‹ XVIIIme siècleChapitre 18 sur 72 · AU CHATEAU DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

AU CHATEAU DE VERSAILLES

A. Le roi. — II. Le dauphin. — C. Le grand chambellan. — I). Le grand écuyer. — K. Les princes du sang. F. Les duos et pairs laïques. G. Les pairs eoolésiastiques. — H. Les maréchaux de France. — I. Les quatre oapitaines dps gardes du corps du roi, et lo coiqmandaut dps pent-suisses de la garde du roi. — K. Le prévôt 4e Paris, tenant un bâton blanc, sur le petit degré qui monte au trône dp roi. — F.. Le chancelier de France sur un siège à bras. — M. Le grand maîtie et le ipaîtrc des cérémonies. — N. Les doux huissiers njass'ers du roi, à genoux. — O. Les six hérauts d’armes, à genoux. — 1*. Le premier président et les présidents à mortiers. — Q. Les présidents dos enquêtes et requêtes. — R. Les conseillers d’État et les maîtres des requêtes. — S. Messieurs les secrétaires d’Etat. — T. Les chevaliers de l’ordre. — V. Les gouverneurs des provinces. — X. Los lieutenants des provinces. — Y. Les conseillers de la grand’ chambre. — Z. Le greffier en chef et les principaux commis de la grand’ chambre avec deux petits bureaux devant eux.

A. Les secrétaires de la cour et les conseillers d’honneur. — AA. Le grand prévôt de l’hôtel et les officiers du roi. — Ul). Le premier huissier de la grand’ chambre. — CC. Les conseillers des enquêtes et requêtes. — l>l>. Les gens du roi. — fl. Les six gardes de la manche aveo leur cotte d'armes et pertuisane. — Le grand major des gardes du roi. — 3. Les gardes du roi le mousqueton sur l^paule. — 4. Porte d’entrée du roi. — 5. Lanterne pour la reine, madame la dauphine et mesdames. — 6. Gradins pour le public. — fl. Banc pour les inspecteurs des menus'et pour les garçons du garde-meuble du roi, de service. — 8. Pour le public. — O. Degré qui conduit à la place des pairs laïques. — 1 0. Degré qui couduit à la place des pairs ecclésiastiques.

Lit de justice tenu à Versailles en 1776, d’après Girardet.

LES PARLEMENTS

taires répondirent en cessant leur service. Dans la nuit du 19 au 20 janvier 1771 ils furent invités, par des mousquetaires, à signer oui ou non sur les lettres de jussion qui les mettaient en demeure de reprendre leurs séances. Tous signèrent non; ils furent exilés et leurs charges confisquées. La justice fut encore administrée par des conseillers d’Etat et des maîtres des requêtes; elle devait être désormais gratuite pour les plaideurs, qui n’auraient plus à supporter que des frais de procédure. Par édit du 22 février 1771, six nouveaux parlements furent établis sous le nom de conseils supérieurs, et tous les parlements de France eurent à subir une réforme radicale, qui supprimait la vénalité des charges et les épices ou frais de justice arbitraires. La consternation fut générale, mais l’ordre matériel ne fut troublé nulle part : tout se passa en plaintes, en satires, en chansons.

Il fallait un nouveau règne et surtout un nouveau chancelier pour faire revivre l’ancien parlement. Louis XVI ayant succédé à Louis XV, le comte de Maurepas remplaçant le chancelier Maupeou, rien ne s’opposait plus à la reconstitution du parlement de Paris, qui semblait inséparable de la monarchie. Ce parlement fut rappelé et réintégré dans ses charges et prérogatives, après le lit de justice du 12 novembre 1774. Louis XVI rendit même au parlement ce droit de remontrances qui avait été la source des agitations et des embarras du règne précédent. Les remontrances ne furent pas moins fatales au règne de Louis XVI. Le parlement devait encore, pour conserver la popularité dont il était si jaloux, refuser l’enregistrement des édits de finance et faire opposition au ministère, à la cour, au roi. Il eut l’audace de déclarer nul tout ce qui s’était fait, dans un lit de justice tenu par le roi, pour l’établissement de l’impôt territorial. Il fut exilé à Troyes (août 1787), mais le gouvernement eut la faiblesse d’abandonner l’impôt qu’il avait voulu établir et de rappeler le parlement. La rentrée solennelle du parlement à Paris donna lieu à de scandaleuses réjouissances. C’en est fait : le parlement est dirigé, dans la campagne audacieuse qu’il entreprend contre le roi et ses ministres, par des meneurs politiques, par des tacticiens révolutionnaires. Les remontrances respectueuses au roi ne suffisent plus : le parlement, sous l’inspiration du fougueux d’Es-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

préménil, simple conseiller, rédige une protestation insolente contre la royauté, et s’engage à lui résister par toutes les voies de droit et de fait (mai 1788).

Peu s’en fallut que le palais ne devînt le théâtre d’une émeute populaire, lorsque d’Epréménil et plusieurs conseillers furent arrêtés, pendant la nuit, au milieu de la grand’ chambre assemblée. A peu de temps de là, le parlement, après s’être opposé si énergiquement à la création des grands bailliages et de la cour plénière qui étaient appelés à le remplacer, se vit encore une fois exilé, puis rappelé avec la même mollesse de la part du pouvoir royal. Cette fois, son retour et sa réintégration furent le prétexte d’une journée de révolte et d’anarchie (29 juillet 1788). La révolution avait ainsi commencé, sous les auspices du parlement de Paris, une année avant la prise de la Bastille.

