‹ XVIIIme siècleChapitre 17 sur 72 · PAVILLON ROYAL · texte numérisé non relu

PAVILLON ROYAL

PAVILLON DES G-ALÈï^ES PAVILLON MARCHAND .

L’ARMÉE ET LA MARINE

servèrent le drapeau rouge (fig. 86) jusqu’en 1748, où le corps des galères fut réuni à celui de la marine, pour ne former qu’un corps sous les ordres de l’amirauté de France. Au reste, la marine française, qui avait joué un rôle si glorieux dans les grandes guerres du règne de Louis XIV, était bien déchue à la mort de ce monarque, qui en fut en

Fig, 85. — Drapeau blanc (Pavillon royal de la marine). Fig. 86. — Drapeau rouge des galères.

quelque sorte le créateur. La France, épuisée par ces guerres terribles, n’avait pu subvenir aux dépenses exorbitantes que devait exiger la réparation de ses flottes. En 1715, un grand nombre de navires, en voie d’achèvement, pourrissaient dans les chantiers de construction, et quatre-vingts vaisseaux de ligne, qui n’étaient pas tous équipés et armés, se trouvaient sans emploi dans les ports de l’Océan et de la Méditerranée.

Pendant plus de vingt ans, par indifférence ou plutôt par le plus déplorable préjugé, on oublia que la France avait été une grande puissance maritime et qu’elle avait encore une marine. Le conseil de régence, fatalement inspiré par l’abbé Dubois, premier ministre, sembla prendre à tâche d’annihiler les forces navales du royaume. Ce fut bien pis sous le ministère du duc de Bourbon et sous celui du cardinal

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

de Fleury ; le cardinal surtout sembla vouloir anéantir la marine, qu’il regardait comme inutile et trop coûteuse : on ne construisit plus un seul navire; on n’entretint pas même ceux qui étaient en état de prendre la mer. Les cadres des officiers de marine furent à peu près maintenus, néanmoins ; mais on ne demandait à ces officiers, instruits et expérimentés, aucun service effectif.

Louis XIV, dans son célèbre code de 1681, avait pourtant organisé la marine sur d’excellentes bases ; la jeune noblesse était alors entrée dans le service de mer, mais l’avancement se trouvait presque arrêté, et un grand nombre de marins distingués survivaient, en quelque sorte, à leurs bâtiments. Le corps des officiers supérieurs de la marine, nommés la plupart depuis la mort de Louis XIV, se composait, en 1735, d’un amiral, de deux vice-amiraux, de cinq lieutenants généraux, de

douze chefs d’escadre, de quatre-vingt-dix-neuf capitaines de vaisseau, de dix intendants de marine et de neuf commissaires généraux. Lorsque l’Angleterre déclara la guerre à l’Espagne notre alliée, en 1739, on eut bien de la peine à lui opposer vingt-deux vaisseaux, qui n’étaient pas capables de tenir tête aux flottes britanniques; plus tard, en 1743, on trouva encore vingt-cinq vaisseaux de ligne dans les ports, mais la moitié seulement pouvait en sortir. Malgré le courage et l’habileté des chefs d’escadre la Bourdonnaye, de Court, la Galissonnière, les échecs et les désastres se succédèrent presque sans interruption pour

L’ARMEE ET LA MARINE

la marine française, qui n’existait plus que de nom, quand la paix fut signée à Aix-la-Chapelle en 1748.

Fig. 88. — L'Hercule, frégate de 58 canons, en ordre de bataille ; d'après un dessin original d’Ozanne.

Les armées de terre avaient également essuyé des revers et perdu des batailles, mais elles en avaient gagné aussi, et nonobstant quelques

XVIIIe SIÈCLE, ni. — INSTITUTIONS. — 17

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

glorieuses défaites dans les pays étrangers où elles allaient porter une formidable guerre d’invasion, elles se montraient dignes de leur vieille réputation de bravoure et d’intrépidité. Elles n’avaient jamais été assez nombreuses, il est vrai, dans ces expéditions lointaines où leurs victoires mêmes ne servaient qu’à les affaiblir, en donnant plus d’énergie à leurs ennemis coalisés. Ces campagnes de Bavière et de Bohême, où elles manquaient de vivres, où elles ne recevaient pas de solde, où elles attendaient en vain des renforts, eurent aussi la plus funeste influence sur leur moral et sur leur discipline. Le soldat était forcé de vivre de rapine, aux dépens de l’habitant, et, à l’exemple des pandours et des croates, il se livrait à d’horribles excès. Pendant la retraite de Bohême, le maréchal de Belle-Isle écrivait au ministre de la guerre (2 décembre 1742) : « La désertion augmente, ainsi que les maladies, et le mauvais esprit de l’officier est au delà de toute expression. Je n’oserais vous en mander les particularités, qui font honte à la nation. ))

Les officiers n’étaient pas moins braves que les soldats, et ils se faisaient tuer à la tête de leurs régiments ; mais il ne fallait pas leur en demander davantage : ils ne connaissaient rien à l’art de la guerre, et ils ne se préoccupaient même pas d’acquérir l’instruction nécessaire à un commandement de troupes. « L’honneur fait les guerriers, disait alors l’abbé Coyer dans sa Découverte de liste frivole (1749); c’est la capitale qui fournit les officiers généraux : on y prend un soin tout particulier de leur éducation. Un jeune seigneur que l’on destine au commandement doit avoir le meilleur tailleur, le parfumeur le plus exquis, l’équipage le plus brillant, la livrée la plus leste; il doit jouer beaucoup , danser souvent, être à tous les spectacles, et imaginer quelque chose sur l’habillement de la première troupe qu’on lui confie. ))

L’héroïsme du chevalier d’Assas, capitaine au régiment d’Auvergne, qui fit le sacrifice de sa vie pour empêcher son régiment d’être surpris par l’ennemi (1760), prouverait, au besoin, que ces grands seigneurs, ces officiers généraux, qui se formaient dans les salons et qu’on y avait vus brodant et parfilant, comme des femmes, avant de partir pour l’armée, •étaient ou pouvaient être des héros sur le champ de bataille. On cite-

Halte de Cavalerie, d’après P;

L’ARMÉE ET LA MARINE

rait d’innombrables exemples du dévouement et de l’intrépidité militaire des officiers français pendant ces guerres, plus malheureuses dans leurs résultats que dans leurs opérations. Ainsi, à la bataille de Lawfeld (1747), le marquis de Ségur, lequel n’était encore que colonel, eut le bras fracassé, en voulant ramener à la charge son régiment qui avait

Fig. 89. — Cavaliers en védette; d’après Parrocel.

été repoussé trois fois ; mais , craignant que son absence ne ralentît l’ardeur de ses soldats, il continua, malgré sa blessure, à marcher en avant , et ne quitta son poste qu’après la victoire. A la bataille de Dettingen, en Bavière (1743), se trouvait, pour faire ses premières armes , un comte de Boufflers, âgé de dix ans et demi : « Un coup de canon lui cassa lajambe, dit Voltaire ; il reçut le coup, se vit couper la jambe, et mourut avec un égal sang-froid. ))

Tous les officiers, il est vrai, n’avaient pas cette fermeté d’âme et cette abnégation. Le comte de Saxe, qui prit le commandement de l’armée après la défaite de Dettingen, écrivait au ministre de la guerre, Voyer d’Argenson : <( Le désordre et l’indiscipline y sont si grands, que je n’ai pu me dispenser de faire des exemples de sévérité... Les officiers ne

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

se font pas scrupule de mentir comme des laquais... Il se fait tous les jours des assassinats dans l’armée ; on y vole des chevaux , et les officiers les gardent tranquillement à leurs piquets... Enfin, il faut une grande sévérité pour y mettre l’ordre, la discipline et l’honneur. » Les soldats, si indisciplinés qu’ils fussent, ne manquaient pas de bien faire leur devoir devant l’ennemi, qui redoutait leur fougue irrésistible. « Les Français en bataille rangée trouvent des égaux, et quelquefois des maîtres dans la discipline militaire, dit V oltaire dans son Siècle de Louis XV; ils n’en ont point dans ces coups de main et dans ces entreprises rapides, où l’impétuosité, l’agilité, l’ardeur renversent en un moment les obstacles. ))

Le comte d’ Argenson, qui avait succédé au marquis de Breteuil comme ministre de la guerre en 1743, se signala par des réformes très-utiles, dans le but de relever la puissance militaire de la France. Il fut admirablement secondé par le comte de Saxe, qui consacra toute la campagne de 1744 à l’éducation morale et à l’instruction militaire de ses troupes, rassemblées au camp de Courtray. Maurice de Saxe, qui venait d’être nommé maréchal de France, s’efforça d’appliquer à l’armée française les principes sévères, mais un peu minutieux, de l’école allemande. L’uniforme, l’armement, l’exercice, tout fut alors modifié d’après le modèle prussien, que le comte de Bombelles avait préconisé théoriquement. L’armée en souffrit, au lieu d’y gagner : « Son administration, sa constitution même, si féconde quoique incohérente, dit l’auteur de X Essai sur la vie du marquis de Bouille , s’altérait par l’effet d’ordonnances conçues sous une trop vive préoccupation des avantages de la discipline prussienne. Le sentiment des revers subis dans la dernière guerre inspirait l’aveugle imitation du système des vainqueurs. En travaillant à modifier ainsi sans mesure, on dissolvait sans réflexion et sans prévoyance. ))

Louis XV n’aimait pas les innovations, et ne s’y prêtait que sous l’empire d’une volonté plus forte ou plus persévérante que la sienne. Le comte d’ Argenson se vit donc arrêté, par sa destitution, au milieu des réformes qu’il poursuivait avec tant de zèle et de persévérance. Peu de temps après lui , le duc de Choiseul inaugura aussi son entrée au

L’ARMÉE ET LA MARINE

ministère de la guerre par de nouvelles réformes, qui ne firent pas oublier celles de son prédécesseur. Celui-ci avait fondé l’École militaire en 1751, où cinq cents jeunes gentilshommes sans fortune devaient être élevés gratuitement, pour faire de bons officiers de différentes armes ; en 1750, il avait créé une noblesse militaire, avec exemption d’impôts, pour les officiers qui compteraient trente ans de service.

Fig. 90. — Le Soldat ; d'après Leclercq.

Fig. 91. — Le Major; d’après Leclercq.

Après d’ Argenson, le duc de Choiseul ne s’était point borné à donner une extension considérable aux armées de terre et de mer, qui ne réussirent pourtant pas à rendre moins désastreuse la paix signée à Paris en 1763. Dans la seule année de 1762, pendant laquelle les dépenses de la guerre s’élevèrent au chiffre effrayant de quatre cents millions (deux milliards environ, au taux de la monnaie actuelle), la France avait perdu trente-sept vaisseaux de ligne et cinquante-six frégates : elle ne possédait plus de marine, et elle s’était vue contrainte d’abandonner aux

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

Anglais ses belles colonies de l’Inde. Le duc de Choiseul voulait profiter de la paix pour refaire une marine, sans obérer le trésor : les villes et les provinces offrirent au roi dix-sept vaisseaux, qui devaient être le noyau d’une nouvelle flotte.

Le duc de Choiseul arracha, en quelque sorte, à Louis XV les ordonnances de 1762, destinées à reconstituer l’armée : le corps d’artillerie de campagne fut doublé et porté à sept brigades, transformées depuis en sept régiments correspondant aux sept écoles d’artillerie qui existaient alors en France ; vingt régiments d’infanterie française et étrangère furent licenciés, de manière à réduire à cent le nombre des régiments ; le prix de ces régiments fut régularisé et taxé ; l’uniforme subit d’ingénieuses améliorations ; l’administration des compagnies passa des mains du capitaine dans celles d’un quartier-maître trésorier ; des compagnies de vétérans, composées d’officiers et de soldats invalides, constituèrent une garnison permanente dans les villes de province. Quatre ans plus tard, paraissait l’ordonnance de 1766, qui réglait la tenue et les exercices de l’infanterie et de la cavalerie (fig. 93 à 97).

A cette époque, Louis XV, satisfait de ses lauriers de Fontenoy, ne songeait plus à prendre le commandement d’une armée, malgré la flatterie du docteur Quesnay, qui lui répétait que la présence du roi à la guerre valait 30,000 hommes. Il ne fit donc pas obstacle aux réformes organiques de son ministre, mais il ne le laissa pas créer une marine, avec laquelle le duc de Choiseul se flattait d’anéantir celle de l’Angleterre, et de réparer les malheurs et les hontes de la dernière guerre maritime. Les grands projets du duc de Choiseul restèrent donc abandonnés.

Louis XVI, à son avènement au trône (1774), avait trop à coeur de conserver la paix pour s’occuper de préparatifs de guerre. Le comte de Saint-Germain, qui remplaça le maréchal de Muy en 1775, fut encore un ministre de la guerre réformateur. Il remania ou voulut remanier tout dans le militaire. Il avait fait son apprentissage au service de l’Autriche, il crut pouvoir introduire en France tout ce qui constituait l’école autrichienne. « Les bases de son système, dit le baron de Besenval dans ses Mémoires , portaient sur de bons principes. Il

L’ARMEE ET LA MARINE

voulait une subordination graduelle, exacte, un service ponctuel et suivi. Connaissant combien l’esprit des grands seigneurs en France est contraire à ces principes, il chercha à les éloigner du militaire, et ses premières opérations devaient être la réforme de tous ces corps de faste et à privilèges, de ces charges honoraires, contraires à la discipline, à l’administration. )) Le comte de Saint-Germain avait augmenté la solde

Fig. 92. — Port du fusil de l'Officier (ordonnance de 1766); d’après Gravelot.

Fig. 93. — Position du fusil de l'Officier pour le salut (ordonnance de 1766) ; d’après Gravelot.

et favorisait l’avancement des bons officiers ; mais, comme il prétendait établir la discipline allemande dans l’armée française, et soumettre le soldat à l’humiliante punition des coups de plat de sabre, il fut honni et abhorré. Il avait proposé d’admettre, dans une certaine proportion, les sous-officiers aux places d’officiers : la noblesse et la cour protestèrent à grands cris contre une prétention pareille, et le ministre se retira fièrement, en disant au roi qu’il ne voulait pas assister aux funérailles de l’armée.

