir l'officine mystérieuse où s'élaborait cette feuille, qui témoignait de la vitalité et de l'audace du jansénisme : jamais la police ne réussit à découvrir les rédacteurs , les imprimeurs , les colporteurs des Nouvelles ecclésiastiques, qui circulaient par toute la France. Tantôt la feuille mise à l'index et condamnée était lancée par des mains invisibles dans la voiture même du lieutenant de police , tantôt il la trouvait, toute fraîche imprimée, à son réveil, sur le pied de son lit. Les Nouvelles ecclésiastiques survécurent pourtant au Journal de Trévoux, qui ne formait pas moins de 264 volumes in-12, lorsque les jésuites cessèrent d'en avoir la direction et la responsabilité.

La police, qui s'était donné tant de mal, et sans résultat, pour trouver le laboratoire de la feuille jariséniste, ne fut pas plus habile pour découvrir les auteurs d'une autre espèce de publication périodique qui eut

cours, pendant tout le XVIIP siècle, sous le nom générique de Nouvelles à la main. On appelait ainsi des journaux manuscrits, que la poste se chargeait, sans le savoir, de faire parvenir aux souscripteurs de la ville et de la province, et qui sortaient de différentes fabriques de nouvelles. Les rédacteurs anonymes étaient des gens de lettres faméliques, ou des hommes du monde malicieux, ou de simples espions de police. Ces sortes de journaux manuscrits avaient été imaginés vers la fin du XVIP siècle , alors que la censure la plus inquiète et la plus pointilleuse veillait sur la rédaction de la Gazette et du Mercure galant Ils procédaient , en ligne directe , de ces gazettes en vers dont Loret avait donné le premier échantillon, et qui étaient envoyées manuscrites aux correspondants ordinaires de certains groupes de la société polie de Versailles et de Paris. La Muse historique de Loret n^avait été imprimée par feuilles volantes que par suite de Taugmentation croissante des abonnés et des lecteurs de la correspondance rimée du poëte de la duchesse de Longueville. Après lui, Robinet, Boursault, Subligny et d'autres, avaient à Tenvi continué la mode des journaux en vers, avec la protection de la reine et des princes ou princesses du sang ; mais, depuis que M""* de Maintenon se trouvait en butte aux indiscrétions et aux maladresses poétiques des faiseurs de gazettes en vers, Louis XIV y avait mis ordre par la suppression absolue de ces rimailles périodiques. Les gazettes en prose, dites Nouvelles à la main^ leur avaient succédé, et quoique les colporteurs de ces gazettes manuscrites, ou môme les scribes qui faisaient métier de les copier, fussent souvent arrêtés et mis à la Bastille, on ne sait pas les noms des auteurs de ces gazettes, si ce n'est peut-être le fameux chevalier de la Morlière. Au reste, comme le disait Manuel , dans la Bastille dévoilée^ ce le nombre d'écrivains de cette espèce augmentait ou diminuait à proportion que l'on permettait ou défendait plus sévèrement la circulation des ouvrages imprimés sans privilège ; mais, de tout temps, les nouvellistes à la main ont dérouté les recherches des limiers de la police', car les ustensiles d'un écrivain de gazette se bornent à une plume, une écritoire et une feuille de papier. » On a conservé çà et là quelques feuillets de ces gazettes du temps de la régence , et le curieux journal de police , pour

Tannée 1742, trouvé à la Bastille et publié dans la Bévue rétrospective à% Taschereau et Monmerqué , en parle ainsi : « Depuis que les Nouvelles à la main sont supprimées, quelque auteur anonyme continue à fournir une feuille, à Cologne ; l'embarras où il se trouve de la remplir le force de recourir à des conjectures. » Le journal de Barbier, en mai 1745, donne plus de détails, à l'occasion d'un arrêt du parlement qui défendit « de composer et débiter tous écrits qualifiés de Gazettes ou Nouvelles à la main^ sous peine de fouet et de bannissement pour la première fois : ce Un particulier, dit l'avocat Barbier, avoit obtenu une [permission tacite de délivrer des nouvelles à la main, qui étoient censées néanmoins visitées et approuvées à la police par quelque commis qui avoit cette inspection. Cela se distribuoit dans les maisons et dans les cafés, deux fois la semaine. On donnoit trente ou quarante sous par mois, et cela rapportoit un produit considérable. Dans ces nouvelles à la main il y avoit souvent de fausses nouvelles," et on y inséroit des faits sur les particuliers, comme mariages, charges, successions, et sous ce prétexte il y avoit souvent des faits faux et injurieux. » Une publication analogue, mais beaucoup plus piquante et moins mensongère, prit cours vers 1746 et sans doute avec une permission tacite de la police , car elle sortait de la maison de M*"® Doublet de Persan, femme d'un intendant du commerce, laquelle réunissait chez elle beaucoup d'académiciens et de gens de lettres distingués, qui apportaient des nouvelles et qui les faisaient enregistrer, comme dans les archives de la médisance, par le fameux Petit de Bachaumont.

Outre les Nouvelles à la raain^ une foule deJlikellçs, ef de brochures satiriques pleuvait comme grêle sur les gens de cour et sur les gens en place, sur les littérateurs et sur les artistes. Ces libelles étaient distribués sous le manteau, par des colporteurs qui n'avaient garde de demander l'autorisation de la police. Chaque événement à sensation ou à scandale, chaque pièce de théâtre à succès , chaque procès singulier, servait de thème à quelque facétie, à quelque satire en vers où en prose, imprimées clandestinement. Si c'étaient des épigrammes ou des chansons , elles circulaient manuscrites et passaient rapidement de main en main : le jour même, tout le monde les savait par cœur, sur-

tout dans les cafés et dans les bureaux d'esprit. Au dernier moment du règne de Louis XIV, malgré les sévérités de la police, Aymon, porte-manteau du roi, donna satisfaction à son humeur facétieuse, en créant un tribunal secret, oh des rimeurs malins , tels que Desfontaines, Gacon, Roy, délivraient un brevet en vers burlesques, pour faire partie du régiment de la Calotte^ à tout individu dont la conduite prêtait au blâme ou au ridicule. Le régiment n'était autre que l'innombrable catégorie des fous. La collection des brevets de la Calotte devait former, au dire du comte de Maurepas, qui était un des juges du tribunal, « l'histoire véridique et impartiale des folies, des erreurs, des modes dépravées, du libertinage et des ridicules. » Maurepas nous apprend, dans ses Mémoires^ que, sous la régence et plus tard, ces facéties furent un moyen de gouvernement : a: Une calottine^ dit-il, était publiée habituellement par l'ordre du ministre; sur-le-champ, celui qu'elle frappait tombait dans le ridicule, dont il ne se retirait plus. Jamais on ne se relèvera d'un ridicule bien placé. » L'esprit fait parfois défaut dans ces brevets de Calotte^ écrits en vers de huit syllabes, mais on y trouve toujours de la malice et souvent la note vraie de l'opinion du moment. Au reste, généralement, ces facéties rimées étaient bien inoffensives, et même, lorsqu'elles s'adressaient à des dames, elles renfermaient un hommage gracieux et délicat en jolis vers. Il y eut pourtant d'atroces satires, lancées sous forme de brevets, contre les financiers et les robins, mais le tribunal de la Calotte était étranger à ces vengeances anonymes. Bien des personnages puissants , bien des auteurs distingués dédaignaient ces attaques lâches et perfides de la calomnie ; ils ne demandaient pas l'intervention de la police pour en découvrir les auteurs, et la police n'agissait d'ordinaire que sur les plaintes qui lui étaient adressées. Elle se montrait pourtant plus attentive à enlever les affiches insolentes ou diffamatoires, imprimées ou écrites à la main, qu'on placardait toutes les nuits dans les rues de Paris. C'était là une publicité malhonnête, dont les coteries et les partis faisaient usage contre leurs adversaires. On ne peut se figurer quelle était l'audace des afficheurs. Quelquefois un homme chargé d'une hotte s'appuyait au mur, en feignant de se reposer : la hotte

SCIENCES ET LETTBES.

s'ouvrait par derrière et un enfant appliquait sur la muraille l'affiche eoduite de colle. Puis, la hotte refermée, l'homme qui la portait se remettait en route et allait continuer ailleurs son affichage.

Ces Hbelles imprimés, ces nouvelles à la main, ces vers et ces chansons satiriques trouvaient, dans les cafés de Paris, mille échos quotidiens qui les répandaient d'an bout à l'autre de la ville, car les habitués des

ng. tt. — AMsubléc de Tieui DounlUite*, CuloUii», du! lu nuDJin ds Hogaitii , liante BoKu.l

cafés appartenaient surtout à la classe, de plus en plus nombreuse, des poètes et des littérateurs , à celle des comédiens , à celle des plumitifs ou gens de chicane, en un mot à tout ce qu'il y avait de désœuvrés, de curieux et de mauvaises langues. Les cafés ne dataient que des dernières années du XVIP siècle, et ils avalent presque immédiatement obtenu faveur auprès d'une certaine portion du public. Le chevalier de Mailly faisait ainsi l'éloge de ces lieux de réunion, en 1702 : s Les cafés

sont dee lieux fort agréables et oh l'on trouvç toutes sortes de gens et de difiFérents caractères. L'on y voit déjeunes cavaliers bien faits, qui s'y réjouissent agréablement ; l'on y voit aussi des personnes savantes qui viennent s'y délasser l'esprit du travail de cabinet ; l'on y en voit

d'autres dont la gravité et l'embonpoint leur tiennent lieu de mérite. Ceux-ci, d'un ton élevé, imposent souvent silence au plus habile, et s'efforcent de louer tout ce qui est digne de blâme et de blâmer tout ce qui est digne de louange. Quel divertissement pour des gens d'esprit de voir des originaux s'ériger en arbitres du bon goût et décider d'un ton impéri eux ce qui est au-dessus de leur portée ! » {Entretiens des cafés

de Paris) Mailly nous apprend que les femmes y entraient, pour prendre du tiié ou du café, et boire des vins de liqueur, avec des biscuits, des macarons et des massepains. Les hommes y buvaient aussi toutes sortes de boissons. On s'y donnait rendez-vous, on s'y reposait, on s'y entretenait d'afiaires, en prenant des rafraîchissements, et de préférence, Tété, on buvait de la limonade et de l'orgeat. Ces cafés où l'on allait se rafraîchir étaient les plus nombreux , mais dans quelques-uns on allait chercher des nouvelles, écouter des conversations intéressantes et y prendre part. Les trois principaux cafés étaient celui de Duverger, au bout du quai des Augustins , où se rassemblaient les nouvellistes et les gazetîers politiques; celui de Procope, en face de la Comédie française (actuellement rue de l' Ancienne-Comédie ), où l'on rencontrait des acteurs, des auteurs dramatiques et des amateurs de théâtre ; et celui de Gradot, sur le quai de l'École, où se rassemblaient les esprits forts, les savants et les bons joueurs d'échecs. Mais le café de la veuve Laurens , situé rue Dauphine, avait été auparavant fréquenté par les hommes de lettres, qui s'en éloignèrent, à la suite du procès compromettant de Jean-Baptiste Rousseau.

