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CHAPITRE CINQUIEME

L’ARMÉE ET LA MARINE

L’armée à la fin du règne de Louis XIV. — Tentatives de réformes par le régent. — Composition de l’armée. — La maison du roi; l’infanterie; la cavalerie; les milices. — La manœuvre, l’armement et l’uniforme. — Le racolage. — L’artillerie. — La marine. — Revers maritimes. — Réformes du duc de Choiseul. — Louis XIV et les ministres réformateurs : de Muy, de Saint-Germain, de Ségur. — Renaissance de la marine. — Nouveaux revers. — L’armée en 1789.

es quinze dernières années du règne de Louis XIV avaient vu plusieurs fois se renouveler, en grande partie, les armées françaises, qui soutenaient la guerre en Italie, en Espagne, en Flandre et en Allemagne, avec une alternative presque égale de succès et de revers. Ces armées, peu nombreuses et disséminées sur des points de l’Europe plus ou moins éloignés des frontières de la France, étaient ordinairement bonnes et solides, quoique composées d’éléments hétérogènes et souvent incohérents ; le soldat, quelle que fût son origine, devenait brave et dévoué dès qu’il était enrégimenté sous les lois de la discipline. « Je ne connais plus la nation que dans le soldat; sa valeur est infinie! )) écrivait le maréchal de Villars, en avril 1703, au ministre de la guerre Chamillard.

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Mais ce n’était pas sans peine que le général en chef parvenait à discipliner les recrues, qu’on lui envoyait de Paris et des provinces, pour remplir les cadres de ses régiments, décimés par les combats, les maladies et la désertion : parmi ces recrues, il y avait bien des mauvais sujets, bien des fainéants, qui ne se soumettaient pas volontiers à la règle militaire, en temps de guerre, surtout dans un pays ennemi. « Il faut,

Fig. 02. — Types de Soldats; d'après AVatteau.

sire, écrivait encore Villars au roi en cette même année 1703, que je discipline une armée, dont le libertinage fait fuir les peuples et nous fait manquer de tout. Grâce à Dieu, je regagne tous les jours quelque chose sur le soldat, et je commence à les apprivoiser avec les paysans; mais l’officier n’est point accoutumé au service régulier. ))

Les mauvais officiers furent, en effet, la cause immédiate de tous les désastres qui compromirent l’armée pendant les campagnes de la fin du règne de Louis XIV. Ces officiers, appartenant la plupart à la noblesse, n’étaient pas moins braves que leurs soldats, mais leur ignorance, leur légèreté et leur orgueil paralysaient sans cesse l’action la plus énergique de leurs troupes. Ils manquaient absolument d’instruction et d’expérience : ils n’étaient bons qu’à payer de leur personne dans une bataille. En 1701 et 1702, on avait créé 157 régiments nouveaux d’infanterie, formés à la hâte avec des miliciens volontaires et des enrôlés à prix d’argent : il

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fallut donc, pour les nouveaux régiments, trouver sur-le-champ plus de 7,000 officiers. Quant à ces régiments, qui devenaient la propriété mobilière de leurs colonels, moyennant le versement d’une somme fixe dans les caisses de l’État, on peut être édifié sur le mode de leur formation, par cet aveu du lieutenant-colonel de l’un d’eux : « Parmi les gens

Fig. ü3. — Types de Soldats ; d'après Watteau.

qui ont levé des régiments, il y a eu des aventuriers sans nom et sans expérience, qui se faisaient ainsi une position, qui volaient le roi, et leurs officiers, et leurs soldats ! »

On comprend que Louis XIV se soit empressé de diminuer considérablement son armée, après la signature du traité de Rastadt (6 mars 1714), qui lui donnait la paix, une paix définitive et complète, et qui lui permettait de finir son règne par une année de calme et de repos. Des 274 régiments d’infanterie qu’on avait vu figurer avec des succès divers dans la fatale guerre de la succession d’Espagne, depuis 1701 jusqu’en 1714, on n’en conserva que 101, y compris les deux régiments des gardes. Le roi mourut au moment où il songeait sérieusement à réorganiser ses armées, et déjà il avait fixé à un taux normal la valeur vénale des régiments, qui se vendaient à des prix excessifs, que la concurrence des acquéreurs nobles menaçait de porter encore plus haut, avec la cer-