L’art de la guerre se perfectionnait néanmoins : le comte de Guibert

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

publiait son incomparable Essai sur la tactique; le général de Gribeauval renouvelait le matériel de l’artillerie, et maintenait au premier rang ce corps d’élite, qui faisait la principale force de l’armée française. Le prince de Montbarey, ministre de la guerre, s’était arrêté court dans la voie des réformes ; mais cette voie fut rouverte et suivie par son suc-

Fig. !)4. — Exercices d'infanterie (ordonnance de (1766); d’après Gravelot.

cesseur, le maréchal de Ségur, qui resta au ministère jusqu’aux approches de la révolution (1780 à 1787). On ne parlait alors que de réformes, de tactique nouvelle, de suppression d’abus, dans le militaire. Le maréchal de Ségur améliora d’abord les conditions matérielles du service. Sous son ministère, le soldat fut mieux vêtu, mieux logé, mieux nourri ; jusqu’alors, dans les chambrées, il y avait trois hommes par lit : on arrêta que chaque lit ne serait plus que pour deux hommes ; les hôpitaux

L’ARMÉE ET LA MARINE

furent agrandis et multipliés ; l’épaulette, que le duc de Choiseul avait inventée comme une récompense attribuée aux meilleurs soldats, devint aussi recherchée qu’elle était dédaignée auparavant par ceux qui l’appelaient la guenille de Clioiseul; il est vrai que le ministre y avait attaché une haute paye. Une caisse de pensions avait été établie, en outre, pour les anciens chevaliers de Saint-Louis, au moyen de sages épargnes, en même temps que s’augmentait le fonds des pensions militaires.

Le maréchal de Ségur eut l’honneur de faire accepter, par Louis XVI, la double création du corps de l’artillerie légère et du corps de l’étatmajor (1783). « Par ses soins, dit le comte de Ségur, son fils, dans ses

Fig. 95. — La charge <lu fusil (ordonnance de 1766) ; d’après Gravelot.

Mémoires , l’instruction des officiers fit de grands progrès. On venait de toutes parts admirer la belle tenue de nos troupes, leur exacte discipline et la régularité de leurs manœuvres. »

Cependant l’armée avait été successivement diminuée par économie et par raison d’Etat, tandis que la marine prenait un accroissement extraordinaire et renaissait, puissante et redoutée, depuis la guerre d’Amérique (1778).

XVIIIe SIÈCLK , III. — INSTITUTIONS. — 18

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

La France avait une flotte magnifique, et son pavillon pouvait se montrer avec orgueil sur toutes les mers. Le combat d’Ouessant (1778) avait fait oublier celui du Finistère (1747), et l’on ne devait pas croire que les mémorables défaites navales du marquis de la Jonquière (1747) et du capitaine Tliurot (17G0) pussent jamais se renouveler. Les exploits

Fig. 9G.— Le Cavalier, suivant l’ordonnance de 1766.

de du Quesne et de Tourville étaient presque égalés par ceux de la Motte-Picquet et du bailli de Suffren. Mais la plus grande partie de la flotte française, destinée à s’emparer de la Jamaïque, fut détruite encore une fois par les Anglais. Un cri d’indignation s’éleva contre le comte de Grasse, qui commandait cette malheureuse flotte, et une souscription nationale donna au gouvernement les sommes nécessaires pour construire deux fois autant de vaisseaux qu’il en avait perdu : mais, la

L’ARMEE ET LA MARINE

paix ayant été faite presque aussitôt, ces nouveaux bâtiments de guerre ne servirent qu’à recomposer une marine, que la Révolution allait bientôt désorganiser entièrement.

Fig. 97. — Foupe de T Invincible (tiré des Monuments érigés en l’honneur de Louis XV, par Patte).

N. B. L'Invincible, de 74 canons, construit sous Bouts XV, fut pris par les Anglais, qui, le trouvant de formes excellentes, construisirent sur ce modèle trente-six navires.

La révolution planait déjà sur l’armée, réduite alors à 172,000 hommes. Le premier acte du ministère du comte de Ségur avait été une imprudente concession aux exigences de la noblesse de cour. L’ordonnance du roi (22 mai 1781), qui n’attribuait les grades d’officier qu’aux nobles pouvant prouver quatre quartiers, entretenait un grand mécontentement dans les rangs inférieurs des troupes. Ce fut en vain que le ministre essaya d’accorder quelques droits d’avancement au mérite et à l’ancienneté ; l’antagonisme et la haine ne faisaient que s’accroître

entre les officiers : le lien de la subordination tendait à se briser, et le soldat n’obéissait plus qu’en aspirant tout bas à devenir libre et citoyen. On sait le triste rôle que les gardes françaises acceptèrent, aux acclamations du peuple, le 14 juillet 1789 : ce jour-là, il n’y eut plus d’armée royale, et la révolution éclatait.

Fig. 98. — Soldat mort pour le roi ; composition emblématique d’après Marillier.

LE CLERGÉ

Constitution du clergé en France. — Ses richesses et son influence. — Querelles religieuses. — Le jansénisme.— Bulle Unigenitus. — Expulsion des jésuites. — Le haut et le bas clergé. — L’assemblée des notables et le clergé à la veille de la révolution.

aubier écrivait, en 1752 : « Le corps du clergé est bien fort en fait de religion, dans un pays où il y en a une et où il faut qu’il y en ait une. )) Et cependant, lorsque cet honnête sceptique reconnaissait la force du clergé, en présence des attaques violentes que ce corps respectable avait à subir de la part de la royauté , de la noblesse et des parlements, qui auraient dû être ses appuis naturels, la puissance ecclésiastique commençait à déchoir en France et à se sentir poussée, par ses ennemis implacables, vers une ruine imminente' ; car, depuis le commencement du siècle, tout semblait conspirer à la fois contre l’autorité de l’Eglise catholique et contre les prérogatives de ses ministres. Le dix-huitième siècle, qui devait mettre en relief avec tant d’éclat les talents et les vertus des principaux membres du clergé français, était destiné à voir s’éclipser, avec la monarchie,

INSTITUTIONS, USAMES, ETC.

mais pour un moment, cette grande institution, dont l’origine remontait en France au milieu du troisième siècle.

Le clergé, à latin du règne de Louis XIV, était plus fortement et plus solidement constitué dans l’Etat qu’il ne l’avait jamais été ; il occupait sans contestation le premier rang, que les cardinaux de Richelieu et Mazarinlui avaient fait prendre, au-dessus même de la noblesse de race, qui paraissait peu disposée cependant à reconnaître cette suprématie. La noblesse, il est vrai, comptait, parmi les membres du haut clergé, un grand nombre de cadets de famille que leur élévation aux prélatures avait replacés au niveau de leurs aînés. Mais les prélats et les dignitaires ecclésiastiques sortis de la bourgeoisie, et même du peuple, étaient toujours assez nombreux, et leur origine, quelle qu’elle fût, se cachait sous les insignes de leurs dignités, qui les élevaient au rang des plus illustres représentants de la noblesse. On peut donc dire qu’il y avait une noblesse d’Eglise, supérieure, en bien des circonstances, à la plus haute et à la plus ancienne noblesse.

Quant aux membres du clergé appartenant à ce qu’on appelait le second ordre, c’est-à-dire à tous les degrés de la hiérarchie cléricale, ils n’avaient besoin, dans aucun cas, de faire preuve de noblesse, et ils marchaient de pair avec tous les nobles : aussi bien étaient-ils, comme ceux-ci, exempts de la taille, et ils ne payaient d’autre impôt à l’Etat que la quote-part proportionnelle qui leur était assignée, par décret des assemblées du clergé, pour parfaire la somme annuelle ou extraordinaire que ces assemblées offraient au roi à titre de don gratuit. La richesse du clergé de France était donc considérable, non-seulement à cause de la dîme ecclésiastique qu’il prélevait sur les terres cultivées en blé, et qui se composait de la onzième gerbe au moment de la moisson, mais encore en raison de ses propriétés territoriales, de ses rentes, de ses bénéfices, de ses revenus en tout genre, et de ses honoraires dans le casuel des paroisses. Dès la fin du dix-septième siècle, une notable partie du sol de la France était dans les mains du clergé, et cette énorme possession d’immeubles, au lieu de diminuer ou de rester stationnaire, tendait toujours à s’accroître, par suite des donations pieuses et des legs testamentaires. Quant à la fortune active et réelle

LE CLERGÉ

que représentaient les dîmes ecclésiastiques, elle pouvait être évaluée à la moitié des impôts que le pays payait au roi.

Le clergé séculier et régulier, qui jouissait de ces magnifiques revenus sans avoir rien à débattre avec les agents du fisc, et qui se déclarait virtuellement exempt de toute espèce de taille ou redevance fiscale, ne se composait que de 420,000 à 450,000 individus, à la fin du règne de Louis XIV. En 1763, les dix-huit archevêques placés à la tête des provinces ecclésiastiques de France, avaient sous leur dé-

Fig. 99. — Évêque-Prince.

pendance cent neuf évêques ou suffragants, non compris les évêques in partibus , qui étaient nommés en dehors des circonscriptions archiépiscopales. Il y avait, pour desservir les paroisses des archevêchés et des évêchés, 40,000 curés, 50,000 vicaires, 27,000 prieurs ou chapelains, 12,000 chanoines, 20,000 clercs et enfants de chœur, outre lesquels on comptait environ 100,000 ecclésiastiques engagés dans les ordres, employés dans les collèges, les séminaires, les missions, les hospices, ou n’exerçant aucune fonction cléricale. Quant au clergé régulier, il comprenait les religieux qui avaient prononcé des vœux et qui vivaient cloîtrés ou non cloîtrés, sous différentes règles monastiques et conventuelles. Les abbayes d’hommes étaient au nombre de 740, dont 625 en commende, c’est-à-dire gouvernées par des abbés suppléants, au nom des commendataires, les autres en règle, c’est-à-dire conservant le droit d’élire leurs abbés ; 16 de ces abbayes étaient maisons chefs d’ordre et de congrégation, comprenant seulement 1,200 religieux, le personnel

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

des abbayes en coramende et en règle ne s’élevait pas à plus de 7,000 à 8,000 moines. On pouvait estimer à environ 80,000 les religieux rentés ou sans revenus, appartenant aux divers ordres, réformés ou non, lesquels formaient la population des couvents et dont quelques-uns vivaient dans le siècle. Mais depuis près d’un siècle avait commencé la décadence monacale, surtout dans les ordres mendiants, qui ne vivaient plus seulement d’aumônes et qui avaient des rentes, sinon certains produits du service clérical ; les couvents ne s’appauvrissaient pas, et pourtant il y avait diminution graduelle dans l’effectif des novices, comme dans celui des religieux ; tel couvent qui avait nourri cent moines un siècle auparavant, n’en conservait pas vingt-cinq.

En revanche, le nombre des religieuses ne cessa d’augmenter, en même temps que le nombre des congrégations nouvelles et des nouveaux établissements charitables. Les bénéfices attribués à des filles nobles, tous à la nomination du roi et des princes et princesses du sang, étaient, en 1763, compris dans 253 abbayes, 64 prieurés et 24 chapitres de chanoinesses., qui ne renfermaient pas moins de 15,000 personnes. On ne devait pas estimer à plus de 100,000 les religieuses qui avaient prononcé leurs vœux et qui se consacraient à la vie monastique dans les couvents. Les bénédictines, les augustines et les dominicaines étaient les plus nombreuses ; les ursulines et les visitandines, ainsi que les religieuses de Sainte-Claire, n’avaient pas diminué, mais les carmélites étaient réduites à quelques centaines. Quant aux religieuses qui vivaient d’aumônes, elles semblaient n’avoir plus de raison d’être dans une société qui se déshabituait des pratiques de la religion et des œuvres de piété, pour s’adonner à la dissipation et au plaisir : la charité n’était plus, en quelque sorte, une vertu chrétienne, mais plutôt une protestation philosophique en faveur de l’humanité.

Au début du dix-huitième siècle le clergé se voyait en présence de plusieurs ennemis secrets ou déguisés, qui se liguaient pour lui enlever sa puissance politique, sa force morale et sa fortune matérielle. Les politiques et les économistes, qui n’étaient encore que les apôtres isolés et timides d’un nouvel ordre de choses social et gouvernemental, avaient dès lors commencé leurs attaques et dévoilé leur but. Les philosophes

LE CLERGE

sceptiques ou matérialistes, qui aspiraient à réduire à néant la religion de l’Etat, étaient déjà sur la brèche, et dressaient sourdement leurs machines de guerre pour renverser les autels. Cette conspiration se tramait dans l’ombre, et les menaces qu’elle faisait entendre dans les écrits imprimés à l’étranger, surtout en Hollande, et distribués en

Fig. 100. — Costumes de ville d’Abbé et d’ Abbesse; d’après les Costumes français de Dupin.

France sous le manteau des colporteurs protestants, ne laissaient pas de doute sur le plan de campagne des conspirateurs. On s’en prenait d’abord au clergé séculier et régulier, pour s’approcher plus sûrement du dépôt vénéré des dogmes et des enseignements de l’Eglise catholique. La presse hostile des Provinces-Unies, dirigée par les réfugiés français que la révocation de l’édit de Nantes avait fait sortir du royaume, poursuivait son œuvre de propagande, en insultant les prêtres, en calomniant les moines, en troublant les âmes pieuses.

Le clergé eût été invincible en restant fortement uni avec les fidèles contre l’ennemi commun. Mais, fatalement, cet ennemi allait trouver un secours inattendu dans les circonstances qui, pour le malheur

xviii* srnci.E, ni. — institutions. — 19

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

de l’Église et à la grande joie de ses adversaires, ravivèrent la vieille querelle du jansénisme, qu’on pouvait croire ensevelie dans la tombe du plus redoutable défenseur de la doctrine de Jansénius, le fameux Arnauld, mort en exil à Malines le 8 août 1694.