Ce procès, qui eut tant d'éclat et de retentissement, fut un triste exemple de ce que pouvaient produire les jalousies et les vengeances littéraires. La chute bruyante de la petite comédie du Capricieux^ en 1700, avait vivement irrité Jean-Baptiste Rousseau, qui en était l'au* teur cruellement et injustement sifflé. Il accusait de cette chute les gens de lettres qu'il rencontrait tous les jours au café de la veuve Laurens, et qui ne lui pardonnaient pas son incontestable réputation de poëte lyrique ; ils ne lui pardonnaient pas surtout ses épîgrammes et ses satires. Rousseau, dont personne ne niait le talent poétique, s'était aliéné la plupart de ses confrères par l'amertume et la malignité de son caractère. Il se vengea du mauvais succès de son Capricieux en composant des couplets injurieux contre Danchet, à l'occasion de l'opéra d'Jî^szbne, qui avait réussi. Danchet était aimé de tout le monde, et les habitués du café Laurens prirent fait et cause pour lui. De nouveaux couplets, de nouvelles épigrammes attaquèrent les amis de Danchet : on trouvait ces vers satiriques dans tous les coins du café ; on crut y reconnaître

le style et la main de Kousseau, qui s'en défendit assez mal. Les accusateurs étaient la Motte -Houdard, Saurin, Danchet, Crébillon, Boindin, Antreau, la Faye, et quelques autres littérateurs distingués. Rousseau eut l'air de se faire justice lui-même en ne revenant plus au café , où l'on jetait encore sous les tables des couplets plus atroces

< Hiatoln «értCabk et nDuniiubla uiitée L l'endroit d'an nommé R mjut zvnlé un pèrv, le diable «i prit pcmmlon-

que les premiers. On ne douta -plus que Rousseau ne fût le seul et vrai coupable de ces insolentes provocations : s Me voilà sans y pen- Ber, dit-il à ce sujet dans un Mémoire justificatif écrit en style goguenard, me voilà mis au rang des monstres qu'il faudrait étouffer, à fraie communs! i>

Depuis que Rousseau avait cessé de paraître au café Laurens, on y recevait par la poste quantité de lettres anonymes, contenant des chansons atroces contre les personnes qui se réunissaient dans ce

café ; bien plus , les mêmes infamies étaient envoyées aux cafés voisins, oh Rousseau ne paraissait jamais. (C Le parti que j'ai pris, dit-il dans son Mémoire, a été de faire une déclaration, que j'étais prêt à signer, que Fauteur de ces libelles est le plus grand coquin du monde. Cela fait, j'ai renoncé, pour le reste de ma vie, à aller dans les lieux publics, oh des gens comme nous courent un fort grand risque , par le mélange de gens qu'on ne connaît point et même de ceux qu'on connaît parfois pour malhonnêtes gens. Depuis que je cesse d'y aller, je suis devenu beaucoup plus attaché à mes affaires , plus assidu à voir bonne compagnie , et meilleur économe de mon temps. Il me fallait un malheur comme celui-là pour me désacoquiner de la hantise d'un lieu, qui , au bout du compte, n'honore pas ceux qui le fréquentent. » La clientèle ordinaire des cafés s'indigna de cette désignation peu flatteuse et se prononça contre Rousseau, qui se tenait le plus loin possible de ses ennemis. Ceux-ci formaient une vaste cabale qu'il n'osa plus affronter au théâtre. C'est un fait inexplicable que, de temps à autre, pendant dix ans, on faisait circuler des coupletg malveillants, qu'on attribuait toujours à Rousseau et dont la source restait absolument inconnue. Rousseau ne daigna pas même les désavouer, mais il composa plusieurs épigrammes contre la Motte , qui se présentait en même temps que lui pour entrer à l'Académie française. La cabale des cafés eut une influence marquée en faveur de la Motte, qui fut élu. Alors recommença la guerre des couplets contre la coterie du café Laurens ; ces couplets étaient si abominables , si pleins de calomnies féroces, que les intéressés résolurent d'en tirer vengeance. La Faye, capitaine aux gardes , se chargea de cette vengeance, et il administra une correction publique à l'auteur supposé de ces couplets infâmes. Rousseau porta plainte, et la Faye l'accusa de diffamation. Rousseau essaya vainement de faire retomber cette accusation sur Saurin , qu'il avait dénoncé comme l'auteur des fameux couplets. Ce procès mémorable, qui fut la préocupation et l'entretien des cafés de Paris, se termina par un arrêt de parlement (7 avril 1712), condamnant Rousseau à être banni à perpétuité, a comme atteint et convaincu d'avoir composé et distribué les vers impurs , satiriques et diffamatoires » qui avaient été

Forigine de ces longs débats. Rousseau , qui avait pris la fuite, protesta sans cesse de son innocence, en persistant à soutenir que les couplets avaient été composés par Saurin, avec le concours de la Motte et d'un joaillier nommé Malafaire. <r II est indubitable, disait Voltaire vingt ans après la mort du malheureux banni , que non-seulement Rousseau fut coupable de cette infamie, mais encore du crime aSrenx d'en accuser un innocent, d Et pourtant, Boindin avait déjà justifié Rousseau, dans une sorte de testament oîi il rendait un bien tardif hommage à la vérité, en avouant que les fameux couplets avaient été le résultat d'un horrible complot tramé pour la perte du pauvre poëte.

Ce Boindin, lequel était qualifié d'athée dans ces couplets attribués à Rousseau, promenait son athéisme ergoteur dans les cafés, où l'on se pressait pour l'entendre discuter avec son ami Fréret, sur les questions les plus ardues de la métaphysique. Boindin, après l'affaire des Couplets, avait abandonné le café Laurens pour le café Procope , où venaient assidûment Dumarçais, Terrasson et Fréret, qui n'étaient que des sceptiques assez simples, assez naïfs, mais avec beaucoup d'esprit et d'érudition. Boindin, avec moins de sagacité, était plus spirituel encore et plus éloquent ; il n'avait jamais plus d'originalité que quand il avait tort et n'en voulait pas convenir. « Il était raisonnable dans le tête-àtête, disent les Mémoires de Duclos ; mais avait-il un auditeur, il n'ambitionnait plus que les applaudissements , il se livrait au paradoxe ; il avait la contradiction dure. 2> Les auditeurs ne lui faisaient pas faute au café Procope, où il passait une partie de ses journées et de ses soirées. Les espions, qui venaient dans ce café étudier les courants de l'opinion et apprécier l'état de l'esprit public , avertissaient souvent Boindin de ne pas se compromettre par des théories trop matérialistes ; quelquefois aussi ils fermaient les oreilles pour ne pas être forcés de signaler, dans leurs rapports de police, ses détestables impiétés. Un jour, Marmontel, qui n'était encore qu'apprenti philosophe, lui avait donné rendez-vous au café Procope pour y parler ensemble de matières philosophiques. Ils convinrent entre eux d'une espèce d'argot, destiné à dérouter les soupçons des gens de police, qu'on était sûr de rencontrer dans ce café : d'après ce système de langage déguisé, l'âme devait

s'appeler Margot; la religion, Javotte; la liberté, Jeannette; et Dieu, M. de VÊtre. Un homme de mauvaise mine vint s'asseoir à côté d'eux, pour les écouter. « Oserai-je vous demander, leur dit-il après avoir écouté sans rien comprendre à leur discussion, quel est ce M. de l'Être, dont vous paraissez si mécontent? — Monsieur, répondit brusquement Boindin, c'est un espion de police; le connaissez-vous? i>

Les philosophes devaient plus tard transporter leurs assises ordinaires au café de la Régence, sur la place du Palais-Royal, lorsque Diderot et d'Alembert y vinrent tous les jours, moins pour jouer aux échecs que pour y tenir un cours public de philosophie transcendante. Le café Procope resta le domaine des poètes, des auteurs dramatiques, des comédiens et surtout des critiques. Desfontaines et Piron ne manquaient pas d'y venir de temps à autre , et leur entrée était accueillie avec autant de curiosité que de sympathie , car la conversation qu'ils entamaient ordinairement sur des questions littéraires avait un piquant et un entrain auxquels l'assistance n'était pas insensible. On faisait silence autour d'eux, pour ne rien perdre de leurs paroles. L'abbé Desfontaines, qui cachait sa malice sous une politesse bienveillante, recherchait volontiers l'entretien de Piron, parce qu'il était sûr d'y trouver ce sel attique, ces reparties ingénieuses, ces saillies amusantes qui faisaient le charme de sa conversation; mais, malgré tout son esprit, il se trouvait quelquefois incapable de soutenir la lutte avec Piron, qui mettait toujours les rieurs de son côté. <c Un jour que notre abbé était au café Procope, où il allait fort souvent, raconte l'abbé de la Porte, un des amis et collaborateur de Desfontaines, il vit entrer M. Piron avec un habit très-riche, a Messieurs, s'écria-t-il, cet habit convient-il à un poëte? — Messieurs, reprit le poëte en montrant l'abbé, cet homme convient-il à son habit? » Desfontaines portait encore l'habit ecclésiastique , quoiqu'il eût quitté sa place de professeur d'humanités chez les Jésuites, depuis que l'abbé Bignon l'avait attaché à la rédaction du Journal des savants.

Les cafés étaient donc un champ clos éternellement livré aux querelles et aux débats littéraires entre les poètes, les romanciers et les critiques. On comprend que ces discussions bruyantes et souvent malhonnêtes

avaient mis en fuite les femmes, dont le chevalier de Mailly ne jugeait pas la présence dans un de ces lieux publics « contraire à la bienséance, f Les jolies et spirituelles personnes qui ne craignaient pas de venir en compagnie dans un café, au commencement du sitcle, pour causer avec leurs amis, cédèrent bientôt la place aux beaux esprits de l'établisse-

ment, où le sans-gêne et le débraillé des habitudes locales étaient en parfaite harmonie avec les "intempérances de la parole. Cependant on ne se permit jamais d'y fumer, et l'usage de la pipe, peu répandu d'ailleurs et regardé comme le défaut des gens mal élevés, avait amené la création des tabagies, qui ne recevaient que des fumeurs et des buveurs. L'auteur de Diogène à Paris (1787) croit pouvoir assurer « que c'est à l'établissement des cafés en aussi grand nombre, que l'on doit l'apparence de douceur et d'urbanité qui brille sur les figures, » car, avant leur établissement , tout le monde allant au cabaret , il n'en résultait que des querelles et des rixes entre ivrognes. J.-M. Dufour, dans l'ouvrage anonyme cité plus haut, ajoute, détail curieux, que certains auteurs qui

fréquentaient les cafés en ce temps-là, prenaient jusqu'à soixante-dix tasses de café par jour. « Ce serait un spectacle bien amusant , dit-il encore, pour un physionomiste comme Lavater, qui voudrait se livrer à ses observations, que la vue des gens qui passent tous les jours au café. C'est là qu'on entend le plus de balourdises. Pour un qui a un peu de raison, on en trouverait mille qui n'ont pas seulement le plus gros bon sens, car presque tout le monde se réfugie dans les cafés, et les bourgeois de Paris ne sont pas des génies. i> La conversation devenait quelquefois générale dans les cafés, où tout le monde se connaissait , par suite d'une fréquentation journalière, mais il y avait bien des cafés où manquait l'élément littéraire, politique et philosophique, qui faisait le fonds des conversations du public. Quelquefois aussi, en ce temps d'agitation morale que la secte des philosophes entretenait habilement, un homme prudent n'entrait au café que pour s'y rafraîchir, et à peine s'aventurait-il à échanger quelques mots avec ses voisins , car les espions s'embusquaient de préférence dans les cafés. Plus d'une fois le lieutenant de police fit mander Diderot et lui adressa de vertes réprimandes , à cause des discours qu'il avait tenus à haute voix dans tel ou tel café de Paris.

C'est dans un café que Voltaire mit en scène Fréron, sous le nom de Frelon^ « écrivain de feuilles, i personnage de la comédie de FÉcossaùe^ qu'il fit représenter, en 1760, par la troupe de la Comédie française. Le théâtre représentait un café de Londres, dans lequel on reconnaissait le café Procope; Frelon, assis auprès d'une table où il y avait une écritoire et du café, lisait la Gazette : a Des places à des gens de lettres! s'écriait-il avec colère, et à moi rien! Cependant je rends service à l'État, j'écris plus de feuilles que personne, je fais enchérir le papier... et à moi rien ! Je voudrais me venger de tous ceux à qui on croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal; si je puis parvenir à en faire, ma fortune est faite. J'ai loué les sots, j'ai dénigré des talents; à peine y a-t-il de quoi vivre! » Puis, quand on lui demande quel est son emploi dans la maison qu'il habite, il répond : a: Je ne suis point de la maison, je passe ma vie au café, je compose des brochures, des feuilles, je sers les honnêtes

ClUTIQUE ET JOURNAUX.

gens. Si vous avez quelque ami à qui vous vouliez donner des éloges , ou quelque ennemi dont on doive dire du mal, quelque auteur à protéger ou à décrier, il n'en coûte qu'une pistole par paragraphe. »

Voltaire, qui, dans cette comédie aristophanesque de V Ecossaise, s'était permis, contre un homme de lettres estimable, sinon estimé, l'outrage le plus direct et le plus excessif que le théâtre eût jamais au-

torisé, se vengeait ainsi des critiques justes et toujours modérées que Fréron lui avait adressées dans les journaux littéraires qu'il rédigeait depuis dix ans avec un talent incontestable. Jamais auteur ne fut plus sensible que Voltaire à la critique des journaux : « Un mot de ses adversaires le met ce qui s'appelle au désespoir, dit M™ de Graffigny dans le récit de six mois passés à Cirey. C'est la seule chose qui l'occupe et

qui le noie dans Tamertume. y> Avant d'être poussé à bout par la critique incessante de Fréron , il avait essayé inutilement d'imposer silence à la critique de Tabbé Desfontaines. Ces deux maîtres de la critique, inflexibles et infatigables dans leur tâche quotidienne d'arbitres du goût et de redresseurs des torts de la littérature, empoisonnèrent la vie de Voltaire pendant plus de quarante ans, et changèrent souvent ses lauriers en épines. Ils se succédèrent l'un à l'autre dans cette tâche, et semblèrent s'attacher, ainsi que deux Euménides inexorables, au châtiment de son orgueil. Fréron avait dit, en 1752, dans ses Lei-^ très sur quelques écrits du temps ^ qu'il se sentait porté, en faveur des talents de ce prodigieux écrivain, à faire grâce « aux travers de son esprit et aux vices de son cœur, d

Les premiers journaux de littérature , imités de ceux que Bayle et Leclerc avaient créés en Hollande, n'avaient pas eu d'autre objet que (( de s'approprier en quelque sorte, suivant l'expression de Moncrif, les écrits nouveaux, à mesure qu'ils paraissaient, et avec un tel art, que les auteurs y gagnaient souvent par la manière modérée et claire dont les beautés et les défauts de l'ouvrage étaient exposés et compensés. » Mais les gazettes littéraires ou journaux de critique qui parurent en France vers 1723, et dont l'invention appartient surtout à l'abbé Desfontaines, remplaçaient ordinairement l'analyse méthodique du livre nouveau par un jugement raisonné sur les qualités et les défauts de l'ouvrage; ce jugement, fût-il impartial, était accompagné d'observations critiques^ dans lesquelles la personnalité de l'auteur se trouvait trop souvent mise en cause, et plus ou moins atteinte par la sévérité ou la malveillance du journaliste.