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titude cl’une longue paix : « Cette vénalité de l’unique porte par laquelle on puisse arriver aux grades supérieurs, disait alors Saint-Simon, est une grande plaie dans le militaire et arrête bien des gens qui seraient d’excellents sujets. C’est une gangrène qui ronge depuis longtemps tous les ordres et toutes les parties de l’Etat. )>

Les bons généraux n’avaient pourtant pas fait défaut à nos armées durant les dernières guerres du règne de Louis XIV : le duc de Vendôme, le maréchal de Catinat et le maréchal de Villars, qui remportèrent plus d’une victoire, surent tirer parti des forces, toujours insuffisantes et souvent bien faibles, qu’ils avaient à leur disposition ; ils formèrent, à leur école, un assez grand nombre d’officiers, mais ils firent surtout des soldats admirables, en leur donnant l’exemple de la bravoure. Villars, qui faisait à ses soldats l’honneur de les consulter dans certains faits de guerre, n’hésitait pas à mettre pied à terre et à s’élancer, l’épée à la main, en tête des compagnies de grenadiers : (( Quoi! messieurs, disait-il aux officiers généraux qui l’entouraient troublés et indécis, il faut que moi, maréchal de France, pour vous ébranler, je marche le premier? Marchons donc! »

Le régent, Philippe d’Orléans, qui n’avait garde de vouloir pousser la France à recommencer les guerres interminables du règne précédent, s’occupa néanmoins d’améliorer l’état matériel des armées de terre et de mer. Il fit décider, par le conseil de régence, que l’habillement et l’armement du soldat seraient fournis, d’une manière uniforme et régulière, par les intendances de l’extraordinaire des guerres, et ce fut là une sérieuse économie. La solde du soldat avait été régularisée en même temps et taxée à six sous dix deniers par jour, ce qui ferait aujourd’hui plus d’un franc cinquante centimes, selon le cours actuel de la monnaie. On supprima, en outre, beaucoup d’officiers inutiles, en réduisant le nombre des compagnies dans chaque bataillon.

Les deux principales innovations qui témoignaient de la sollicitude de Philippe d’Orléans pour le bien-être du soldat et pour la défense. du territoire, furent l’organisation administrative des milices provinciales, réparties en bataillons correspondant aux 121 régiments d’infanterie, et le casernement des troupes dans les villes de garnison. Jusqu’à la ré-

Marche d’infanterie, d’après Watteau.

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gence, les troupes étaient logées chez l’habitant, excepté dans les places fortes, et la population des villes et des campagnes ne supportait pas sans gémir cette charge oppressive, sans cesse réitérée. Louis XIV avait bien fait construire, dans les faubourgs de Paris, des casernes pour les gardes françaises et les gardes suisses, mais à peine étaient-elles achevées au bout de vingt-cinq ans. Le conseil de la guerre prescrivit alors la construction de casernes analogues, dans toutes les villes dont les municipalités voudraient faire les frais de cette construction, qui déchargerait à l’avenir les habitants du logement des troupes, par maison et par feu. On vit aussitôt s’élever, de tous côtés, par les soins de l’Etat, les casernes régimentaires, dont le soldat était impatient de prendre possession et qui furent nommées, par lui, les palais de l'armée.