Fig. 118. — Premier Président du parlement de Paris (Louis Lefèvre d’Ormesson; 1788).

LA FINANCE

Les finances à la fin du règne de Louis XIV. — Embarras financiers. — Les traitants. — Samuel Bernard. — Law et sa banque. — Les agioteurs dans la rue Quincampoix. — Chute et fuite de Law. — Les frères Paris. — Les fermiers généraux. — Les contrôleurs généraux : Machault, Silhouette, Terray; Turgot. — Necker et le compte rendu. — Calonne et le déficit.

urant les quinze dernières années du règne de Louis XIV, les finances de l’Etat se trouvèrent dans la plus déplorable situation, et, comme le disait Voltaire, en exposant toutes les phases de cette longue décadence de la fortune publique : « Il faut qu’un pays soit bien bon par lui-même pour subsister encore avec force, après avoir essuyé si souvent de pareilles secousses. » Parmi les successeurs de Colbert, il ne se rencontra pas un homme de génie qui sût tirer parti des ressources inépuisables de la France, sans l’appauvrir et sans fouler le peuple. Quand, à la mort de Colbert, Louis XIV voulut confier à le Peletier le maniement des finances : « Il n’est pas propre à cet emploi ! objecta le garde des sceaux Michel le Tellier. — Pourquoi? demanda le roi. — Il n’a pas l’âme assez dure ! répondit le Tellier. — Mais vraiment, reprit

XVIIIe SIÈCLE, III. — INSTITUTIONS. — 25

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

le roi avec tristesse, je ne veux pas qu’on traite durement mon peuple! )) Le nouveau ministre passait, en effet, pour être bon et juste, mais il n’entendait rien à la finance, qui était alors une science de vaines conjectures, et qui ne reposait pas encore sur de vrais principes économiques.

Dans tous les embarras du trésor, qui se vidait plus vite qu’il ne se remplissait, on ne savait que recourir à des expédients provisoires : augmenter les impôts , altérer les monnaies, emprunter et créer des rentes. « Il est impossible, disait le clairvoyant auteur de V Esprit des lois , que nous ayons jamais de règle dans nos finances, parce que nous savons toujours que nous ferons quelque chose et jamais ce que nous ferons. On n’appelle plus, parmi nous, un grand ministre celui qui est le sage dispensateur des revenus publics, mais celui qui est homme d’industrie et qui trouve ce qu’on appelle des expédients. )) Le ministre Chamillart, qui remplaça Pontchartrain, le contrôleur général Desmarets, qui succéda ensuite à Chamillart, furent seulement des hommes d’iudustrie, suivant l’expression de Montesquieu, et ne purent guérir un mal qui était déjà incurable. Cependant Chamillart avait imaginé, en 170G, de payer les dépenses de l’Etat, et surtout celles de la guerre, en billets de monnaie, en bons de subsistance, d’ustensiles, etc. ; mais, comme ce papier n’était pas reçu dans les coffres du roi pour le payement des impôts, il fut décrié, presque au moment de son émission. On fut donc forcé de revenir au système des emprunts, système ruineux, qui enrichissait les traitants, en grevant la dette publique de charges énormes. Tous les moyens parurent bons pour ramasser de l’argent, et les maltôtiers étaient toujours prêts à faire des avances au gouvernement qui leur concédait le privilège de se rembourser euxmêmes et de bénéficier scandaleusement sur les impôts, qu’ils se chargeaient de recouvrer à leurs risques et périls. Le roi, tout absolu qu’il fût de droit et de fait, ne se prêtait pas sans regrets à ces expédients malheureux, qui le soulageaient momentanément pour aggraver ensuite ses embarras. Lorsque Desmarets, neveu de l’illustre Colbert, lui proposa d’établir l’impôt du dixième, à percevoir extraordinairement sur tous les fonds des particuliers, sur les maisons, charges, emplois, com-

LA FINANCE

missions, etc., d’épée, de robe et de finance, ainsi que sur les rentes de l’hôtel de ville et sur toutes les autres rentes payables en argent, Louis XI Y devint pensif, poussa un soupir et murmura, en se parlant à lui-même : « Je n’en ai pas le droit! » Mais les événements étaient impérieux, et les traitants attendaient la création de ce terrible impôt , l’argent à la main : le roi signa l’édit du 14 octobre 1710.

D’expédient en expédient, le ministère put subvenir tant bien que mal aux nécessités du moment, et reculer jusqu’à la fin du règne une banqueroute qui semblait imminente et inévitable. Quand Louis XIV mourut (septembre 1715), les capitaux de rentes à payer annuellement s’élevaient à un milliard. Il y avait, en outre, pour 580 millions de dettes mobilières, d’avances faites par les receveurs généraux des finances et par les traitants, enfin de papiers de toute nature, le tout formant plus d’un milliard et demi de dettes. On n’avait, pour gagner du temps, que la ressource précaire des palliatifs et des expédients. Cet épouvantable gouffre de la dette publique avait été creusé par les guerres continuelles que Louis XIV eut à soutenir, pendant la plus grande partie de son règne, contre les puissances de l’Europe. C’estdonc bien à tort qu’on a cru pouvoir attribuer le désordre des finances de l’Etat aux dépenses du grand roi pour les bâtiments , pour les arts , et pour ses plaisirs ; car à l’époque de ces profusions magnifiques, c’està-dire sous le ministère de Colbert, les finances étaient encore dans la plus heureuse prospérité. Peu s’en fallut que la régence du duc d’Orléans ne fût inaugurée par cette banqueroute qui menaçait la France depuis le commencement du siècle : on osa déclarer tout haut, dans l’entourage du régent, que le nouveau roi n’était pas responsable des dettes de son prédécesseur, et qu’il devait les laisser au compte du défunt, dans l’intérêt de la nation !