Les louanges à l'adresse des auteurs étaient donc sobres et rares dans les journaux de critique rédigés par Desfontaines, de concert avec quelques littérateurs de mérite, tels que les abbés Granet, d'Es-» trées, de la Porte, a On peut dire que Desfontaines, pour nous servir des expressions de l'abbé de la Porte, un de ses plus habiles élèves, fut le créateur de ce régime de critique, inconnue avant lui, et qui n'a ni la froide sécheresse de l'analyse ni cette fastidieuse érudition semée sans choix et à tout propos. » Il publia successive-

ment le Nouvelliste du Parnasse (1730-32), les Ohsei-vations sur les écrits modernes (1735-43), Jugements sur quelques ouvrages nouveaux (1744-45). Il critiquait les ouvrages de Voltaire, surtout ses pièces de théâtre, avec tant de finesse et tant de malice,' que Voltaire lui déclara une guerre implacable et le poursuivit sans paix ni trêve, avec une injustice d'autant plus atroce qu'il avait eu le bonheur de lui rendre service , lorsque cet abbé était emprisonné à Bicêtre par suite d'une dénonciation calomnieuse. Desfontaines avait été peutêtre ingrat, quand il composa Ja Voltairomanie^ pour répondre aux attaques de Voltaire, qui l'accablait d'injures et ne cherchait qu'à le déshonorer. C'est à l'occasion de ce livre injurieux plutôt que diffamatoire, que Desfontàines , mandé devant le comte d'Argenson, qui le menaçait de supprimer ses feuilles littéraires, répondit avec indignation : a II faut pourtant que je vive, monseigneur! — Je n'en vois pas la nécessité, » répliqua le ministre. Desfontaines était un de ces critiques que Voltaire appelait la canaille de la littérature : « Ils vivent de brochures et de crimes! y> disait-il, en faisant allusion à la réponse fière et touchante que le malheureux journaliste avait faite au comte d'Argenson. Le frère aîné de celui-ci, qui fut ministre des affaires étrangères, s'était laissé entraîner aussi dans cette ligue odieuse que Voltaire avait eu l'adresse de former contre les critiques qui n'admiraient pas aveuglément ses ouvrages.

Quiconque n'admirait pas les ouvrages de Voltaire était son ennemi ; une simple critique, fût-elle modérée, devenait pour lui un ferment de haine et un motif de vengeance. Lorsque Jean-Jacques Rousseau fut arrivé tout à coup, en Europe, à une réputation qui avait de quoi exciter la jalousie de Voltaire, la brouille commença entre eux, à la suite d'une lettre que le philosophe de Genève avait écrite au philosophe de Ferney, en lui offrant la Nouvelle Héloïse : « Vous donnez chez vous des spectacles, lui disait-il, vous corrompez les mœurs de ma république, pour prix de l'asile qu'elle vous a donné! y> Voltaire, qui ne souffre pas la moindre critique, s'emporte aussitôt, et il écrit à son ami Damilaville : « Qu'un Jean- Jacques, qu'un valet de Diogène, que ce polisson ait l'insolence de m'écrire que je corromps les mœurs de sa patrie ! Le

polisson! le polisson! S'il vient au pays, je le ferai mettre dans un tonneau, avec la moitié d'un manteau sur son vilain petit corps ! » Et voilà la guerre allumée, une guerre interminable, entre ces deux orgueilleux philosophes. Voltaire ne pardonnait pas même un bon mot. Fontenelle octogénaire avait dit, dans un salon, à propos de la tragédie de Mérope, oh M"*Dumesnil avait admirablement joué : « Les représentations de la pièce ont fait beaucoup d'honneur à M. de Voltaire , et l'impression, à M"** Dumesnil. y> Voltaire, qui avait toujours témoigné de l'estime et de la déférence à ce vieux savant, lui garda depuis une rancune qu'il déchargea contre sa mémoire. La Beaumelle avait osé corriger quelques vers de la Henriade et redresser quelques faits erronés du Siècle de Louis XIV : Voltaire le poursuivit toute sa vie comme un malfaiteur, en l'insultant, en le diffamant, en cherchant à le perdre. S'il épargna, s'il ménagea du moins Palissot, qui avait eu le courage d'attaquer en face les philosophes et leur philosophie, nonseulement dans un pamphlet, mais encore dans une comédie oîi il les mettait sur la scène pour les flageller sous les yeux du public, c'est que Palissot ne s'était pas exposé à l'attaquer nominativement, et qu'il lui avait donné le plaisir de voir ses rivaux et ses confrères mis au pilori sur le théâtre. Mais c'était contre les journalistes littéraires qui osaient le critiquer ou le discuter, que Voltaire avait réservé toutes ses haines, toutes ses injures, toutes ses vengeances. Il fut surtout impitoyable à l'égard de Fréron, dont il fit plusieurs fois supprimer les feuilles, sans pouvoir supprimer leur rédacteur, qu'il dénonçait, qu'il calomniait sans cesse. c( Pourquoi permet-on, écrivait-il au comte d'Argental en 1749, que ce coquin de Fréron succède à ce maraud de Desfontaines ? Pourquoi souffrir Raffiat, après Cartouche? Est-ce que Bicetre est plein? t>

Fréron, dans ses Lettres de la comtesse de *** (1745), dans ses Lettres sur quelques écrits de ce temps (1749-54), et surtout dans V Année littéraire (1754), qu'il rédigea presque seul jusqu'à sa mort (1776), donna un modèle achevé de la critique littéraire. Voltaire lui-mcme avait été forcé de le reconnaître en diverses occasions. Ainsi avait-il désigné Fréron, à un seigneur de la cour de Turin, comme étant l'homme de let-

très le plus capable de bien juger un ouvrage littéraire, et ce seigneur se montrant étonné : « Ma foi ! oui, reprit Voltaire, c'est le seul homme qui ait du goût, je suis obligé d'en convenir, quoique je ne l'aime pas et que j'aie de bonnes raisons pour le détester. » Mais Voltaire, qui ne se

X Ita Irola portnita de VolliUn,

piquait guère d'être juste et conséquent, disait plus volontiers : « Ce n'est pas assez de rendre Fréron ridicule ; l'écraser est le plaisir! » Fréron a été certainement le meilleur critique du XVIU* siècle : a Beaucoup d'esprit naturel, de la gaieté, un gofit sfir, le talent de présenter les défauts d'un ouvrage avec agrément, l'attachement aux an-

ciens principes, le zèle contre la fausse philosophie, TafFectation et le néologisme, telles furent les qualités de ce redoutable journaliste. » Ce jugement, porté par Tabbé Chaudon , est bien postérieur aux querelles retentissantes de Voltaire avec Fréron ; mais, du vivant de Voltaire et à Tépoque même de sa gloire la plus éclatante, la Dixmerie faisait en ces termes Téloge de Fréron et de Desfontaines , dans son livre intitulé Les Deux âges du goût et du génie franqais : a L'abbé Desfontaines fut l'inventeur de cette forme de journal, et ses feuilles en sont, à quelques égards, le modèle. Il est instruit, écrit purement et discute avec sagacité. Son successeur (M. Fréron) l'égale dans cette partie et le surpasse dans beaucoup d'autres. On ne peut écrire avec plus d'agrément , de délicatesse et de légèreté. Les traits qu'il lance sont presque toujours des éclairs imprévus , et les auteurs sur qui ils tombent s'en divertiraient eux-mêmes , si jamais auteur attaqué pouvait entendre raillerie. 3)

Les auteurs du XVIIP siècle n'entendaient pas raillerie, en effet, sur la critique de leurs ouvrages. Moncrif, dans son traité De V Esprit critique^ soutenait qu'il y a peu de mérite à critiquer et qu'il y a souvent de l'injustice et presque toujours de l'inutilité dans la critique : a On regarde comme une plaisanterie ordinaire, disait-il, les traits qu'on lance de gaieté de cœur contre un écrivain qui a bien mérité du public. On sait cependant de quelle importance est la considération : un homme, pour parvenir à cette considération désirable ou pour la conserver, n'aura que son talent d'écrivain ; ses ouvrages sont sa terre, son château, sa fortune, et enfin tout ce qui sert aux autres hommes à représenter avec avantage dans la société , et on verra même des gens qui font profession de vertu travailler à renverser tout cela par une critique souvent aussi amère que peu éclairée et ne s'en croire pas moins équitables ! » Montesquieu, que les journalistes avaient plus ménagé que Voltaire, il est vrai, les ménageait aussi davantage, en disant dans sa Défense de V Esprit des lois : (( Il est très-permis de critiquer les ouvrages qui ont été donnés au public, parce qu'il serait ridicule que ceux qui ont voulu éclairer les autres ne voulussent pas être éclairés eux-rmêmes. Ceux qui nous avertissent sont les compagnons de nos travaux. Si le critique et l'auteur cherchent

la vérité, ils ont le même intérêt, car la vérité est le lien de tous les hommes : ils seront des confédérés et non pas des ennemis. » Quoi qu'il en soit, les journaux de critique littéraire, sous le règne de Louis XV, avaient plus de lecteurs et plus d'échos que les gazettes politiques.

Le Mercure de France^ au moins, se souvenait qu'il avait été pendant cinquante ans le Mercure galant de Donneau de Visé, et, fidèle à ces traditions de littérature inoffensive et anodine, Dufresny, le successeur du vieux de Visé en 1710, avait donné à ce recueil, qu'il appelait le gard^-meuble du Parnasse ^ une nouvelle existence et une nouvelle vogue, en y faisant briller son charmant esprit ; mais il se lassa bientôt d'être journaliste et remit son privilège, moyennant une pension modique , à Lefèvre de Fontenay ; celui-ci se vit privé de son journal, par arrêt du conseil, en 1716, « à cause qu'il se glissait dans le Mercure des choses scandaleuses et même injurieuses à la réputation de plusieurs personnes. )> La leçon ne profita pas, paraît-il, à l'abbé Buchet, qui reprit le privilège sous le titre à^ Nouveau Mercure^ car, en 1721, ce privilège passa dans les mains de trois associés, Dufresny, la Roque et Fuzelier ; leur journal n'était plus que le Mercure tout court, et la rédaction s'ouvrait à quiconque voulait envoyer vers ou prose : « Nous regardons le Mercure, disaient les trois associés, comme un cirque que nous sommes obligés d'ouvrir sans préférence aux athlètes ingénieux qui cherchent à se distinguer par des combats littéraires. Nous nous contenterons d'être les témoins de leurs exploits, nous n'en serons jamais les juges. Le Mercure doit être toujours neutre, et ne jamais entrer dans les considérations de la cabale. )) Le Mercure avait alors l'honneur d'être lu par le roi, et trois ans après il devenait le Mercure de France (1724). De là date son prodigieux succès ; il entra dans les familles, il alla dans toutes les mains, et chacun pouvait se dire, à son heure, rédacteur de ce journal, qui recevait de toutes parts Une multitude de communications littéraires, historiques, poétiques, généalogiques. La variété des matières qu'il contenait ne contribua pas peu à augmenter le nombre de ses abonnés et de ses lecteurs. C'est à partir de cette époque que la direction du Mercure devint une place lucrative que le gouvernement confiait à ses favoris, et les bénéfices

de Tentreprise étaient si considérables, qu'ils servirent à payer une vingtaine de pensions littéraires : a: Le Mercure de France, écrivait Grimm dans sa Correspondance adressée au duc de Saxe-Gotha, est aujourd'hui une entreprise typographique dont le produit appartient au département du ministre de Paris. La majeure partie est affectée à des pensions ; le reste est distribué annuellement en gratifications aux jeunes littérateurs qui ont travaillé à ce journal. » Sous le ministère du duc de Choiseul, le libraire Lacombe obtint le privilège du Mercure de France^ mais il décupla les charges, en s' engageant à payer tous les ans une somme de 35,000 livres pour le service des pensions. Au bout de dix ans, Lacombe tombait en déconfiture. Un autre libraire, Charles- Joseph Panckoucke, qui était déjà propriétaire du Journal politique de Bruxelles^ du Journal franqais , du Journal des darnes^ du Journal des spectaxdés^ et de cinq ou six autres petites feuilles littéraires, obtint, par la faveur de ses puissants amis, le privilège ou plutôt le hrevet du Mercure de France (1777), qu'il se faisait fort de rajeunir et de régénérer. Les rédacteurs ordinaires étaient la Bruère, Tabbé Raynal, Laus de Boissy , Marmontel, qui y publiait ses Contes moraux^ Suard, qui avait la haute main sur la critique. Le Mercure de France était arrivé à son plus haut degré de prospérité; il avait le droit d'admettre quelquefois des articles politiques, assez insignifiants et toujours incolores, mais il ne manquait jamais d'insérer dans chaque numéro l'énigme et le logogriphe qui faisaient les délices de la province. (( Quant à la partie politique, disait Mercier en 1788, elle est sous la main absolue du ministre; les faits et les idées en sont déterminés d'avance, à Paris. C'est la partie politique qui soutient la partie littéraire, d