On a peine à bien comprendre aujourd’hui les violentes agitations soulevées au dix-huitième siècle par cette question de dogme, définitivement jugée maintenant.

Condamné solennellement par l’Église, le jansénisme ne peut plus être considéré par les catholiques que comme une dangereuse hérésie, qui, si elle avait pu séduire quelques âmes de bonne foi, attaquait, au fond, dans leurs sources les plus vives, l’unité et la pureté de la croyance.

Mais la lumière ne put se faire tout d’abord dans le conflit des passions de cette époque, et il n’est pas sans intérêt de retracer, à un point de vue purement historique, les péripéties d’une querelle religieuse où les défenseurs de la vérité n’eurent pas toujours le dessus , et ne purent toujours échapper eux-mêmes aux entraînements d’une lutte dont leur forte conviction leur faisait apercevoir toute la gravité.

Le livre du P. Quesnel, intitulé Réflexions morales , et imprimé en même temps qu’une traduction du Nouveau Testament, fut l’étincelle qui ralluma l’incendie mal éteint. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris , avait donné une approbation solennelle à une édition de cet ouvrage, publiée en 1695; et il en fit préparer une autre, par Bossuet lui-même, laquelle ne vit pas le jour. A Rome, où Clément XI avait succédé à Innocent XII (1700), le livre du P. Quesnel fut signalé au pape comme une audacieuse profession de foi des jansénistes de France. Le bruit qui se fit autour de ce livre, à Versailles ainsi qu’à Rome, pour l’attaquer et pour le défendre, se prolongea et s’accrut pendant plus de huit années. Le confesseur du roi, le P. Letellier, qui avait succédé au P. la Chaise, aurait voulu faire tomber en disgrâce le cardinal de Noailles, qu’on accusait d’avoir approuvé l’ouvrage du P. Quesnel, et peu s’en fallut que Louis XIV ne cédât enfin aux prières de son confesseur ; mais il avait aussi lu les Réflexions morales , et cette lecture lui avait paru édifiante : il promit toutefois de s’en

Pompe funèbre à Notre-Dame de Paris, pour la mort de la Dauphine d’après Cochin, X746.

LE CLERGÉ

référer aux décisions souveraines du saint-père. Clément XI ne voulut pas compromettre dans cette affaire, dont il prévoyait la gravité, le cardinal de Noailles , qu’il considérait comme un des plus dignes prélats de l’épiscopat français, mais il condamna les Réflexions morales par un bref du 13 juillet 1708.

Ce n’était pas assez. Le roi n’accepta point le bref, qui resta lettre morte en France : le livre du P. Quesnel continuait à trouver des lecteurs et des admirateurs. On citait, dans le public, les paroles de Nicole, déclarant qu’il ne connaissait pas (( de livre plus digne d’un prêtre, de plus utile à l’Eglise et de plus propre à tout le monde, )) et les paroles du P. la Chaise, disant à ceux qui lui reprochaient de lire l’ouvrage du P. Quesnel : « Comment peut-on condamner un si bon livre ? Je vous avouerai franchement que depuis deux ans j’y prends chaque jour le sujet de. ma méditation, et que je me sens fort touché de ce qu’il contient. )> (Voy. Lettres à M. Fr. de Morenas , par dom Clémencet; 1756.) Les avis du clergé restaient donc indécis au sujet d’un livre qui, quoique condamné à Rome, avait trouvé des appuis en France. Les jansénistes jugèrent le moment favorable pour affirmer leurs principes et pour sortir d’une prudente réserve; ils croyaient pouvoir compter sur la protection indirecte et déguisée de l’archevêque de Paris, et ils eurent l’espoir de ramener le roi à des sentiments plus conciliants pour. eux. Le jansénisme semblait, d’ailleurs, avoir reconquis son ancien berceau : le monastère de Port-Royal des Champs redevenait le foyer de la doctrine de Jansénius ; les religieuses en avaient repris possession, et c’était de cette maison, rendue célèbre par tant de chaleureux défenseurs de la grâce et de la prédestination , que partait le signal d’une sorte de croisade entreprise pour faire triompher les opinions qui avaient été condamnées comme hérétiques, dans le Formulaire décrété en 1665 par le pape Alexandre YII. Il y eut alors en France, dans toutes les classes et surtout dans le clergé, une immense émotion, qui accusait un effort désespéré du parti janséniste. Le cardinal de Noailles essaya d’arrêter ces dangereuses excitations : il conseilla aux religieuses de Port-Royal et aux ecclésiastiques qui les dirigeaient, de ne pas animer un conflit

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

qui tournerait à leur désavantage. « Ce cardinal, dit Voltaire, ce cardinal plein de vertus et de science , le plus doux des hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes, sans l’être, et aimait peu les jésuites, sans leur nuire et sans les craindre. )) Il ne fut pas obéi.

Les religieuses de Port-Royal refusèrent de signer le Formulaire qui condamnait les cinq propositions de Jansénius, et le cardinal de Noailles n’osa plus les défendre ni les justifier. Le roi, pressé par le P. Letellier, s’irrita de la résistance, de la rébellion de ces religieuses, et donna ordre de les mettre à la raison. Aussitôt elles furent enlevées de leur monastère et dispersées dans divers couvents (octobre 1709). L’église et les bâtiments conventuels furent rasés ; on s’attaqua même aux sépultures et aux monuments funéraires de Port-Royal des Champs, qui furent transportés et dispersés dans les églises et les cimetières des environs (1710).

Cet acte de rigueur ne fut certainement pas étranger à l’antipathie naissante d’une partie du public pour les jésuites, accusés, à tort ou à raison, de l’avoir conseillé; antipathie qui prépara sourdement leur ruine. Mais, en même temps, ce témoignage apparent de leur puissance faisait penser à la cour de Rome qu’ils exerçaient une influence décisive sur Louis XIV, à l’aide de son confesseur, le P. Letellier.

C’est à ce moment que les jésuites supplièrent le pape de profiter de la condamnation du livre du P. Quesnel, pour publier une bulle qui réunirait les propositions condamnées dans ce livre et qui, en les signalant comme des attaques aux dogmes, à la morale et à la discipline de l’Eglise, offrirait une Constitution générale, destinée à contre-balancer les décisions de l’assemblée du clergé de 1682. Cette Constitution, le roi promettait de l’accepter, de la faire enregistrer au parlement, et de la mettre en vigueur dans tous les diocèses de son royaume. On ne saurait imaginer quelles difficultés rencontra, tant à Rome qu’à Versailles, la publication de cette bulle, connue sous le nom de Constitution Unigenitus. Cent et une propositions, extraites des Réflexions morales du P. Quesnel, y étaient condamnées, « comme hérétiques et comme renouvelant diverses hérésies, et principalement celles qui sont contenues dans les fameuses propositions de Jansénius. »

LE CLERGÉ

Le saint-père annonçait dans cette bulle, datée du 8 septembre 1713, qu’il l’avait accordée aux sollicitations du roi Louis XIV, « ce roi trèschrétien, disait-il, dont nous ne pouvons assez louer le zèle pour la défense et pour la conservation de la pureté de la foi catholique et pour l’extirpation des hérésies. )> Cependant, la bulle publiée, tout n’était pas fait encore; il fallait qu’elle fût acceptée par le clergé français et enregistrée par le parlement.

Fig. 101. — Grand Aumônier de France (Louis de Montmorency-Laval, évêque de Metz ; 1786).

Une partie du clergé de France protesta contre la bulle, présentée par ses adversaires comme la négation de ce qu’on appelait alors les libertés de l’Eglise gallicanè. Ce fut une immense émotion à Paris et dans les provinces. Les plus indifférents aux questions théologiques prenaient parti dans cette protestation contre la Constitution. Ce mouvement se communiquait à toute la société française : « Chaque salon, selon l’expression de Duclos, devint une école de théologie, les conversations furent infectées de la fureur de dogmatiser ; et comme le caractère national ne perd jamais ses droits, une dissertation dogmatique était coupée par un vaudeville. )) En un mot, l’indécision ou la division du haut clergé, la résistance du clergé du second ordre, faisaient craindre que la bulle Unigenitus ne pût jamais avoir autorité en France.

Cependant le P. Letellier, qui avait la direction de la conscience du roi, se vit appuyé par plusieurs évêques et surtout par le nouvel aumônier de France, le cardinal de Rohan, qui avait succédé au cardinal de Janson, et se montrait l’un des plus zélés défenseurs de la Consti-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

tution et l’adversaire déclaré des jansénistes. Louis XIV ordonna an parlement d’enregistrer la bulle du pape, et à la Sorbonne de l’approuver. Le parlement enregistra, en faisant des réserves au sujet des libertés de l’Eglise gallicane. La Sorbonne hésitait encore, et l’émotion universelle ne cessait pas. Le cardinal de Noailles, que ses ennemis accusaient de servir la cause des jansénistes, s’adressa au roi et lui demanda justice de ce qu’il nommait des mystères d'iniquité. Le roi faiblissait et n’osait plus se prononcer. Une assemblée de quarantehuit archevêques et évêques eut ordre d’examiner la Constitution; après quatre mois de controverses ardentes, quarante prélats se prononcèrent pour l’acceptation de la bulle ; huit autres, ayant à leur tête le cardinal de Noailles, la rejetèrent, en se retirant de l’assemblée.

La bulle était donc acceptée, approuvée, enregistrée. Les fidèles et les membres du clergé n’avaient plus qu’à se soumettre. Tous ne se soumirent pas au fond du cœur, et le jansénisme, malgré sa condamnation ou à cause d’elle, fit encore des progrès parmi les maîtres ainsi que parmi les disciples. Les évêques opposants étaient renvoyés dans leurs diocèses, comme si c’était là un châtiment; les ecclésiastiques qui parlaient trop haut ou qui se mêlaient d’écrire contre la bulle, furent menacés de lettres de cachet. La Constitution ne s’établissait, toutefois, qu’avec beaucoup de peine, et Letellier pressait le roi de la protéger par le bras du pouvoir séculier. On a prétendu que Louis XIV lui aurait répondu tristement : (( Vous savez que jamais je n’ai entendu cette affaire, et que je me suis conduit par vos avis. Je m’en remets à votre conscience : vous en répondrez devant Dieu! » Et, peu de jours avant sa fin, le vieux roi, abreuvé d’amertume, aurait dit encore à son confesseur et au cardinal de Bissy, qui avait été le plus actif partisan de la Constitution : « Si vous m’avez trompé , vous êtes bien coupables , car je ne cherche que le bien de l’Eglise. » (Voy. Lettres à M. Fr. de Morenas , par dom Clémencet, citées plus haut.)

Après la mort de Louis XIV, la querelle parut s’apaiser. Le duc d’Orléans était naturellement très-opposé à toute espèce de controverse et de dissension religieuse : il avait à cœur l’apaisement des esprits sur ces matières dogmatiques, qui pouvaient amener un schisme. On

LE CLERGE

put donc croire, pendant les premiers mois de la régence, que la Constitution allait tomber dans l’oubli; les jansénistes, quoique la cour les eût pris en horreur, voulurent profiter de l’opinion publique, qui se déclarait en leur faveur. Au moment où Clément XI se disposait à infliger un blâme au cardinal de Noailles, quatre évêques, amis ou partisans de ce prélat, ceux de Mirepoix, de Montpellier, de Boulogne et de Senez, osèrent appeler de la bulle Unigenitus au futur concile général, et un certain nombre de docteurs de la Sorbonne, dans une assemblée mémorable (1er mars 1717), adhérèrent à cet appel formulé parles quatre évêques. Ce fut le signal de nouveaux troubles dans le clergé et parmi les fidèles, qui devinrent appelants à leur tour. Le duc d’Orléans fit sortir de Paris les évêques opposants, exila quelques docteurs de Sorbonne, et interdit toute espèce d’assemblée théologique où la bulle serait mise en question. Les mesures d’ordre et de police étaient si bien prises, que la Constitution sembla dès lors abandonnée de part et d’autre. Mais le jansénisme continuait son opposition passive, sans éclat et sans scandale ; tandis que, de leur côté, les jésuites travaillaient aussi sans bruit à la cour et dans le haut clergé, pour reprendre l’avantage qu’ils avaient perdu à la mort de Louis XIV. Enfin, à force d’instances, la bulle Unigenitus trouva grâce devant Philippe d’Orléans, et son premier ministre, Dubois, parvint à la faire enregistrer au grand conseil. Plus tard, l’évêque de Fréjus, qui l’avait sévèrement jugée au moment où elle venait d’être publiée, la jugea autrement lorsqu’il devint premier ministre à son tour et voulut être cardinal. Il le fut, et il laissa la Constitution s’imposer aux consciences, en aidant, en favorisant la dernière lutte des jésuites contre les jansénistes.

On croyait ceux-ci absolument découragés, sinon vaincus et anéantis; pour se défendre et pour se faire des partisans ils mirent en œuvre de puissants moyens : un journal de doctrine, intitulé : Nouvelles ecclésiastiques, et les prétendus miracles dus à l’intercession du bienheureux diacre Pâris. Ce diacre Pâris, fanatique et inflexible janséniste, avait vécu dans la pratique de la dévotion la plus ascétique ; il était mort, vénéré de ses adeptes. Les jansénistes, ne pouvant demander sa canonisation à Rome, imaginèrent de le béatifier par la consécration de

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

ses œuvres de piété. Ce nouveau saint eut bientôt, dans le bas cierge et parmi les pauvres habitués des paroisses de Paris, un crédit qui

Fig. 102. — Miracle du Diacre Pâris ; fac-similé d’après une gravure de l’ouvrage intitulé : La Vérité, des Miracles opérés à l'intercession de M. Pains et autres appelions , démontrée contre V Archevêque de

Sens ( Languet ), par Carré de Mongeron'; 1737, 3 vol. in-4°.

augmenta de jour en jour. Les plus exaltés, les plus crédules, composèrent une petite secte qui ne tarda pas à faire parler d’elle : on

LE CLERGÉ

s’y livrait à des actes étranges de pénitence et de superstition. Ces fanatiques, appelés convulsionnaires, se fustigeaient, se martyrisaient

Fig. 103. — Miracle du Diacre Pâris; fac-similé d'après une gravure de l’ouvrage intitulé : La Vérité clés Miracles opérés à l'intercession de M. Pâris et autres appelions, démontrée contre M$l l'Archevêque de Sens ( Languet ), par Carré de Mongeron ; 1737, 3 vol. in-4°.

eux-mêmes : ils arrivèrent, par le jeûne, la prière et l’idée fixe, à l’hallucination et à la catalepsie. On attribua ces phénomènes natu-

XVIIIe SIKCI.E. — INSTITUTIONS, III. — 20

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

rels à l’invocation du bienheureux Paris, et les convulsions horribles qui les accompagnaient furent considérées comme des témoignages de son influence salutaire. Quelques guérisons de maladies chroniques, en effet, eurent lieu à la suite de ces accès épileptiques, qui produisirent un plus prand nombre de maladies incurables.