Le déficit était, il est vrai, difficile à combler. Louis XIV, pendant soixante-douze ans de règne, avait levé sur la nation 18 milliards en numéraire, ce qui faisait, année commune, 200 millions 500 mille livres, somme effrayante pour ce temps-là et que Voltaire estimait à 330 millions en 1749. En 1715, les coffres du trésor étaient vides et les sources de la fortune publique taries, les billets royaux discrédités et perdant

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

un cinquième de leur valeur. Philippe d’Orléans, dont la moralité ne reculait pas devant les expédients les plus étranges, fut sur le point d’accepter la banqueroute ; mais le duc de Noailles, qui présidait le comité des finances dans le conseil de régence, s’opposa énergiquement à ce funeste et inutile coup d’Etat qui eût perdu la royauté et la France. Il proposa d’autres moyens de salut plus légitimes, pour diminuer la dette royale, et il parla pour la première fois, depuis Colbert, de réforme et d’économie. Au mois de décembre 1715, suivant ses avis et ses projets, le fameux édit du visa, dans lequel on ne dissimulait pas le misérable état des choses, fut publié : « Dans une situation si violente, faisait-on dire au roi, nous n’avons pas laissé de rejeter la proposition qui nous a été faite de ne point reconnaître des engagements que nous n’avions point contractés ; nous avons aussi évité le dangereux exemple d’emprunter à des usures énormes, et nous avons refusé des offres intéressées, dont l’odieuse condition était d’abandonner nos peuples à de nouvelles vexations. » L’objet du visa était de vérifier et de liquider tous les billets royaux en circulation et de les convertir en une seule espèce de billets, avec réduction de plus d’un tiers, ce qui donnait au roi 237 millions de bénéfice.

(( La France, à la mort du feu roi, dit Montesquieu dans ses Lettres ; persanes , était un corps accablé de maux ; Noailles prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles et appliqua quelques remèdes topiques, mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger est venu qui a entrepris cette cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint et il l’a seulement rendue bouffie. )) Cet étranger était l’Ecossais Law, une sorte d’aventurier de génie, qui possédait, par intuition plutôt que par étude , la pratique de la finance, et qui fit tant de mal au pays où il vint se faire naturaliser, pour y essayer ses merveilleuses inventions d’économiste empirique. A cette époque, l’économie politique commençait à peine à formuler des systèmes qui ne reposaient que sur des théories incohérentes et vagues ; Boisguillebert, dans un livre intitulé Détail de la France , avait, le premier, présenté quelques idées justes et applicables sur la meilleure manière de régler et de gouverner- la fortune publique. Le maréchal de Vauban,

LA FINANCE

qui partageait ces idées et qui probablement les avait inspirées à son neveu Boisguillebert, constata les abus et les malfaçons qui avaient lieu dans l’imposition et la levée des tailles, des aides et des douanes provinciales, dans la capitation et dans ce qu’on nommait les affaires extraordinaires , c’est-à-dire les emprunts, les rentes, les billets royaux et les autres moyens de faire arriver l’argent au trésor. Il avait donc imaginé de remplacer tous ces genres d’impôts, plus ou moins tyranniques, arbitraires et incertains, par « l’établissement d’une dixme royale imposée sur tous les fruits de la terre, d’une part, et sur tout ce qui fait le revenu aux hommes, de l’autre, )) ce moyen lui paraissant (( le mieux proportionné de tous, le moins susceptible de corruption. )) Le projet de réforme financière, inventé par Vauban, fut rendu public en 1707 et supprimé aussitôt, et l’on peut dire qu’il servit de base à tous les systèmes d’économie politique auxquels le dix-huitième siècle devait donner naissance. Mais, au moment où la dixme royale fut offerte comme une planche de salut au gouvernement de Louis XIV, il n’y avait pas encore de financiers en France, il n’y avait que des traitants et des maltôtiers.

Le peuple et la satire comprenaient sous le nom générique d e maltôtiers tous ceux qui étaient intéressés dans la répartition et la levée des impôts et surtout de la taille, l’impôt le plus onéreux et le plus détesté de tous. Les traitants n’étaient autres que les anciens partisans, dont le nom abhorré avait comme disparu devant l’exécration universelle. Ces traitants se chargeaient du recouvrement des revenus du roi, à certaines conditions réglées par un traité spécial, mais ils n’avaient jamais à s’occuper de rien qui ressemblât à un système financier. « Ceux qui lèvent les tributs, disait en 1721 l’auteur des Lettres persanes, nagent au milieu des trésors ; parmi eux, il y a peu de Tantales. Ils commencent pourtant ce métier par la dernière misère. Ils sont méprisés comme de la boue, pendant qu’ils sont pauvres; quand ils sont riches, on les estime assez ; aussi ne négligent-ils rien pour acquérir de l’estime. » Un de ces traitants, le plus célèbre et le plus riche, Samuel Bernard, avait acquis ainsi de l’estime pour 33 millions. C’était, au dire de Voltaire, qui l’a connu, « un homme enivré d’une espèce de gloire ra-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