Mais, dès ce temps-là, le Mercure de France avait à soutenir une concurrence redoutable : il ne paraissait que tous les huit jours, par cahiers de cinquante à soixante pages in-12, et le Journal de Paris^ le premier journal français quotidien, fondé à l'instar de la gazette de Londres London evening Post^ paraissait tous les jours, en quatre pages in-4° à deux colonnes, depuis le 1^' janvier 1777. Corancez, d'Ussieux et Cadet avaient obtenu un privilège pour la publication quotidienne de ce journal, qui ne devait pas traiter de politique. Voltaire, qui touchait au

CRITIQUE ET JOURNAUX. 20i

terme de sa longue vie littéraire, avait salué la naissance de cette feuille en écrivant aux fondateurs : d Le plan de votre journal me paraît aussi sage que curieux ... Je ne doute pas qu'il n'ait beaucoup de succès. Je me compte déjà au nombre de vos souscripteurs. i> Une foule de personnes notables avaient suivi l'exemple de Voltaire, en envoyant leur souscription de 24 livres pour Paris et de 31 livres 4 sous pour la province. Le format de ce nouveau journal semblait trop exigu pour pouvoir contenir tout ce qu'il promettait à ses abonnés, qui devaient y trouver, outre les productions légères de l'esprit, telles que madrigaux, logogriphes, chansons, poésies légères, bons mots et anecdotes, l'annonce des livres nouveaux, les modes, le répertoire des spectacles, ce le récit des actions vertueuses dans tous les genres, y> le prix des fourrages et des comestibles, les observations météorologiques du jour, etc. Il eût fallu trois ou quatre feuilles d'impression în-4'', pour remplir les conditions de ce vaste programme. Ce n'est que plus tard que le Journal de Paris reçut des développements indispensables, et dès lors ses trois fondateurs réalisaient un bénéfice annuel de 100,000 livres. Il était le point de mire des attaques de tous les journaux privilégiés, qui réussirent à le faire suspendre deux ou trois fois, mais non à le faire supprimer. Les rédacteurs eurent besoin de toute leur adresse et de toute leur prudence pour résister à cette guerre sourde et déloyale, que dirigeait avec beaucoup de perfidie l'abbé Aubert, rédacteur des Petites- Affiches. Les auteurs du Journal de Paris ne résistèrent à tant d'ennemis intéressés, qu'en s'abstenant de toute allusion politique et en ne lâchant pas la bride à la criti(5[ue littéraire. La convocation des états généraux changea seule le caractère du journal, et lui permit d'inaugurer en France la presse politique.

Les journaux littéraires, dont l'abbé Prévost avait créé le premier' type dans son charmant recueil intitulé le Pour et le Contre (1733-40), ne fournirent jamais qu'une carrière restreinte et peu productive, et Marivaux lui-même avait échoué dans une tentative analogue. Cependant le Journal des darnes^ commencé par M°*** de Maisonneuve et continué par Dorât (1759-78), fut, pendant près de vingt ans, la gracieuse tribune de la littérature légère. D'autres feuilles périodiques, plus sé-

XVni* 8I8CLR. — IJETTRRR, 8CIKNCK8 ET ARTS. — Î6

rieuses, plus instructives, avaient eu des destinées moins brillantes, mais plus durables : le Journal encyclopédique^ que Pierre Rousseau imprimait à Liège et dont les principaux rédacteurs étaient en France , continua, sans interruption, de 1756 à 1780, et V Esprit desJoumavx^ qui avait commencé en 1772 et qui s'imprimait dans la même ville de Liège , vécut au delà du siècle qui l'avait vu naître. Les presses étrangères étaient plus libres que celles de France, et leurs journaux, littéraires ou politiques, piquaient davantage la curiosité. L! Observateur littéraire^ de Tabbé de la Porte, écrit avec tant de mesure et de goût n'eut que trois années d'existence (1758-61), à Paris, et le Conservateur^ de Bruix et Turben, un des meilleurs recueils de littérature rétrospective, mourut, en même temps, de l'indifférence du public.

A partir du milieu du XVIIP siècle, le journalisme non politique se multiplie sous toutes les formes, et chaque catégorie des connaissances humaines est représentée par un journal particulier ou par différents journaux. Il y en a pour la théologie, pour la médecine, pour le commerce, pour l'industrie, pour les arts, pour la jurisprudence; il y a même une Gazette du comestible. Clément, dans ses Cinq années littéraires^ qu'il publiait à la Haye (1748-52) ; Lebrun, dans la Renommée littéraire^ qui s'imprimait à Paris (1762-63), suivaient de loin, mais sans éclat , les errements de Fréron. La quantité de livres et de brochures que la librairie française mettait en lumière, rendit nécessaire la création des journaux de bibliographie ; les Annales typographiques (1758-62) furent suivies du Catalogue hebdoviadaire des livres nouveaux (1764-70). Les Nouvelles à la main n'étaient pas mortes avec j^jme ])Qu|)iet et Bachaumont; Pidansat de Mairobert et Moufle d'Angerville les avaient reprises, avec plus de réserve et de circonspection; mais , comme on ne trouvait plus dans leurs feuilles la malice et l'indiscrétion qui sont l'essence de ce genre de journal clandestin, Imbert, Metra et d'autres folliculaires firent imprimer à l'étranger ce qu'ils n'eussent point osé publier dans les gazettes manuscrites, et les beaux jours des colporteurs reparurent avec la Correspondance secrète de Neuwied. Les souverains et les princes étrangers ne se contentaient pas de cette source d'informations satiriques, ils avaient à leur

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solde des écrivains de grand talent, qui, comme Grîmiu, Diderot, la Harpe, etc., ne dédaignaient pas d'écrire des correspondances littéraires et critiques, pour l'arauseraent dee cours d'Allemagne et de Russie.

Maie déjà, si l'on s'intéressait encore aux choses de science, de litt-érature et d'art, les idées philosophiques et politiques, que les encyclopédistes avaient répandues, demandaient à se produire et à se

D'apita le portnlt de Qraae, gn-ti pu Salot-AuMn.

multipUer par la voie du journalisme. On ne se contentait plus d'aller lire, moyennant quelques sous,- à la porte des Tuileries ou dans les jardins du Palais-Royal et du Luxembourg, les gazettes de Hollande, d'Utrecht, de Cologne, d'Avignon, de Berne, de Francfort, toutes écrites en français et par des Français réfugiés; on voulait avoir, à Paris, une presse politique, dont la Gazette de France n'était qu'un pâle et imparfait simulacre. Le Courrier de r Europe, rédigé à Londres par Thévenot de Morande et le marquis de Pelleport , n'arrivait pas facilement en France. Linguet , l'impétueux, l'audacieux Linguet,

i'ut l'initiateur de cette presse politique, qui ne resta pas longtemps enveloppée des nuages de la théorie générale; a.\x Journal de politique et de littérature (1774-78), il fit succéder les Annales politiques {1778- 80), qu'il alla rédiger à Londres. Une lettre de cachet, qu'il eut l'irapruilence de venir affronter à Paris, le mena pour deux ans à la Bastille, mais c'en était fait de l'ordre public et du gouvernement monarchique. L'école de Jean-Jacques Rousseau avait engendré une race ardente de journalistes, impatiente de s'abattre sur le corps social pour le dévorer ou l'empoisonner, et à l'heure même où le tocsin de 1789 annonçait la prise de la Bastille, Marat, l'exécrable Marat, s'apprêtait à lancer le premier numéro de VAmi du peuple.

Et pHTlolfl KppUqUV

l'hilologie sacrée. — Patrologie. — Uagiograpbîe. — Hietoiie moiuietHiiie. — Histoire eccléakstiquc.

— Histoire littéraire. — Archéologia. — Numismatique. — Géographie. — Histoire héraldique. — Paléographie. — Diplomatique, — Linguistique. — Biographie. — Bibliographie. — Histoire générale.

— Histoire de Fmucc. — Reoueils, coUectionR, compilations hiitorJqne».

N peutdire avec raison que le XVIII* siècle, ce siècle si bruyant et si frivole, si mobile et si léger, a été le siècle de l'érudition par excellence , et que la France , qui avait en sous les yeux l'exemple antérieur de l'Italie, de la Hollande et de l'Allemagne, oh le nombre des savants ne cessait de s'accroître, s'était alors mise à la tête de l'Europe savante, par les immenses et magnifiques travaux de ses érudits. C'est à cette époque seulement que le mot érudition est entré dans la langue, pour signifier, selon le Dictionnaire de l'Acadéraie, « une grande étendue de savoir, une connaissance fort étendue dans les belles-lettres et dans toutes sortes de littératures, t qui faisaient l'objet permanent des préoccupations et des études de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce mot érudition ne s'employait

d'abord qu'au plurîel, dans le sens de notes ou remarques curieuses : « Il y a de belles éruditions dans ce livre ; ï> quant au mot éradit^ il se prenait souvent en mauvaise part , pour désigner un faux savant , un homme entêté de son érudition et fortement prévenu pour les anciens. On rectifia, on précisa le sens et la 'portée du mot, quand Térudition eut prouvé par ses œuvres combien elle était utile et respectable, en marchant résolument dans la voie que lui avaient ouverte les congrégations des Bénédictins de Saint- Vannes et de Saint-Maur.