Le régent n’avait pas réussi, néanmoins, à réaliser ses grands et généreux projets pour la réorganisation de l’armée et de la marine. Son gouvernement, où la faveur et l’intrigue exerçaient tant d’influence, ne recueillit pas le fruit des réformes intelligentes qu’il avait tentées. Saint-Simon fait une triste peinture de la situation morale et matérielle des corps militaires, à la mort du duc d’Orléans, en 1723 : « Le militaire, étouffe sans choix par des gens de tout grade et par la prodigalité des croix de Saint-Louis, jetées à toutes mains et trop souvent achetées des bureaux et des femmes, ainsi que les avancements en grades, était outré de l’économie extrême qui le réduisait à la dernière misère, et de l’exacte sévérité d’une pédanterie qui le tenait en un véritable esclavage. L’augmentation de la solde n’avait pas fait la moindre impression, ni sur le soldat, ni sur le cavalier, par l’extrême cherté de toutes choses les plus communes et les plus indispensables à la vie ; de manière que cette partie de l’Etat, si importante, si répandue, si nombreuse, plus que jamais tourmentée et réduite sous la servitude des bureaux et de tant d’autres gens ou méprisables ou peu estimables, ne put que se trouver soulagée par l’espérance du changement qui pourrait alléger son joug, et donner plus de lien à l’ordre du service et plus d’égards au mérite et aux services. Le corps de la marine, tombé comme en désuétude et dans l’oubli, ne pouvait qu’être outré de cet anéantissement et se réjouir de tout changement, quel qu’il pût être. »

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La composition des troupes de terre était à peu près la même, en ce temps-là, qu’à la fin du règne de Louis XIV. Ces troupes comprenaient la maison du roi, la gendarmerie, la cavalerie, l’infanterie française et étrangère et les milices du royaume, qui représentaient la réserve ou l’ancien arrière-ban.

On nommait toujours maison du roi les belles compagnies d’élite, à cheval et à pied, qui depuis 1671 formaient la garde ordinaire du roi. Outre les cent-suisses, les gardes de la porte, et les gardes de la prévôté de l’hôtel, qualifiés d q gardes du dedans du Louvre et chargés d’un service spécial dans l’intérieur du palais, il y avait quatre compagnies de gardes du corps : la première compagnie, écossaise, et les trois autres, françaises. Les gardes du dehors du Louvre , qui composaient la garde du roi, se divisaient en quatre catégories : la compagnie des gendarmes de la garde, la compagnie des chevau-légers, les deux autres compagnies des mousquetaires, et les deux régiments des gardes françaises et suisses.

Fig. 64. — Colonel général des Gardes Françaises Fig. 65. — Colonel général des Suisses et Grisons

(duc du Châtelet; en 1788). (comte d’Artois; 1771 ).

Le roi était nominativement capitaine de chacune de ces compagnies, placées chacune sous les ordres d’un lieutenant-colonel. Il était aussi capitaine des quatre premières compagnies de la gendarmerie de France.

Cette gendarmerie, composée de 32 brigades, de 8 escadrons et de 1,200 gendarmes et chevau légers, à 75 par compagnie, non compris les officiers supérieurs, avait été créée exclusivement pour le roi et les princes ; elle n’allait à la guerre qu’avec eux.

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L’infanterie française et étrangère, qui faisait la véritable force de l'armée de France, fut portée à 122 régiments, en 1737, par ordonnance du roi ; mais elle ne présentait pas néanmoins un effectif supérieur â celui qu’elle avait eu avec ses 101 régiments d’ancienne création, portant les noms des gentilshommes auxquels ils appartenaient, ou bien les noms des provinces où ils étaient levés et mis en garnison. Cet effectif s’élevait à 150,000 hommes, divisés en 224 bataillons, à 175 hommes par bataillon des gardes françaises et à 582 hommes par bataillon des gardes suisses, en comptant dans ce nombre tous les officiers, ainsi que les sergents et les tambours.

La cavalerie légère française et étrangère, formant 59 régiments divisés en 165 escadrons de 4 compagnies chacun, à 160 maîtres ou officiers et 200 hussards par escadron, avait comme annexes 15 régiments de dragons, servant à pied et à cheval alternativement et montant à 10,000 hommes, avec 750 officiers. Parmi ces régiments, quelques-uns

Fig. «6. — Colonel général des Dragons (duo de Luynes; 1783). *

étaient composés de volontaires allemands, suisses, espagnols, etc. Il y avait, en outre, plusieurs compagnies franches d’infanterie et de dragons partisans, qui avaient été créées depuis la guerre de la succession de Pologne, sur le modèle des pandours de l’armée autrichienne.