Les guérisons ayant donné lieu à des polémiques, dont peut donner idée le singulier ouvrage cité à la page précédente, un pèlerinage perpétuel s’organisa dans le cimetière de Saint-Médard, où était inhumé le diacre Paris, et pendant plus de trois ans la tombe du bienheureux fut le théâtre des scènes les plus honteuses et les plus ridicules. Des hommes et des femmes de tout âge, de toute condition, se couchaient ou s’agenouillaient sur une grande pierre plate qui couvrait la sépulture, et attendaient, en oraison, que la présence du saint se manifestât par les convulsions qu’il leur envoyait pour les guérir de leurs maux. On ne voyait autour de cette tombe que des infirmes et des moribonds, qui gémissaient, pleuraient, en priant et* en psalmodiant. La foule des curieux était plus grande encore que celle des pèlerins. Ce scandale public ne pouvait toujours durer : la police ferma le cimetière, et les convulsions, qui n’avaient pas conservé leur caractère effrayant et leurs vertus miraculeuses, cessèrent aussitôt qu’elles furent réduites à se passer de spectateurs.

La feuille des Nouvelles ecclésiastiques résista mieux et plus longtemps aux poursuites et aux sentences de l’autorité judiciaire. Cette feuille, qui était la trompette du jansénisme, était distribuée à Paris comme par des mains invisibles. On ne parvint jamais à saisir ni les auteurs, ni les imprimeurs, ni les propagateurs. Malgré tout ce qu’on employa de ruse et d’adresse pour remonter à la source de cette infatigable propagande janséniste, c’est à peine si la police réussit à découvrir quelques distributeurs qui ne savaient rien, et qu’il fallut relâcher, après les avoir gardés deux ou trois mois en prison. Cependant l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, avait excommunié tous ceux qui liraient ces Nouvelles ecclésiastiques; plus d’une fois condamnées au feu, elles ne faisaient que renaître de leurs cendres et se multiplier. On les trouvait partout, même dans le cabinet des ministres, même dans la chambre du roi.

LE CLERGE

On s’explique ainsi le mal irréparable que cette espèce de guerre civile religieuse faisait à la religion. Le clergé, qui avait pris la part principale dans ces tristes controverses, s’était compromis et affaibli lui-même par ses divisions. Ce n’était plus seulement une lutte acharnée entre les jansénistes et les jésuites, c’était déjà une menaçante rivalité entre l’Eglise de France et l’Eglise de Rome; c’était aussi un conflit permanent entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. La querelle du jansénisme devenait un brandon de discorde qu’on ne pouvait plus éteindre. Les incrédules, les philosophes, les ennemis du catholicisme se réjouissaient de ce qui lui portait un si grand préjudice ; ils se mêlaient à la dispute, pour l’irriter; ils se raillaient des graves questions doctrinales qui se rattachaient à la Constitution; ils traînaient ces questions dans la rue, pour ainsi dire, en les chansonnant, en les ridiculisant : la nation tout entière avait des oreilles pour entendre, en riant, ces indécences et ces profanations. Le respect, qui sert de base à toute croyance, fut dès lors profondément attaqué dans le cœur du peuple.

Le parlement prononça plusieurs arrêts, pour rendre obligatoires les prescriptions de la bulle Unigenitus ; le roi, par une déclaration enregistrée en parlement, essaya de faire adopter la Constitution comme une loi de l’Etat. On alla plus loin encore : on voulut l’imposer aux consciences, sous la forme des billets de confession qu’on exigeait des malades pour leur accorder les derniers sacrements au lit de mort et la sépulture en terre sainte. Ces billets de confession, devant être accompagnés d’une adhésion écrite à la bulle Unigenitus , avaient pour but de démasquer les jansénistes déguisés et de les forcer à l’abjuration publique de leur doctrine. Cette contrainte fut exercée ouvertement pendant plus de vingt ans, mais avec des intermittences de modération et de tempérament, contre les personnages les plus considérables et les plus dignes de respect. De là des scandales, des violences intolérables, des divisions et des chagrins dans les familles, des désordres dans la rue, des interventions fâcheuses du pouvoir séculier dans ces questions spirituelles. La porte des églises se fermait devant les cercueils, et les cimetières 11e s’ouvraient pas pour les recevoir dans

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

l’enceinte bénite. Cette regrettable exigence des billets de confession persista cependant, non-seulement à Paris, mais dans beaucoup de villes, surtout en Picardie, jusqu’à l’attentat de Damiens contre Louis XV.

Le parlement de Paris, inquiet des conséquences de la bulle Unigenitus, dans laquelle il croyait voir un instrument de domination redoutable entre les mains des jésuites, s’était décidé, en 1752, à résister aux excès de zèle dont les billets de confession étaient le prétexte : il commença par déclarer que la bulle n’avait jamais été règle de foi , et qu’elle offrait un danger réel en provoquant un véritable schisme. Dès ce moment, le parlement fut tout entier acquis au parti janséniste, en faveur duquel il avait toujours incliné. « Dans ces troubles, dit l’auteur du Siècle de Louis XV ’ le roi était comme un père occupé de séparer ses enfants qui se battent. Il défendait les coups et les injures, il réprimandait les uns, il exhortait les autres, il ordonnait le silence, défendant aux parlements déjuger du spirituel, recommandant aux évêques la circonspection. )) Le misérable Damiens, qui frappa le roi d’un coup de canif et ne lui fit qu’une légère blessure (5 janvier 1757), était un pauvre fou dont l’esprit avait été dérangé par la Constitution. Les ennemis des jésuites crièrent partout qu’il fallait leur demander compte du crime de Damiens. Cette calomnie monstrueuse suffit pour perdre les jésuites, qui n’étaient pas aimés, et qui furent abhorrés quand on les regarda comme les complices du régicide. Dès lors leur perte fut jurée et les dénonciations arrivèrent de tous côtés. Les jésuites ne soupçonnaient pas ce qu’on pouvait faire sortir de l’examen de leurs statuts, de leurs règlements, de leurs doctrines, de leurs écrits ; cet examen se fit dans un profond secret, et tout à coup un arrêt du parlement de Paris (6 août 1761) déclara « meurtrière et abominable )) la doctrine enseignée parles jésuites, ordonna que leurs livres seraient lacérés et brûlés par la main du bourreau, et fit fermer provisoirement tous leurs collèges. Cet arrêt était inique, car il n’avait pas été précédé d’un débat contradictoire entre l’accusateur et les accusés. Ce fut un coup de foudre pour ces derniers, qui ne savaient pas même en être menacés.

La suite des événements prouva bientôt que la condamnation des

LE CLERGÉ

jésuites était le résultat du complot tramé par la secte philosophique, pour enlever à l’Eglise et à la religion leurs plus fermes soutiens. Les jésuites avaient eu des torts sans doute, mais ils n’en étaient pas moins d’intrépides défenseurs du catholicisme. Ils employèrent vainement tout leur crédit, tous leurs efforts, pour résister à l’injuste arrêt qui les frappait : le roi les avait abandonnés. Le 6 août 1762, un nouvel

Fig. 104. — La Confession;

d'après Bernard Picart ( Cérémonies et Coutumes religieuses de tous les peuples du monde).

arrêt du parlement ordonna leur exclusion du royaume, « irrévocablement et sans retour. » Le clergé n’osa pas protester et resta muet de stupeur : il sentait que sa plus grande force allait s’éloigner de lui avec les jésuites, et les cris de joie des philosophes ne lui laissèrent pas ignorer que, ces redoutables soldats de Jésus-Christ une fois disparus de France et dispersés dans toute l’Europe, l’incrédulité ne trouverait plus d’obstacle sérieux qui pût l’arrêter dans l’œuvre de destruction sociale et morale que les philosophes de l’Encyclopédie, conjurés en secret, poursuivaient au grand jour, sous l’excitation de cet abominable mot d’ordre : Écrasons l'infâme. Le parlement, qui avait frappé la com-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

pagnie de Jésus, ne fut pas le dernier à s’apercevoir que son fatal arrêt outre-passait beaucoup ses intentions, et que l’Eglise de France tout entière se trouvait atteinte par cet arrêt. Les jésuites enveloppèrent, pour ainsi dire, dans leur disgrâce, les jansénistes et tous leurs adversaires catholiques. La Constitution Unigenitus sembla s’évanouir au milieu du dédain et de l’indifférence universelle; la Bastille et les maisons de force rendirent à la liberté une foule de prêtres opposants, qui avaient parlé, écrit ou protesté contre les billets de confession; le peuple cessa de répéter les vaudevilles satiriques et les burlesques poésies en patois parisien, que la muse du jansénisme avait répandus avec tant de verve et de gaieté. On s’étonnait, dans le monde, de s’être agité, de s’être tourmenté si longtemps, pour des questions abstraites et insolubles, qu’on ne comprenait même pas, tout en s’en occupant avec passion ; on s’empressa de les oublier, et on laissa tomber avec elles dans l’oubli les croyances les plus saintes et les plus nécessaires. Ce fut là, en quelque sorte, la dernière guerre de religion, moins terrible, moins sanglante que les autres, mais plus funeste peut-être, car elle avait porté atteinte à la foi et au sentiment religieux.

La royauté et les parlements avaient une plus grande responsabilité dans cette décadence, que les jansénistes et les jésuites, qui avaient cru du moins, dans leurs tristes luttes, servir les intérêts de la religion. Les jansénistes, à leur point de vue, ne voyaient que leur petite Eglise, leur doctrine étroite et inflexible, leurs principes austères et minutieux plutôt qu’élevés et sympathiques : ils avaient combattu, d’ailleurs, pour la liberté de conscience, sans tenir compte de l’état de la société. Les jésuites, plus clairvoyants, avaient cette conviction profonde, que dans un Etat politique la religion était un lien qu’il ne fallait pas relâcher, sous peine de le voir se briser ; et que la société moderne, menacée, attaquée et battue en brèche par des systèmes philosophiques et économiques, qui n’étaient autres que des hérésies, ne pouvait se maintenir sur une bas*3 inébranlable qu’en se soumettant docilement à la direction souveraine de l’autorité religieuse. Les parlements avaient traité d’abord les jansénistes comme des rebelles; ils traitèrent ensuite

LE CLERGÉ

les jésuites comme des conspirateurs. Le gouvernement du roi avait incliné tour à tour pour les jésuites, mais sans conviction, sans zèle religieux ; il avait constamment subordonné la religion aux intérêts de sa politique, et lors même qu’il paraissait subir l’influence de la cour de Rome, il ne visait qu’à un seul but, qui était d’employer exclusivement à son profit toutes les forces, toutes les influences, toutes les richesses du clergé,

Fig. 105. — Inhumation dans une église;

d’après Bernard Picart ( Cérémonies et Coutumes religieuses de tous les peuples du monde).

Depuis les guerres désastreuses de la vieillesse de Louis XIV, plus d’un homme d’Etat s’affligeait de penser que le clergé, qui, loin d’avoir souffert dans sa fortune, ne cessait de l’augmenter tous les jours, contribuait à peine, dans une proportion minime, aus charges de l’Etat, de plus en plus obéré, de plus en plus appauvri. Le clergé, comme la noblesse, ne payait pas la taille ; mais la noblesse du moins payait de son sang et de ses deniers le service militaire qu’elle devait au roi. Le clergé accordait seulement à la couronne, à titre de don gratuit, une certaine redevance qu’il fixait lui-même tous les cinq ans dans ses assemblées générales. La somme attribuée au don gratuit

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

variait sans doute selon les circonstances, mais elle ne représentait jamais ce que la royauté pouvait attendre, comme part proportionnelle, de la générosité du premier corps et du plus riche de l’Etat. Louis XIV, malgré son autocratie, n’avait rien voulu entreprendre contre les anciens privilèges du clergé, qui était allé de lui-même audevant de ses besoins et ne lui avait pas marchandé un secours efficace dans sa pénurie. Le clergé, d’ailleurs, pouvait faire valoir à l’appui de ses immunités cette raison respectable, que les biens dont il disposait n’étaient qu’un dépôt entre ses mains, et qu’il n’en gardait les revenus que pour les distribuer aux pauvres. Dès la régence, sous l’inspiration du duc d’Orléans, il avait été question de faire entrer ces biens dans le domaine de la couronne.

Cette idée de spoliation, qui se couvrait d’un pompeux attirail de raisons d’Etat, resta dès lors comme un projet à étudier dans le portefeuille de tous les ministres qui se succédèrent jusqu’au comte Voyer d’Argenson. Le clergé trouvait toujours, auprès du roi, des amis dévoués, chargés de défendre officieusement les biens et les revenus ecclésiastiques. Mais, plus la gêne se faisait sentir dans les services publics, plus les impôts devenaient insuffisants pour subvenir aux charges de l’Etat, plus il semblait juste et indispensable de recourir, de gré ou de force, aux ressources énormes qu’on pouvait tirer d’une contribution volontaire ou forcée, qui serait imposée au clergé séculier et régulier. Cependant le clergé, qui s’en tenait toujours à l’usage du don gratuit, n’eut à subir, avant 1740, aucune pression directe à l’égard de cette contribution, qu’on avait toujours obtenue de lui à l’amiable et par voie gracieuse. Mais, dans le cours de l’année 1740, par suite des malheurs de la guerre, le trésor se trouva complètement vide, et l’augmentation des impôts était encore au-dessous de l’augmentation des dépenses. Louis XV consentit alors, quoique avec répugnance, à s’adresser au clergé. Au mois de juillet les commissaires du roi se rendirent à l’assemblée du clergé pour demander un secours, en sus du don gratuit. Le secours fut accordé immédiatement, mais comme il ne s’élevait qu’à trois millions et demi, le contrôle des finances refusa de s’en contenter.

it- de Louis XYI à son Sacre, d’après Moreau.