rement attachée à sa profession, qui aimait passionnément toutes les choses d’éclat, et qui savait que le ministère de France rendait avec avantage ce qu’on hasardait pour lui. » Samuel Bernard hasarda bien des millions, et il en fut récompensé non-seulement par une fortune prodigieuse, mais encore par les égards dont Louis XIV lui-même daigna l’honorer. Le roi lui fit demander, un jour, des avances considérables : « Quand on a besoin des gens, osa dire Samuel Bernard en s’adressant au ministre Chamillard, qui lui transmettait la demande du roi, c’est bien le moins qu’on en fasse la demande soi-même. )) Louis XIV eut une entrevue avec le banquier et l’accueillit avec bienveillance. Il en obtint plus qu’il n’espérait, et il le récompensa en l’anoblissant et en le créant chevalier. « Tout est perdu, dit Montesquieu, qui faisait ainsi une allusion directe aux récompenses honorifiques accordées à certains financiers de son temps, tout est perdu, lorsque la profession lucrative des traitants parvient encore, par ses richesses, à être une profession honorée... Un dégoût saisit tous les autres états, l’honneur y perd toute sa considération, les moyens lents et naturels de se distinguer ne touchent plus, et le gouvernement est frappé dans son principe. ))

Law, qui était moins honnête et moins généreux que Samuel Bernard, mais plus entreprenant et plus habile, fut aussi comblé d’honneurs avant de tomber dans le mépris et dans une profonde disgrâce. La faveur aveugle du duc d’Orléans avait fait son crédit et son audace. Le duc d’Orléans était bon juge en fait de mérite, et il apprécia tout d’abord les merveilleuses qualités de cet ingénieux financier, qui n’avait été dans l’origine qu’un joueur heureux et téméraire, mais qui allait devenir un grand innovateur en matière de finances. Le régent lui avait fait accorder, par lettres patentes du 2 mai 1716, le privilège d’une banque, qui ne devait pas tarder à ruiner toutes les banques particulières et à se transformer en établissement royal. Law avait « trouvé le secret, suivant l’expression de l’avocat Barbier, de rendre le régent maître de tout l’argent du royaume. )) Bizarre contraste! au moment même où Law obtenait le privilège de sa banque, et mettait en œuvre les procédés miraculeux de cette espèce d’alchimie qui changeait le papier-monnaie en or, on constituait une chambre ardente ou chambre

LA FINANCE

de justice , pour rechercher tous les gains illicites faits par les trai-

Fig. 119. — Samuel Bernard; d'après le portrait peint en 1725 par Hyacinthe Rigaud et gravé par Pierre-Imbert Dreyet.

tants. Il s’agissait de leur faire rendre gorge, et Ton se promettait de tirer 1G0 millions des procès intentés à ces enrichis et à ces parvenus,

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

qui se rachetaient la plupart à beaux deniers comptants, même après avoir été emprisonnés et condamnés. La consternation n’avait duré qu’un instant parmi eux; ils trouvèrent des protecteurs et surtout des protectrices. Un grand seigneur se rendit chez un de ces financiers, qui avait été taxé à douze cent mille livres, et lui offrit son quitus moyennant trois cent mille : « Ma foi ! M. le comte, vous arrivez trop tard, répondit l’impudent personnage; j’ai fait marché avec Mme la comtesse pour centcinquante mille livres! » Tous n’en furent pas quittes à si bon marché, et l’on en sacrifia quelques-uns, entre autres Poisson de Bourvalais, à la haine du peuple. En résumé, la chambre ardente nuisit beaucoup au crédit et ne fit pas rentrer plus de 15 millions dans les caisses de l’Etat.

Les traitants, qu’on poursuivait en restitution de deniers publics, s’étaient désignés eux-mêmes à l’envie et à la vindicte générale. Rien n’égalait leur insolence, leur dureté et leur impudeur : ils avaient des hôtels, des domaines, des équipages splendides. Leur luxe insultait à la misère du peuple. Les dîners, les concerts, les bals, les fêtes qu’ils se donnaient entre eux et dans lesquels on voyait paraître quelques nobles endettés, surpassaient l’ancienne prodigalité de la noblesse et faisaient honte à la vie parcimonieuse et retirée de la bourgeoisie. Le ridicule de ces traitants orgueilleux avait été mis au pilori de la comédie, par le Sage, dans le personnage de Turcaret : « Un bel esprit n’est pas nécessaire pour faire son chemin, disait ce personnage, qui faisait figure parmi les gens d’affaires après avoir été laquais : hors moi et deux ou trois autres, il n’y a parmi nous que des génies assez communs. Il suffit d’un certain usage, d’une routine que l’on ne manque guère d’attraper... Nous voyons tant de gens!... Nous nous étudions à prendre ce qu’il y a de meilleur : voilà toute notre science. )) Turcaret et Mondor restèrent au théâtre les types personnifiés de ces traitants, qui disparurent ou s’effacèrent dans le monde des financiers, après les poursuites de la chambre de justice, en se dérobant à la flétrissure que leur avait imprimée un édit de 1716, qui déclarait que « la fortune des traitants était composée des dépouilles des provinces, de la subsistance des peuples et du patrimoine de l’Etat. )> Les traitants apparte-

LA FINANCE

naient au règne de Louis XIV ; les financiers furent , en quelque sorte , créés par la régence et multipliés par le règne de Louis XV.