Ces deux congrégations de moines lettrés et savants n'existaient que depuis le siècle précédent ; elles devaient, d'après leurs statuts, se consacrer à des œuvres d'érudition, surtout à la philologie sacrée; elles avaient, dans tous leurs couvents, de bonnes bibliothèques : la plus importante faisait partie de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, oîi les bénédictins avaient établi leur principal atelier de travail. Ils étaient dispensés, par leur règle, d'assister régulièrement à tous les offices, et ils pouvaient donner la plus grande partie de leur temps aux labeurs paléographiques et historiques, dont la communauté était spécialement chargée. Une intelligente division du travail permettait à chaque religieux de choisir et d'adopter l'occupation habituelle qui convenait le mieux à ses goûts et à ses aptitudes : les uns déchiffraient le texte des chartes et coUationnaient les manuscrits ; les autres faisaient les recherches nécessaires dans les imprimés de la bibliothèque. Ceux-ci rassemblaient et coordonnaient des matériaux ; ceux-là rédigeaient les narrations et les commentaires. Tous, sans rivalité, sans envie et sans orgueil, contribuaient à l'œuvre commune, dans le silence et le calme de la vie claustrale. C'est ainsi que s'écoulait l'existence de ces doctes religieux, qui poussaient l'abnégation personnelle jusqu'à omettre leurs noms sur leurs plus beaux ouvrages, et qui demandaient, en mourant, que leurs tombeaux fussent également anonymes. Ainsi, dans la cha* pelle de la Vierge, à Saint-Germain des Prés, on lisait sur une petite pierre carrée : XXVIl decembris 1707 ; c'était la sépulture de Mabillon ; et sur une autre pierre : XXI decembris 1741 ; c'était la tombe de Bernard de Montfaucon. Ces illustres vieillards avaient, pendant cinquante à soixante ans, travaillé, sans feu l'hiver, dans leur cellule, jeu-

nant et subissant toutes les privations que la règle de Saint-Benoît imposait aux simples moines. Quelles que fussent les misères du temps, le labeur ne se ralentissait pas à Saint-Germain des Prés, et durant les rudes épreuves de l'année 1712, où le pain même avait manqué, le P. Massuet écrivait sur le livre de l'abbaye : « Parmi tous ces troubles, ce monastère jouit toujours, grâce au Seigneur, d'une profonde paix ; on se contente de gémir de ce qu'on voit au dehors... Du reste,

DDTnaadaFèrsBéljot, dsdaBar.H

nos confrères s'appliquent toujours à l'étude avec autant de zèle que jamais, et tâchent de rendre service à l'Église par de bons et utiles ouvrages auxquels ils travaillent. i>

Ces ouvrages considérables correspondaient aux diverses branches de l'érudition, à l'histoire ecclésiastique, à l'histoire de France, à la paléographie, à la science des antiquités, aux belles-lettres. La congrégation de Saint-Maur faisait tous les frais préparatoires , et ces frais étaient énormes, des publications qu'elle entreprenait, avec le concours, il est vrai, des premiers libraires et imprimeurs de Paris ; elle ne tirait d'ail-

leurs aucun bénéfice de ces vastes entreprises, dans lesquelles on ne rétribuait même pas les collaborateurs, qui obtenaient seulement quelques dons de livres pour les bibliothèques de la communauté. Ce n'est qu'en 1766 que furent créées douze places de littérateurs à Saint-Germain des Prés et six autres aux Blancs-Manteaux, pour les religieux les plus distingués par leur savoir : chacun devait toucher annuellement une indemnité de 500 livres, et le supérieur était autorisé à dispenser ces littérateurs des offices secondaires de jour et de nuit, en accordant aux plus âgés et aux plus infirmes une chambre à part et du feu. ce II faut, disait à ce sujet le chapitre général assemblé à Saint-Germain des Prés , que la congrégation montre à TÉtat des hommes utiles dans tous les genres, et que leurs occupations, marquées au coin de Tamour de la patrie, apprennent aux Français qu'il est dans nos cloîtres d'autres Français estimables, qui, contents de peu , s'efforcent de servir la patrie par des travaux utiles à la nation. » L'histoire de la congrégation de Saint-Maur serait, en quelque sorte, l'histoire de l'érudition en France. Les prodigieux travaux de dom Mabillon, comme paléographe et comme historien, ne furent égalés que par ceux de Charles du Fresne, sieur du Cange (1610-88). Jean Mabillon, avec l'aide de plusieurs de ses confrères, et surtout de dom Luc d'Achery, avait recueilli et publié une multitude de chroniques et de documents inédits sur l'histoire du moyen âge : Spidlegium (13 volumes in-4*'), et Vetera Analecta (4 vol. in-8**) ; composé son admirable Traité de Diplomatique, de lie diplomatica lihn VI (1681, gr, in-fol.); rédigé les Annales de son ordre. Annales ordinis sancti Benedicti (ouvrage posthume, 1703-39, 6 vol. in-fol.); et réuni les Actes des saints du même ordre de Saint-Benoît (1668-1702, 9 vol. in-fol.); sans compter les nombreuses dissertations théologiques et historiques qu'il avait fait imprimer, et sans parler de sa coopération active à plusieurs éditions nouvelles des Pères de l'Eglise.

Jean Mabillon, qui avait occupé le premier rang par..â hij érudits de son siècle, fut glorieusement remplacé par dom Bernard de Montfaucon, dont l'érudition était aussi sûre, aussi abonde nie, plus étendue et plus variée encore, que celle de son illustre précurseur. Montfaucon, né

L'ÉBUPITION.

en 1655 au château de Soulage, appartenait à la plus havte noblesse du comté de Cominges ; il fut soldat, sou8 Turenne, avant d'être bénédictin, avant de s'enrôler ainsi dans le corps d'élite de l'érudition. Il fit pour les Pères grecs ce que Mabillon avait fait pour les Pères latine : non-seulement i! publia , avec le concours de plusieurs de ses collègues , d'excellentes éditions de saint Âthanase , de saint Jean Chry-

T\g. 7t. — FTODEkplce àa Xoucm IValM di (UplsmaHfw, pu dtoi nUglni bénMlctliu. (àdltion d* IIIO-U.)

sostome et d'Origène, mais encore deux amples recueils d'analectes et d'ouvrages grecs qu'il avait découverts dans les bibliothèques monastiques de la France et de l'Italie. II était paléographe, comme Mabillon, mais il s'attacha surtout à compléter le fameux traité de Diplomatique de son prédécesseur, au point de vue de la langue grecque, en mettant au jour sa Palœographia grœca (1708, in-fol.) et le Catalogue raisonné des manuscrits grecs légués à la bibliothèque de Saint-Germain des Prés par M. de Coislin, évêque de Metz. Ce grand helléniste, que son goût portait de préférence vers l'étude de l'archéologie, et qui avait créé le musée d'antiquités de son abbaye, travaillait, avec ses amis Charles de Lame, Martin Bouquet et Joseph Doussot, à rassembler

dans une vaste collection tout ce qu'on possédait alors de connaissances acquises en matière d'archéologie grecque, romaine, juive, gauloise, byzantine, etc. Cette collection, qui ne formait pas moins de dix volumes in-folio ornés de près de mille planches gravées, parut, en 1719, chez le libraire Delaulne, sous ce titre : U Antiquité expliquée et représentée en figures. L'Europe savante apprit avec une véritable émotion que ce beau livre venait d'être mis en vente; le succès fut tel que les dix-huit cents exemplaires de la première édition furent enlevés en moins de deux mois. Les gens du monde, les femmes elles-mêmes voulurent acheter et, qui plus est, lire ce volumineux répertoire archéologique, dont le texte, rédigé à la fois en latin et en français, dans Fesprit le plus libéral, offrait une lecture aussi instructive qu'intéressante. Le P. Montfaucon ajouta, en 1724, à son ouvrage, un Supplément en cinq volumes in-folio également accompagnés de figures. C'est à cette importante publication que le savant bénédictin dut l'honneur d'être nommé spontanément membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres. Un autre ouvrage d'archéologie, aussi remarquable, mais d'un autre genre, les Monuments de la Monarchie franqoise (Paris, Gandouin, 1729-1733, 5 vol. in-fol., avec plus de 300 planches), prouva que l'auteur s'était occupé de nos antiquités nationales avec autant de zèle que des antiquités grecques et romaines. Un pareil livre n'avait pas d'analogue dans aucune littérature et il fut accueilli, par toutes les classes de lecteurs, avec autant d'empressement que l'Antiquité expliquée. L'infatigable érudit se préparait à pubUer un Supplément en trois volumes, dont les matériaux étaient réunis, lorsqu'il fut surpris par la mort, au milieu de ses travaux incessants, sans avoir jamais été malade, à l'âge de quatre-vingt-six ans (21 décembre 1741).

C'est un spectacle touchant et consolateur à la fois que ces religieux qui se consacrent exclusivement à des œuvres d'érudition historique et littéraire, avec le dévouement désintéressé d'un devoir à remplir, et qui, parvenus à l'âge le plus avancé, sans rien changer à letir genre de vie réglée et frugale, ont encore la force de donner huit heures parjour à l'étude. Toute la congrégation de Saint-Maur participe collectivement aux nombreux et divers travaux qu'elle se décide à

entreprendre sous la direction personnelle des principaux éditeurs qui semblent les plus capables , et ces éditeurs, qui sont forcés de livrer leurs noms à la publicité comme garantie de la bonne exécution de rœuvre, ont peine à vaincre la modestie de leurs fidèles collaborateurs, qui voudraient rester inconnus. Le nombre des volumes qui sortent de cette pieuse et savante officine, dans le cours du XVIIP siècle, s'élève à plus de cent cinquante in-folio et de quatre-vingts in-4'', qui représentent toutes les faces de l'érudition moderne. Et combien d'ouvrages commencés, qui n'ont pas étié continués, qui n'ont jamais vu le jour ou n'ont pas même laissé de traces I Ainsi, dom Lièble avait passé toute sa vie à préparer un ouvrage sur la géographie des Gaules et de la France, et cet ouvrage, dont le manuscrit et les matériaux formaient cinquante volumes in-folio, a péri, le 21 août 1794, dans l'incendie de la bibliothèque de Saint-Germain des Prés. Mais, pour faire apprécier ce que les bénédictins de Saint-Maur se proposaient de faire dans l'intérêt de la science, il suffit de présenter ici le rapide aperçu de ce qu'ils ont fait dans un siècle que les philosophes ont appelé le siècle de V Encyclopédie. A l'heure même où. la Compagnie de Jésus confiait au P. Daniel et à quelques autres savants jésuites le soin d'écrire une nouvelle Histoire de France^ d'après les historiens et les documents originaux, la congrégation de Saint-Maur, pénétrée de cette idée, que les meilleurs documents de cette histoire encore ignorés, reposaient dans les archives des différentes provinces de France, avaient résolu de publier d'abord l'histoire de chacune de ces provinces. Une entreprise aussi colossale ne pouvait être menée à fin, même dans le cours d'un siècle : dom Legallois et dom Lobineau firent V Histoire de Bretagne (1707,2 vol. in-fol.) ; dom Morice et dom Taillandier eurent mission de la refaire plus complète sur un nouveau plan (1742-56,5 vol. in-fol.) ; dom Felibien et dom Lobineau firent V Histoire de Paris (1725, 5 vol. in-fol.) ; dom Calmet fit V Histoire de Lorraine (1745-57, 7 vol. in-fol.) ; dom Vaissette et dom de Vie, V Histoire du Languedoc (1730-45, 5 vol. in-fol.); dom Plancher et dom Merle, V Histoire de Bourgogne (1739-81, 4 vol. in-fol.). Les histoires de Picardie, de Touraine et de Champagne étaient prêtes à

voir le jour, quand la révolution de 1789 fit disparaître l'autonomie des provinces de la France. Les bénédictins se proposaient aussi d'écrire Fhistoire de leurs plus célèbres abbayes, mais ils se reprochèrent sans doute d'avoir cédé à un sentiment de vanité peu chrétien, et leur projet fut abandonné après V Histoire de Vàbhaye de Saint-Denis^ par Michel Felibien (1700) et V Histoire de Vabhaye de Saint- Germain des Prés^ par Bouillart (1724), deux belles histoires monastiques formant chacune un volume in-folio orné de plans et de figures.

Les nouvelles éditions des Pères de l'Église , grecs et latins, que les bénédictins continuaient à publier sur l'admirable modèle que Mabillon et Montfaucon leur avaient donné dans l'édition de saint Bernard et dans celle de saint Athanase, faisaient encore plus d'honneur à la congrégation qu'aux savants éditeurs Blampin, Garnier, Labat, Touttée et Maran , dont les noms se cachaient dans les préfaces des éditions de saint Augustin, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Cyrille, de saint Cyprien et de saint Justin. Les bénédictins étaient eux-mêmes leurs critiques les plus sévères, et ils aspiraient toujours à faire mieux que leurs devanciers. UArt de vérifier les dates , cet utile et précieux ouvrage commencé par dom Maur d' Antine et complété par Clémencet, ne formait, dans la première édition, qu'un gros volume in-é"" (1750); la seconde édition, augmentée par dom Durand, fournit un énorme in-folio (1770), et treize ans après, dom Clément était en mesure de faire paraître une troisième édition en trois volumes in-folio (Paris, Jombert, 1783-87), qui ne se fût pas bornée là, si la suppression de l'ordre de Saint-Benoît n'avait point interrompu les travaux du docte éditeur, qui mourut de chagrin en s'eflForçant de perfectionner son estimable ouvrage. Il avait, en outre, accepté la tâche délicate et difficile de continuer la grande Histoire littéraire de la France^ commencée en 1733 par dom Rivet, qui en rédigea les neuf premiers volumes in-é"", et qui avait eu pour continuateurs les PP. Taillandier et Clémencet, auxquels appartient seulement le tome X. Dom Clément, le travailleur le plus extraordinaire de son ordre, puisqu'il travaillait vingt heures par jour et ne dormait que deux heures par nuit, avait pu ajouter deux volumes (tomes XI et XII) à ce grand ouvrage, et ras-

L'ÉKUDITION.

sembler les nombreux clocuments dont l'Académie des inscriptions et

Ftg. n. — TastepteatHoiulederibbaycSkiiit-GuiiulB des Frte, tcUa qD'cOk était eacore bd XVI1< rïèclB.

