XVIII' SIÈCLE. - INSTITUTIONS, USAGES, ETC
ter, le commerce , qui était leur victime inconsciente , dût-il être frappé à mort. Turgot, devenu ministre, lui porta un nouveau coup, en supprimant les jurandes et communautés de commerce (février 1776). Le peuple, toujours partial et toujours aveugle, poussa des cris de joie, en voyant s’écrouler en un jour ces institutions marchandes, qui depuis tant de siècles avaient excité son envie et sa haine. Les économistes applaudirent aussi à cette exécution brutale et imprudente. Six mois après, il fallait reconstituer sur des ruines ces corporations, ces jurandes qui avaient fait la force de l’industrie et du commerce, et dont si longtemps on avait vu les insignes figurer avec honneur dans les cérémonies et les fêtes publiques. (Voir fig. 138.) Le nouvel édifice reconstruit et recrépi à la hâte manquait de hase et de solidité : on pouvait prévoir qu’il ne résisterait pas au premier ébranlement de l’état social. Mieux eût valu, par des réformes sages et modérées , améliorer la situation commerciale de la France, en réconciliant l’agriculture avec le commerce, en faisant disparaître la diversité des poids et mesures, en égalisant les taxes douanières, en refondant la monnaie usée et altérée, en adoptant des règlements uniformes dans les différentes provinces du royaume, en modérant les impôts, en limitant les privilèges, en mettant un frein aux emportements de la concurrence et de la spéculation. Le commerce intérieur était toujours , en effet, soumis aux exigences tyranniques des coutumes locales; il trouvait, dans chaque province, une barrière plus ou moins hérissée d’obstacles et de taxes arbitraires. Il y avait lutte, par exemple , entre le Languedoc et la Provence : ici, la production, là, l’exportation. Les draps fabriqués en Languedoc subissaient un escompte de 40 pour 100 en arrivant à Marseille, qui jouissait du privilège de vendre ces draps dans les Echelles du Levant. Le droit de transit, d’une province à l’autre, s’élevait quelquefois à la valeur réelle de la marchandise.
Les utopies de l’économie politique, les merveilleux projets de la science commerciale n’avaient abouti qu’à des essais avortés, à des tentatives impuissantes. Quiconque tenait une plume s’imaginait être appelé à exposer une nouvelle théorie du commerce. Les académies et les sociétés savantes mettaient au concours ces questions spéciales, qui
LE COMMERCE
du jour, avait conclu avec la plupart des États de l’Europe un grand nombre de traités qui n’étaient pas tous bien favorables aux véritables intérêts de la France. On voulait pourtant que la France devînt riche et puissante par le commerce. Louis XVI avait eu l’intention de nommer un ministre du commerce ; il n’eut pas trop à se louer des plans de Tur got, qui resta contrôleur général des finances et qui tomba bientôt,
n’étaient jamais traitées par des hommes spéciaux. On entendait les femmes elles-mêmes, à leur toilette , discuter gravement sur la circulation des grains et sur la police des marchés. Mais le commerce proprement dit, le grand commerce surtout, languissait et dépérissait de plus en plus. Le gouvernement, pour donner satisfaction à la mode, au goût
Fig. 138. — Jeux, danses et exercices avec épées, exécutés par les Boulangers dans le défilé des Corporations de Strasbourg, devant le Roi Louis XV, le 9 octobre 1744. (Tiré de la représentation des fêtes données h Strasbourg pour la convalescence du roi et son séjour en cette ville, par J.-M. Weiss.)
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malgré sa popularité, avant d’avoir consommé son œuvre de réorganisation ou plutôt de désorganisation.
Si le haut commerce était en souffrance, si les grandes opérations d’échange et de transport maritime se ressentaient des inquiétudes de nos colonies, le commerce de luxe avait pris des proportions inouïes, qui contrastaient avec les embarras des finances et que la pénurie d’argent ne semblait pas restreindre. Toutes les industries qui avaient rapport à la toilette, à la table, à l’ameublement, au confortable et au bien-être de la vie , ne faisaient que grandir et prospérer. Le commerce d’exportation n’avait jamais été plus actif ni plus florissant pour- ces mille objets de goût et d’élégance, qui étaient le monopole de l’industrie française. L’invention et la fabrication se concentraient sur ces objets, que se disputait le monde entier, tributaire du génie capricieux de la France. Les manufactures de papiers peints, de toiles peintes, de tôles vernissées , d’étoffes de soie , de fleurs artificielles, de tulles et de gazes, de broderies et de dentelles, ne suffisaient plus aux commandes. Paris était naturellement le foyer et le centre de ce commerce des choses à la mode. Les commerçants de Paris, par des excitations de toute espèce, par des crédits illimités, poussaient la société à cette exagération de dépenses. Les boutiques se métamorphosaient en salons splendidement décorés, étincelants de glaces et de dorures, illuminés tous les soirs comme des palais de fées. Le vieux Paris marchand changeait d’aspect et de caractère : l’antique Galerie du Palais (voy. fig. 139), où les étalages des libraires, des chapeliers et des merciers attiraient naguère une foule d’acheteurs et de curieux, était déserte et abandonnée ; la foire Saint-Germain et la foire Saint-Laurent ne trouvaient plus de visiteurs que chez les provinciaux et les gens du peuple ; les charniers du cimetière des Innocents, où les lingères et les marchandes de modes avaient bravé si longtemps le voisinage de la mort, n’étaient plus même un souvenir, et le Palais-Royal, élevé par le duc d’Orléans, comme d’un coup de baguette, dans le jardin de son habitation princière (1782), avait rassemblé à la fois, dans son immense périmètre, toutes les magnificences, toutes les délicatesses, toutes les curiosités du commerce de luxe et de caprice. « Ce lieu , écrivait le moraliste Mercier au moment
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même où les boutiques étaient louées avant d’être construites, ce lieu est une jolie boîte de Pandore; elle est ciselée, travaillée, mais tout le monde sait ce que renfermait la boîte de cette statue animée par Vulcain. » Mercier était prophète lorsqu’il disait : « La cherté des
Fig. 1 39. — Les Galeries du Palais, à Paris; d’après Gravelot.
locations, que fait monter l’avide concurrence, ruine les marchands. Les banqueroutes y sont fréquentes, on les compte par douzaines. C’est là que l’effronterie de ces boutiquiers est sans exemple dans le reste de la France ; ils vous vendent intrépidement du cuivre pour de l’or, du stras pour du diamant ; les étoffes ne sont que des imitations brillantes d’autres étoffes vraiment solides. Il semble que le loyer excessif de leurs arcades les autorise à friponner, sans le plus léger remords. » C’était là le prélude de ce qu’on nommait naïvement la