‹ XVIIIme siècleChapitre 12 sur 72 · UNE FERME · texte numérisé non relu

UNE FERME

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sidération méritée ; ses enfants aînés, filles et garçons, se portaient au bien; enfin il était chéri et respecté de son épouse... Tous les soirs, à souper, qui était le repas où la famille pouvait être réunie, il se voyait, comme un patriarche vénérable, à la tête d’une maison nombreuse; car on était ordinairement vingt-deux à table, y compris les garçons de charrue et les vignerons, qui en hiver étaient batteurs, le bouvier, le berger, et deux servantes, dont l’une suivait les vignerons et l’autre avait le gouvernement des vaches et de la laiterie. Le père de famille au bout, à côté du feu; sa femme à côté de lui, à portée des plats à servir, car c’était elle seule qui se mêlait de la cuisine; les servantes qui avaient travaillé tout le jour étaient assises et mangeaient tranquillement; ensuite les enfants de la maison, suivant leur âge, qui seul réglait leur rang; puis, le plus ancien des garçons de charrue et ses camarades ; ensuite les vignerons, après lesquels venaient le bouvier et le berger; enfin les deux servantes formaient la clôture : elles étaient au bout de la table, en face de leur maîtresse, à laquelle elles ne pouvaient dérober aucun de leurs mouvements.

« Tout le monde mangeait le même pain : la distinction odieuse du pain blanc et du pain bis n’avait pas lieu dans cette maison... Pour le vin, comme le père de famille en usait peu, et qu’il n’en avait pris l’usage que fort tard, il n’en buvait- que de vieux. La mère de famille ne buvait que de l’eau, que son mari n’avait pas eu peu de peine à l’engager à rougir seulement par une idée de vin ; les enfants buvaient tous de l’eau, sans exception. Les garçons de charrue et les vignerons buvaient un vin qui leur était beaucoup plus agréable que celui du maître ne leur aurait paru : c’était le vin de pressurage, passé sur un Tapé de raies de raisin... Tout le monde sait que les paysans aiment un vin qui gratte le gosier...

« C’était après le souper que le père de famille faisait une lecture de l’Ecriture sainte... Je ne saurais me rappeler sans attendrissement avec quelle attention cette lecture était écoutée ; comme elle communiquait à toute la nombreuse famille un ton de bonhomie et de fraternité... Le lendemain, pendant le travail, la lecture du soir faisait le sujet de l’entretien entre les garçons de charrue surtout... Après la lec-

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ture, suivait, en été, une courte prière, en commun ; on faisait ensuite réciter aux jeunes gens une leçon de catéchisme du diocèse, puis on s’allait coucher en silence, car, après la prière du soir, les ris et la conversation à voix haute étaient sévèrement interdits. En hiver, où

Fig. 57. — Le Père de famille, ou la Lecture de la Bible ; d’après le tableau de Greuze, gravé par Martenasie.

les soirées sont plus longues à la campagne (car, à la ville, le temps est toujours le même), après la lecture et la leçon de catéchisme, le père de famille racontait des histoires... C’était la récréation. L’avidité était extrême pour ces récits instructifs ; et comme chacun pouvait rire et faire ses observations, c’était un amusement délicieux pour des paysans et pour des enfants, qui n’en avaient jamais connu de plus agréable. )) La mort édifiante de cet homme de bien fut le digne couronnement de sa vie. Quand le curé du village vint lui administrer les derniers sacrements, « il était suivi de toute la paroisse; les vieillards, en

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larmes, remplissaient la chambre du malade, et tout le reste, dans la cour, formait des vœux pour sa conservation. (( Lejeune prêtre adressa cette pieuse exhortation au mourant : « Prenez courage, mon père, vous allez jouir de la bienheureuse vie dans le sein d’ Abraham, avec tous les justes, à qui vous avez ressemblé. Mais de tous les justes, j’ose le dire, il n’en est pas qui doive attendre de plus glorieuse récompense que le bon père de famille, qui a fait autant d’heureux et de vertueux

Fig. 58. — Les Récits de la Veillée (scène de la vie rustique) ; d'après Moreau le jeune. « Guillaume raconte comment il a fait un grand voyage dans la Souabe. »

qu’il a eu de familiers ; qui a donné à l’Église de dignes ministres, à la patrie de braves défenseurs, à l’État des citoyens de toutes les classes, et surtout des mères de famille exemplaires et fécondes ! »

Ce père de famille, ce paysan qui laissait tant de souvenirs vénérés parmi ses descendants et que ses contemporains avaient surnommé Yhonnête homme , n’avait pu prévoir la transformation générale qui s’opéra dans la nature même du peuple, quelques années plus tard, quand le tocsin de la révolution eut soulevé les villes et les campagnes contre la royauté, les pretres et les nobles. Le comte de Ségur, qui

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qu’il rencontrait sur sa route : « Les bourgeois, les paysans, les ouvriers, les femmes même, me montraient, dans leur maintien, dans leurs gestes et sur tous leurs traits, quelque chose de vif, de fier, d’indépendant et d’animé que je ne leur avais jamais connu. Un mouvement extraordinaire régnait partout ; j’apercevais dans les rues, sur les pla-

Fig. 59. — L’Assemblée d’hiver (scène de la vie rustique) ; d’après Gravelot.

avait quitté la France depuis plus de dix ans, et qui revint de Russie en ces graves circonstances (octobre 1789), raconte, dans ses Mémoires , quel étrange spectacle lui présentèrent les populations urbaines et villageoises

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ces, des groupes d’hommes qui se parlaient avec vivacité : le bruit du tambour frappait mes oreilles, au milieu des villages, et les bourgs m’étonnaient par le grand nombre d’hommes armés que j’y rencontrais. Si j’interrogeais quelques individus des classes inférieures, ils me

Fig. 60. — La Tireuse de oartes (scène de la vie rustique) ; d’après Freudeberg.

répondaient avec un regard fier, un ton haut, hardi; partout je voyais l’empreinte de ces sentiments d’égalité, de liberté, devenus alors des passions violentes ; enfin, à mon départ de France, j’avais quitté un peuple paisible et courbé par l’habitude sous le joug d’un long assujettissement; à mon retour, je le trouvais redressé, indépendant, et trop ardent peut-être pour jouir avec sagesse d’une liberté nouvelle. ))

« Rien de plus doux que le spectacle d’une nation exaltée par des sentiments généreux, dit Marmontel, qui fut témoin de ce grand spec-

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tacle; mais l’enthousiasme dans le peuple est dangereux, lors même qu’il est le plus louable; car le peuple ne connaît point d’intervalle entre les extrêmes, et d’un excès à l’autre il se laisse emporter par la passion du moment. Il sentait alors tout le prix de la liberté, mais cette liberté récente, dont il était comme enivré, allait bientôt le dépraver, en faisant fermenter en lui les éléments de tous les vices. » Quelques mois encore, et ce peuple libre, affolé, fanatisé, allait se précipiter en furieux à travers les plus grands excès.

Fig. (fri. — Le Marchand de Soufflets; d'après Boucher.

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