LE CLERGÉ

Depuis 1740 jusqu’en 1761, le clergé défendit les droits de propriété, de mainmorte et de censive, qu’on cherchait à lui disputer; il refusa énergiquement de payer le vingtième de ses biens au roi, parce que c’était là un moyen détourné de connaître quels étaient ces biens et leurs revenus. Il eut à lutter surtout contre deux ministres, Machault d’Arnouville et Yoyer d’Argenson, qui demandaient, non la suppression des ordres religieux, mais la sécularisation d’une partie des monastères, avec retour à l’Etat de leurs privilèges féodaux. On assurait que le clergé possédait, à cette époque, près d’un tiers des biens du royaume ; mais il repoussait toute espèce de cadastre et d’enquête domaniale. Aussi le ministère fut-il obligé d’abandonner son projet, et d’accepter ce que le clergé voulait bien offrir au roi, soit comme don gratuit, soit comme libéralité , soit comme secours. Ce secours s’éleva progressivement : il était de seize millions en 1760. Le garde des sceaux eut beau faire agir le parlement pour avoir raison de l’obstination du clergé, il ne put rien obtenir, et le clergé demeura maître de la position, continuant à fournir chaque année un don gratuit, mais refusant de déclarer ses revenus, qui montaient encore à cent soixante millions quand on en fit enfin le relevé approximatif, au début de la révolution.

Ces discussions relatives aux biens et aux revenus ecclésiastiques se renouvelaient à chaque assemblée du clergé, et produisaient un effet déplorable dans le bas peuple, dont l’envie et la haine ne faisaient que s’envenimer. L’occasion était bonne et le prétexte tout trouvé pour accuser l’avarice et la paresse des prêtres et des moines. C’était toujours à cause de leurs richesses qu’on les dénonçait à la réprobation des classes déshéritées. On ne leur reprochait plus, comme au moyen âge, des vices coupables ou honteux ; dans aucun temps, la vie cénobitique n’avait été plus digne d’estime et de vénération que durant le dix-huitième siècle. Le nombre des religieux avait considérablement diminué et tendait à diminuer encore de jour en jour, mais ceux qui restaient dans les couvents y vivaient de la manière la plus digne et la plus édifiante, ne s’occupant que de travaux manuels et intellectuels, ne communiquant avec le siècle que par la porte des bonnes œuvres. Il ne pouvait pas en être autrement, car leurs ennemis, leurs envieux,

XVIIIe SIÈCLE III. — IXSTITÜ I IO.N'S. — 21

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

les esprits forts, avaient semé la défiance avec la calomnie : l’œil du peuple était sans cesse ouvert sur la conduite privée des bons religieux, qui supportaient, sans se plaindre, une inquisition parfois tracassière, mais qu’ils faisaient tourner à leur honneur. « Qu’au sortir d’un cercle où l’on croit avoir joui de tous les plaisirs réunis, disait l’abbé de Bonnefoy en 1784 (dans son traité de l'Etat religieux ), on se transporte dans un monastère pour y voir un de ces pieux anachorètes : on sera frappé du contraste que forment avec la frivolité, sa simplicité, sa modestie, sa candeur, son aménité, son air serein, qui décèle une âme tranquille et vraiment heureuse, et ce je ne sais quoi de pénitent et de saint, qui, répandu sur toute sa personne, pénètre d’un sentiment religieux dont il est impossible de se défendre. »

Le caractère et la physionomie des ordres monastiques avaient totalement changé : ils conservaient leur habit et leur règle, mais ils semblaient, de leur propre mouvement, arriver à une transformation inévitable. Les capucins, les franciscains ne mendiaient plus; les oratoriens se vouaient à l’éducation; les bénédictins se consacraient exclusivement à de grands travaux littéraires, et jamais l’érudition n’avait eu de plus doctes représentants. L’exemple des Mabillon, des Montfaucon et des Ruinart avait créé dans les cloîtres une nouvelle congrégation de savants qui se consacraient aux lettres humaines autant qu’aux lettres divines, et qui faisaient la gloire de la France littéraire. Les jésuites avaient eu longtemps le privilège de fournir d’excellents prédicateurs, tels que les P. Bretonneau, Ségaud, Neuville, Lenfant, etc., qui n’égalèrent pas Bourdaloue et Massillon (fig. 106), mais qui se firent dans l’éloquence de la chaire une réputation méritée-. Les autres ordres produisaient à l’envi de bons prédicateurs : le P. Bridaine, le fougueux orateur populaire, sortait des Missions ; le P. Elisée était carme ; les abbés Poulie et de Boismont n’étaient que de simples prêtres. Beaucoup de couvents s’étaient déjà transformés en écoles ; d’autres en fermes-modèles, où l’on enseignait l’agriculture et l’économie rurale.

Quant aux congrégations de femmes, elles s’efforçaient de se rendre utiles : la plupart des religieuses se vouaient à l’enseignement des filles

LE CLERGÉ

du peuple et au soulagement de toutes les misères de l’humanité. Voltaire lui-même, malgré ses préjugés et ses antipathies, n’avait pu s’empêcher de reconnaître l’abnégation et le dévouement des soeurs hospitalières : (( Peut-être, dit-il dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations , n’est-il rien de plus grand sur la terre, que le sacrifice

Fig. 106. — Portrait de Massillon; d’après un tableau dn musée de Versailles.

que fait un sexe délicat, de la beauté et de la jeunesse, souvent de la haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas de toutes les misères humaines, dont la vue est si humiliante pour l’orgueil humain et si révoltante pour notre délicatesse. » Et cependant les hommes et les femmes voués à la vie régulière et monacale ne trouvaient pas grâce devant les philosophes ni devant leurs aveugles adeptes : on les accusait, ces saintes femmes, ces hommes pieux, d’absorber, au profit du célibat, de l’oisiveté et de la superstition, la fortune publique dont ils s’étaient emparés, au détriment du peuple ! On rappelait sans cesse que l’abbaye de Saint-Germain des Prés rapportait deux

cent mille livres à son abbé commendataire, que l’abbaye de Saint- Denis en produisait presque autant, et le chiffre considérable de ces bénéfices ecclésiastiques revenait sans cesse, comme un scandale, dans les écrits de tout genre qu’on ne se lassait pas de publier sur les biens du clergé. Le clergé du second ordre, lui-même, ne se montrait pas trop éloigné d’approuver la réduction, sinon l’abandon total de ces biens, dans lesquels il avait pourtant sa quote-part. Ce fut sans doute pour se faire des appuis dans le haut clergé, que la noblesse de cour fit décider par Louis XYI (Voy. l’édit du roi, dans V Abrégé chronologique de Chérin) que les bénéfices ne seraient plus accordés qu’à des nobles de race; ce qui est critiqué en ces termes dans le Tableau de Paris de Mercier : « A qui donne-t-on les évêchés? aux nobles; les grosses abbayes? aux nobles; les gros bénéfices? aux nobles. Quoi! il faut être gentilhomme pour servir Dieu! Non, mais la cour s’attache ainsi la noblesse, et l’on paye les services militaires, de même que d’autres moins importants, avec les biens de l’Eglise. )) Le philosophe Mercier ne comprenait pas que la noblesse et le haut clergé avaient fait ainsi une sorte d’alliance secrète, en prévision des envahissements de la bourgeoisie, qui restait bourgeoisie, même après avoir demandé et obtenu des lettres de noblesse.

Le haut clergé, qui était le pouvoir dirigeant du clergé tout entier, conserva son rôle politique jusqu’au dernier soupir de la royauté, résistant, avec une prodigieuse énergie, aux ministres, aux favoris et aux favorites, aux parlements, aux rois eux-mêmes. L’avocat Barbier, qui avait vu de près ce que pouvait le clergé dans la lutte qu’il soutint contre le garde des sceaux et le parlement, en refusant de donner une déclaration de ses biens, écrivait en décembre 1752 : « Le clergé de France est un corps bien puissant, à cause des principes de religion. » Ces principes existaient, persistaient dans la nation, surtout dans les classes inférieures, en dépit des efforts persévérants de la conspiration philosophique. Le peuple n’était pas dévot, mais il était religieux; il ne manquait jamais de s’incliner avec respect, et même de faire le signe de la croix, lorsqu’un prêtre passait dans la rue portant le viatique à un malade; il assistait avec plaisir aux cérémonies de l’Eglise, les

LE CLERGÉ

jours de fête, et il s’empressait d’accourir au passage des processions, où les corporations de métiers jouaient souvent elles-mêmes un rôle, avec leurs insignes et leurs bannières (fig. 107). C’était au curé ou

Fig. 107. — Le Frère de Saint-Crépin (membre de la communauté des Frères chrétiens Cordonniers), en costume de cérémonie.

au vicaire de la paroisse qu’il s’adressait de préférence, pour avoir des conseils dans les cas difficiles. Il se montrait toujours très-exact à se rendre aux convocations de l’Eglise pour les mariages, les baptêmes et les enterrements. Les ministres du culte, qu’on cherchait à lui faire prendre en haine, ne lui inspiraient que de la sympathie et de la confiance, car il était sûr de trouver auprès d’eux, dans les épreuves pénibles de la vie, des consolations et des secours.

Le peuple ne connaissait du clergé que ce qu’on appelait alors le bas clergé , qui se distinguait souvent des grands dignitaires de l’Eglise par ses lumières et par ses vertus. « Les curés des villes et des campagnes, dit un historien des moeurs de la fin du dix-huitième siècle, Ant. Caillot, formaient, en général, une classe d’hommes dignes du respect et de l’attachement des peuples. Pères des pauvres, quoique pauvres pour

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

la plupart, consolateurs des malheureux, ils partageaient leur temps entre les fonctions de leur ministère et les œuvres de miséricorde. Ils prêchaient la morale dans la chaire évangélique : ils ne la démentaient pas parleurs actions. )) Rétif de la Bretonne, dans la Vie de mon père, & fait un touchant tableau de la vie d’un de ces curés de campagne qui étaient l’honneur du clergé français : « Il est consolant, dit-il, pour notre siècle, qu’il se trouve de temps en temps, d’espace en espace, de ces dignes ecclésiastiques qui rappellent au clergé, par leur exemple, le véritable emploi des biens consacrés à Dieu. A la vérité, ils ne se trouvent guère que parmi les curés, ordre aussi respectable qu’utile et mal partagé des biens temporels. ))

On aurait pu citer aussi, comme de dignes émules des Fénelon et des Belzunce (fig. 108), plusieurs évêques, tels que ceux de Verdun (Hippolyte de Béthune), de Mirepoix (Pierre de la Broue), de Boulogne (Pierre de Langle), qui donnaient l’exemple de la charité chrétienne et qui se ruinaient en aumônes; mais, il faut l’avouer, les prélats de cour, cardinaux, évêques, abbés commendataires, qui résidaient à Versailles ou à Paris, se préoccupaient moins de leurs devoirs ecclésiastiques, et ne portaient pas même à la cour l’habit de leur ministère.

C’étaient des courtisans ou , si l’on veut , des hommes d’Etat ; ce n’étaient pas toujours de bons prêtres, de vrais ministres de l’Evangile. Au reste, pendant le dix-huitième siècle, les évêques ne résidaient qu’assez rarement dans leurs diocèses : ce qui autorisait Mercier â faire cette remarque malicieuse et certainement très exagérée, (( que les évêques qui accomplissent inviolablement la foi de la résidence (ce qui forme le petit nombre) avaient une piété minutieuse, inquiète, turbulente, toujours prête à dégénérer en fanatisme ; qu’ils vexaient les habitants de leur diocèse par un zèle aveugle et inconsidéré ; tandis que les autres, non résidents, avaient des lumières, de la tolérance, aimaient la paix et ne persécutaient personne, de sorte que tout le mal peutêtre qui résulte de leur éloignement, c’est que l’argent qui vient des provinces ne se consomme pas dans le sein des provinces mêmes. )) Les abbés de Boismont et Maury n’étaient pas beaucoup plus indulgents que le philosophe Mercier, pour le haut clergé, lorsqu’ils osaient en parler

LE CLERGE

ainsi en 1781, dans les Lettres secrètes sur T état de la religion et du clergé de France : « Ce n’est pas que le scandale y domine, mais la faiblesse, la lâcheté, l’insouciance, et par-dessus tout la maladie d’être homme d’Etat, a gâté les meilleures têtes. Il semble que les sources de l’Evangile soient devenues étrangères à nos prélats. ))

Fig. 108. — Belzunce, évêque de Marseille, pendant la peste de 1720 ; fac-similé d'après Rigaud.

Le l^aut clergé avait rompu lui-même l’harmonie et l’union qui avaient fait la force de ce grand corps, lorsqu’il eut l’imprudence d’admettre, sinon de provoquer, une démarcation entre les ecclésiastiques nobles et les roturiers. Tous les membres du bas clergé se révoltèrent de cet ostracisme et demandèrent eux-mêmes à grands cris les réformes qu’on voulait leur imposer. Ils se séparèrent de leurs évêques et de leurs abbés, ou du moins ils eurent l’air de les abandonner, en s’associant dans une certaine mesure aux espérances de l’école philosophique. La révolution existait depuis longtemps en germe au sein même du clergé, lorsqu’elle jeta dans le cœur du tiers état un désir immodéré d’égalité et de liberté. L’assemblée des notables trouva que le clergé du premier ordre appartenait à la noblesse, mais que celui du second ordre, sorti de la bourgeoisie et du peuple , se rappelait son origine et se proposait d’y rester fidèle. La même scission, plus tranchée, plus définitive, devait se produire aux

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

états généraux de 1789. Le haut clergé y défendit encore ses privilèges avec une invincible fermeté. S’il eût fait alors le généreux sacrifice des biens de l’Eglise, aurait-il sauvé le roi, la monarchie, et lui-même? On l’a prétendu, mais il est permis de douter que cette concession tardive, dans l’état où se trouvaient alors les esprits, fût parvenue à calmer la fièvre révolutionnaire.