Enfin, les milices provinciales, qui devaient, en temps de guerre, contribuer à la défense du royaume et combler les vides de l’armée permanente, avaient été renvoyées dans leurs foyers, après la paix d’Utrecht. On les organisa de nouveau en 1719 et on les répartit, pargéné-

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ralités, en autant de bataillons qu’il y avait de régiments d’infanterie régulière. Le nombre des bataillons de ces milices fut porté plus tard à 123, divisés en 40 régiments, dans lesquels n’étaient pas comprises 60 compagnies d’arquebusiers. Ces milices avaient leurs colonels, leurs officiers, leurs uniformes et leurs drapeaux, mais elles ne faisaient ordinairement aucun service et ne se rassemblaient, par convocation régulière, que pour des revues ou des cérémonies locales.

Le commandement supérieur des divers corps composant l’armée française était exercé par des brigadiers d’infanterie et de cavalerie, par des maréchaux de camp, et, au-dessus de ces derniers, par des lieutenants généraux. Enfin, au sommet de la hiérarchie militaire se trouvaient les maréchaux de France. Un grand prévôt des maréchaux était chargé de la police des troupes en campagne.

Fig. 67. — Maréchal de France (duc de Gontaut- Biron; 1757).

Fig. 68. — Grand Prévôt (du Bouschet, marquis de Sourches; 1746).

Les premières années du siècle avaient vu s’opérer de notables changements dans les manoeuvres, conséquence naturelle des innovations apportées dans l’armement des corps d’infanterie, lorsque le fusil à baïonnette, après l’invention de la douille qui sert à l’adapter (invention attribuée à Vauban) devint l’arme des fantassins et permit de supprimer l’ancienne distinction des piquiers et des mousquetaires. Le tableau ci-contre, emprunté à Y Art de la guerre du maréchal de Puységur, qui met en regard d’un bataillon des armées de Condé et de Turenne un bataillon des armées de 1701, aidera mieux à comprendre l’importance de cette transformation.

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XVin' SIÈCLE, III. — INSTITUTIONS,

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L’armement des troupes avait donc subi d’importantes améliorations depuis le commencement du siècle ; mais leur équipement était resté presque le môme, depuis qu’en 1703 l’uniforme avait été complètement remanié et réglé, d’après un système général, pour tous les régiments de l’armée. Cet uniforme, très-compliqué, très-riche et très-soigné pour la maison du roi, était généralement de couleur tranchante. « Les régiments de meme espèce, dit le capitaine Suzanne dans son excellente Histoire de V ancienne infanterie française , se distinguaient entre eux par la forme des poches et par la disposition et le métal des boutons, mais surtout par la couleur des doublures, vestes et culottes. Parmi les corps français, ceux qui appartenaient au roi avaient le bleu pour couleur distinctive principale ; les régiments des princes portaient le rouge écarlate ; les autres régiments de gentilshommes et régiments de provinces, étaient caractérisés par la couleur : le noir, le violet, le cramoisi, le jaune et le vert. )) Le régiment de Picardie avait un costume entièrement blanc, et dans F uniforme des régiments provinciaux le blanc ou le gris dominait.

La description réglementaire de l’uniforme et de l’équipement de la première compagnie écossaise de la garde suffira pour donner une idée de la magnificence des costumes de la maison du roi : « Habit bleu, veste, parements et doublure rouges, agréments et galons d’argent en plein, manches en bottes et poches en travers, garnies d’un double galon bordé d’argent, bandoulières à carreaux de soie blanche et argent galonnés d’argent, les ceinturons garnis d’argent, chapeaux bordés d’argent et cocardes noires, manteaux bleus, bordés d’argent, doublés de rouge ; l’équipage du cheval, de drap rouge bordé d’argent. )) Cette compagnie écossaise était armée, comme les trois compagnies françaises de la garde, d’épées, de pertuisanes, de mousquetons et de pistolets.

Ces brillants uniformes n’avaient pas une médiocre influence sur la Vanité de bien des enrôlés volontaires, qui signaient un engagement de quelques années, avec l’espoir de faire partie d’un des beaux régiments qu’ils avaient admirés sous les armes. Malheureusement, la plupart de ces pauvres enrôlés^ éblouis par les promesses mirifiques

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