1, BlblUiUitqi». B, ÉaaiÉÊ. t, ATUt-xmc.

Tto-iimile d'nne gTBTuie da ÏUUtoln de Salni-Ornuain Oa Prii, pw dam Bodillart, 1714, in-fol.

belles-lettres fit usage pour le continuer, vingt ans plus tard, sous sa propre responsabilité.

Les bénédictins jugèrent nécessaire de poursuivre les grandes publications d'analectes et de documents inédits, dues aux patientes recherches des PP. d'Achery, Mabillon, Ruinart, Montfaucon, etc. Dom Martène s'était voué à ce long et pénible travail, en s'associant à dom Ursin Durand, avec lequel il visita les bibliothèques bénédictines des couvents de France, pour recueillir les matériaux de plusieurs collections nouvelles. Dans rintervalle de trente-trois ans, il publia, de concert avec son fidèle collaborateur, un volume in-4** et quatorze volumes in-folio d'anciens textes: Veterum scripiorum et monumentorum Gollectîonova (1700, in-4^); Thésaurus novus anecdotorum {17 17^ 5 vol. in-fol.) ] Amplissima Collecfeb (1724-33, 9 vol. in-fol.). La Diplomatique de Mabillon, écrite en latin et publiée dans un format peu commode, ne semblait plus suffisante, malgré le Supplément que l'auteur y avait joint. Dom Toustain fut donc invité à la remanier, en l'écrivant en français et en la mettant au niveau de la science paléographique, qui avait agrandi considérablement son domaine. Toustain, secondé par son confrère Tassin, composa le Nouveau traité de Diplomatique (1750-65, 6 vol. in-4**), et les deux auteurs, par respect pour la mémoire de Mabillon, demandèrent à garder l'anonyme. La bibliographie savante était alors moins cultivée dans la congrégation de Saint-Maur que dans d'autres ordres religieux, notamment chez les oratoriens, où le P. Lelong achevait, à lui seul, en peu d'années, la, Bibliothèqice historique de la France (1719, in- fol.) et la Bihliotheca sacra (1723, 2 tomes in-fol.), et chez les Pères de la Doctrine chrétienne, où le P. Baizé rédigeait , seul aussi, le catalogue raisonné de la bibliothèque de son couvent, catalogue prodigieux d'érudition, qui forme vingt-deux volumes in-folio manuscrits. Le supérieur de la congrégation de Saint-Maur n'était pas exempt, quelle que fût la multiplicité de ses fonctions administratives, des travaux littéraires auxquels s'adonnaient les religieux de son ordre. Denis de Sainte- Marthe, qui fut élu supérieur général en 1720, ne discontinua donc pas, dans sa nouvelle position , la lourde tâche qu'il avait entreprise depuis plus de vingt ans, c'est-à-dire la refonte et la transformation complète du Gallia christiana (la France chrétienne), que deux illustres savants de sa famille, Louis et Scevole de Sainte-Marthe, avaient

achevé consciencieusement dans l'espace de vingt-cinq années, et dont la publication avait été faite, après eux , par les trois fils du dernier survivant des deux frères (1656, 4 vol. in-fol.). Ces trois éditeurs s'étaient aussitôt remis à l'œuvre, pour corriger, augmenter et perfectionner ce remarquable ouvrage , dans lequel le P. Lecointe, de l'Oratoire, prétendait avoir trouvé plus dé 7,000 fautes. Denis de Sainte- Marthe, tout en préparant avec Guillaume Bessin son édition des Œuvres de Grégoire le Grand (1705, 4 vol. in-fol.), avait repris et remanié le travail de ses ancêtres, de telle sorte qu'il put faire imprimer, à l'imprimerie royale, les trois premiers volumes de la nouvelle édition (1715-25), qui devait en avoir quinze ou seize, de format in-folio. Les PP. Thiroux, Hodin, Duclou, Brice, du Plessis, Taschereau et une vingtaine d'autres contribuèrent à la rédaction des volumes suivants, jusqu'au treizième, lequel ne fut terminé qu'en 1785. La révolution vint interrompre ce recueil incomparable, qui renferme l'histoire de tous les archevêchés et évêchés de France, de toutes les abbayes, de tous les prieurés, de tous les diocèses, et qui jette tant de jour sur la géographie et sur l'histoire civile du moyen âge. Un autre recueil, dont le premier volume seulement avait paru en 1777, avait été provisoirement suspendu, par la mort de l'auteur, dora CafBaux; mais, en 1780, les bénédictins ne jugèrent pas utile de mettre en lumière la suite de ce grand ouvrage, intitulé : Trésor généalogique^ extrait des titres anciens qui œncernent les maisons et familles de France.

L'estime générale que les immenses travaux de la congrégation de Saint-Maur avaient acquise, à juste titre, dans le monde savant, aurait dû mériter sans doute l'appui efificace et les encouragements que l'Etat promettait à tant d'auteurs moins dignes de sa bienveillance, à tant d'entreprises littéraires moins intéressantes et moins utiles sous tous les points de vue. Mais les bénédictins ne se montraient pas trop disposés à subir une direction, étrangère au but et aux idées de leur ordre. Les seules faveurs que leur accordât le gouvernement consistaient en quelques souscriptions, sur les fonds de la maison du roi, pour les ouvrages que la congrégation publiait chez différents libraires de Paris. L'assemblée du clergé, par bonheur, venait en aide, d'une manière

plus efficace, par des subventions spéciales et par des souscriptions plus abondantes, à ces opérations considérables de librairie. Denis de Sainte-Marthe, qui était de longue date en relation d'amitié avec le chancelier d' Aguesseau, avait pourtant obtenu que dorénavant les plus utiles publications des bénédictins seraient confiées aux presses de rimprimerie royale ; et cette décision du chancelier reçut un commencement d'exécution pour l'édition nouvelle du Gallia chrisUana. La nouvelle édition du Glossaire de la basse latinité, de du Gange, édition à laquelle travaillaient de concert tous les religieux de la congrégation de Saint-Maur, et dans laquelle cet incomparable répertoire de la philologie et de l'archéologie du moyen âge devait être plus que doublé, ne trouva pas facilement un libraire qui voulût participer aux dépenses d'une publication aussi considérable. Enfin Gharles Osmond, s'associant avec plusieurs libraires de sa famille, se chargea d'imprimer le nouveau Glossarium ad scnptores mediœ et infimœ latînitatis^ et le fit paraître en 1733-36, aux applaudissements de l'Europe savante; mais ce bel ouvrage, si nécessaire, composé de six volumes in-folio, se vendit moins promptement qu'on ne l'avait espéré, et le libraire-éditeur se désista d'en publier le Supplément, que dom Garpentier avait presque achevé, et qui ne fut imprimé qu'en 1765, chez le libraire le Breton (4 vol. in-fol.). La congrégation de Saint-Maur, que l'on voyait, à cette époque, manquer de fonds pour la continuation de ses impressions, ne les avait pourtant pas interrompues pendant la désastreuse année de 1712, où la plupart des imprimeurs de Paris avaient été obligés de fermer leurs ateliers et de renvoyer leurs ouvriers. G'est qu'en 1765 les ouvrages d'érudition volumineux, quel que fût leur mérite, devenaient d'une vente difficile en France, oh les esprits, détournés de toute étude sérieuse, se laissaient égarer dans un tourbillon de livres frivoles ou dangereux, que la littérature à la mode multipliait avec une effirayante activité. La plus grande , la plus belle entreprise que les bénédictins eurent le courage de tenter à leurs risques et périls, fut le grand Recueil des Historiens des Gaules et de la France^ que la congrégation de Saint- Maur avait confié à un de ses membres les plus distingués, dès l'année 1718, et dont le premier volume ne vit le jour qu'en 1738.

L'idée de refondre le prdcleux recueil {St'storùe Franccyrum scrtptores coœtanei, ab origine usgue ad Phib'ppi IV tempora), qu'André

Flg. M. — Fnmtfgploa da Olonarlum ad arlflrra mfàla rt (ivdiw laUnlIalti, de do Ciui|«, in-foHo <Mltlon d* 17H).

du Chesne avait publié (1636-49, 5 vol. in-fol.), appartenait à Colbert, qui avait acheté, dans cette intention, tous les matériaux

laissés par le premier éditeur. Le savant du Gange, que le ministre avait consulté à cet égard, était d'avis, au contraire, de continuer seulement la publication commencée par du Chesne, en Taméliorant et en la développant sur un plan analogue. Le projet ne fut repris qu'en 1717, par le chancelier d'Aguesseau, qui assembla chez lui un certain nombre d'érudits, parmi lesquels se trouvaient Denis de Sainte-Marthe et quelques-uns de ses religieux. L'abbé des Thuileries fut invité à faire un nouveau plan, pour le nouveau recueil que le chancelier se proposait de faire exécuter aux frais de l'État; et d'après ce plan, qui ne put être entièrement approuvé, le recueil n'eût pas formé moins de quarante à cinquante volumes in-folio, à la condition de réserver, pour un recueil séparé, les capitulaires, les chartes et les ordonnances des rois de France. Deux ou trois autres plans furent demandés et fournis : ils étaient moins ambitieux et plus pratiques. D'Aguesseau jeta les yeux sur dom Martène pour diriger l'entreprise, mais dom Martène se retira, en constatant qu'il ne serait pas libre et qu'il se heurterait à des obstacles de diverse nature ; il proposa lui-même de remettre les matériaux qu'il avait préparés au P. Lelong, qui consentait à se charger de l'entreprise avec ses confrères de l'Oratoire. Le P. Lelong étant venu à mourir, l'entreprise retourna de l'Oratoire à la congrégation de Saint-Maur, et Denis de Sainte-Marthe, qui était alors supérieur général de la congrégation, désigna dom Bouquet pour exécuter cette vaste entreprise, avec le concours de plusieurs de ses collègues. Dom Bouquet, né à Amiens (1685), avait été le principal collaborateur du P. Montfaucon, et il était devenu bibliothécaire de Saint-Germain des Prés. Le chancelier entendait conserver la haute main dans la direction supérieure du Recueil, qui devait être imprimé à l'imprimerie royale, comme les Ordonnances des rois de France de la troisième race^ qu'on en avait détachées et que le savant Eusèbe deLaurière avait déjà mises BOUS presse (1723). Les membres les plus capables de l'Académie des inscriptions et belles-lettres avaient donné leur avis, et Foncemagne avait rédigé un nouveau plan, d'après les observations de l'abbé Lebeuf, de Lancelot, de Secousse et de La Curne de Sainte-Pal aye. Ce plan adopté définitivement, dom Bouquet s'était mis à l'œuvre et avec tant d'ar-

deur, qu'au bout de six années il se trouvait en mesure de fafre imprimer les six premiers volumes du Recueil, qui auraient pu paraître en 1730, si le malheureux dom Bouquet n'avait pas eu l'imprudence de se compromettre gravement dans les affaires du jansénisme. Relégué d'abord avec six de ses collègues dans l'abbaye de Saint-Jean, à Laon, puis confiné au monastère d'Argenteuil, il ne put mettre la dernière main à son travail que dans le couvent des Blancs-Manteaux, où un ordre du roi, obtenu par de puissantes interventions, lui permit de se fixer : de 1738 à 1752, il ne publia pas moins de huit volumes in-folio, qui formaient à peine la cinquième partie de la vaste collection historique que les bénédictins avaient pris à tâche de mener à bonne fin ; mais déjà les libraires associés hésitaient à les suivre dans une opération aussi onéreuse, et s'ils n'y renonçaient pas tout à fait, ils en retardaient prudemment la continuation. Les deux frères Haudiquier se consacrèrent à l'achèvement des tomes IX et X ; le tome XI fut terminé à grand'peine par DD. Housseau, Précieux et Poirier, qui reconnurent leur insuffisance eu se faisant remplacer par dom Clément et dom Brial. Le premier avait plus de soixante-dix ans, mais le second était encore jeune et son ardeur au travail rivalisait avec celle de son infatigable collaborateur : les libraires seuls, découragés par le mauvais état delà librairie d'érudition, les empêchèrent de donner à la publication une marche plus régulière et plus rapide. Deux volumes, les tomes XII et XIII , furent seulement imprimés avant que les menaces de la Convention eussent fait considérer comme une œuvre suspecte et contre-révolutionnaire, toute œuvre historique relative au passé de la France monarchique. Les libraires , qui avaient fait paraître le tome XIII, craignirent d'être compromis et accusés de complicité royaliste : ils mirent au pilon toute l'édition de ce volume, pendant que les auteurs , Clément et Brial , étaient forcés de disparaître et de se cacher. Il appartenait à l'Académie des inscriptions et belleslettres de revendiquer, vingt-deux ans plus tard, la succession scientifique et littéraire des bénédictins et de poursuivre, d'abord avec l'aide du dernier bénédictin, dom Brial, l'œuvre nationale du Recueil des Historiens des Gavhs et de la France.