Fig. 109. — Saint ciboire en orfèvrerie ; d’après Germain.

LES PARLEMENTS

Le parlement de Paris. — Les parlements des provinces. — Mœurs de la magistrature parlementaire. — Démêlés du parlement avec l'autorité royale. — Résistance aux édits financiers. — Affaires religieuses.

Lits de justice et exils. — Le chancelier Maupeou et la réforme de 1771. — Retour du parlement

sous Louis XVI. — Nonveaux conflits à la veille de la révolution.

’est Montesquieu, président au parlement de Bordeaux, qui appréciait en ces termes, vers 1720, la grandeur et la décadence des parlements de France, en prévoyant sans doute que leur chute entraînerait celle de la monarchie : « Les parlements ressemblent à ces ruines que l’on foule aux pieds, mais qui rappellent toujours l’idée de quelque temple fameux par l’ancienne religion ; ils ne se mêlent plus que de rendre la justice, à moins que quelque conjecture imprévue ne vienne leur rendre la force et la vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses humaines : ils ont cédé au temps qui détruit tout, à la corruption des mœurs qui a tout affaibli, à l’autorité suprême qui a tout abattu. » Au moment où Montesquieu écrivait ces lignes, le parlement de Paris, il est vrai, était en disgrâce et en exil, pour avoir protesté contre les actes financiers de la régence.

XVIIIe SIÈCLE, m. — INSTITUTIONS. — 22

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

Sous le règne de Louis XIV, les parlements semblaient avoir renoncé à toute espèce de rôle politique : ils se bornaient à rendre la justice dans les limites de leurs diverses juridictions, et, s’ils adressaient encore des remontrances au roi, ces remontrances, nonobstant le titre imposant qu’elles conservaient, n’étaient que d’humbles représentations. Le parlement de Paris, chez qui l’esprit de révolte et l’obstination de la résistance n’osaient plus se manifester depuis les derniers troubles de la Fronde, évitait avec soin de se compromettre en essayant de s’immiscer dans les affaires d’Etat. Il avait cédé, il avait reconnu son impuissance, lorsqu’en 1655 le jeune roi, au retour de la chasse, en grosses bottes et un fouet à la main, était venu au parlement, pour défendre les assemblées des chambres. C’était la punition des excès auxquels le parlement de Paris s’était porté durant la minorité du roi. On put croire que ce parlement, naguère si rebelle et si turbulent, ne songerait pas à relever la tête ni à reprendre ses anciennes prérogatives; il avait accepté, sans élever la moindre prétention contraire, le nouveau code, qui fut rédigé, en dehors de lui, dans les conseils du roi, et imposé à toutes les cours de judicature, pour fixer la manière de procéder, soit au civil, soit au criminel, et pour régler les épices des juges. Louis XIY n’eut à se plaindre, pendant son long règne, ni d’aucun parlement, ni d’aucun corps dépendant de ce qu’on appelait alors les cours souveraines , quoiqu’elles fussent soumises absolument aux décisions de la couronne. Le parlement de Paris était même réduit alors à une telle obéissance passive, que, malgré ses sympathies connues pour les jansénistes, il enregistra la bulle Unigenitus (1713) sans user de son droit de remontrance.

Les cours souveraines n’avaient eu à subir que des modifications insignifiantes, dans le nombre et les attributions de charges qui en dépendaient. Ces cours souveraines étaient toujours, hiérarchiquement, les parlements, les cours des comptes, les cours des aides et les cours des monnaies; mais les parlements, qui tenaient le premier rang, ne perdaient aucune occasion de constater et d’affirmer leur suprématie; ils s’efforçaient même, dans leur perpétuelle rivalité contre le grand conseil, auquel ressortissaient non-seulement toutes les cours souve-

LES PARLEMENTS

raines, mais encore tous les tribunaux civils et ecclésiastiques, de faire prévaloir leurs anciens privilèges et de maintenir leur prédominance politique.

Le parlement de Paris était le premier des parlements de France, comme le plus ancien et le plus illustre : il se considérait comme ayant en mains la délégation d’une partie du pouvoir souverain et il se persuadait que la royauté ne pouvait exister sans lui, quoique, depuis bien des années, le roi eût cessé de le consulter dans les questions de gouvernement. Ce parlement, dans lequel les princes du sang et

Fig. 111. — Évêque Duc et Pair (Duc de Sabran, Évêque de Laou ; 1778).

Fig. 110. — Duc et Pair (Duc d’Uzès, Ier Pair héréditaire du France).

les pairs ecclésiastiques et laïques avaient droit d’entrée, avec voix délibérative", était composé d’un premier président, de neuf présidents à mortier, de quelques conseillers d’honneur, de quatre maîtres des requêtes ordinaires de l’hôtel du roi ; de vingt présidents , tant aux chambres des enquêtes qu’aux chambres des requêtes ; de deux cent trente-deux conseillers, d’un procureur général et de trois avocats généraux. Ces officiers d’un ordre supérieur se trouvaient distribués dans huit chambres, savoir : la grand’chambre, qui primait et dirigeait toutes les autres, les cinq chambres des enquêtes et les deux chambres des requêtes du palais.

Outre ces huit chambres, qui connaissaient des affaires civiles, il y avait une chambre criminelle, nommée la Tournelle, où venaient siéger

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

à tour de rôle cinq présidents du parlement, les derniers nommés et par conséquent les plus jeunes, dix conseillers de la grand’ chambre et quatre appartenant aux chambres des enquêtes. La grand’ chambre retenait seulement, pour en connaître , les procès criminels où étaient impliqués des gentilshommes et des personnes d’Etat, ministres ou autres grands fonctionnaires du gouvernement. Le service de la grand’ chambre, des sept chambres civiles et de la chambre criminelle avait exigé, en outre, la création d’un certain nombre d’officiers d’un ordre inférieur, savoir : trois greffiers en chef, quatre notaires et secrétaires du parlement, trois principaux commis au greffe, seize substituts du procureur général, deux premiers huissiers et vingt-neuf huissiers au parlement et aux requêtes du palais, quatre cents procureurs, etc. Tous ces officiers avaient sous leurs ordres une multitude de suppôts , de scribes , de clercs et d’agents subalternes; ce qui représentait plus de trois mille auxiliaires attachés au parlement à divers titres, et remplissant différentes fonctions qui leur donnaient des moyens d’existence.

Telle était l’organisation normale du parlement de Paris, qui, dans le cours du dix-huitième siècle, fut soumis à plusieurs remaniements, destinés à diminuer ou à augmenter le nombre des chambres et celui des offices, lesquels se vendaient à un prix variable selon les circonstances, et qui rapportaient au titulaire un revenu proportionnel compris sous le nom d’épices ou de vacations. La valeur des charges de conseiller haussait ou baissait, comme la valeur des immeubles : ainsi, une de ces charges qui ne s’était payée que 25 à 30,000 livres en 1712, quand le parlement ne s’occupait que d’exercer la justice, valut 60,000 livres en 1747, lorsque le parlement s’obstinait à redevenir un corps politique. Quant au produit des charges, il était essentiellement mobile et capricieux, en raison de la somme de travail que s’attribuait chaque membre du parlement, et aussi d’après ses exigences, qui pouvaient rendre les épices extrêmement onéreuses pour les parties, car les procès, en ce temps-là, étaient surchargés de formalités minutieuses et subordonnés à mille incidents imprévus, qui servaient à les éterniser en multipliant les frais. De là cette quantité d’individus qui vivaient de la basoche et du palais et qui formaient, pour ainsi dire, l’armée féodale du parlement.

LES PARLEMENTS

Il y avait, en outre, douze parlements distincts de celui de Paris, et rattaches a ce parlement primitif par les memes lois organiques et par le même esprit de corps. Ces parlements, qui avaient leurs sièges à

Fig. 112. — L’Innocence reconnue (Arrêt du parlement de Paris, rendu en 1786 sur renvoi, après cassation d un arrêt du parlement de Rouen , qui déclare Victoire Salmon innocente des crimes de poison et de vol domestique, pour lesquels elle avait été à tort condamnée) ; d'après Binet.

Toulouse, à Grenoble, à Bordeaux, à Dijon, à Rouen, à Aix, à Rennes, à Pau, à Metz, à Douai, à Besançon et à Nancy, présentaient tous, à quelques différences près, la même composition, ayant chacun quatre ou trois chambres civiles et criminelles, avec un nombre relatif de présidents, de conseillers, tant clercs que laïques, de greffiers, d’huissiers, de

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

substituts du procureur général, de procureurs, et d’officiers inférieurs, sous la direction du premier président de la grand’cliambre. Les onze chambres des comptes, les cinq cours des aides, les deux cours des monnaies, celles de Paris et de Lyon, les trois conseils supérieurs d’Alsace, du Roussillon et d’Artois, représentaient aussi une masse énorme de charges et d’offices, qui se trouvaient compris sous la dénomination collective de cours souveraines et de juridictions provinciales. On peut estimer que plus de quarante mille personnes étaient pourvues de charges ou d’offices de judicature, à divers degrés, depuis les hautes fonctions de président à mortier jusqu’aux dernières d’appariteur. Il faut ajouter à cette population, à cette race spéciale, qui suivait le palais et qui composait ce qu’on nommait la robe, une multitude de suppôts subalternes et de satellites infimes de la magistrature, depuis le sergent à verge jusqu’au crieur et à l’afficheur d’arrêts. C’était là, en quelque sorte, un peuple à part au milieu de la nation, et ce peuple, inquiet, turbulent, infatué de son importance, s’imaginait avoir en mains une attribution quelconque du pouvoir légal, et obéissait, par conséquent, avec la soumission la plus aveugle, non-seulement, aux ordres directs de ses chefs, mais encore à toutes les excitations, à toutes les influences des parlements et surtout du parlement de Paris.

Les parlements, qui disposaient ainsi de tant de monde, de tant d’opinions, de tant de volontés, eurent toujours une autorité prédominante, même sous Louis XIV, qui les avait renfermés dans les limites de leur rôle judiciaire : ils devaient retrouver leur ancienne prépondérance, quand ils saisirent la première occasion de reprendre leur rôle politique, et ils s’obstinèrent à ne pas en avoir d’autre dans tout le cours du dix-huitième siècle. Un antagonisme permanent, une constante rivalité existaient, de longue date, entre les gens de cour et les gens de robe, entre les nobles et les parlementaires. Ceux-ci acquéraient sans doute, dans l’exercice de leurs charges, une noblesse d’office qui leur apportait certaines prérogatives honorifiques, mais qui, dans aucun cas, ne s’élevait au niveau de la noblesse d’extraction. Cette demi-noblesse n’était donc souvent qu’une cause de dépit et d’irritation pour des caractères orgueilleux et hautains.

LES PARLEMENTS

La noblesse de robe ne se montrait jamais à la cour, parce qu’elle n’y aurait eu qu’un rang indigne d’elle, quoiqu’elle fût rattachée par de nombreuses alliances à cette noblesse de cour qui la dédaignait. En revanche, elle se tenait à distance de la haute bourgeoisie et du commerce, lors meme qu’elle s’en était rapprochée par des mariages d’argent. Elle n’avait pas beaucoup plus de rapport avec la finance, bien que la finance eût des affinités naturelles avec la robe, puisque toutes les charges de la magistrature étaient vénales. (( Avant la régence, dit Duclos, l’ambition d’un fermier général était de faire son fils conseiller au parlement; encore fallait-il, pour y réussir, que le père eût quelque considération personnelle. »

Les familles parlementaires ou familles de robe formaient donc, au sein de la société française, une société isolée et renfermée, qui n’avait presque pas de relations avec les autres classes. Cette société, qui était une véritable corporation, se composait de groupes différents s’élevant par degrés, en raison de l’origine, de la fortune et de la position, depuis les emplois les plus modestes jusqu’aux plus hautes charges de la judicature. Tout nouveau venu qui avait acheté un office et qui, par conséquent, avait été jugé digne de le remplir, devenait aussitôt partie intégrante de l’association et se trouvait dès lors accepté, naturalisé dans la robe: il se détachait, pour ainsi dire, de tous les liens de famille et d’alliance pour ne plus appartenir qu’à la robe, au parlement. La société parlementaire avait toujours été grave, sévère, cérémonieuse, très-fière et très-hautaine. Là, ni fêtes, ni bals, ni concerts, ni comédies ; mais des dîners, d’excellents et magnifiques dîners, une conversation polie et réservée sur des matières de jurisprudence ou de politique, un jeu sobre et silencieux; jamais de veilles, car tout magistrat était levé avant le jour et aussitôt à l’œuvre. Du reste, partout, un intérieur imposant et même solennel, dans de beaux hôtels aux grands escaliers de pierre, aux larges vestibules, aux nombreux salons richement décorés, mais d’un luxe austère et sombre, un peu triste et glacial. Le concierge, les valets eux-mêmes ressemblaient à des gens de loi. Quant aux maîtres de la maison, ils ne riaient jamais, ils avaient tous la démarche grave et compassée, l’abord maus-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

sade et souvent répulsif, l’air majestueux et superbe, le ton sec et bref. « Les femmes de robe, qui ne vivent qu’avec celles de leur état, dit Duclos, n’ont aucun usage du monde, ou le peu qu’elles en ont est faux. Le cérémonial fait leur occupation unique ; la haine et l’envie leurs seules passions. )) Les femmes de robe, il est vrai, ne paraissaient guère en public que dans les cérémonies des parlements et des cours souveraines : c’était là qu’elles prenaient le goût de ce cérémonial minutieux et inflexible qui établissait entre tous les robins (c’est ainsi que la noblesse qualifiait dédaigneusement tous les hommes de robe) toute une série de degrés pour la prééminence et la préséance. Le nombre des saluts et leur espèce, depuis la révérence en dame jusqu’à la simple inclinaison de tête, étaient réglés par une loi d’étiquette aussi compliquée et aussi exigeante que l’étiquette de la cour.