Law fut un de ces financiers, un des plus puissants, un des plus inventifs. Sa banque réussissait à merveille ; les billets qu’elle avait émis circulaient partout et l’argent ne manquait nulle part. Cette banque était devenue le bureau général des recettes du royaume. Law ne se

Fig. 120. — Le Traitant; d’après une composition satirique de Dumesnil jeune.

borna pas là ; il avait l’espoir de payer toutes les dettes de l’État, en peu d’années, avec les profits de ses opérations financières; il fonda, près de sa banque, une Compagnie du Mississipi, dest inée à coloniser la Louisiane, à y exploiter des mines et à y concentrer le commerce de l’Amérique. Cette grande entreprise promettait d’immenses avantages à ses actionnaires : les actions haussèrent tout à coup dans une proportion excessive ; tout le monde voulait en avoir, chacun apportait son argent aux caisses de la Compagnie. Ce fut une fièvre, un délire, une épidémie. « C’était, dit Voltaire, un jeu nouveau et prodigieux, où tous les

XVIIIe SIÈCLE, m. — INSTITUTIONS . — 26

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

citoyens jouaient les uns contre les autres. )) Les bureaux de la Compagnie étaient dans la rue Quincampoix ; pendant deux ans, cette rue étroite, boueuse, infecte, fut envahie par une foule compacte qui s’y précipitait pour obtenir des actions à tout prix. Le taux de ces actions augmentait de jour en jour, d’heure en heure, et pourtant la Compagnie du Mississipi n’avait encore donné aucun dividende , ni produit aucun résultat. A peine savait-on vaguement ce que c’était que le Mississipi. Il y eut des fortunes rapides, inouïes, exorbitantes ; elles allaient être suivies de ruines plus rapides encore.

Montesquieu, impassible témoin de ces étranges métamorphoses sociales, écrivait, avant la catastrophe qu’il avait prévue : (( Tous ceux qui étaient riches il y a six mois , sont à présent dans la pauvreté, et ceux qui n’avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L’étranger (Law) a tourné l’Etat comme un fripier tourne un habit : il fait paraître dessus ce qui était dessous ; etce qui était dessus, il le met à l’envers. Quelles fortunes inespérées , incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tira pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades et peut-être demain par leurs maîtres! Tout ceci produit souventdes choses bizarres : les laquais qui avaient fait fortune sous le règne précédent vantent aujourd’hui leur naissance; ils rendent à ceux qui viennent de quitter leur livrée, dans une certaine rue (la rue Quincampoix), tout le mépris qu’on avait pour eux il y a six mois; ils crient de toutes leurs forces : « La noblesse est ruinée! Quel désordre dans l’Etat! quelle confusion dans les rangs! On ne voit que des inconnus faire fortune! »

Les grands seigneurs, les princes eux-mêmes donnaient l’exemple de cette frénésie cupide ; ils se mêlaient du trafic des actions, et ces actions, Law les leurj était au visage. Le prince de Conti, le descendant des Coudé, avait reçu de la sorte un grand nombre de ces actions, et se montrait aussi fier que joyeux de la générosité de Law : « Toutes ces actions, lui dit un sage de cour, ne valent pas une seule des actions de vos ancêtres ! » Law, séduit par le succès de son système, ivre de l’ivresse qu’il avait répandue dans toute la France, ne connaissait plus de limites

LA FINANCE

à ses projets, à ses espérances. Un débauché, un dissipateur, le marquis de Canillac, le força, un jour, de pressentir la fin de cette orgie : « Monsieur, lui dit-il effrontément, je fais des billets, je les passe et je ne les paye pas. Vous m’avez donc volé mon système ? » La sagesse du parlement ne put prévaloir contre la folie du jour : il adressa des

Fig. 121. — Bombario, dont la bosse servait de pupitre aux agioteurs et qui, à ce métier, gagna 150,000 livres en peu de jours. (Tiré d’un recueil satirique publié en Hollande en 1720.)

remontrances sévères au roi, il refusa d’enregistrer des édits qui étaient à ses yeux des désastres pour la fortune publique ; il décréta même d’accusation l’audacieux agioteur qui avait mis le vertige dans les têtes les plus saines, dans les esprits les plus graves : peu s’en fallut que l’auteur du système ne fût jugé et pendu, séance tenante. Aussi, Law en avait-il gardé rancune au parlement, qu’il aurait détruit ou supprimé, en remboursant avec ses billets toutes les charges qu’il proposait de remettre ainsi entre les mains du roi. Sa banque devint, en 1719, la banque royale ; aux affaires chimériques du Mississipi étaient venues se joindre des affaires plus sérieuses et plus dignes du gouvernement qui les prenait sous sa garantie. La banque royale acquit le privilège de J’ ancienne Compagnie des Indes , tombée en décadence depuis Col-

204 ' INSTITUTIONS, USAGES, ETC

bert, qui l’avait créée; elle avait accaparé le commerce du Sénégal, les tabacs, les postes, toutes les fermes générales du royaume. Mais alors l’argent commençait à manquer et bientôt il manqua tout à fait. On ne voyait plus que du papier. La valeur des actions de la banque royale représentait, en 1719 , quatre-vingts fois tout le numéraire qui pouvait exister dans le royaume. En trois mois ces actions baissèrent et tombèrent à rien. Law fit des prodiges d’industrie pour relever ces actions , pour maintenir la valeur représentative des billets de banque. Le duc d’Orléans l’avait fait nommer contrôleur général des finances, dans l’espoir de lui fournir des moyens plus énergiques de défendre le crédit et de soutenir la banque royale. Il n’était plus possible d’empêcher ni de suspendre la débâcle monétaire. Les édits les plus tyranniques, les plus monstrueux, ne servirent qu’à l’accélérer, à la rendre plus terrible : ordre du roi d’apporter à la banque toutes les espèces d’or et d’argent , pour les échanger contre des billets ; défense , sous peine de confiscation, de conserver plus de 500 livres en numéraire. Ce fut le coup de grâce : la panique s’empara de qui n’avait plus que du papier, au lieu d’argent ; la foule assiégea la banque royale pour échanger contre espèces les billets qui avaient cours forcé. On s’écrasait aux guichets, qui restaient ouverts , mais inexorables. Il fallut escompter à des taux usuraires ; ce qui raviva l’agiotage, sans relever la valeur des actions ni des billets. La banque royale avait été transportée du palais Mazarin, situé dans la rue Vivienne , à la place Vendôme , qui était encombrée jour et nuit d’une multitude en délire. Déjà presque tout l’argent monnayé qui était venu s’engouffrer dans les caisses de la banque, en avait disparu , comme par enchantement ; le prince de Conti en fit enlever trois voitures pleines. La plupart des anciens traitants, ceux-là même que la chambre de justice avait condamnés à restitution, s’en étaient vengés par l’accaparement des espèces métalliques , qui sortirent de France, en n’y laissant que des billets. Law chercha, essaya des moyens héroïques pour redonner à ces billets la valeur qu’ils perdaient de jour en jour : par édit du roi, les remboursements de rentes et les pensions ne devaient plus être fournis qu’en papier, par l’Etat, et déjà ce papier n’avait plus cours, malgré tous les édits que le parlement