220 SCIENCES ET LETTKES.

La Compagnie de Jésus , qui se déclarait essentiellement cosmopolite, n'avait pas changé, depuis le milieu du XVIP siècle, le siège de la société des BoUandistes , attachés à la publication, unique au monde, des Acta Sanctorum (les Actes des Saints), qui s'imprimaient à Anvers et qui étaient parvenus au 6** tome de la série d'octobre, c'est-à-dire au 53® volume in-folio de la collection, lorsque ce volume, publié à Tongerloo en 1794, fut presque aussitôt détruit, sous les yeux des Pères boUandistes, que la révolution de France était allée trouver dans les Pays- Bas, pour arrêter la plus grande œuvre de l'érudition catholique. C'est peut-être le seul ouvrage dont les jésuites aient cru pouvoir attribuer l'honneur à leur Compagnie, qui a fait exécuter par ses membres tant d'admirables travaux. Ainsi, après deux éditions du Dzciùmnaîre universel de Furetière , que les PP. de Vitry et Souciet avaient modifié de fond en comble, en lui donnant le titre de Dictionnaire de Trévoux^ parce que ces éditions avaient été imprimées dans cette ville (1704, 3 vol. in-fol. ; 1721, 5 vol. in-foL), lés jésuites afi&rmèrent hautement que ce Dictionnaire de Trévoux n'était point leur ouvrage, et qu'ils n'y prenaient aucun intérêt. Le P. Hardouin, qui passait à bon droit pour le plus savant homme de son temps, avait été chargé, non par sa Compagnie, mais par l'assemblée du clergé de France, de publier une nouvelle collection des Conciles, plus complète que celle du P. Labbe, qui n'avait pas moins de dix-huit volumes in-folio. La collection, que le P. Hardouin avait préparée avec trop de précipitation peutêtre, parut en 1716 (15 vol. in-fol.), et devint aussitôt l'objet de vives critiques. La vente de l'ouvrage ayant été arrêtée, six docteurs de Sorbonne furent désignés pour examiner le travail du P. Hardouin : on exigea de nombreux cartons, avant d'autoriser la vente, mais la Compagnie m Jésus ne fut pas mise en cause. Le P. Hardouin était bien connu, d'ailleurs, par ses paradoxes et ses étranges systèmes. Sa vanité excessive le poussait à d'incroyables querelles avec tous les érudits contemporains, qui rendaient justice cependant à son érudition extraordinaire. Quand il donna, dans la grande collection des Classiques adusum DelpJiini^ une nouvelle édition de l'Histoire naturelle de Pline, avec un commentaire (1685, 5 vol. in-4*'), Huet, évêque d'A-

TABLEAU MANI/SCRIT COMl'CiSE FOUR L'EDUCATl

^-flON DKS ENFANTS DE FRANCE , SIGNE PIF.CHE

, ris VîT^niUfa

vranches, qui avait eu de fréquents débats littéraires avec lui, ne put s'empêcher de dire, au sujet de cette édition, que : « Le P. Hardouin avait fait en cinq ans un ouvrage que cinq auteurs des plus savants auraient été cinquante ans à faire, y> Un autre savant, dont les écrits sont encore plus volumineux et plus variés, dom Calmet, abbé de Senones, élevé chez les jésuites, mais admis dès Tâge de seize ans dans Tordre de Saint-Benoît, n'eut pas Toccasion d'entrer en lutte avec l'indomptable P. Hardouin ; il rencontra seulement un terrible adversaire dans le fougueux oratorien Richard Simon, qui passait pour être plus juif que chrétien. Dom Calmet était le plus doux, le plus in offensif et le plus naïf des savants de son temps. On s'étonne, en vérité, que la vie d'un homme, si longue et si solitaire qu'elle ait été, ait pu suffire pour composer un si grand nombre d'ouvrages. A ne citer que quatre des ouvrages de dom Calmet, deux d'histoire, deux de philologie et d'archéologie, l'imagination recule effrayée devant vingt-un volumes in-4° et treize in-folio : Y Histoire sainte de V Ancien et du Nouveau Testament (1737, ^ édit.) a quatre volumes in-i""; \ Histoire universelle sacrée et profane (1735-71), dix-sept volumes in-4*'; le Commentaire littéral sur tous les livres de V Ancien et du Nouveau Testament (1 729, 4® édit.) a vingtsix vol. in-4® ; le Dictionnaire historique de la Bible (1728, 3^^ édit.), quatre volumes in-folio. Il faudrait rappeler encore V Histoire de Lorraine^ en sept volumes in-folio, y compris hi, Bibliothèque de Lorraine. Dom Calmet n'eut pas même le temps de mettre au jour tout ce qu'il avait préparé pour l'impression, et l'on trouva dans son cabinet, après sa mort, les manuscrits de dix ou douze ouvrages inédits, que l'imprimeur attendait. Puisque la liste des ouvrages d'un seul érudit de la congrégation de Saint- Vannes ne tiendrait pas dans plusieurs pages, on peut se demander si un volume entier suffirait pour enregistrer tous les livres d'érudition que les ordres religieux ont produits au XVIIP siècle. La mission de Pékin, qui comptait dans ses rangs des savants de premier ordre, tels que les PP. Gaubil, Perrenin, Amyot, avait rassemblé, à elle seule, assez de mémoires sur l'histoire, la langue, la géographie, les mœurs de la Chine, pour en former un recueil dix fois plus étendu que l'Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert. C'est seulement après l'expulsion

des jésuites, que deux membres de FAcadémie des inscriptions et belles-lettres, le Batteux et Bréquîgny, furent chargés de faire un choix parmi les travaux des missionnaires de Pékin, et publièrent les Mémoires œncernant V histoire^ les sciences^ les arts^ les mœurs et les usages des Chinois (1776-91, 15 vol. in-4*'), oîi ils ne manquèrent pas de faire entrer le fameux Traité de la chronologie chinoise^ par le P. Gaubil. L'Académie des inscriptions et belles-lettres, depuis sa reconstitution en 1701 , était devenue le foyer le plus actif et le plus lumineux de l'érudition en France. Les savants qui avaient formé la petite Académie des médailles et des devises semblaient avoir fini leur tâche quand V Histoire de Louis XIV par les médailles eut été mise sous presse. L'abbé Bignon leur conseilla de donner carrière à leurs goûts et à leurs aptitudes, en se créant une série d'occupations qui pussent remplir leurs séances bi-hebdomad aires. Le règlement qu'ils reçurent du roi à cette époque invita l'Académie, non-seulement à composer des médailles sur les principaux événements de l'histoire contemporaine, mais encore à travailler à la description de toutes les antiquités et monuments de France ; les académiciens devaient donc apporter, à tour de rôle, dans chaque assemblée, quelques écrits de leur composition. Ces écrits s'étaient accumulés en si grand nombre dans les mains du secrétaire de l'Académie au bout de dix-sept ans, que l'idée de les publier, soit in ex-

tenso^ soit par extraits, se présenta d'autant plus naturellement à l'esprit des académiciens, que T Académie des sciences publiait chaque année un volume de mémoires depuis son renouvellement en 1701. On disposa sur-le-champ les matériaux des deux premiers volumes, qui pouvaient renfermer soixante mémoires donnés en entier et quatre-vingts présentés par extraits, avec l'histoire annuelle de l'Académie et les éloges des académiciens décédés dans l'année. Ces deux volumes in-4®, imprimés à l'imprimerie royale, furent publiés, en 1717, sous ce titre : Histoire et Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres. La publication de ce grand recueil continua, dans la même forme, jusqu'à la suppression de l'Académie en 1793. A ce moment-là, quarante-six volumes avaient été imprimés successivement avec des tables des matières, et les quatre derniers tomes de la collection ne parurent que seize ans plus

LERUDITION.

tard. Ce recueil, le plus beau monument de l'érudition française, réunit daus un admirable ensemble toutes les branches de la science historique. C'est là qu'il faut chercher tout ce que les deux plus illustres savants du XVIIl' siècle, Fréret et Foncemague, ont voulu conserver des travaux gigantesques qu'ils avaient préparés sur les sujets les plus variés d'histoire et d'archéologie. Les quinze cents mémoires qui com-

Flg. SI. — L'flUloln.lIguniilJésoriqiiF.

posent le recueil, et dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, font souvent reparaître les noms de Boivin, de Massieu, de Mongault, de Valois, de Montfaucon, de Lebeau, pour les antiquités grecques et romaines ; les noms des deux Fourmont, de Banier, de Guignes, d'Anquetil-Duperron, pour les antiquités juives et orientales; les noms de Baudelot, de Boze, de Vaillant, de Galland, de Barthélémy, pour la numismatique ; les noms de Bréquigny, de Moreau de Mautour, de Bonamy, de Lebeuf , de Schœpflin, pour les antiquités nationales ; les noms de Ver-

224 sciencp:s et lettres.

tôt, de Mabillon, de Secousse, de La Curne de Sainte-Palaye, de Sallier, de Caylus, pour l'histoire de France et Tancienne littérature française.

Avant de passer en revue les meilleurs ouvrages historiques , ceux qui ont eu le plus de succès et d'autorité pendant le XVIIP siècle, un des siècles les plus féconds en historiens, il est indispensable de mentionner rapidement quelques vastes ouvrages d'érudition que ce grand siècle s'honore d'avoir produits, et qui, la plupart, eurent pour auteurs des membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Malheureusement plusieurs de ces ouvrages sont restés manuscrits ou même sont aujourd'hui perdus. Ainsi une bonne part des documents généalogiques recueillis dans l'intérêt de l'histoire des familles nobles de France ont disparu pendant la révolution. Le P. Anselme de Sainte- Marie, un des plus savants héraldistes du XVIP siècle, était mort en 1694, sans avoir pu achever une édition très-augmentée de ^n Histoire généalogique et chronologique de France. Cette édition parut en 1712, continuée par un magistrat de ses amis. Honoré la Caille du Fourny; mais, les PP. Ange de Sainte-Rosalie et Simplicien, tous deux augustins déchaussés, qui avaient travaillé avec le P. Anselme, perfectionnèrent son ouvrage et lui donnèrent le développement de neuf volumes in-folio, qui furent imprimés, de 1726 à 1733, parla Compagnie des libraires associés. La Bibliothèque historique de la France^ du P. Lelong, que Tauteur n'avait pas eu le temps de corriger et de compléter dans une seconde édition, fut portée à cinq volumes in-folio , dans une édition nouvelle, que le président Fevret de Fontette avait prise sous sa direction et qui fut publiée, dans l'espace de dix ans (1768-78) , avec des tables très-amples et très-bien rédigées. Un autre ouvrage de bibliographie, non moins utile et qui eût été beaucoup plus considérable, sortit de l'imprimerie royale en 1739, et s'annonça comme devant être totalement achevé en dix ou quinze ans. C'était le Catalogue des manuscrits et des livres imprimés de la bibliothèque du roi : la première partie, rédigée par Anicet Mellot, comprenant les manuscrits grecs et latins, forma quatre vol. in-folio (1739-44) ; la seconde partie , consacrée aux imprimés et rédigée par Sallier, Boudot, Capperonnier , etc., fut interrompue en 1750, après la publication de six volumes in-folio

coutenaut la théologie, les belles-lettres et le premier tome de la jurisprudence. L'abbé Sallier, n'eut pus mêuie le courage de mettre au jour le second tome , qui n'a jamais été fini , car le savant conservateur de la bibliothèque du roi s'était arrêté, découragé, devant les critiques minutieuses et peu bienveillantes de son ennemi, l'abbé Saas. La bibliographie avait beaucoup d'adeptes aussi érudits que passionnés, mais ils ne s'aventuraient pas, de crainte de critiques, à faire des publications de

Pig. M. — Vat BlbUothèqD»; compogltlon ilUgoriqiw.

longue haleine : ils n'imprimaient guère que de courtes dissertations bibliographiques , tirées à petit nombre. L'irascible hibliognoste (comme il s'intitulait, lui-même), l'abbé Rive, ne faisait pas autre chose, quoiqu'il eût promis de donner d'autres témoignages de son prodigieux savoir, un peu indigeste , il est vrai, qui semblait devoir être trop à l'étroit dans les limites d'une vingtaine de volumes in-4°. Il était alors bibliothécaire du duc de la Valtière, et il se proposait toujours de faire la description ralsonnée de tous les livres que renfermait l'incomparable dépôt confié à sa garde. Ce fut un simple libraire, François Debure, qui fit moins de bruit et plus de besogne dans la science des livres : sa Bibliographie instructive, ou Traité de la connaissance des livres rares et singuliers (1763-68, 7 vol. in-S") fut considérée, à bon droit, comme un des répertoires les plus exacts et les plus utiles, que les amateurs de livres pussent consulter : il n'avait fallu à l'au-

teur que de la patience et du discernement pour exécuter cette bonne compilation , que les attaques réitérées du terrible abbé Saas n'empêchèrent pas de réussir.