La jeunesse cependant ne pouvait s’empêcher d’être jeune, meme en s'asseyant sur les fleurs de lis , suivant le terme usité au parlement. Rien ne ressemblait moins à un vieux juge qu’un jeune conseiller. Celui-ci ne se piquait pas d’être assidu au travail, quoiqu’il dût se rendre de très-bonne heure au palais, à six heures en hiver, à sept en été ; il dormait peut-être moins que ses collègues à l’audience ; mais, au prononcé des jugements, il s’effaçait toujours devant les anciens, dont il reconnaissait le savoir et l’expérience. Il ne commençait à se bien pénétrer des devoirs de son état que quand sa barbe avait blanchi. En attendant, il prononçait aussi des arrêts d’un autre genre dans les salons, où il brillait surtout par ses airs de petit-maître et par sa galanterie. On entendait par là un goût raffiné pour tout ce qu’il y avait de plus galant ou d’élégant, en fait d’habits, de modes, d’équipages, d’ameublement, de langage et de manières. (( On dirait, à voir la plupart de nos jeunes magistrats, remarque Nolivos de Saint-Cyr dans son Tableau du siècle (1761), qu’ils ont honte de leur profession. L’un affecte un air d’étourderie et de légèreté qui le ferait aisément prendre pour un page. L’autre affiche la coquetterie, et, toujours musqué comme une femme, donne des vapeurs à nos petites-maîtresses. Presque tous semblent se faire une loi de renoncer à cette bienséance qui, sans rien tenir du pédant, doit distinguer un mousquetaire d’avec un juge. )>

LES PARLEMENTS

Le vrai juge, le vrai parlementaire était, à bien des égards, tout l’opposé de ces jeunes étourdis. C’est dans la bouche d’un antique représentant de la justice française, que l’auteur du Voyage de la Raison en Europe , le marquis de Caraccioli (1772), a mis ces nobles paroles, qui sont comme la confession publique de toute une vie de labeur et de dévouement : « Il y a bientôt soixante ans que je consacre mes jours

Fig. 113, — Le Juge dans sa famille et ses Solliciteurs; d'après une estampe du temps.

et mes nuits au service de mes concitoyens. Je m’occupe le jour de leurs intérêts ; je vole dès le matin pour y donner mon attention , sans autre

ambition que de faire mon devoir -L’étude me rendit un squelette

dès l’âge de trente-six ans. Mon corps, queje méprise, s’accommode à ma manière de penser, et mon âme, que je mets au-dessus de tout, me sert heureusement. La gloire de secourir la veuve et l’orphelin dédommage

XVIIIf SIÈCLE, m. — INSTITUTIONS. — 23

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

de toutes les peines et de tous les dégoûts On n’est grand que lors-

qu’on est utile. ))

On s’explique ainsi le respect presque religieux que le parlement en corps inspirait autour de lui, malgré les inconséquences de quelques-uns de ses membres. Ce respect ne se manifestait jamais mieux que dans les circonstances solennelles, où l’on voyait défiler processionnellement les cours souveraines avec leurs habits de cérémonie , présidents, conseillers, avocats généraux et procureurs généraux, greffiers et secrétaires de la cour portant la robe d’écarlate, les uns coiffés du mortier de velours noir, les autres du chaperon rouge fourré d’hermine ; les officiers de la chambre des comptes, en robes noires, de velours, de satin, de damas ou de taffetas ; les officiers de la cour des aides, en robes de velours noir, avec le chaperon noir ; les gens de la cour des monnaies, en robes rouges avec le chaperon d’hermine ; et ensuite toutes les juridictions ressortissant au parlement, ayant chacune leur costume et leurs insignes, et tenant leur rang selon l’ordre hiérarchique. Cette pompe auguste frappait d’admiration tous les spectateurs, qui s’inclinaient humblement devant cette représentation vivante de Injustice humaine.

« Le peuple, dit Duclos, qui avait pourtant été témoin de ces majestueuses cérémonies, le peuple a pour les magistrats une sorte de respect dont le principe n’est pas bien éclairci dans sa tête; il les regarde comme ses protecteurs, quoiqu’ils ne soient que ses juges. ))

A la mort de Louis XIV, il y eut un compromis, un pacte secret entre le parlement de Paris et le duc d’Orléans , qui voulait maintenir son droit de régence en faisant casser le testament du feu roi. Le procureur général d’Aguesseau (fig. 114) et le premier avocat général Joly de Fleury, tous deux pleins de lumières, de connaissances et de probité, furent les intermédiaires de cette transaction. Des engagements réciproques avaient été pris envers le prince, au nom de la grand’chambre, qui dictait la loi à toutes les chambres du parlement. Le duc d’Orléans, de son côté, s’était montré tout disposé à gouverner de concert avec le parlement, en lui rendant son ancien droit de remontrances, à l’occasion des édits à enregistrer; mais il n’entendait point diminuer par là le pouvoir royal, ni donner au parlement une

LES PARLEMENTS

autorité qui pût jamais balancer celle du souverain. Il ne tenait pas compte de l’opinion traditionnelle du parlement sur le rôle politique qui lui était dévolu dans l’Etat. « Cette compagnie, disait Saint-Simon, se prétend, quoique très-absurdement, la modératrice de l’autorité des rois

Fia;. 114. — Le Chancelier d' Aguesseau ; d'après Vivien.

mineurs, meme majeurs... Elle prétend que l’enregistrement est, dans les lois et les ordonnances, l’addition nécessaire qui peut faire les lois, les ordonnances, etc., mais qui, en les faisant, ne peut les faire valoir ni les faire exécuter sans le concours de la seconde autorité , qui est celle que le parlement ajoute, par son enregistrement, à l’autorité du roi, laquelle, par son concours, rend celle-ci exécutoire, sans laquelle l’autorité du roi ne le serait pas. )) Cette doctrine, empreinte d’un esprit d’opposition et de révolte déguisé, fut le principal mobile de la

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

conduite du parlement et la cause des luttes incessantes qui troublèrent les règnes de Louis XV et de Louis XVI.

Le duc d’Orléans, devenu régent avec l’aide du parlement, ne tarda pas à s’apercevoir qu’il s’était donné, sinon des maîtres, du moins des conseillers exigeants, volontaires, et bientôt des antagonistes. La première difficulté naquit d’une question d’étiquette. Le parlement voulut affirmer son hostilité contre la noblesse, en décidant que les présidents de chambre refuseraient le salut aux pairs de France, qui assistaient aux audiences le chapeau sur la tête. Le régent s’abstint de se prononcer, et la querelle continua en s’envenimant. Lejeune duc de Richelieu s’étant battu en duel (27 février 1716), la grand’chambre lui fit signifier de se constituer prisonnier dans les prisons du palais , quoique le duc, comme pair, s’en référât à ses juges naturels, les pairs de France. Ceux-ci présentèrent une requête au roi, dans laquelle ils disaient : cc Ce n’est plus aux honneurs extérieurs attachés à la pairie, à la décence d’un salut, à l’ordre de séances ni au droit d’opiner, que se bornent les entreprises du parlement; il attaque jusqu’à l’essence de la pairie, en voulant juger un pair. » Le régent, pour terminer le conflit, ordonna au duc de Richelieu de se rendre à la Bastille, mais il n’avait pas tranché le différend qui existait entre les pairs et le parlement ; ce différend ne fit que s’aggraver, et le parlement s’attaqua de la manière la plus violente à l’origine nobiliaire des pairs, pour s’attribuer le privilège de s’élever au-dessus d’eux. Le régent temporisa encore, et renvoya cette contestation intempestive à l’époque de la majorité du roi.

Le duc d’Orléans patientait, louvoyait, pour ne pas entrer en lutte avec le parlement, envers lequel il se sentait engagé, ne fût-ce que par reconnaissance. Le parlement avait eu l’audace de prétendre disputer le pas au régent lui-même, dans une procession publique, et celui-ci, sans ypuloir contester la préséance que le parlement osait s’arroger, se mit à la tête de la maison militaire du roi1, et garda son rang, en qualité de représentant de la royauté. Le parlement tenta bientôt de se servir de l’arme des remontrances, pour regagner le terrain qu’il avait perdu depuis la Fronde ; il ne faisait qu’user d’un ancien droit que le duc

LES PARLEMENTS

d’Orléans lui avait spontanément restitué ; mais ces remontrances n’allaient à rien moins qu’à mettre en échec l’autorité du roi. Le régent dut enfin se déclarer contre le parlement, et annoncer « qu’il ne souffrirait pas qu’on donnât atteinte à l’autorité du roi, pendant la régence. )) Le parlement continua ses remontrances au sujet des édits sur les monnaies, et s’efforça de combattre le nouveau système de finances, inventé par l’Ecossais Law et soutenu par le régent. L’indignation et la haine du parlement contre cet étranger étaient telles qu’il y eift un projet de le faire enlever par les sergents à verge, qui l’auraient conduit au tribunal de la Tournelle, où il eût été jugé, condamné à mort, et pendu séance tenante. La résistance du parlement aux édits du roi produisit dans le pays une agitation, une effervescence, qui menaçaient d’amener la guerre civile, excitée, provoquée par les satires et les chansons. Le régent n’était pas homme à s’intimider et à reculer, bien que le peuple presque tout entier eût pris parti, avec le parlement, contre Law; cependant il avait encore besoin de l’appui apparent, sinon effectif, du premier corps de l’Etat, pour réduire à l’impuissance les intrigues de ses ennemis auprès du roi. Un arrêt du grand conseil, en date du 12 août 1718, avait interdit au parlement de s’immiscer dans les affaires d’Etat, et le parlement refusait d’enregistrer cet arrêt, ainsi que les édits relatifs aux finances. Les chambres s’assemblaient tous les jours pour en délibérer ; une grande émotion régnait dans Paris, et l’on pouvait tout craindre de l’irritation générale.

C’est sous ces auspices inquiétants qu’un lit de justice fut préparé au Louvre dans la nuit du 25 au 26 août, et le matin seulement l’ordre de s’y rendre fut transmis au parlement, qui était déjà rassemblé à huis clos. On avait rempli de troupes les places et les rues de Paris : toute tentative d’émeute devait être réprimée sur-le-champ. Le parlement ne pouvait qu’obéir à l’ordre du roi : à onze heures du matin on vit sortir du palais une double file de magistrats en robes rouges, au nombre de cent cinquante-trois, qui se rendaient, à pied, par la rue Saint-Honoré, au Louvre. Le peuple se tut et ne bougea pas. Le premier président essaya, le lit de justice assemblé, de prendre la parole ; le garde des sceaux lui ferma la bouche, en se tournant du côté du roi et

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

en déclarant que le roi voulait être obéi sur-le-champ. L’enregistrement de tous les édits eut lieu, sans aucun débat, et le parlement retourna au palais pour y cacher sa honte et sa colère. Les délibérations secrètes recommencèrent, et durèrent consécutivement pendant quatre jours et quatre nuits. Le régent était bien déterminé à en finir avec cette petite Fronde. Dans la nuit du 29, le président de Blamont et deux conseillers, les plus turbulents, furent arrêtés, par ordre du roi, et emmenés dans des carrosses à six chevaux, qui les transportèrent, sous bonne escorte, dans des prisons d’Etat. Le parlement s’assembla de nouveau et résolut de suspendre le cours de la justice; les avocats obéirent à son invitation, et annoncèrent qu’ils cesseraient de plaider jusqu’à ce qu’il fût fait droit à ses justes plaintes; mais le parlement jugea prudent de ne pas pousser les choses plus loin, et il envoya solennellement à Versailles une députation, qui ne fut pas reçue par le roi; le garde des sceaux, qui était le président de Mesmes, se contenta de répondre aux envoyés : « Les affaires qui attirent aujourd'hui la députation du parlement sont matières d’Etat qui demandent le secret et le silence. Le roi a voulu faire respecter son autorité. ))

Le parlement était averti ; il se garda bien d’en venir à de plus dangereuses extrémités, sans abandonner pourtant ses principes, ses idées et ses desseins. Il attendit seulement, pour les reproduire, une occasion plus favorable. Elle parut s’offrir d’elle-même, en juillet 1720, lorsqu’on lui demanda l’enregistrement des édits concernant l’établissement de la banque de Law et de la Compagnie des Indes. L’argent avait disparu, et les billets, dont l’agiotage avait fait tant de fortunes subites, n’étaient plus acceptés qu’à moitié de leur valeur nominale, le prix des denrées de première nécessité s’accroissait dans une proportion effroyable, et les murmures du peuple semblaient le prélude d’un soulèvement terrible. Ce fut alors que le parlement, sommé d’enregistrer les édits, fit répondre au régent qu’il ne se mêlerait pas de ces tripotages de papier, qui ruinaient la France. Dans la journée du dimanche 21 juillet, des lettres de cachet furent remises, par des mousquetaires, chez tous les membres du parlement, pour leur ordonner de se rendre à Pontoise et d’y rester en exil jus-

LES PARLEMENTS

qu’à ce qu’ils fussent rappelés. Les membres du parlement subirent avec dignité leur exil à Pontoise, où ils ne délibéraient plus. Toutes les chambres se trouvaient fermées au palais de Paris, excepté une chambre de vacations pour les affaires courantes et les petits procès. Le cours de la justice n’était donc pas tout à fait suspendu. Peu s’en fallut que le parlement de Paris ne fût alors congédié pour toujours : le duc d’Orléans, poussé à bout, l’accusait de tous les embarras des finances et faillit l’en punir. Law lui avait donné l’idée de rembourser, avec des billets de sa banque, qui auraient eu cours forcé, le prix de toutes les charges et de tous les offices du parlement, et de remettre ainsi ces charges et ces offices à la disposition du roi, qui eût nommé les nouveaux titulaires et donné à ses sujets la justice gratuite. Ce projet audacieux ne s’exécuta pas, grâce à la chute du système de Law.