LA FINANCE

avait refusé d’enregistrer. Il y avait encore des gens qui s’enrichissaient au milieu de la misère générale; c’étaient ceux qui, à l’exemple du gouvernement, payaient leurs dettes avec des billets que personne ne voulait plus recevoir. « On entendait, dit Duclos, parler à la fois d’honnêtes familles ruinées, de misères secrètes, de fortunes odieuses, denou-

Un Cricur à la Bourse. Un Agioteur.

Fig. 122. — Caricature extraite de Y Arc mémorial dressé au lieu de Y enterrement des actionistes consumés.

veaux riches indignes de l’être, de grands seigneurs méprisables, de plaisirs insensés, de luxe scandaleux. »

Le duc d’Orléans ne pouvait plus soutenir -l’auteur de pareils désordres sociaux; il avait tenu tête au parlement, il n’osa pas résister au peuple furieux qui se faisait écraser aux portes du Palais-Royal, en demandant à grands cris qu’on lui livrât Law, qui s’y était réfugié. Il ne livra pas cette victime expiatoire, il la sauva, au contraire, en favorisant la fuite de cet imprudent financier, dans les mains duquel il avait mis la fortune publique. Suivant certains témoignages, Law s’était fait une réserve de 200 millions en Angleterre ; selon d’autres récits, il n’emportait avec lui que 2000 louis, qu’il eut bientôt dépensés à Venise, où il mourut, en 1729, dans la pauvreté et dans l’oubli. Son nom resta exécré en France. « Un mal certain qu’a fait Law et auquel il faut des

siècles pour remédier, dit l’auteur anonyme des Mémoires attribués à Massillon, c’est d’avoir accoutumé le peuple à la mollesse et au luxe, d’avoir fait sortir chacun de son état, d’avoir renchéri toutes les denrées et la main-d’œuvre pour tous ouvrages, d’avoir habitué tous les marchands à des profits et à des gains excessifs... Le seul avantage que l’on en a tiré, mais qui ne rend pas aux particuliers le bien qu’ils ont perdu, c’est d’avoir démasqué une infinité de gens de la cour et même de la plus haute distinction, que l’on croyait bien incapables de mauvais procédés. » En effet, comme le dit Duclos, (( tous les gens de la cour, obérés de dettes, s’en étaient libérés avec du papier, qui ne leur avait conté que des bassesses. )) Les deux grands coupables furent le duc d’Orléans et le duc de Bourbon ; ce dernier seul avait épuisé de billets et d’argent la banque de Law, à ce point que le conseil de régence faillit lui faire restituer deux ou trois cents millions, comme si c’eût été un simple traitant. Quant au duc d’Orléans, qui se laissait trop éblouir par des promesses et par des espérances, il avait montré à l’égard de Law une confiance trop aveugle, une déplorable faiblesse : il fut forcé d’avouer qu’il l’avait autorisé à émettre des billets de banque pour douze cents millions au delà du chiffre fixé par les ordonnances du roi ! Le chiffre total des billets émis s’élevait donc à deux milliards sept cents millions, qui n’étaient représentés que par les affaires chimériques du Mississipi et par les ressources insuffisantes de la Compagnie des Indes, à laquelle on devait céder la ferme des tabacs. Voilà tout ce qui restait du superbe édifice que Law avait voulu construire, et qui l’avait écrasé en s’écroulant sous le poids de ses folles opérations.

A Law succèdent des financiers moins audacieux et plus modestes. Ce sont les quatre frères Paris, qui avaient été ses rivaux et qui n’étaient pas étrangers à sa ruine. La valeur du marc d’argent, qui n’était que de trente-sept à quarante livres sous Louis XIV, s’élevait alors à plus de quatre-vingt-dix; il avait été de cent vingt, à la fin du système, lorsque le numéraire se tenait caché en présence de la chasse incessante que lui faisaient les édits du roi. Les frères Paris parèrent à la banqueroute imminente de l’Etat, en faisant exécuter le recensement de toutes les fortunes par un tribunal composé de maîtres de requêtes et autres

LA FINANCE

Fig. 123. — Billet de la Banque royale de Law (1719).