L'archéologie, comme la bibliographie, procédait plus volontiers par des mémoires sur des sujets spéciaux, que par de grands ouvrages qui embrassaient toute une catégorie de la science. Ces ouvrages, d'ailleurs, ne pouvaient pas être comparés à celui du P. Montfaucon, V Antiquité expliquée. Le comte de Caylus fut le seul qui publia, à ses frais, un recueil analogue , quoique beaucoup moins important : Recueil â! antiquités égyptiennes^ éti^usques^ grecques et romaines (1752-67), sept volumes in-4°, accompagnés de 724 planches gravées. Le dernier volume ne parut qu'après sa mort. Un de ses élèves, la Sauvagère, publia, en 1770, un Recueil d'antiquités dans les Gaules^ qu'on peut ajouter, comme une suite intéressante, à l'ouvrage de Caylus. Ce généreux archéologue avait projeté deux ou trois ouvrages sur les médailles et sur les pierres gravées : il en avait fait même les planches , mais ses revenus ne suffisaient pas à de pareils sacrifices, que justifiait à ses yeux son amour pour l'archéologie et les beaux-arts ; il se serait ruiné complètement, s'il eût entrepris d'autres publications sur le modèle du Recueil de peintures antiques (1757, in- fol.), dans lequel il avait fait exécuter 33 planches en couleurs, d'après les dessins de Pietro 8ante Bartoli. Ce bel ouvrage, dont chaque exemplaire coûtait 1,500 livres, ne fut tiré qu'à trente exemplaires, sur lesquels l'éditeur en donna plus de la moitié. Cette libéralité n'était pas rare chez les érudits qui possédaient une fortune patrimoniale, et l'on peut remarquer que ces érudits, qui appartenaient généralement à la noblesse, croyaient s'anoblir davantage en se consacrant aux lettres et aux arts. La Curné de Sainte-Palaye (né en 1697) avait été riche, mais dans le cours de sa longue carrière, il épuisa toutes ses ressources à faire des Voyages en Italie, à payer des secrétaires et des copistes, à acquérir des manuscrits et des livres. Il employa sa vie à rassembler des matériaux, à les coordonner, à les mettre en état d'être publiés , mais il ne publia que des Mémoires sur V ancienne chevalerie^ outre le plan de son Glossaire de V ancienne langue française (1756, in-4°). Ce glossaire, qu'on

L'ÉBDDITION.

disait prêt à paraître vers cette époque, aurait formé dix à douze volumes in-folio. Sainte-Palaye mourut octogénaire, en confiant à son secrétaire Moucliet le soin de faire paraître ce grand ouvrage , dont le manuscrit fut acheté pour la bibliothèque du roi : le tome 1" était sous

l'aprË» un portrait pubi

presse à l'imprimerie royale, quand la. république en suspendit l'impression. Outre ce fameux glossaire, Sainte-Palaye avait fait un Dictionnaire des antiquités /ranqaùes, en quarante volumes in-folio , un dépouillement biographique et littéraire do tous les livres antérieurs au XVII' siècle, en vingt-quatre volumes in-folio, et une collection des

Troubadours, en vingt-trois volumes in-folio. Rien de ces immenses travaux ne fut mis au jour, du moins par Fauteur qui les avait préparés pendant plus de soixante ans. Un philologue plus universel et aussi passionné, Court de Gebelin , qui avait fait des recherches très-étendues et très-approfondies sur les langues de l'antiquité, et qui croyait avoir retrouvé le germe de la langue primitive des hommes, entreprit Timpression d'un ouvrage, aussi savant que bizarre, qui ne devait pas former moins de quinze à vingt volumes in-4:° : Le Monde primiUf^ analysé et comparé avec le Monde moderne (1773-83); mais il mourut, à moitié ruiné, après Timpression du neuvième volume.

Les libraires de Paris, à partir du milieu du siècle, se refusaient ordi-. nairement à entreprendre des publications de cette étendue, lors même que les dépenses paraissaient devoir être couvertes par le produit des souscriptions. Tout ouvrage volumineux qui restait longtemps en cours de publication, perdait à la fin une partie de ses souscripteurs. Il fallait donc, pour être sûr d'un succès de vente, que l'ouvrage parût complet, quel que fût son prix, quel que fût le nombre des volumes. La nouvelle édition et la dernière du grand Dictionnaire-Mstoriqiie de Moreri , formant dix gros in-folio , fut mise en vente, par les libraires associés, en 1759, et, deux ans après, les éditeurs étaient en pourparlers au sujet d'une édition, encore augmentée, qui ne parut jamais. A cette époque même, l'abbé d'Expilly faisait paraître le premier volume de ^o\\ Dictionnaire géographique^ historique et politique des Gaules (1762-70), annoncé en cinq ou six volumes in-folio. Le succès de l'opération était garanti par un nombre suffisant de souscripteurs ; et l'ouvrage fut accueilli avec de grands éloges mais les souscripteurs l'abandonnèrent après l'apparition tardive du sixième volume, et il demeura inachevé, malgré son mérite et son utilité réelle. Au reste, à cette époque, les librairies étrangères, surtout celles de la Hollande, qui desservaient toute l'Europe' savante depuis le commencement du siècle, n'auraient plus osé entreprendre de publiera leurs frais, le Dictionnaire géographique^ de Bruzen de la Martinière (1726, 10 vol. in-fol.), qui fut pourtant réimprimé à Paris, en six volumes in-folio (1768) ; les Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du

monde (1723-36, 10 vol. in-foL, avec 266 figures de Bernard Picart); et surtout le célèbre Corps universel diplomatique du droit des gens^ parDumont, Rousset et autres (1726-39, 30 vol. in-fol.)

Le goût, la préférence du XVIIP siècle pour les œuvres historiques, s'étaient affirmés par Tinnombrable quantité de livres d'histoire qui furent écrits et publiés en France depuis 1700 jusqu'en 1 789. Le savant abbé Lenglet du Fresnoy calculait, en 1713, qu'on avait imprimé déjà plus de 30,000 volumes in-folio sur l'histoire, tant générale que particulière; et, pour ne pas épouvanter ceux qui voudraient savoir l'histoire, il leur proposait un plan de lecture qui n'exigerait pas moins de dix ans et demi, à raison de dix heures emi)loyées à lire chaque jour, pour apprendre ce qui lui semblait nécessaire. C'est dans un but analogue que Louis EUies Dupin (mort en 1719) avait analysé, tlans les soixante-un volumes in-8** de sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques^ les deux ou trois mille in-folio grecs et latins qu'il s'était imposé la tâche de lire et de dépouiller, pour l'usage des lecteurs plus superficiels. Mais tout le monde lisait, et lisait beaucoup, en ce temps-là : les érudits avaient donc jugé utile de donner d'amples proportions aux œuvres historiques. Les PP. Catrou et Rouillé écrivirent, en vingt-un volumes in-é"*, une Histoire romaine (1725-48), qui ne va pas même à la fin du règne de Néron ; l'abbé Fleury, précepteur des Enfants de France et confesseur de Louis XV, commença trop tard à rédiger son admirable Histoire ecclésiastique^ dont le P"* volume, în-4% parut eu 169*1 ; mais il n'en put achever que vingt volumes, et l'ouvrage fut continué par le P. Fabre, qui ne s'arrêta qu'au tome 36. L'abbé Rollin, qui devint recteur de l'Université, rédigea une Histoire ancienne (1730-38, 12 vol. in-12), dans un style aussi pur et aussi élégant que celui de l'abbé Fleury, et entreprit ensuite une Histoire romaine^ à laquelle son élève Crevier ajouta une Histoire des empereiirs (1738-49, 16 vol. in-12); Y Histoire du Bas-Empire^ plus volumineuse encore que les ouvrages précédents (1756-1811, 27 vol. in-12), fut écrite avec moins de critique et de talent par un autre professeur d'éloquence, Charles Lebeau.

L'érudition dans l'histoire n'était appréciée ou même tolérée qu'au-

tant qu'elle s'alliait à Tesprit de saine critique et au talent d'écrire. Tout érudit qui n'était pas un écrivain restait, peu connu sinon dédaigné, dans la sphère des académies. La préoccupation de plusieurs érudits avait été de composer une nouvelle Histoire de France^ celle de Mézeray étant bien vieillie, quoique écrite en bon style cornélien, et fort insuffisante pour les commencements de la monarchie. Le P. Daniel fit, à cet égard, des recherches très-approfondies et trèscomplètes; son Histoire de France^ en trois volumes in-folio (1713), fut jugée sans doute très-bonne dans toute la partie qui précède le XVP siècle, mais, en revanche, très-mal écrite et assez ennuyeuse. L'abbé Legendre, moins savant, moins consciencieux que le P. Daniel, écrivit également une -Hi'stoVe de France^ en trois volumes in-folio (1718), et se fit lire davantage, parce que son livre était mieux écrit. Mais les premiers ouvrages d'histoire publiés par Voltaire, son Siècle de Louis XI Vj son Essai sur lesmœurs^ avaient changé tout à coup le goût du public. Ce fut pour répondre à ce goût que l'abbé Velly entreprit de retracer, d'une manière plus vivante et plus pittoresque, les annales de la monarchie française. Dès que parut son premier volume (1765), cette Histoire de France fit oublier toutes les autres; à partir du neuvième volume jusqu'au quatorzième, son continuateur Villaret se distingua par des qualités do style plus brillantes encore, et l'ouvrage, toujours bien accueilli par les gens du monde, trouva un continuateur plus érudit, mais moins bon écrivain, dans J.-J. Garnier, professeur au collège de France, qui n'alla pas plus loin que le règne de" Charles IX. Il eut fallu encore une quarantaine de volumes pour achever cette Histoire, qui s'arrête au trentième ! Cependant le Nouvel Abrégé chronologique de V histoire de France (17-44), du président Hénault, avait obtenu tant de succès, grâce aux éloges exagérés de Voltaire, que la mode multiplia ces abrégés chronologiques au point de faire tort à la bonne histoire narrative et littéraire.

Voltaire conservait toujours le premier rang en histoire, aussi bien que dans tous les genres de littérature qu'il avait abordés, avec son merveilleux esprit, avec sa haute intelligence, avec son excellent style, qui convenait si bien à des œuvres historiques, souvent un peu légères,

mais finement pensées et vivement écrites. Ces esquisses rapides, où le pinceau de l'auteur a des touches exquises et des couleurs ineffaçables, étaient sans doute inférieures, en les comparant à Y Esprit des lois , de Montesquieu, ce chef-d'œuvre de philosophie, d'érudition et de grand style ; à VEssa^isur la (jrandeur et la décadence des JRomains, du même

Fis. U. — ËpboâD de YUUairt Je Charla XII, pu TolUln, Um VIII ; d-spr^ Uorom,

auteur; aux éloquents écrits de l'abbé Vertot; au beau Voyage du jeune Anacharsis (1788), de l'abbé Barthélémy. Les ouvrages historiques de Voltaire, VHistoîre de Charles A7/{1731), le Siècle de Louis XIV (1752), l'Essai sur les mœurs (1756), VHistoire de Russie sous Pierre /"■ (1759), furent reçus avec enthousiasme et seront toujours

SCIENCES ET LETTBE8.

lus, admirés, malgré leurs défauts, qui tienDent à l'inexorable partialité de l'auteur, et surtout à l'abus de ses opinions irréligieuses ou philosophiques, avec lesquelles il n'approfondit rien et critique tout à l'aventure , selon son caprice ou sa passion du moment. « Voltaire, a dit Montesquieu, n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines, qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. » Qu'aurait dit, qu'aurait pensé Montesquieu, s'il eût vécu vingt-cinq ans plus tard, en lisant les déclamations vides et pompeuses de Diderot, dans l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron (1779), ou celles de l'abbé Raynal, dans l'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes (1770)?

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