« Le parlement, disait Barbier, à propos de ces continuelles résistances, est un corps respectable en particulier, mais fort impuissant dans une minorité, et, dans les affaires d’Etat, incapable de prendre un parti. C’est une compagnie nombreuse, composée d’un nombre de gens âgés, fort savants pour les contestations, mais qui n’ont plus la légèreté d’esprit nécessaire en matière délicate, accoutumés à la manière ancienne de penser et qui n’ont pas suivi le changement de gouvernement. Il y a un grand nombre d’ignorants et de jeunesse, gens riches, qui passent à d’autres charges et qui négligent la cause de la compagnie ; gens de rien en quantité, qui tiennent par leur famille à la finance et au ministère; qui craignent, qui n’osent ni ouvrir un avis ni le soutenir; qui sont quelquefois espions du prince et du ministère, et qui trahissent le secret. » Cette situation fut la même dans toutes les circonstances où le parlement voulut se mettre en travers de l’autorité royale. Il était toujours forcé de céder, ou du moins d’accepter une transaction qui sauvegardait son honneur. Exilé à Pontoise, on l’avait menacé de le transférer à Blois ; mais enfin, Law étant en fuite et sa banque ne laissant que des ruines irréparables, l’enregistrement des édits qui créaient cette banque n’avait plus de raison d’être. Le ressentiment du duc d’Orléans était tombé de lui-même, et il avait besoin, par raison politique, de l’enregistrement de la cons-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

titution Unigenitus. Cet enregistrement répugnait aux secrets sentiments des parlementaires, mais le parlement était las d’être à Pontoise et ne voulait pas aller à Blois : il enregistra la bulle, pour se réconcilier avec le régent et ses ministres.

Mais le parlement n’avait pas renoncé à son droit de remontrances, et il l’exerça coup sur coup avec plus d’audace que jamais quand le roi régna ou parut régner par lui-même (fig. 115), sous le ministère du duc de Bourbon et sous celui du cardinal de Fleury. Un formidable conflit

Fig. 115. — Louis XV tenant le Sceau en personne pour la première fois, le 4 mars 1757. (Tiré du Nouveau traité cle diplomatique des Bénédictins.)

s’était élevé entre le parlement et le grand conseil; celui-ci n’avait jamais été en bonne intelligence avec les cours souveraines, mais quand il devint l’exécuteur docile des ordres du premier ministre dans l’examen suprême de tous les actes émanés du parlement et empreints d’un caractère politique, la guerre fut allumée et ne cessa plus. La bulle Unigenitus , que le parlement de Paris avait enregistrée dans un moment de lassitude, était toujours la cause apparente ou cachée de ces débats et de ces contradictions. Le parlement restait janséniste : il avait contre lui tout Je haut clergé ; il tenait tête aussi au parti de la cour et au ministère, mais son opposition n’allait jamais au delà des remontrances au roi. Tout était prétexte à ces

LES PARLEMENTS

remontrances, qui, si respectueuses qu’elles fussent, visaient à contrecarrer les actes du gouvernement. Le chancelier y répondait quelquefois, et tâchait d’amener les parlementaires à des voies de conciliation. Mais, si le parlement rendait quelque arrêt faisant échec à l’autorité du roi, l’arrêt était aussitôt cassé par le grand conseil et biffé sur les registres du parlement, par ordre du roi. Les querelles de 1731, de 1737, de 1738, de 1744, de 1747, eurent des causes diverses, mais suivirent la même marche et se terminèrent de la même façon. Les remontrances n’avaient pas d’effet, les arrêts contraires à la volonté du gouvernement étaient mis à néant, et le chancelier imposait silence au parlement, en lui faisant savoir que le roi entendait être maître absolu de ses décisions. Les parlementaires les plus rebelles, les plus bruyants, l’abbé Pucelle, conseiller clerc, par exemple, étaient mis à la Bastille ou exilés dans leurs terres ; mais le parlement ne sortait d’un pas difficile que pour s’engager dans un autre plus périlleux encore. La bulle Unigenitus , qu’il n’avait enregistrée que contraint et forcé, était toujours la pierre d’achoppement où se heurtaient sans cesse le clergé et la magistrature. Les controverses devinrent plus vives, les conflits plus fréquents et plus opiniâtres sur des questions religieuses. Pendant plus de vingt ans, le parlement fut en guerre ouverte contre les évêques et les curés qui croyaient devoir refuser les sacrements à l’article de la mort et la sépulture en terre sainte aux jansénistes lorsque ceux-ci ne voulaient pas abjurer leur erreur.

Le roi, qui, pour faire cesser ces divisions, avait interdit au parlement de se mêler des affaires ecclésiastiques, ne pouvait souffrir la désobéissance obstinée des cours souveraines et ne daignait plus répondre à leurs remontrances. (( Plus le roi s’est avancé d’un côté et le parlement de l’autre, disait avec beaucoup de bon sens l’avocat Barbier, plus les choses sont extrêmes et plus il est dangereux de compromettre l’autorité du roi. ))

L’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, était le grand adversaire du parlement ; il avait l’appui du grand conseil, et il se fiait sur son crédit auprès du roi, qui le soutenait volontiers dans ses querelles avec les parlementaires. Mais, un jour, l’archevêque en vient à

xvine siftcLiî, irr. — institutions. — 24

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

destituer la supérieure et l’économe de l’hôpital général, soupçonnées de jansénisme ; le parlement prend aussitôt la défense de ces deux femmes et fulmine contre l’archevêque : l’un revendique le spirituel, l’autre le temporel dans l’administration de l’hôpital général ; tout est en confusion, la ville entière s’émeut, et les remontrances arrivent au roi. Louis XV s’impatiente, et ordonne au parlement de ne plus s’occuper de cette affaire. Le parlement ne tient compte des ordres du roi : « Puisque le roi nous défend de délibérer, dit le vieux conseiller Pinon, et qu’il nous interdit par là nos fonctions, la compagnie doit déclarer qu’elle ne peut ni n’entend continuer aucun service. )) Aussitôt le palais ferme ses portes : il n’y a plus de tribunaux à Paris. Le roi envoie alors, par ses mousquetaires, à tous les membres du parlement l’ordre de reprendre leurs séances. Les magistrats obéirent, mais les avocats, qui s’associaient avec une ardeur constante à tous les actes de résistance et de rébellion du parlement, ne parurent pas aux audiences. Le cours de la justice se trouva donc interrompu par la malice des avocats, qui, n’ayant pas de charges vénales, exerçaient une profession libre.

Ce fut seulement à partir de cette coalition que les avocats, réunis en corps, acquirent et conservèrent une importance politique qu’ils n’avaient jamais eue ni recherchée. Jusqu’alors, un avocat n’était qu’un homme de loi et ne s’occupait que de ses causes ; il visa plus haut : il épousa les intérêts, les passions du parlement 5 il se crut l’égal du président et du conseiller, qu’il aidait de toutes ses forces à lutter contre l’autorité royale. Les avocats, déjà bouffis d’orgueil par suite de leurs succès oratoires, se firent tout à coup intrigants et ambitieux : ils étaient de roàe, et, à cette époque, ils pouvaient comme tels aspirer à jouer un rôle dans l’Etat.

En 1753 l’agitation redouble, les querelles entre la juridiction civile et l’autorité ecclésiastique se multiplient par toute la France. Le parlement, qui, l’année précédente, avait fait brûler de la main du bourreau le manifeste des évêques, ose adresser au roi des remontrances plus hardies encore que les précédentes. Louis XV ne veut rien entendre, et ordonne au parlement de se borner à rendre la justice, en ne se mêlant

LES PARLEMENTS

plus d’affaires ecclésiastiques. Le parlement s’indigne, résiste, déclare qu’il ne peut obtempérer aux ordres du roi. Le roi assemble le grand conseil, et fait expédier des lettres de cachet qui exilent tous les présidents et conseillers des requêtes et des enquêtes. La grand’chambre avait été seule exceptée, dans cette mesure rigoureuse mais nécessaire ; elle proteste à son tour (10 mai), et délibère en audience solennelle sur les questions qui lui sont interdites. Le lendemain, au point du jour, les membres de la grand’chambre reçoivent une lettre de cachet, qui leur enjoint d’aller s’établir à Pontoise et d’y continuer leurs fonctions, sous peine de perdre leurs charges. La grand’chambre obéit, mais ne cède pas ; une fois à Pontoise, elle ne s’occupe que des affaires religieuses. La France entière encourageait la résistance des sénateurs , et tous les parlements provinciaux se prononcèrent dans le même sens que celui de Paris. Les tribunaux étaient fermés et tous les intérêts se trouvaient en souffrance. Le gouvernement créa une chambre, composée de six conseillers d’Etat et de vingt et un maîtres des requêtes, pour rendre la justice et remplacer le parlement. Ce tribunal provisoire, qui tenait ses séances dans le couvent des Grands-Augustins, ne rencontra que dédain, opposition ou indifférence, quoique son siège eût été transporté au Louvre et qu’on lui eût donné le titre de chambre royale. La magistrature était avilie, et le parlement, absent de Paris, y maintenait son omnipotence. Il fallut mettre fin à cette anarchie. La grand’chambre avait été transférée de Pontoise à Soissons, mais son action se faisait toujours sentir dans la capitale. Le roi eut bien la pensée de casser le parlement, mais il ne l’osa pas ; il attendait une occasion qui lui permît de faire grâce. La naissance du duc de Berry, fils de la dauphine (23 août 1753), fournit cette occasion, après une année et demie de haute lutte. Louis XV fit acte de clémence : il rappela son parlement et supprima la chambre royale.

L’antagonisme du parlement et du clergé ne tarda pas à renaître avec toutes ses violences. On pouvait croire réellement, d’après les maximes répétées dans les remontrances du parlement, que ce grand corps voulait en venir à partager avec le roi l’autorité souveraine. Louis XV, à plusieurs reprises, condamna, déchira ces remontrances : « Je con-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

nais tous les droits de l’autorité que je tiens de Dieu, dit Louis XV à une députation de parlementaires (avril 1755). Il n’appartient à aucun de mes sujets d’en limiter ou décider l’étendue. Que mon parlement se conforme à mes véritables intentions de modération et de clémence ! » Le parlement, dans ses nouvelles remontrances, s’obstine à déclarer « qu’il ne fait qu’un tout et un seul corps avec le souverain. » Le roi avait pourtant donné une sorte de satisfaction au parlement en exilant l’archevêque de Paris, qui était son adversaire le plus déclaré ; mais les entreprises du parlement contre la royauté ellemême n’étaient que trop visibles. Sous prétexte de réunir ses forces contre le grand conseil , il avait imaginé une association de tous les parlements du royaume, sous le nom de classes, de manière à ne plus former qu’un seul corps agissant avec ensemble et obéissant aux mêmes impulsions. Louis XV avait bien pressenti les dangers de cette coalition parlementaire, quand il dit un jour au duc de Gontaut-Biron : (( Vous ne savez pas ce qu’ils font, ce qu’ils pensent : c’est une assemblée de républicains!... En voilà, au reste, assez! Les choses comme elles sont dureront autant que moi. ))

Le lit de justice du 13 décembre 1756 n’était pas fait pour amener un apaisement. Deux édits du roi circonscrivirent dans d’étroites limites les droits et les pouvoirs du parlement de Paris, et deux chambres de ce parlement étaient supprimées par un troisième édit. Le roi sortit de la séance à travers les flots d’un peuple consterné. Presque tous les membres du parlement signèrent, le jour même, la démission de leurs charges. « Ce corps ne fut que tranquille et ferme, dit Voltaire, mais les discours de Paris étaient violents et emportés. ))

C’est dans ces circonstances que l’attentat de Damiens (5 janvier 1757) vint jeter une nouvelle émotion dans les esprits. Nous avons raconté, dans le chapitre précédent, comment ce crime d’un fou fanatique fut exploité par les passions des divers partis, qui tour à tour cherchèrent à Damiens des complices chez les jansénistes, chez les parlementaires, et plus tard chez les jésuites; comment enfin cette dernière calomnie, jointe au scandale causé par la banqueroute des PP. la Valette et Savy (supérieur et procureur des Missions), fut une des causes du ter-

LES PARLEMENTS

Ib9

rible procès qui fut intenté à la compagnie de Jésus, et qui se termina par son exclusion du royaume (édit du 9 mai 1767).

Cette victoire du parlement allait lui coûter cher ; car, au moment où il se croyait maître de la situation, il reconnut que rien n’était fait contre le parti de la cour, qu’il avait toujours trouvé entre lui et le trône. Dès lors recommencent les refus d’enregistrement, les re-

Fig. 116. — Chancelier de France (René-Nicolas-Charles-Augustin de Maupeou; 1768).

montrances, les députations au roi, les menaces réciproques. Le parlement ose encore déclarer en principe que : (( Il n’y a de loi que celle enregistrée. )> On ne peut plus méconnaître que le parlement, qui se sent très-populaire, veut gouverner : ce qui faisait dire avec bon sens à l’avocat Barbier : « Si on parvient à diminuer l’autorité des parlements et leurs prétendus droits, il n’y aura plus d’obstacle à un despotisme assuré. Si, au contraire, les parlements s’unissent pour s’y opposer par de fortes démarches, cela ne peut être suivi que d’une révolution générale dans l’Etat, qui serait un événement trèsdangereux. » Ces tiraillements, ces conflits, ces émotions se renouvelèrent sans cesse jusqu’en 1770 : les parlements étaient devenus une puissance, qui balançait celle du roi. Mais, le 7 décembre 1770, un nouveau lit de justice provoqué par le chancelier Maupeou, le plus rude adversaire des parlements, mit fin à un état de choses intolérable : le roi somma le parlement de se soumettre ; les parlemen-

Page 1