portèrent à ce tribunal tout ce qu’ils possédaient en actions et en billets

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

royaux, et ces dettes innombrables furent liquidées à 1631 millions numéraire effectif en argent, que l’Etat prit à sa charge. Les pauvres rentiers ne recevaient pas alors un pour cent d’arrérages sur les capitaux qu’ils avaient avancés au roi sous le dernier règne ! L’Etat fit tous les sacrifices nécessaires et supporta toutes les pertes résultant de l’augmentation excessive du taux de l’argent. La confiance commençait à se rétablir, et l’on put espérer sortir de cet affreux chaos, que les Français, toujours légers dans leurs plus graves malheurs, appelaient la comédie de Law. « Le dénouement de cette pièce, dit Duclos dans ses Mémoires , fut d’avoir enrichi des fripons, grands et petits; ruiné la moyenne classe, la plus honnête et la plus utile de toutes ; confondu les conditions, corrompu les mœurs et altéré le caractère national. » Cependant l’assiette des impôts n’avait presque pas changé; seulement, la perception en était plus difficile et plus douloureuse, sinon plus vexatoire, car ces impôts devaient être perçus de gré ou de force, quelle que fût la misère du peuple des villes et des campagnes. La taille formait toujours le produit principal des revenus du roi ; chaque année, le conseil royal des finances en fixait le chiffre pour l’année suivante, et les dix-neuf généralités taillables du royaume avaient à y pourvoir d’avance. La répartition était faite par les trésoriers et les intendants, sur les élections composant les généralités, et chaque paroisse se chargeait de prélever les sommes que ses habitants étaient tenus de fournir. On comprend que cette taxation arbitraire et trop souvent injuste donnait lieu à d’interminables disputes. On estimait à plus de cent mille le nombre des privilégiés qui se prétendaient exempts de payer la taille et la plupart des autres impôts. Quant aux malheureux taillables qui ne pouvaient ou ne voulaient pas payer, ils étaient en butte à toutes les violences de la part des agents du fisc. « Les tailles, dit l’auteur de la Dixme royale , sont exigées avec une extrême rigueur et de si grands frais, qu’il est certain qu’ils vont au moins à un quart du montant de la taille. Il est même assez ordinaire de pousser les exécutions jusqu’à dépendre les portes des maisons, après avoir vendu ce qui était dedans, et on en a vu démolir, pour en tirer les poutres, les solives et les planches, qui ont été vendues cinquante fois moins qu’elles

LA FINANCE

ne valaient en déduction de la taille. » Les paysans portaient des Làbits en lambeaux et laissaient leurs terres en friche, pour se soustraire aux exigences des répartiteurs. Deux autres impôts, moins onéreux que la taille, mais plus insupportables, qui n’avaient été créés qu’à titre provisoire et qui se perpétuaient d’année en année, la capitation et le dixième, pouvaient cependant disparaître d’un jour à l’autre. Quant aux

De laquais devenu caissier Il fait tant par le tripotage Que l’on appelle agiotage,

Qu’il se voit très-gros financier ;

Fig. 124. — L’Agioteur, élevé par la Fortune ;

Mais la Fortune qui se jouo De tel qu’elle a le plus chéri,

Lui fait faire un saut de sa roue Jusqu'à celle du pilori.

fragment d’une estampe satirique du temps.

gabelles, abhorrées par tradition, elles ne produisaient presque plus rien et ne rencontraient plus de résistance dans le peuple. Mais la formidable armée que formaient les employés des aides, des gabelles, des tailles, des douanes et des fermes générales, n’en vivait pas moins sur le travail et sur l’économie des classes inférieures. Noblesse, clergé, magistratures, contribuaient à peine, d’une manière indirecte et mal équilibrée, aux charges de l’Etat. La direction et l’administration supérieure des finances s’exerçaient par les soins du contrôleur général et sous les yeux d’un conseil ayant voix consultative, sans préjudice de la surveillance indirecte des cours souveraines, la cour des aides, la chambre des comptes et la cour des monnaies.

La ferme générale était une administration particulière, approuvée

XVIIIe SIÈCLE, m. — INSTITUTIONS. — 27

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

par l’État en 1720, et agissant de sa pleine autorité en vertu du privilège que l’État lui concédait pour l’exploitation des droits de consommation, tels que ceux du sel, du tabac, des entrées à Paris, etc. Elle contractait avec le gouvernement des baux renouvelables à des époques convenues, et elle offrait en garantie de sa gestion les signatures de quarante fermiers généraux responsables. Pendant les cinq premières années de son existence, la régie de la ferme générale ne rendit au trésor que 55 millions, mais le nouveau bail, conclu en 1726, fut porté à 80 millions, et depuis il ne cessa de s’accroître de telle sorte que le nombre des fermiers généraux fut élevé de quarante à soixante. Ils étaient tous millionnaires, puisque leurs gains, dans l’espace de cinq années, de 1726 à 1730, quand ils n’étaient encore que quarante, dépassèrent 156 millions. On s’explique ainsi la magnificence aristocratique et le luxe extraordinaire que les fermiers généraux déployèrent pendant tout le dix-huitième siècle. C’étaient presque de grands seigneurs, la plupart de bonne naissance, et tous animés d’un patriotisme qui n’était que de la reconnaissance pour le gouvernement auquel ils devaient leur grande fortune. Voltaire, qui avait vécu dans l’intimité des plus fameux d’entre eux, disait : « Il y a de très-grandes âmes parmi ceux qu’on soupçonne de n’avoir que des âmes intéressées. )) Les secours pécuniaires qu’ils fournirent à Louis XV, dans la funeste guerre d’Allemagne, témoignèrent de leurs nobles sentiments : ils avaient emprunté pour le roi à cinq pour cent d’intérêt, et ils ne reçurent du roi que ces cinq pour cent. Quand le contrôleur général Orry demanda, en 1743, pour favoriser le commerce extérieur, que l’impôt sur les toiles et la bonneterie fût supprimé à la sortie du royaume, les fermiers généraux adhérèrent spontanément à la suppressiorude l’impôt et ne voulurent accepter aucune indemnité. Dans la disette de 1740, où l’on accusait la maltôte de ruiner la Normandie et de jeter des bandes de mendiants hors des campagnes, un fermier général nourrit à ses frais toute une province, en lui envoyant du blé. Ce fut seulement après la mort de Samuel Bernard, qu’on apprit les secrets de sa générosité et de sa bienfaisance : « Il n’y a pas longtemps, écrivait Voltaire en 1749, que nous avons vu un homme de finance, qui seul

LA FINANCE

avait secouru l’État plus d’une fois, et qui laissa à sa mort dix millions d’argent prêté à des particuliers, dont cinq ne portaient aucun intérêt. )) On comprend que le cardinal de Fleury, en présentant au roi les fermiers généraux qui venaient de signer un bail avec le contrôleur général ait dit à leur éloge : <( Voilà, sire, les quarante colonnes de l’État. » Mais on ne comprend pas que le marquis de Souvré se soit permis d’ajouter, en guise de commentaire : «Oui, sire, ils soutiennent l’État, comme la corde soutient le pendu. » Le vieux Samuel Bernard, qui était présent, aurait pu répondre : « Nous soutenons l’État qui nous enrichit, mais nous soutenons aussi la noblesse qui nous appauvrit, en nous empruntant toujours et en ne nous rendant jamais. »

Les financiers, exploités sans cesse par les courtisans, étaient néanmoins le point de mire de leurs sarcasmes et de leurs malices. Ils savaient acquérir et conserver leur fortune ; les nobles, au contraire, dilapidaient la leur et avaient constamment recours à la magnificence du roi, sinon à des emprunts ruineux. Le vieux maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis XV, avait du moins la franchise de dire tout bas : « Quelque ministre des finances qui vienne en place, je déclare d’avance que je suis son ami et même un peu son parent. » Duclos, qui, comme la plupart des gens de lettres en réputation, vivait dans l’intimité des gens de finance, se plut à les défendre contre les dédains de la noblesse : « Les plaisanteries sur les financiers, en leur absence, écrivait-il dans ses Considérations sur les mœurs , marquent plus d’envie contre l’opulence que de mépris pour leurs personnes, puisqu’on leur prodigue en face les égards, les prévenances et les éloges. Les gens de condition se flattent que cette conduite peut être regardée comme la marque d’une supériorité si décidée qu’elle peut s’humaniser sans risque, mais personne ne se trompe sur les véritables motifs. )> En effet, les financiers n’avaient qu’à ouvrir leurs salons et à tenir cour plénière, comme disait la Popelinière, le plus fastueux des fermiers généraux, pour attirer chez eux tout ce qu’il y avait de noms illustres et de titres honorifiques dans l’Armorial de France.

Le Sage avait flagellé sans pitié, dans son Turcaret , les vices et les ridicules des traitants. Saint-Foix, dans son Financier , que les finan-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

ciers eux-mêmes applaudirent au Théâtre-Français (1761), ne maltraite pas la finance : son financier, qui vient d’acheter une belle terre et un château magnifique, et qui paraît aimer la dépense, n’a pas l’âme trop endurcie par l’opulence ; il a d’ailleurs de l’esprit, de la politesse et un très-bon ton. (( Ce financier, disait le rédacteur du Mercure de France, en rendant compte de la pièce, a, comme la plupart des hommes, le cœur moins gâté que l’esprit ; son peu de compassion pour les malheureux n’est point une disposition naturelle de son âme à la dureté, mais un vice, en quelque sorte, de son état, et qu’on acquiert assez ordinairement avec l’opulence. )) C’est dans la bouche du valet que l’auteur avait mis cette critique de son temps : <r Le luxe et la richesse ont confondu tous les rangs. )> Les fermiers généraux étaient alors sur le pied de l’égalité avec les plus grands seigneurs. J.-J. Rousseau, qui avait été introduit chez Mme Dupin, femme du fermier général, se souvient, dans ses Confessions , du bon accueil que lui faisait cette dame distinguée, fille naturelle de Samuel Bernard : (( Sa maison, aussi brillante alors qu’amusante dans Paris (1742), rassemblait des sociétés auxquelles il ne manquait que d’être un peu moins nombreuses pour être l’élite dans tous les genres. Elle aimait à voir tous les gens qui jetaient de l’éclat, les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. )) Mme Dupin menait encore plus grand train au château de Chenonceaux, bâti par Henri II pour Diane de Poitiers, et devenu la propriété d’un fermier général, philosophe et bel esprit. « On s’y amusait beaucoup, dit Rousseau ; on y faisait très-bonne chère. » La fête n’était pas moindre au château de la Chevrette, près de Saint-Denis, appartenant également à un fermier général, laLive de Bellegarde. Son collègue, la Popelinière, passionné, comme lui, pour les beaux-arts, la musique et les lettres, avait aussi une des maisous les plus -agréables de Paris. « Chez lui, rapporte Marmontel, se succédaient sans cesse, dans un tableau mouvant, des personnages différents de mœurs, d’esprit, de caractère. )) On y voyait fréquemment les ambassadeurs de l’Europe. Ce n’était pas certainement un de ces ambassadeurs qui , visitant la splendide demeure d’un financier, et après en avoir admiré les richesses et les curiosités,

Page 1